2002
Revue française de psychanalyse
Le sens de la perversion
Quand le sadisme devient une perversion
Gérard Bonnet
1, rue Pierre-Bourdan
75012 Paris
Résumé — Dans le vocabulaire psychanalytique, le terme sadisme désigne à la fois une tendance primaire, une pulsion partielle et une perversion caractérisée. Dans la plupart des cas, les deux premières s’intègrent dans la vie psychique, mais il arrive qu’elles donnent naissance à une perversion. L’auteur analyse d’abord les différences qui distinguent l’acte sadique pervers de la pulsion ou de la tendance primaire, puis il montre comment la perversion sadique se constitue pour assurer un compromis entre ces deux expressions du psychisme. Cette perversion satisfait la poussée sadique primaire de façon immédiate, tout en utilisant la pulsion partielle correspondante pour cumuler toutes les formes de plaisir et faire place aux représentations qui donnent un sens à son acte. Une place qu’elle tend à effacer quand plus rien ne lui fait obstacle. Il éclaire les origines de cette réaction par la théorie de la séduction de J. Laplanche, le sadisme étant une façon radicale d’en témoigner et de la dénier.Mots-clés :
Clivage, Défi, Déni, Perversion, Pulsion partielle, Sadisme, Séduction généralisée, Transfert.
In the vocabulary of psychoanalysis, the term of sadism designates both a primary tendency, a partial drive and a characterised perversion. In most cases the two are integrated into psychic life, but it can happen that they give rise to a perversion. The author first of all analyses the differences that distinguish the perverse sadistic act from the drive or the primary tendency, then shows how sadistic perversion is constituted to ensure a compromise between these two expressions of the psyche. This perversion satisfies the primary sadistic urge in an immediate fashion, whilst using the corresponding partial drive to associate concurrently all forms of pleasure and make space for the representations that give meaning to its act. Space that it tends to efface when nothing more stands in its way. He sheds light on the origins of this reaction with reference to J. Laplanche’s theory of seduction, sadism being a radical means both of testifying to and denying it.Keywords :
Splitting, Defiance, Denial, Perversion, Partial drive, Sadism, Generalised seduction, Transference.
Im psychoanalytischen Vokabular, bezeichnet der Ausdruck Sadismus sowohl eine primäre Tendenz, als auch einen Partialtrieb und eine charakterisierte Perversion. In den meisten Fällen, integrieren sich die zwei Ersteren ins psychische Leben, aber es kann vorkommen, dass sie zu einer Perversion führen. Der Autor analysiert zuerst die Unterschiede, welche den sadistischen perversen Akt vom Trieb oder von der primären Tendenz unterscheiden ; danach zeigt er auf, wie die sadistische Perversion sich aufbaut, um einen Kompromiss zwischen diesen zwei Ausdrücken der Psyche zu versichern. Diese Perversion befriedigt sofort den primären sadistischen Druck, benützt jedoch auch den entsprechenden Partialtrieb, um alle Lustformen gleichzeitig zu haben und den Vorstellungen Platz zu machen, welche seinem Akt einen Sinn geben. Einen Platz, den er versucht, auszulöschen, sobald dem nichts mehr gegenübersteht. Der Autor beleuchtet den Ursprung dieser Reaktion anhand der Verführungstheorie von J. Laplanche, in welcher der Sadismus eine radikale Form ist, sie zu bezeugen und sie zu verleugnen.Schlagwörter :
Spaltung, Herausforderung, Verleugnung, Perversion, Partialtrieb, Sadismus, Generalisierte Verführung, Übertragung.
En el vocabulario psicoanalítico, el término sadismo designa al mismo tiempo una tendencia primaria, una pulsión parcial y una perversión caracterizada. En la mayoría de los casos, las dos primeras se integran en la vida psíquica, pero acontece que pueden propiciar una perversión. En primer lugar el autor analiza las diferencias que distinguen el acto sá dico perverso de la pulsión o la tendencia primaria, y luego muestra de qué manera la perversión sá dica se conforma a fin de asegurar un compromiso entre estas dos expresiones del psiquismo. Dicha perversión satisface el empuje sá dico primario de manera inmediata, utilizando a la vez la pulsión parcial correspondiente para acumular todas las formas de placer y dar lugar a las representaciones que otorgan sentido a su acto. Un lugar que tiende a borrar cuando ya nada la obstaculiza. El autor aclara los orígenes de la reacción a través de la teoría de seducción de J. Laplanche, construyendo el sadismo un manera radical de darle testimonio y de renegarla.Palabras claves :
Escisión, Desafío, Renegación, Perversión, Pulsión parcial, Sadismo, Seducción generalizada, Transferencia.
