2002
Revue française de psychanalyse
Revue des revues
Revues
INTERNATIONAL JOURNAL OF PSYCHO-ANALYSIS, vol. 82 (2001), no 3. Psychanalyse et cognitivisme
Le troisième numéro de l’année 2001 de l’International Journal of Psycho-analysis (vol. 82) propose deux articles qui, sous des angles différents, traitent des rapports entre psychanalyse et cognitivisme.
Jane Milton, de Londres, compare les deux approches du point de vue thérapeutique (Psychanalyse et thérapie cognitivo-comportementale : paradigmes rivaux ou terrain commun ?). Elle rappelle que A. Beck, un des principaux inventeurs des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) a initialement reçu une formation psychanalytique. Beck, qui a essentiellement travaillé sur les états dépressifs, a fini par renoncer à toute compréhension de la clinique utilisant la notion de motivation inconsciente ; son approche privilégie le « comment » des états pathologiques en s’abstenant de se poser la question du « pourquoi ». Sa conception utilise la notion de schémas cognitifs négatifs (« négatif » au sens d’inapproprié, d’inadapté), installés ( « mal appris » ) depuis l’enfance, et qu’il est possible de modifier en invitant le patient à travailler sur eux avec le thérapeute (rendre le patient un « scientifique » de son propre fonctionnement mental). La relation de confiance, d’empathie et de participation active et imaginative du thérapeute dans le travail de démontage de ces schémas semble jouer un rôle non négligeable dans les thérapies que Beck a mises au point. De ce fait, deux aspects du traitement analytique sont esquivés : la souffrance narcissique (dans les TCC, le patient est un « collègue coopérant ») et le transfert négatif. En revanche, l’auteur estime que le traitement analytique connaît, lui aussi, ses passages « cognitifs », notamment lors des moments élaboratifs à la suite d’une période transférentielle particulièrement pénible ; le travail de mise en mots d’un tel passage permet d’ouvrir la discussion sur la fonction du « apprendre » en psychanalyse et dans les TCC, et de constater que ce que le patient peut « apprendre », à travers la psychanalyse, sur lui-même et l’être humain en général n’est pas toujours acceptable pour lui. Après une discussion des travaux récents sur les traitements « intégrés » (la « thérapie cognitivo-analytique »), l’auteur discute la redécouverte des phénomènes de résistance et de transfert dans les TCC. En effet, plusieurs auteurs ont noté au cours de la dernière décennie le « virage psychanalytique » des thérapies cognitives, à la faveur de l’approche thérapeutique des patients souffrant de « troubles de la personnalité », et notamment à travers la prise de conscience des effets de la relation d’objet entre thérapeute et patient. Aussi, les récents travaux de thérapie cognitive ne vont pas sans rappeler les premiers travaux de Freud sur l’hystérie (sa façon de « presser » le patient pour obtenir du matériel) ; Beck insiste désormais sur la nécessité de mieux connaître la totalité de la vie du patient, son enfance, de s’accorder une durée de traitement plus longue, avec éventuellement plus d’une séance par semaine, de rapporter le traitement de cas uniques – autant d’éléments qui ne vont pas sans rappeler les principaux reproches qui étaient faits à la méthode analytique... L’article se termine par une brève, mais très utile, revue des recherches comparant les résultats des thérapies analytiques et cognitives.
