Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 983 à 986
doi: 10.3917/rfp.663.0983

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Critiques de livres

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Psicoanalisi come percorso ” de Franco Borgogno  [1]

Sesto-Marcello Passone 108 bis, boulevard A. Blanqui 75013 Paris
La Psychanalyse comme parcours, c’est le titre original de ce volume qui réunit les articles et les essais les plus significatifs de Franco Borgogno. L’auteur est analyste, membre de la Société psychanalytique italienne, professeur de psychologie clinique à l’Université de Turin ; il est aussi codirecteur des Quaderni di psicoterapia infantile et anime de nombreuses activités de formation et de recherche au Centre de psychanalyse de Milan. En juillet dernier, il a organisé à l’Université de Turin une importante conférence internationale sur “ Sá ndor Ferenczi clinicien ”.
Bien que le parcours analytique auquel nous sommes conviés par la lecture de ces douze chapitres soit celui de l’auteur, nous ne pouvons cependant faire abstraction du contexte propre à la « culture analytique » italienne dont il est une des voix les plus représentatives.
Un double intérêt justifie alors la lecture de ce livre : celui de la rencontre avec la pensée d’un analyste encore inconnu en France, d’une part, et celui d’approcher les sensibilités et préoccupations de la psychanalyse italienne. L’ouvrage est structuré en douze textes s’étalant sur une vingtaine d’années et remis à jour avec une série de notes très consistantes, constituant une sorte de deuxième rédaction, témoignant et mettant au clair le parcours analytique de l’auteur. C’est ainsi qu’au fil de la lecture apparaît un analyste qui progresse, se forge à la fois à partir de la réflexion sur sa clinique – enfants et adultes « difficiles » – et des échanges inter-analytiques avec des collègues et des élèves ; mais ce n’est pas tout. En effet, Borgogno « dialogue à distance » avec les écrits de Freud clinicien, mais aussi ceux de Bion et plus particulièrement de Sá ndor Ferenczi et Paula Heimann. Une sorte de filiation analytique l’accompagne sur une voie visant à forger sa propre posture d’analyste, plutôt fidèle aux enseignements tirés de sa clinique que de ses maîtres, utilisés davantage pour leurs pensées que pour leurs doctrines formelles. Dans son parcours, l’auteur prend alors pas mal de « libertés » vis-à-vis des appareillages théoriques (trop saturés ?), ce qui pourrait prêter le flanc à un certain nombre de remarques, sinon de vraies et propres réserves. Cependant ses choix servent à la constitution d’une sorte de position éthique, visant à définir les conditions propices à se rendre au plus près du chevet du patient (clinique) avec qui alors, en tant que son meilleur partenaire, il renouvelle le parcours propre au potentiel transformatif offert par la méthode analytique. C’est ainsi que pour Borgogno « via de levare » et « via de porre » apparaissent dans une relation de non-exclusion dans sa conception de la cure, de même que les modulations concernant la dynamique entre symétrie et a-symétrie psychiques chez les protagonistes de la relation analytique. La « théorie du champ » des Baranger n’est pas loin de ses vues, pourrait-on dire, bien que non évoquée explicitement.
Cinq chapitres du livre sont directement consacrés à Ferenczi ; deux à Bion, celui de Mémoire du futur et Cogitations, et un comme véritable hommage à P. Heimann et son intérêt pour la complexité du contre-transfert. Or, en regardant de plus près, les idées sur lesquelles Borgogno travaille pour orienter son parcours d’analyste lui viennent d’un Ferenczi revisité (et admiré ?) dans son positionnement concernant la conduite technique de la cure par rapport aux vues de Freud ; d’une Paula Heimann qui rompt avec l’écoute kleinienne sur l’impact des objets internes dans le contre-transfert ; du dernier Bion chez qui on constate « un clivage absolu entre sa pensée théorique et son attitude clinique ». Un ensemble de sollicitations qui, dans l’appropriation que s’en fait notre auteur, le porte à forger son point de vue personnel sur ce qui se passe entre les participants à l’entreprise analytique : « Le patient a une compétence émotionnelle et perceptive que l’analyste se doit d’aider à développer dans la situation analytique... Même si la tâche propre (à l’analyste) est