Riassunto — Nel dizionario psicoanalitico, il termine sadismo designa sia una tendenza primaria che una pulsione parziale ed una perversione caratterizzata. Nella maggioranza di casi i primi due termini si integrano nella vita psichica, ma succede che diano vita ad una perversione. L’autore prima analizza le differenze che distinguono l’atto sadico perverso dalla pulsione o dalla tendenza primaria, poi mostra come la perversione sadica di costituisce per assicurare un compromesso tra queste due espressioni dello psichico. Questa perversione soddisfarrebbe immediatamente la spinta sadica primaria, utilizzando al contempo la corrispondente pulsione parziale per accumulare tutte le forme di piacere e far posto alle rappresentazioni che diano un senso al suo atto. Un posto che tende a cancellare quando non trova più ostacoli. Chiarisce le origini di una tale reazione con la teoria della seduzione di J. Laplanche ; il sadismo essendo una maniera radicale di testimoniarne e di negarla.Parole chiave :
Scissione, Sfida, Diniego, Perversione, Pulsione parziale, Sadismo, Seduzione generalizzata, Transfert.
Dans le vocabulaire psychanalytique courant, le terme sadisme désigne au moins trois réalités psychiques différentes : une tendance primaire, une pulsion partielle, et une perversion caractérisée. Cette homonymie, omniprésente dans les travaux de Freud, n’est pas sans intérêt : elle souligne l’origine commune de ces manifestations et facilite la mise en regard des éléments qui leur correspondent, ce qui s’avère particulièrement fructueux dans le travail clinique, aussi bien que dans la réflexion théorique. Elle trouve toutefois ses limites dans le contexte actuel où l’utilisation des termes issus de la psychopathologie ou de la psychanalyse tend à se banaliser. Certains sujets s’adonnant à des pratiques sadiques invoquent volontiers la fameuse “ perversion polymorphe ” de l’enfant ou la complicité de leurs victimes pour justifier leur acte, tandis qu’en écho, un certain nombre de praticiens ne voient dans ces comportements que la résurgence de pulsions infantiles qui n’ont pas été suffisamment intégrées.
Or, il existe un véritable abîme entre les tendances ou les pulsions et la perversion sadique agie sans la moindre réserve, un abîme qu’il est nécessaire d’éclairer toujours plus avant, car autant l’expression des premières peut avoir des effets cathartiques positifs, autant la seconde est l’occasion de dommages évidents et parfois sans retour, pour les agresseurs comme pour les agressés, rendant souvent tout travail analytique impossible. Dans « Un enfant est battu » (1919), Freud aborde la question d’un point de vue génétique, et inaugure une voie de recherche particulièrement féconde : partant d’un matériel clinique émanant des névroses, il souligne surtout que c’est par défaut qu’un sujet évolue vers une perversion sadique, quand certains processus ne jouent pas leur rôle, tels que le refoulement, les formations réactionnelles, la sublimation. C’est un fait qui a été largement vérifié depuis, mais qui entretient l’idée d’une continuité pure et simple entre les pulsions et la perversion avérée. Quand on adopte le point de vue du sadisme en tant que tel, on s’aperçoit que cette évolution tient surtout à ce que d’autres processus interviennent, qui sont typiques du fonctionnement pervers et du passage à l’acte sadique en particulier. Certains ont été mis en lumière par Freud lui-même à propos d’autres perversions et explicités par la suite, le déni et le clivage en particulier. Mais ils ne sont pas les seuls, et pour les situer dans leur logique propre, je vais partir de la perversion sadique pathologique sous sa forme la plus élaborée et voir en quoi elle est à la fois proche et radicalement distincte de la pulsion partielle, puis en quoi elle est également proche et distincte de la tendance primaire. Cette confrontation, inaugurée par Freud, est en effet la voie la plus sûre pour repérer les processus qui conduisent à la perversion.