J. Timothy Davis, de Boston, interroge les modèles psychanalytique et cognitif de la mémoire (Les interprétations psychanalytiques du passé revisitées. Une étude des processus de la mémoire explicite (déclarative) et implicite (non déclarative). L’auteur rappelle d’abord que la mémoire constitue depuis quelques années un important objectif de recherche fondamentale, aussi bien sur le plan neurocognitif que neurophysiologique. Ces recherches ont sorti la conception traditionnelle de la mémoire de ses modèles statiques, et il semble désormais acquis, d’une part, que la mémoire obéit à des processus actifs et interactifs (l’expérience est transformée à travers sa représentation), d’autre part, que l’expression de la mémoire (c’est-à-dire le souvenir) est modelée par, et modèle, les circonstances dans lesquelles elle a lieu (le souvenir est sous l’influence de l’actualité qui le fait naître). La plupart des modèles cognitifs de la mémoire opèrent une distinction fondamentale entre mémoire explicite et mémoire implicite, ou encore entre mémoire déclarative et mémoire non déclarative, les deux groupes de termes étant souvent traités comme synonymes. Toutefois, à travers l’étude de la bibliographie, Timothy Davis fait remarquer que ces deux oppositions ne se superposent pas totalement. La différence explicite/implicite traduit essentiellement la participation de la conscience : la mémoire explicite traduit la remémoration consciente d’un élément du passé alors que la mémoire implicite utilise les expériences passées en dehors de toute remémoration consciente. Les termes explicite et implicite se réfèrent donc aux processus mnésiques. Les termes mémoire déclarative et non déclarative concernent surtout les systèmes ou structures sous-jacents aux processus mnésiques. La mémoire déclarative serait la plus proche du sens psychanalytique commun de la notion de mémoire : elle représente l’ensemble d’éléments que le sujet peut potentiellement ou effectivement se remémorer à partir de son « stock » (ou système) de souvenirs. Par opposition, la mémoire non déclarative ne se réfère pas à un seul système, mais à plusieurs et, si elle est présente dans les comportements actuels, elle ne correspond pas pour autant à des représentations symboliques ou imagées des expériences passées : rien de ce qui la concerne ne peut être réévoqué et devenir conscient (par exemple, on n’oublie jamais comment on fait du vélo, mais on n’est jamais en mesure d’évoquer dans la conscience l’ensemble des représentations kinesthésiques et motrices que nécessite le déplacement en bicyclette). Selon l’auteur, ce que la psychanalyse utilise comme conception de la mémoire (le souvenir inconscient, l’élément maintenu de façon dynamique hors de la conscience, l’oubli par refoulement) correspond, sur le plan des modèles cognitifs, à la mémoire implicite mais déclarative (par contraste, la mémoire grâce à laquelle on se déplace en bicyclette peut être décrite comme « non consciente », sans être pour autant « inconsciente », au sens analytique du terme) ; par conséquent, il y a lieu d’intégrer dans la théorie métapsychologique ce que la recherche cognitive a isolé comme mémoire non déclarative. L’auteur discute deux formes de mémoire non déclarative : le simple conditionnement classique (qui serait à l’origine de nos réponses émotionnelles, et qui constituerait la forme primaire à travers laquelle nous nous représentons le monde environnant et nous forgeons nos attentes à son égard), et la mémoire des habiletés et habitudes. On peut être surpris, à la lecture de ces deux groupes d’exemples, que l’auteur ne mentionne jamais la notion d’identification, dont les multiples aspects pourraient pourtant, à première vue, fournir une base métapsychologique à la compréhension des phénomènes de mémoire non déclarative. Toujours est-il que, selon l’auteur, la mémoire non déclarative joue un rôle fondamental dans la façon dont les expériences relationnelles infantiles déterminent les relations adultes : la « façon d’être avec les autres » serait basée sur une mémoire ou une « connaissance » implicite non déclarative, qui s’est constituée à travers les premières expériences de conditionnement du bébé dans ses interactions avec les personnes qui prennent soin de lui ; par la suite, cette mémoire relationnelle implicite non déclarative interagit constamment avec la mémoire implicite déclarative (celle accessible au travail analytique) et modèle notre sélection d’environnements interpersonnels, ce qui expliquerait la ténacité des phénomènes de répétition dans les destins individuels. Timothy Davis conclut en attirant l’attention sur la distinction freudienne entre la remémoration par la pensée et la remémoration par les actes (opposition entre méthode analytique et méthode cathartique), pour suggérer que ces deux processus ne relèvent pas forcément de la même mémoire mais reflètent la distinction entre mémoire déclarative et mémoire non déclarative. L’utilisation de cette mémoire non déclarative serait liée aux changements obtenus en analyse par des mécanismes non interprétatifs et souligne l’importance du développement des « modèles psychanalytiques à deux personnes ».
Vassilis Kapsambelis
REVUE BELGE DE PSYCHANALYSE, no 39, automne 2001.
Le dixième Colloque de la Société belge portait sur un thème ardu mais aussi central en psychanalyse, celui des relations entre réalité, inconscient et perception. Certains des exposés présentés à cette occasion sont repris dans ce numéro. Ceci nous permet d’apprécier le travail d’approfondissement opéré dix ans durant par un groupe de collègues belges réunis autour de la question de l’impact d’aspects de la réalité de l’analyste sur l’analysant et par là, sur la dimension du perceptif dans l’activité psychique, aussi bien au niveau de la clinique analytique que les modèles théoriques qui en découlent.