celle d’interpréter, (cependant) il interagit (avec le patient) par l’influence que ce qu’il dit ou ne dit pas, aura sur le transfert et par son attitude. » Questions et conceptions de technique analytique, celles-là. Non seulement, parce qu’elles sont strictement en rapport avec les questions et conceptions relatives à l’identité et la fonction-fonctionnement de l’analyste en situation, avec sa participation (chaleureuse ?, engagée ?) à l’entreprise de la cure demandée par le patient. C’est l’idée qui revient en filigrane à chaque chapitre du livre, via un procédé très bionien de multiplication des angles (vertex), donnant à voir au lecteur les bornes de ce parcours à l’intérieur desquelles évolue la pensée analytique de l’auteur. Sans vouloir risquer la simplification, la conception de Borgogno est résolument relationnelle, voire interpersonnelle sur l’activité psychique et ses déterminantes, ainsi que sur les facteurs de cure ; bien qu’une telle conception soit retravaillée de manière assez originale par Borgogno. À certains endroits, celle-ci est éclairante sur ce qui fait de la situation analytique (et ses protagonistes), le lieu d’une « interrelation actuelle transformative ». Certes, dans cette conception, la balance paraît pencher plutôt du côté de l’affect à partager, presque au détriment du conflictuel et du représentationnel à élaborer. « Quid » alors de la prise en compte du pulsionnel et ses destins (dans les transferts) ? on pourrait lui rétorquer que ce souci est davantage focalisé sur les vicissitudes et l’état réceptif de l’objet (mère-analyste). Il est vrai que ce dernier pôle a été longtemps et pudiquement écarté de toute véritable métapsychologie de la situation analytique. Mais la position de l’auteur est toutefois bien plus complexe et nuancée au sujet de thèmes tels que la neutralité ou la participation de l’analyste dans l’élucidation et l’élaboration de l’histoire psychique apportée par le patient. Preuve en est, entre autres, l’intéressante relecture faite du cas du Petit Hans (« Le cas clinique du Petit Hans comme écrit de technique » ; chap. 3), comparé à la position théorico-idéologique tenue par Freud dans la cure de Dora.
Borgogno évoque alors « ce second regard qui dote l’analyste d’un équilibre plus fécond entre participation et observation, le rendant mieux équipé pour distinguer et séparer sa propre contribution de celle du patient et parvenir ainsi à une représentation correspondant aux besoins, fantaisies, conflits internes et externes amenés en séance par le patient ». À lire encore sur ce thème de la réalité interne : « Une contribution de Ferenczi à la psychanalyse de l’enfant : la pensabilité du trauma et du traumatique » (chap. 9) et son intéressant texte clinique « Spoilt children. L’intrusion et l’extraction parentale comme facteur de destructivité » (chap. 5). À la suite de Ferenczi qui invitait à ne pas s’arrêter à l’analyse de l’enfant « qui dort dans l’inconscient » et élargir l’écoute à ses objets parentaux (en personne), Borgogno signale que « dans la phase de régression... dans les rêves et les interactions avec l’analyste », l’apparition d’une douleur psychique extrême peut émerger en tant qu’indice, difficile à assumer par l’analyste, de zones d’expressivité et d’expérience « extrées, aliénées à l’enfant par ses parents » (parfois, du fait de leur propre poids transgénérationnel). Quelle place vont prendre l’écoute, l’action et la fonction de l’analyse dans cette réalité interne et externe (destructive et déformante) pour qu’un parcours de libération et de croissance psychiques puisse advenir chez ces patients carencés ? C’est à la lisière de cette clinique des traumas, des privations primaires mortifères que l’analyste est appelé à assumer une position de participation et d’implication créatives dans l’interrelation avec son patient, affirme Borgogno. L’écart entre la situation clinique et la théorie analytique qu’on peut en faire ne serait plus fécond sans qu’on se risque dans des parcours inexplorés. Ce que témoigne en quelque sorte Borgogno, avec un courage certain et au-delà de positions qui se prêtent à une légitime discussion. Une traduction en français de cet ouvrage serait la bienvenue.
 
NOTES
 
[1] Avec une introduction de R. Speziale-Bagliacca, Torino, Éditions Bollati-Boringhieri, 1999, 240 p.
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