DU SADISME PATHOLOGIQUE À LA PULSION PARTIELLE CORRESPONDANTE
La perversion sadique pathologique a été décrite de multiples façons depuis que Krafft Ebing en 1890 l’a fait entrer dans sa
Psychopathia sexualis
[1] et après que Freud en 1905 l’ait considérée, avec le masochisme, comme « la plus fréquente et la plus significative de toutes les perversions »
[2]. Le sadique est présenté d’emblée comme quelqu’un qui ne peut accéder à la jouissance sexuelle qu’à la condition de faire souffrir réellement la personne qu’il a choisie pour partenaire. Il s’en prend pour cela à des sujets fragiles et sans défense, très valorisés dans l’imaginaire collectif, et il accomplit son acte en se conformant à un certain nombre d’habitudes ou de rites qui n’appartiennent qu’à lui. Cela va du simple piqueur de fesses, ou du persécuteur anonyme, par téléphone, ou par calomnie, jusqu’au meurtre caractérisé, en passant par certaines des formes de violence sexuelles répétitives qui alimentent régulièrement la chronique médiatique actuelle (Bonnet, 2001
a).
Freud souligne que c’est seulement dans les cas où cette violence est la condition sine qua non de l’accès au plaisir génital qu’on peut parler de perversion : « À strictement parler, seul ce cas extrême mérite le nom de perversion » (p. 69) ; dans tous les autres cas, il s’agit d’une tendance et plus précisément de ce qu’il nomme pour la première fois à propos de l’enfant une « pulsion partielle » (p. 121) ou un fantasme. À l’époque des Trois Essais, la différence est donc surtout formulée en termes de nécessité et de degré dans la gravité de la violence exercée (p. 122). Pourtant, l’expérience analytique a permis peu à peu d’accéder à des critères plus précis, fondés sur la dynamique libidinale, et qui marquent mieux les différences entre la pulsion partielle et la perversion correspondante.
Quand on écoute le sujet sadique, la différence tient surtout en ceci : il dit avoir été en proie, au moment de son acte, à une envie soudaine et incoercible de s’en prendre à l’autre réellement et de lui faire mal avec une violence qui est à la mesure de cette poussée interne. Comme si le degré de violence incarné par son acte était la simple résultante de cette force intérieure invincible. Celle-ci est indéniable et nous y reviendrons, mais nous savons par l’analyse que son acte n’est pas la simple conséquence de la force en question : elle est aussi le fruit de toute une stratégie qui vise à soulager la pression, tout en s’efforçant d’en garder la maîtrise. Le premier aspect de cette stratégie, c’est le clivage, associé au déni, grâce auxquels il joue sur deux tableaux, celui de la névrose, lui permettant d’exprimer certaines de ces forces internes et de donner le change, et celui de la perversion proprement dite : telle est classiquement la première différence qui spécifie d’un point de vue métapsychologique le sadisme pervers par rapport à la pulsion partielle qui porte le même nom. Je ne m’y attarde pas car elle a été largement explicitée et commentée depuis que Freud l’a clairement établie, à propos du fétichisme en particulier.
Il en est une autre, qui se situe du côté du symptôme pervers en tant que tel, et que j’ai eu l’occasion d’illustrer longuement à propos d’autres perversions, l’exhibitionnisme en particulier (1981). Certes, Freud a eu raison de souligner que le sadisme réinvestit la pulsion partielle correspondante puisqu’il met en œuvre les quatre éléments propres à l’accomplissement de celle-ci : une poussée, enracinée dans les pulsions d’origine, une source ou une zone érogène qui lui donne son enracinement somatique, un objet qui lui offre les moyens de se satisfaire, et un but qui marque un terme à la satisfaction. Ces quatre éléments constituent l’armature du scénario sadique. Cependant, l’analyse de ce scénario montre à l’évidence que le sujet pervers n’utilise pas ces différents pôles en usant de représentations souples et diverses comme c’est le cas dans la pulsion ou les fantasmes correspondants ; il en fait un système figé où ces éléments sont dépendants de réalités extrêmement précises sans lesquelles l’acte ne peut s’accomplir. Voilà une autre condition de l’accès au plaisir qui s’avère au moins aussi essentielle que la souffrance de l’autre. Le scénario sadique est construit de telle sorte que la poussée, la source, l’objet et le but trouvent des correspondants dans la réalité, toujours les mêmes, et qu’ils constituent en quelque sorte la signature du sujet concerné. Cette dépendance de la réalité nous apporte un autre critère permettant de faire la différence entre le sadisme pervers et la pulsion partielle correspondante : on a affaire en ce cas à un véritable processus de fixation, non pas au sens génétique comme Freud a pu le supposer dans un premier temps, mais au sens actuel d’une fixation à des réalités représentatives dont le sens nous échappe.