Le texte consistant – une cinquantaine de pages – de Bruno Fraschina se présente comme un bel effort historico-critique ; il le fait en suivant Freud et son cheminement théorique au sujet de la perception, du percevoir et du perceptif, afin d’identifier la place du système perceptif lui-même dans ses rapports à la réalité, au conscient et à l’inconscient. Certes, il ne s’agit pas d’un travail définitif sur ce thème ; cependant cet article, dont il faut signaler la clarté de présentation, sert très bien l’approche de ce thème qui est en soi d’une grande complexité et se situe ainsi en arrière-plan du reste des articles qu’on peut lire dans ce numéro.
À partir d’un exemple concernant un micro-agi de l’analyste au début d’une séance lors de la reprise d’un traitement, Marie-France Dispaux vise à suivre pas à pas comment ce quelque chose qui s’est passé dans la réalité, et dont le perçu fait trace dans l’inconscient de l’analysante, est repris par la suite au sein de ses associations liées à des rêves. L’auteur analyse alors la percée du perçu aux différents niveaux du fonctionnement de la patiente afin d’avancer son hypothèse concernant ce moment traumatique en séance qui « mis en suspens dans l’instant même sans être consciemment perçu... avait eu un impact direct inconscient qui est allé toucher quelque chose de non représenté pour elle-même, mais en attente d’une mise en forme ». L’affect, lui aussi, suivant cette voie progrédiente de la représentation, a permis alors chez la patiente qu’un trauma antérieur, pas encore symbolisable, puisse se joindre au micro-agi (« absence » de l’analyste) et devenir par là élaborable.
Le rôle majeur des perçus du visuel, amplement évoqué dans l’article de M.-F. Dispaux dans son rapport au pôle narcissique et orienté au service de la « pensabilité » de l’expérience, revient, bien que sous une tout autre perspective, dans un article original de Annette Watillon : « La prépondérance du regard dans le développement de l’enfant. » Au croisement des conceptions analytiques du perceptif et de données de psychologie génétique, l’auteur s’adonne à un exercice quelque peu compliqué de mise en parallèle de données de nature diverse, afin de souligner le rôle central des percepts visuels et des sensations concomitantes dans la naissance des représentations chez l’infans. Par défaut, est alors signalé par l’auteur le cas singulier des aveugles de naissance.
L’impact du réel, de sa perception à sa figuration par le rêve et enfin de sa symbolisation utilisable pour penser, est au centre de l’article de Michèle Van Lysebeth-Ledent : un texte qui du simple fait des nombreuses prises de position de l’auteur, mérite qu’on s’y attarde. Partant toujours de la question de l’impact inconscient d’une réalité actuelle perçue dans la cure et avec l’appui de trois vignettes cliniques, l’auteur vise les trois axes d’analyse de la métabolisation de l’expérience émotionnelle : « Outre la représentation pulsionnelle... la figuration de l’impact de l’objet et l’autosymbolisation des processus correspondants chez le sujet. » Les trois exemples donnés se prêtent bien à sa démonstration ; convergents à propos de la logique commune inconsciente – à différencier de celle de la pensée secondarisée – ils se séparent en revanche en ce qui concerne la place de la symbolisation dans les organisations névrotiques par rapport à celles non névrotiques. Chez ces dernières, il est question davantage de la symbolisation primaire qui, selon l’auteur, ne fait appel ni au préconscient, ni au refoulement mais bien au « moi inconscient élaboratif », comme le nomme M. Van Lysebeth. Dans le moi-inconscient « l’élaboration et la liaison opèrent en deçà du principe de plaisir... et la symbolisation vise la représentation fidèle du réel et de la réalité psychique ». Une position théorique bien différente de celle proposée par René Roussillon par exemple, qui assimilerait la symbolisation primaire à la constitution de représentation de choses. Pour notre auteur belge, les contenus psychiques de ces symbolisations primaires relèvent d’abord d’un fonctionnement progrédient et concernent exclusivement le pôle narcissique. C’est le « moi inconscient élaboratif » qui est concerné, à qui « aucune donnée perceptive n’échappe », souligne l’auteur, ce qui n’est pas le cas des scotomes qui s’opèrent au niveau du Moi-Cs du fait « de son sens trop étriqué de la réalité ». Voilà une conception de la vie psychique qui valorise à plein l’élaboration issue de la partie inconsciente du Moi, non sans conséquences pour le rôle classiquement attribué au Moi Pcs-Cs et à la pensée sécondarisée. C’est à ce dernier qu’il reviendrait de se rendre plus perméable aux productions du labeur créatif de sa composante inconsciente : rêveuse et nourricière, dirait-on, suivant cette proposition avancée par notre collègue belge. De quoi alimenter une discussion à propos de « la psychanalyse pour demain ».