UNE ANALOGIE DE STRUCTURE ÉVIDENTE MAIS TROMPEUSE
La différence est plus marquée encore lorsqu’on examine la véritable portée des quatre éléments de la pulsion partielle dans la perversion. Ils sont utilisés en effet de telle sorte qu’ils servent à concentrer et à mettre en action des pans entiers de l’accès au plaisir. La « poussée » d’abord : j’ai rappelé en commençant que le sadique l’invoque très souvent comme la raison unique et suffisante de son comportement. Ce qu’il dit à son propos mérite toute notre attention, à condition de préciser ceci : la poussée n’est pas constituée comme il le croit par l’envie de faire souffrir qui va déterminer la nature de son acte, c’est l’impulsion sans forme et sans visage qui le saisit en certaines occasions, le plonge dans le plus grand désarroi et qui le dépasse complètement. C’est donc la libido dans son état primaire, que j’ai appelée la sexualité fondamentale, la sexualité des poussées constantes et aveugles (2001 b). Il se sert de l’envie concrète de s’en prendre à l’autre pour offrir une issue spécifique à cette poussée qui le tenaille et qu’il envisage dans sa globalité.
La « source » pour le pervers sadique, est représentée bien sûr par la zone érogène où l’envie en question prend corps, et qui permet de l’organiser, de la circonscrire : ce sont donc pour lui les mains qui étranglent, les bras qui s’acharnent sur le corps de l’autre, etc. En réalité, l’évidence de la chose ne doit pas faire illusion, toutes les zones érogènes sont plus ou moins mobilisées, dans la mesure où au moment où il commet son acte, le sadique y trouve à la fois le plaisir de la dévoration, de l’emprise, et mobilise toutes les pulsions partielles correspondantes. Le cinéma, qui va chercher dans le sadisme l’un de ses thèmes préférentiels aujourd’hui, a très bien illustré cette luxuriance du débordement pulsionnel, en montrant le sadique caressant, palpant, humant, écoutant, contemplant et dévorant même parfois sa victime dans un élan de volupté décuplée. En un mot, à la différence de ce qui se passe dans la pulsion partielle correspondante, le sadisme met en jeu et concentre la dynamique de toutes les modalités de la sexualité pulsionnelle. C’est pour lui une première façon de satisfaire la poussée radicale et absolue qu’il a senti monter en lui, tout en la canalisant sur un mode spécifique. Le processus en jeu n’est pas seulement la fixation, c’est aussi une condensation extrême, que l’on retrouve d’ailleurs dans les éléments suivants.
Car « l’objet » pour le pervers sadique ne correspond pas à un simple objet partiel comme c’est le cas dans l’enfance ou dans le fantasme courant, c’est la génitalité dans sa réalité immédiate et le plaisir qu’elle lui apporte, une génitalité qu’il réduit à l’état d’objet. Comme les auteurs l’ont constaté très tôt, il la traite toutefois d’une façon très particulière puisqu’il n’accède au plaisir correspondant, autrement dit à l’orgasme, que lorsqu’il a pu infliger à son partenaire une douleur extrême, ce qui veut dire qu’il l’utilise comme un moyen, pour s’octroyer une satisfaction fondée sur la douleur de l’autre. Contrairement à ce qui se passe dans le sadisme pulsionnel où n’importe quel objet partiel fait l’affaire, non seulement le sadique pervers trouve objectivement son plaisir dans et par la génitalité, mais là où l’on s’attendrait à ce qu’il jouisse dans et par la satisfaction qu’il éveille chez son partenaire, il jouit avec et par sa souffrance ou son humiliation. Ce qui est une forme de perversion au sens premier du terme.