Non sans intérêt, on peut lire aussi deux brefs articles plus cliniques de Françoise Labbé et de Jeannine Delgouffre.
Signalons qu’à la fin de ce numéro de la Revue des collègues belges, l’invité de la rubrique « Carrefour psychanalytique » est cette fois-ci Jean Laplanche : figure majeure de la psychanalyse à la française. L’entretien est réalisé – sans encombre cette fois-ci (cf. celui avec D. Meltzer, no 36) – par la directrice de la Revue, M.-F. Dispaux.
Sesto-M. Passone
THE PSYCHOANALYTIC STUDY OF THE CHILD, vol. 56, 2001.
Dans une première grande section de l’ouvrage, une série de dix contributions, certaines très brèves, annoncent la perspective dans laquelle se place ce numéro de
The Psychoanalytic Study of the Child : les changements survenus dans la technique de la psychanalyse d’enfant depuis la publication de l’ouvrage d’Anna Freud :
Le normal et le pathologique chez l’enfant. Sujet particulièrement bien venu et se situant, d’ailleurs, dans le sillage de bon nombre de réflexions actuelles autour de la technique de l’analyse d’adultes
[1].
Significative, dans la très courte introduction qu’il fait pour situer les contributions, le constat a posteriori, que fait Albert J. Solnit (Managing Editor de la revue) : « Ce symposium aurait probablement dû s’appeler Techniques dans la psychanalyse d’enfants depuis la publication de Le Moi et les mécanismes de défense », et de citer Anna Freud en 1966 reprenant l’édition de 1936 : « Un grand changement s’est effectué ces trente dernières années depuis que le Moi en tant que structure psychique est devenu objet légitime d’étude psychanalytique. Si, en 1936, il suffisait d’énumérer et d’illustrer les mécanismes du Moi, d’explorer leur chronologie, et d’évaluer le rôle de l’organisation de défense comme un ensemble pour maintenir la santé ou la maladie, on ne peut plus faire ça aujourd’hui sans relier ces organisations défensives du Moi à ses autres aspects, à savoir ses déficiences primaires, ses dispositifs et leurs fonctions, ses autonomies, etc. »
Solnit souligne le fait que les questions se centrent sur deux points : Comment les conditions changeantes de vie, de culture et de société sont-elles vécues par parents et enfants ? Comment l’affinement et l’élaboration de nos connaissances, de nos hypothèses et de nos élaborations théoriques concernant la manière dont les enfants mûrissent et se développent, s’appliquent-elles et en quoi sont-elles utiles aux analystes d’enfants et à leurs patients ?
Si l’accent est mis de plus en plus, sur le jeu comme moyen de perception et de communication avec l’enfant petit, il ne faudrait pas, précise Solnit, le considérer de la même façon que l’association libre dans le traitement psychanalytique des adultes. Et dans cette attention accrue accordée à la relation personnelle entre enfant et adulte, quelles avancées et quels changements techniques et théoriques ont-ils été faits et répertoriés ?
Dans son Ouverture à la discussion, Alice B. Colonna rappelle comment le travail d’Aichhorn avec les adolescents délinquants a compté dans les découvertes d’Anna Freud sur l’adolescence, et combien ce fut important pour sa technique, puisqu’elle a dû innover et inclure les problèmes de ces enfants dans son projet analytique, enfants considérés auparavant comme inaptes à la psychanalyse. Par la suite l’observation d’enfants évacués de Londres, placés dans des nurseries, et celle de six enfants rescapés des camps de concentration, a fait progresser l’analyse des effets que tous les traumatismes de séparations, privations, pertes, peuvent avoir sur leur développement. C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre le « profil » et les « lignes de développement » inventés et utilisés par Anna Freud.
C’est d’ailleurs sur la libération des forces développementales travaillant en faveur de la cure – le point de vue d’Anna Freud – que Peter B. Neubauer, attire notre attention : libération se produisant après la suppression (removal) des conflits inconscients, des répressions et des fixations qui libéreront le moi pour « qu’il fasse son travail ». En même temps, pense-t-on, les tendances à guérir, assistées par le traitement, soutiendront le but analytique. « Dans le passé on pensait que toute alliance avec le moi du patient pouvait aller à l’encontre de ce que la neutralité analytique requérait : une position équidistante par rapport au ça, au moi et au surmoi. »
Or, poursuit Neubauer, « offrir une “assistance” technique comme un élément de l’intervention thérapeutique apparaît pour beaucoup d’analystes se situer en dehors de la tradition analytique. Non seulement nous pensons que cette assistance développementale peut renforcer l’intervention en analyse d’enfant, mais qu’elle peut aussi, avec des modifications, être utile en analyse d’adultes ».
Cet article, très éclairant, se poursuit avec des remarques concernant un texte de Linda C. Mayes recensant les nouveaux aspects des modèles contemporains de développement, extension utile de l’œuvre d’Anna Freud, ainsi que la critique d’une publication (critiquable !) d’un groupe d’étude de Boston
[2]. Il s’agit de propositions influencées par le point de vue des relations d’objet : les auteurs, se démarquant nettement du travail d’Anna Freud, soutenant, entre autres, que « beaucoup de thérapies échouent ou s’interrompent non pas à cause d’interprétations incorrectes ou rejetées, mais à cause d’occasions manquées à faire le lien significatif entre deux personnes ». L’accent est ainsi déplacé, expose notre auteur, du domaine des composantes psychiques centrales sur celui des interactions d’objets. Pas étonnant qu’en découlent alors deux sortes de connaissances : la représentation et la mémoire ; division qui soulève bon nombre de questions.
Dans sa présentation, Steven Ablon montre que ce sont des particularités de la technique d’analyse d’enfant qui sont progressivement incorporées dans la technique d’adulte et non pas le contraire. Ces traits – remarquons-le – comprennent « une attention plus soutenue portée aux relations d’objet, aux identifications, aux introjections et aux facteurs relationnels et interpersonnels », Pour illustrer cette question du changement dans la technique de l’analyse d’enfant, l’auteur nous rapporte une séance avec une petite fille de 6 ans et demi. Il expose très clairement comment il se démarque des positions d’Anna Freud, et son désaccord au sujet, par exemple, de l’absence de gratifications, qu’elle prônait, ou bien de ce qu’elle écrivait au sujet du jeu, des jeux : « ... acceptés, faute de mieux par les analystes d’enfants comme des substituts des associations libres. »
Fort intéressante : la réponse que fait très brièvement Anton Kris – qui n’est pas analyste d’enfant – à Ablon, puis à Eugene Mahon, soulignant : « Un intérêt énorme pour la séparation et le développement des relations d’objet s’est fait jour dans les années 1950 et 1960, modifiant de façon spectaculaire la pratique psychanalytique. Les jeunes analystes nord-américains se voyaient toujours interdits de s’intéresser à l’œuvre de Melanie Klein et ses élèves, mais les écrits de Balint et Winnicott, considérés comme des amis, s’intégraient dans nos cursus. »
Quant à Eugene Mahon, il nous présente de façon passionnante l’évolution d’Adam, qu’il a suivi entre ses 4 et 6 ans, puis dont il a repris le traitement après une interruption de cinq ans, lorsque le petit garçon avait donc 11 ans. Il se montre analyste passionné par le cas de ce remarquable petit patient, capable de décrire « l’intérieur de son esprit comme une sorte de cour suprême régie par le triumvirat constitué par Boss 1, Boss 2 et Boss 3. Boss 1 était sévère, despotique, inflexible ; Boss 2 était acceptable, gentil, correct ; Boss 3, au lieu de se montrer cruel intérieurement comme Boss 1, était cruel pour les autres ».
Une intervention extrêmement brève de Mortimer Ostow retient notre attention, car il insiste sur l’importance de l’atmosphère, de l’humeur (mood) de chaque séance. « Je pense que l’humeur est un élément d’importance centrale pour chaque séance d’analyse, comme ça l’est à chaque moment de la vie... Elle influence le contenu, les pensées, les intérêts, les libres associations et, évidemment, les rêves. » À propos des Boss 1, Boss 2, Boss 3 du petit Adam, il estime qu’ils « sont basés sur trois états d’esprit ou humeurs ; en fait ce sont les projections de ces humeurs. Le boss sévère révèle la dépression, le boss gentil révèle l’euthymie, le boss cruel est la source de son hostilité défensive ».