En ce qui concerne enfin le « but » poursuivi par le sadique dans son acte, on s’aperçoit de plus en plus clairement aujourd’hui que ce n’est pas la satisfaction de faire souffrir, comme Freud l’a pensé à propos de la pulsion partielle. Il consiste à braver les idéaux, à défier la loi, autrement dit à tirer plaisir d’une autre forme constitutive de l’accès au plaisir sexuel pour la psychanalyse, le plaisir que l’on éprouve à satisfaire les idéaux ; mais il jouit quant à lui des idéaux en négatif, en allant en certains cas jusqu’au meurtre ou au délit le plus spectaculaire. Il enfreint les lois les plus sacrées. Et s’il s’en prend à des sujets fragiles et sans défense, très valorisés dans l’imaginaire collectif, c’est parce que ceux-ci incarnent des personnages idéalisés : en les soumettant à ses exigences destructrices, au lieu de leur accorder le respect qui leur est dû par ailleurs, il atteint le summum de la satisfaction. Il s’agit là d’un véritable défi. Avec ce défi à la loi et aux idéaux porté à son extrême, nous arrivons au processus le plus typique du sadisme : il atteint là l’acmé de sa jouissance.
Au total, le sadisme a une façon bien à lui d’utiliser la pulsion qui porte le même nom : d’abord il en fixe les éléments constitutifs sur des éléments précis qu’on retrouve dans son scénario. Ce processus de fixation conduit à vider la pulsion de sa substance signifiante, pour en faire une coquille vide, qu’il investit tel un Bernard-l’ermite à d’autres fins que celles qui étaient les siennes. Car la pulsion partielle a une raison d’être : « Elle est chargée d’aller quêter quelque chose qui à chaque fois répond dans l’autre », selon la formule de Lacan. Et dans le cas présent, cette fixation et la mise en acte rendent cette quête sans issue : en s’en prenant aux valeurs les plus reconnues pour jouir de leur avilissement puis de leur destruction, le sadique rend toute réponse impossible, entretenant le mécanisme de répétition.
Par contre, le sadique se sert de cette dépouille, de cette coquille figée et apparemment sans signification pour mettre entièrement et directement au service des poussées inconscientes les trois modalités manifestes constitutives de la sexualité humaine que Freud a successivement mises à jour : génitale, pulsionnelle, et idéale. Et il en arrive à subvertir chacune des modalités en question dans la mesure où il en inverse complètement la portée, faisant de la génitalité une non-rencontre, de la pulsionnalité une caisse de résonance et de l’idéal, une cible à détruire.
Si le sadique met en jeu un système pulsionnel donné, avec les quatre pôles que Freud lui a reconnus, ce n’est donc pas pour y trouver le plaisir partiel qui y correspond, c’est avant tout pour articuler les principales formes de la sexualité sur un mode linéaire, cumulatif, de façon à en tirer un maximum de plaisir, et pour faire ainsi contrepoids à l’énorme exigence de la poussée inconsciente tout en satisfaisant à sa négativité. Il se sert donc d’un système pulsionnel particulier à ses propres fins, et si le terme de perversion a un sens, c’est finalement au sens d’une perversion de la pulsion partielle. Au lieu de l’utiliser pour s’offrir un plaisir qui par définition est partiel, il s’en sert pour articuler les formes majeures de la sexualité dans la réalité en usant des différents processus que j’ai signalés au passage.
On retrouve des processus et une évolution analogues dans la plupart des perversions, à ceci près que chacune d’entre elles se fixe davantage selon les cas sur la source, l’objet ou le but, et investit préférentiellement les processus qui leur correspondent. C’est ce qui m’a conduit à proposer une nouvelle classification des perversions sexuelles (Bonnet, 2001 a, p. 43) : le sadisme se distingue du fait que pour cumuler tous les plaisirs, il réutilise un fantasme sadique mis en acte, et qu’il trouve l’essentiel de sa jouissance dans le but qu’il poursuit et qui est de défier la loi et les idéaux.
LES PULSIONS PRIMAIRES ET LA PERVERSION
Ce premier éclairage laisse toutefois en suspens une question essentielle : D’où vient-il que le pervers sadique considère la poussée comme une réalité incontrôlable et qui nécessite une telle accumulation de plaisir jusqu’à faire de son désir la loi ? Et surtout comment se fait-il que la pulsion partielle en tant que telle, dont la première raison d’être est d’écluser cette poussée, sous quelque forme que ce soit, est chez lui et chez lui seul totalement dépassée, subvertie ? Pour y répondre, je vais poursuivre l’analyse en me tournant cette fois vers la tendance sadique au sens originaire du terme, afin de la confronter à l’acte qui porte le même nom.
Bien des hypothèses ont été émises pour situer les origines des tendances sadiques et on connaît les hésitations de Freud à ce sujet, hésitations que l’on retrouve dans les théories contemporaines, lesquelles oscillent entre deux pôles : ou bien, avec Bergeret, on en fait un donné de base, avant toute libido ; soit, avec M. Klein, J. Laplanche, et d’autres, on la situe au contraire parmi les premiers développements de la libido, en mettant tantôt l’accent sur un versant masochiste préalable, soit sur un versant sadique originaire. Je ne m’étends pas sur ce rappel qui figure dans l’argument de cette revue, et je vais droit à ce qui pose vraiment problème dans l’optique que j’ai choisie ici en référence à Freud : le fait que ces pulsions isolées continuent à dominer la scène psychique de façon dangereuse au cours de la vie ultérieure quoiqu’il puisse arriver. Pour saisir la raison de cette persistance, je vais me référer à la théorie de la séduction généralisée proposée par Jean Laplanche, car elle situe l’origine de cette persistance d’une manière très réaliste dans l’économie psychique : si elles demeurent aussi présentes, aussi peu intégrées et aussi menaçantes, c’est qu’elles sont les effets d’objets persécuteurs internes dont le sujet ignore
a priori la teneur et qui sont eux-mêmes les restes non métabolisés ou non métabolisables de la séduction. Il arrive en effet que la disparition de l’émetteur du message énigmatique, son absence, son refus de parler, un changement complet des conditions où le message a été reçu ou la violence de l’émetteur rendent impossible toute traduction, ce qui entraîne en retour un changement de statut du message dans l’économie psychique du sujet concerné : celui-ci se constitue alors selon les termes de J. Laplanche en « corps étranger interne », excitant et attaquant. Au quel cas « l’attaque donne lieu à contre-attaque, et plus précisément à un désir sadique »
[3], et celui-ci se focalise sur le personnage séducteur, le plus souvent la mère, ou sur celui qui en tient lieu (Faure-Pragier, 2000, p. 15).
C’est exactement ce type de contre-attaque qu’on voit à l’œuvre chez le pervers sadique, et cela de deux façons. D’une part, il refait à l’autre, le plus souvent un substitut maternel, ce qu’il est censé lui avoir fait – c’est pourquoi il cherche à lui infliger une jouissance en négatif, une jouissance de souffrance ; et d’autre part, il vise à faire disparaître le message qu’il a incarné et donc l’altérité en tant que telle – c’est pourquoi il va souvent jusqu’à le tuer. D’un point de vue dynamique, sa pratique s’apparente donc beaucoup plus directement aux pulsions sadiques originaires qu’à la pulsion partielle correspondante. Le sujet cherche à projeter les effets du message et à faire disparaître la personne qui l’incarne, dans un défi sans appel, et au lieu de recourir à la pulsion partielle pour s’orienter vers une traduction ou vers une symbolisation qui leur corresponde, il en utilise la structure pour investir d’une manière réaliste les tendances sexuelles les plus concrètes de façon à en tirer le maximum de plaisir. Il ne peut se libérer d’une perspective purement dynamique conçue en termes de rapport de forces, enrôlant la pulsion partielle dans son combat pour ancrer ses désirs dans la réalité avec la même violence et la même cruauté que celle dont il est convaincu d’avoir été l’objet. Car la violence qu’il retourne tient moins à l’impact du message lui-même qu’à l’impossibilité dans laquelle il se trouve de réagir en connaissance de cause pour lui donner une traduction.