Dans une communication très fournie, « Les relations d’objet premières dans les nouveaux objets »,
T. Wayne Downey s’appuie sur une publication antérieure (1951)
[3] d’Anna Freud et Sophie Dann : « Une expérience dans l’éducation d’un groupe », pour « montrer les changements dans notre compréhension théorique et leurs impacts sur la technique des trente-cinq années passées. J’insiste sur cette publication ancienne parce qu’elle ressort dans la littérature psychanalytique comme le témoignage des qualités du Moi à œuvrer pour l’achèvement du développement, qualités qui ont eu tendance à être occultées par l’accent technique mis sur la résistance à la guérison et les défenses contre le développement psychologique. »
Avec la « Psychothérapie d’un garçon mal voyant », Henrik Enckell (de l’hôpital de l’Université de Kuopio, en Finlande) nous expose sa façon de travailler avec cet enfant en période de latence. Le problème très particulier de la non-voyance, qui fait que « le comportement des enfants aveugles se caractérise souvent par la passivité et l’autisme », amène le thérapeute à, en quelque sorte, s’adapter à la situation. « L’enfant aveugle se sent constamment dans une zone de risques » car il ne peut pas se préparer aux dangers approchants. « Sa situation est semblable à celle d’un enfant sévèrement traumatisé », et « ses méthodes souvent répétitives de confrontation à des expériences somatiques prennent le devant tandis que la possibilité de trouver l’aide de l’objet est souvent une voie de développement qu’il utilise moins ». Les aménagements que le thérapeute met en place ne laissent pas de nous surprendre parfois, ainsi que sa retenue dans les interventions quant aux questions de la scène primitive, de la castration, du transfert... Mais cette communication extrêmement vivante nous captive, car elle nous permet, précisément, de nous interroger sur ce que nous, collègues, ferions en pareil cas.
Une question qui occupe plus que jamais le devant de la scène est celle des « Effets de la médication sur le processus psychanalytique », question que nous expose dans toute ses dimensions George A. Awad, de l’Institut de psychanalyse de Toronto. Il rappelle en exergue la réflexion que Freud formulait en 1940 : « Il se peut que le futur nous enseigne à exercer une influence directe, au moyen de substances chimiques particulières, sur la quantité d’énergie, et leurs répartitions dans l’appareil psychique ( “mental” ). Il se peut qu’il existe d’autres possibilités de thérapie auxquelles nous n’avons pas encore rêvé. » Quand, pourquoi, comment, par qui, pour quels patients, prescrire un traitement médicamenteux ? Comment intégrer cet énorme greffon dans le corpus du déroulement d’une analyse ? par rapport au transfert et au contre-transfert ? Cet article, qui mériterait à bien des égards d’être traduit in extenso, expose de façon remarquable le cas de deux femmes au sujet desquelles le thérapeute a pu s’interroger clairement, complètement, pour nous faire bénéficier de son expérience et poser en toute honnêteté les limites des incertitudes inéluctables inhérentes au problème.
Dans le chapitre « Théorie », nous avons d’abord une communication de Harold P. Blum qui se penche sur le problème des « exceptions », ces caractères que Freud identifiait en 1916 comme « ceux qui sont détruits par le succès » et « les criminels par culpabilité ». Son texte, assez court mais passionnant, reprend le « cas » de Richard III, pour élargir ensuite sa réflexion car, en effet, « alors que le concept originel d’ “exception” se trouvait lié à une souffrance résultant d’un défaut congénital ou très précoce, son champ s’est élargi souvent sans prendre en considération les différences ou les similitudes... le concept a perdu sa référence originelle à la difformité physique ou à une déficience dans la petite enfance induisant une difformité de caractère ».
Un texte de Linda C. Mayes nous entraîne ensuite vers « Les pôles jumeaux de l’ordre et du chaos ». C’est un thème fascinant, objet actuel de nombreuses réflexions. Nous nous bornerons à évoquer la conclusion de ce texte important, à lire et, voire, garder par devers soi : « L’ordre au sein du désordre, la stabilité et l’instabilité se côtoyant, c’est là que réside l’énigme développementale. »
À la communication intitulée « L’histoire d’amour mère-fille à travers les générations », des Finlandaises Leena Klockars et Riitta Sirola, peut faire écho le « Père et fils » (Les origines du cas étrange de Dr. Jekyll et Mr. Hyde) de Hilary J. Beattie dont on ne peut que recommander la lecture, ainsi que celle des « Applications » suivantes, où l’on retrouve Shakespeare et Robert Frost.
Nous signalons rapidement, trop rapidement, car ce volume s’avère offrir un choix d’intérêts d’une très grande richesse, le texte de Rachel Blass, qui « se concentre sur les positions éthiques et d’évaluation qui sous-tendent deux modèles psychanalytiques de développement et leurs idéaux de maturité, le concept de maturité génitale de Freud et le concept du Vrai Moi (true self) de Winnicott ». La communication de David W. Krueger travaille la question du développement du Moi, et nous retrouvons Winnicott grâce à un texte collectif qui se demande « pourquoi certaines personnes sont capables de vivre de façon créative alors que d’autres souffrent de sentiments récurrents de colère, de futilité et de dépression. En analysant la façon dont Winnicott recadrait l’agression en tant que force vitale, ce texte essaye de répondre à cette question en retraçant l’évolution de sa pensée sur la nature et l’origine de l’agression... ».