Pourtant, il suffit de prêter quelque peu attention aux circonstances précises dans lesquelles il élabore et construit son acte dans la réalité, autrement dit au scénario, pour s’apercevoir que cette priorité accordée à la dynamique pure et simple est elle aussi un leurre : la preuve en est qu’elle n’efface pas totalement les éléments signifiants proprement dits et qu’il suffit parfois de peu de choses pour leur rendre leur place. En effet : Qu’est-ce qui pousse réellement le sujet à mettre à exécution son acte meurtrier ? Ce n’est pas seulement la force intérieure impérieuse sur laquelle il met tellement l’accent pour dénier toute responsabilité, c’est aussi la rencontre de tel type de femme, dans telle circonstance, à tel endroit, alors qu’il vient de vivre tel événement significatif (Balier, 1996). Dès lors qu’il parvient à parler librement, au fur et à mesure des entretiens, il se confirme que les différents aspects du fameux scénario figé dont j’ai parlé précédemment ont un sens dans son économie psychique, et qu’ils s’organisent autour des éléments constitutifs de la pulsion partielle, correspondant tantôt à la poussée, à la source, à l’objet, et au but. Ces éléments ne sont pas liés à des réalités précises par le simple hasard, ils le sont pour que soient inscrits avec évidence dans le concret des choses des représentations propres au sujet concerné. La pulsion partielle n’est donc pas seulement pervertie comme je l’ai montré précédemment, elle vient aussi projeter dans la réalité un certain nombre d’éléments signifiants de la façon que j’ai explicitée à propos de l’exhibitionnisme (Bonnet, 1981).
L’analyse doit toutefois veiller à ne pas bloquer le sujet concerné en mettant trop l’accent sur ces éléments signifiants, ce qui risquerait de relancer la logique de violence mutuelle qui est au fondement de son acte : il lui faut au contraire tenter à partir de là une ouverture, une réélaboration progressive et vivante. Or ceci n’est possible que lorsqu’une relation transférentielle s’avère possible et durable, ce qui constitue toujours une gageure. Dans les cas où elle se met en place, on s’aperçoit que non seulement la pulsion partielle était structurante, mais qu’elle avait servi à élaborer les prémices d’un roman familial, une série d’hypothèses à la mesure des objets sources persécuteurs de façon à leur donner leur place, bien avant d’être prise dans le mouvement de fixation, de mise en acte et de défi qui caractérise la logique sadique. C’est donc seulement en s’appuyant sur les différents mouvements transférentiels qu’il est possible de la dégager de sa gangue, accédant ainsi peu à peu au scénario de la séduction d’origine pour y repérer les objets dont la traduction est restée en souffrance et les messages qui font le plus question.
Pourquoi n’ont-ils pas pu s’élaborer librement dans la vie psychique ? En raison d’un conflit entre deux désirs très précoces et parfaitement contradictoires que je résume en deux mots : désir de faire émerger des éléments de symbolisation, de traduction, et désir inverse de neutraliser complètement le message issu de l’autre par une réaction destructrice. Ce conflit de désirs se traduit en fin de compte par une antinomie entre la pulsion partielle et une pulsion sadique originaire qui lui échappe et ne désarme pas. Le pervers tranche en faveur de la seconde, sans vouloir effacer totalement la première. Son symptôme, comme tout symptôme, se présente donc finalement comme un compromis : entre traduire et détruire, le pervers sadique opte en surface pour la seconde hypothèse, mais il ne renonce pas complètement à la première puisqu’en recourant à un scénario il offre encore matière à traduction. Encore faut-il que du côté de ceux qu’il agresse et qu’il met au défi, quelqu’un survive à son attaque et se montre disposé à nouer une relation transférentielle qui rende la traduction possible. Ce qui, bien sûr, n’est pas gagné d’avance. Car si la pulsion partielle s’organise toujours par rapport à l’autre, et si la pulsion originaire le prend volontiers comme cible, la perversion sadique, elle, s’en prend de telle façon à lui qu’elle répète la mise hors circuit qui a rendu toute relation et toute traduction impossibles.
Sans doute avons-nous là l’origine première du clivage qui spécifie la perversion. Pour Freud, il s’origine dans la réaction du sujet face à la castration maternelle : le pervers maintient que la femme possède un pénis et il entretient cette illusion de toutes les façons possibles, tout en acceptant la solution contraire grâce au déni ou au désaveu. Si la différence des sexes prend une telle importance dans toute économie psychique, c’est parce qu’elle est symboliquement le signe par excellence de l’altérité, de la différence radicale. Or cette altérité, le sujet humain en fait l’expérience dès les premières relations, lorsqu’il est assailli par tous les messages énigmatiques en provenance de l’autre. Le message représente l’altérité et il incarne une violence primaire qui n’est jamais totalement surmontable. Lorsqu’il fait de la souffrance infligée à l’autre la condition de sa jouissance, le sadique pervers reconstitue le scénario de cette séduction tout en faisant ressentir à l’autre le mal qu’il lui a fait, et lorsqu’il le tue ensuite, c’est pour tenter de se débarrasser de l’intrusion qu’il représente. Son acte se présente ainsi comme une conséquence et une illustration du déni de cette altérité et comme un défi à celui qui l’incarne.
Je termine. Quand le sadisme devient-il une perversion ? Sans entrer dans le détail de la problématique propre à chacun et qui ouvre la voie à une infinité de réponses plus précises, j’avancerai l’hypothèse suivante : c’est le sadisme en tant que tendance primitive qui en est le point de départ, et pas seulement le fantasme comme Freud le donne à penser dans Un enfant est battu, les deux sont concernés ; et ils donnent lieu à perversion quand l’autre séducteur se transforme aux yeux du sujet en ennemi mortifère, et qu’il ne trouve pas de meilleure solution pour réagir aux messages énigmatiques que de lui infliger le mal qu’ils lui font quand ils deviennent intraduisibles, allant parfois jusqu’à le tuer pour tenter de supprimer le mal à la racine. Ce qui se manifeste comme un défi sans pareil est donc fondé sur un déni pur et simple de l’altérité, une altérité qui est à la fois reconnue et inscrite dans les faits pour n’en être que mieux détruite : Delenda est ! On peut supposer que le sujet n’est pas parvenu à rencontrer dans sa vie quelqu’un qui tienne la place de l’autre des origines et qui réitère la séduction de telle façon qu’il facilite la remise en place des conditions et des éléments du traumatisme initial tout en ouvrant un espace de traduction. Faute d’interlocuteurs intermédiaires, la pulsion partielle ou le fantasme, qui sont les instruments privilégiés de la traduction et de la symbolisation sous toutes leurs formes, sont projetés du côté de l’autre, figés dans leur élaboration signifiante, et ils ne servent plus qu’à assouvir la quête d’un plaisir immédiat en cumulant toutes les satisfactions réelles possibles.
Par son acte, le sadique pervers atteste en quelque sorte de la réalité de la séduction, de son réalisme radical, de sa signification sexuelle aussi, il en témoigne avec une assurance totale et sans appel. C’est comme s’il voulait nous dire en le faisant à l’autre : « Voilà ce qu’on m’a fait. » La différence toutefois, c’est que lui, on ne l’a pas détruit, on ne l’a pas tué puisqu’il a conservé la possibilité de réagir. Lorsqu’il en arrive là, c’est pour mimer l’absence de l’autre, sa défection, la disparition qui a interrompu le processus de symbolisation qui lui aurait permis de réagir de façon plus humaine et plus médiatisée.
·
Balier C. (1996), Psychanalyse des comportements sexuels violents, Paris, PUF, 1996.
·
Bonnet G. (1981), Voir être vu, Études cliniques sur l’exhibitionnisme, Paris, PUF, 1881.
·
Bonnet G. (2001 a), Les perversions sexuelles, Paris, PUF, « Que sais-je », 3e éd. mise à jour.
·
Bonnet G. (2001 b), L’irrésistible pouvoir du sexe, Paris, Payot, 2001.
·
Faure-Pragier S. (2000), La perversion ou la vie, Paris, PUF, 2000.
·
Freud S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.
·
Freud S. (1919), Un enfant est battu, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 219 sq.
·
Krafft Ebing (1890), Psychopathia sexualis, 8e éd., Paris, Payot, 1995.
·
Lacan J. (1967), Écrits, Paris, PUF, 1967.
·
Laplanche J. et Pontalis J.-B. (1968), Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1968.
·
Laplanche J. (1990), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF, « Quadrige », 2000.
[1]
C’est en 1890, dans la 5
e édition de cet ouvrage que Krafft Ebing utilise les notions de sadisme et de masochisme pour la première fois, et on les retrouve dans la première traduction française publiée à Paris en 1895.
[2]
Trois Essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 68. Les chiffres entre parenthèses dans la suite du texte renvoient à cette édition.
[3]
A. Hage,
Stendhal deuil et symbolisation, PUF, 2001, p. 56.