Avec les « Commentaires sur le Normal et le Pathologique chez l’enfant d’Anna Freud » que nous propose Samuel Abrams dans un texte réparti selon trois thèmes : Qu’a dit Anna Freud ? Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de ses idées ? Que peut-on faire à ce sujet ? Nous conclurons cette visite trop courte du no 56 qui montre à quel point le travail et la pensée d’Anna Freud restent vivaces et porteurs d’interrogations dynamiques.
Marie-Claire Durieux
TOPIQUE, 2001, 75, « Psychanalyse et anthropologie ».
La psychanalyse est une anthropologie écrit Jean-Paul Valabrega dans son introduction du volume 75 intitulé Psychanalyse et anthropologie, titre qui se réfère au travail de Geza Roheim : À la mémoire de S. Freud. Si l’individu et la société restent des objets distincts tout autant qu’ils demeurent inséparables et irréductibles l’un à l’autre, cette affirmation qui souligne l’intrication des champs qui concernent l’humain ne gomme-t-elle pas une part de sa spécificité au champ de l’investigation psychanalytique, dialectique de l’intrapsychique et de l’intersubjectif ? Il me semble que Jean-Paul Valabrega est très proche des thèses des anthropologues lorsqu’il dénonce les oppositions dualistes, s’attachant alors davantage aux recherches extra-analytiques même s’il n’oublie pas ensuite de les dialectiser avec la théorie freudienne.
Jacqueline Duvernay-Bolens dans son texte « La théorie de la récapitulation de Haeckel à Freud » resitue les développements freudiens dans la perspective évolutionniste et matérialiste qui tentait de dégager des caractéristiques universelles. La théorie de la récapitulation propose une théorie de la descendance dans laquelle le développement embryologique rejoue à chaque fois toute l’évolution de l’espèce. Les scientifiques de la fin du XIXe siècle poursuivent une quête évolutionniste des origines, qui tend à démontrer « un rapport de cause à effet tel que la phylogenèse est la cause de l’ontogenèse ». Jacqueline Duvernay-Bolens étudie de ce point de vue trois textes de Freud : « Trois essais sur la théorie de la sexualité », « Totem et tabou », « L’homme Mo ïse et la religion monothéistes », œuvres qui n’ont cessé d’alimenter les polémiques. Bien que les recherches socio-anthropologique et scientifique d’aujourd’hui repoussent les limites, elles apportent davantage de complexification que de réponses à ces questions.
On ne peut certes ignorer que les phénomènes psychiques reposent sur un substratum biophysiologique. Mais si l’existence d’un substrat biochimique universel et évolutif est aujourd’hui admise, l’ordre biologique ne peut s’inscrire qu’à partir de la symbolisation qui le rend possible et qu’il rend possible. Le point critique de la transmutation du biologique au symbolique est le champ ou se constitue le procès de la pulsion, entre somatique et psychique. L’ontogenèse croise la phylogenèse, mais leurs trajectoires restent irréductiblement distinctes.
Freud n’écrivait-il pas : « En somme nous ne sommes pas à la fin mais au début d’une compréhension de ce facteur phylogénétique. »
Pour Michèle Porte, les développements phylogénétiques de Freud rencontrent les conclusions actuelles de la paléoanthropologie. Les processus identificatoires précoces, prolégomènes surmo ïques et organisateurs du psychisme de l’humain, relèveraient de la néoténie de l’espèce homo, c’est-à-dire d’une transformation d’origine traumatique de la chronologie du développement, dans le sens d’un ralentissement généralisé à l’origine d’une hypertrophie du cerveau. Contrairement à ce qui se passe pour notre cousin germain, le jeune chimpanzé qui internalise vite les paramètres de la réalité extérieure, cette modification induit chez le jeune humain tout à fait immature une situation de complète dépendance à son environnement. Ces modalités singulières génèrent un rapport au monde extérieur très particulier et ambigu : la proie, le prédateur, l’objet sexuel sont le même objet. De plus, avec le développement en deux temps de la sexualité humaine, l’éducation favorise dans les cultures monothéistes une « infatuation narcissique ». Dès lors l’intrapsychique et l’intersubjectif sont traversés par des affects d’amour, de haine et de peur concernant les mêmes objets, alors que, pour les autres espèces, la distinction entre la proie et le prédateur se fait d’emblée.
Bernard Juillerat dans L’atome de parenté est-il soluble dans la psychanalyse ? s’attaque à cette gageure d’articuler deux vertex de deux disciplines qui partagent le même objet, le fonctionnement psychique et l’inconscient, mais qui répondent à des présupposés théoriques antithétiques, l’atome de parenté et le modèle œdipien. Dans Les structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss a utilisé le modèle de la phonologie linguistique des unités pour présenter les atomes de parenté dont la combinatoire confère au sujet sa singularité en s’appuyant sur une méthode analogique de la forme. L’atome minimal est organisé selon le principe de l’échange et de l’alliance dont l’oncle maternel, c’est-à-dire le frère de la mère, est le pivot central. Cette dernière, la sœur, est l’objet d’échange. Bernard Juillerat stipule un rapprochement entre ce noyau familial ouvert et la dimension universelle de l’atome œdipien qui répond à un niveau d’échange libidinal où prédomine l’ambivalence et le conflit. L’organisation œdipienne fonctionne selon les modalités d’un circuit fermé qui s’ouvrira dans la transcendance du mythe alors que la cohérence sociale s’organise à un autre niveau.
Comment réintroduire et inscrire la relation mère-enfant totalement absente de la théorie levi-straussienne ? Avec en contrepoint, la dialectique de l’intrapsychique et de l’intersubjectif.
Au cœur du débat, la non-qualification de cette relation mère-enfant et sa non-intégration dans la théorie des origines. Le point aveugle de l’atome de parenté relève de l’indicible, de l’impensable de l’inceste premier et universel avec la mère. En aucun cas la mère ne peut être échangée comme la sœur. Levi-Strauss s’est attaché à la dimension sociale de l’interdit de l’inceste à partir de l’échange exogamique.
Bernard Juillerat convoque les incohérences anthropologiques du meurtre du père de la horde primitive tel que Freud en parle dans Totem et Tabou. Dans la configuration que suppose la horde, la relation père-fils n’existerait pas dans la mesure où la relation mère-enfant ne serait pas considérée et de ce fait la famille non constituée. Bernard Juillerat met l’accent sur cette mise hors champ de la mère et conçoit le mythe comme une construction en après-coup de la reconnaissance de la structure œdipienne. Je ne crois pas que l’on puisse le suivre lorsqu’il affirme que l’atome de parenté de la psychanalyse freudienne s’organise autour de l’unité fusionnelle mère-enfant dans laquelle le père n’est qu’une figure d’absence, car il est présent d’emblée dans la tête de la mère à différents niveaux d’intégration. Cette absence s’inscrit aux fondements des sociétés matriarcales. D’ailleurs c’est sur la triangulation œdipienne qu’il poursuit sa réflexion.
Dans une perspective diachronique, à partir d’une reprise transgénérationnelle, Bernard Juillerat, sans vouloir toutefois donner primauté de l’un sur l’autre, tente donc d’entrelacer les deux noyaux théoriques dans l’alternance et l’interpénétration de ce qu’il décrit comme l’atome double : « Ils se fondent et se légitiment mutuellement. » Le conflit intrafamilial précéderait l’ouverture sociale, qui se transformerait dans une alternance sans fin, dans une circularité processuelle, constituant ainsi ce qu’il appelle l’atome du mythe, structure composite et défi anthropologique d’intégration des différents systèmes organisateurs de la sexualité, de la descendance et de l’alliance.
Ce que Claude Lévi-Strauss répondait au Monde en 1971 me paraît pouvoir être repris à propos de cet article : « Les seules démonstrations à quoi nous puissions prétendre sont celles qui permettent d’expliquer plus de choses qu’auparavant. Cela n’entraîne pas qu’elles soient vraies, mais seulement qu’elles préparent le chemin pour d’autres démonstrations qui viendront plus tard... », proposition que Freud n’aurait pas démentie. Bernard Juillerat nous laisse dans l’attente d’autres démonstrations.
Danielle Kaswin-Bonnefond
[1]
On lira, avec bonheur et profit le petit livre de Clifford Yorke,
Anna Freud, dans la collection « Psychanalystes d’aujourd’hui » aux PUF.
[2]
The Boston Process of Change Study Group : Les mécanismes non interprétatifs en thérapie psychanalytique, paru dans l’
International Journal of Psychoanalysis (1998).
[3]
La publication de
Normality and Pathology in Childhood date de 1965.