2002
Revue française de psychanalyse
Le sens de la perversion
" Les archanges d’Attila "
Janine Chasseguet-Smirgel
82, rue de l’Université
75007 Paris
L’auteur reprend certaines de ses vues exprimées antérieurement sur la perversion et les liens de celle-ci avec le sadisme. Elle indique ici que le corps désorganisé, disloqué, aux éléments interchangeables, n’est pas seulement celui de l’objet : il s’agit également du corps propre. L’image du corps projetée sur l’organisation sociopolitique, voire sur l’univers tout entier, peut aboutir au souhait apocalyptique de leur démantèlement. Pareille conception laisse entrevoir les raisons de la fatale conjonction du meurtre et du suicide.Mots-clés :
Corps, Perversion, Hybris, Destructivité, Suicide, Idéalisation, LimitePalabras claves, — Cuerpo, Perversión, Hibris, Destructividad, Suicidio, Idealización, Límite.
The author takes up once more the subject of a certain number of her views expressed in the past on perversion and its links to sadism. She shows here that the disorganised, dislocated body, with interchangeable elements, is not only that of the object ; the subject’s body is also in question. The image of the body projected onto the social-political organisation, indeed onto the universe, can lead to an apocalyptic desire for their dismantlement. This conceptions allows one to glimpse the reasons for the fatal conjunction between murder and suicide.Keywords :
Body, Perversion, Hybridity, Destructivity, Suicide, Idealisation, Limit.
Zusammenfassung — Die Autorin nimmt gewisse bereits ausgedrückte Gesichtspunkte über die Perversion und deren Beziehungen zum Sadismus wieder auf. Sie zeigt, dass der desorganisierte Körper, auseinandergefallen in austauschbare Elemente, nicht nur den Körper des Objekts betrifft, sondern auch den eigenen Körper. Das Bild des Körpers, auf die sozial-politische Organisation oder sogar auf das ganze Universum projiziert, kann zum apocalyptischen Wunsch ihrer Zerstörung führen. Eine solche Konzeption lässt die Gründe der fatalen Konjunktion des Mordes und des Selbstmordes ersehen.Schlagwörter :
Körper, Perversion, Hybris, Destruktivität, Selbstmord, Idealisierung, Grenze.
El autora retoma algunos de sus aná lisis sobre la perversión y sus lazos con el sadismo. Precisa el cuerpo desorganizado, dislocado, con elementos intercambiables, no sólo el de objeto : se trata también del propio cuerpo. La imagen del cuerpo proyectado en la organización sociopolítica, incluso en todo el universo, puede desembocar en el deseo apocalíptico de su desmantelamiento. Dicha concepción deja entrever las causas de la fatal conjunción del asesinato y del suicidio.
L’autore riprende alcune delle sue precedenti visioni sulla perversione e dei suoi legami col sadismo. Qui indica che il corpo disorganizzato, dislocato, con elementi intercambiabili non è solo quello dell’oggetto : si tratta anche del corpo proprio. L’immagine del corpo proiettata sull’organizzazione sociopolitica o perfino sull’universo intero, puo’portare al voto apocalittico del loro smantellamento. Una tale concezione lascia intravvedere le ragioni della fatale congiunzione dell’uccisione e del suicidio.Parole chiave :
Corpi, Perversione, Ibris, Distruttività, Suicidio, Illusione, Limite.
Jean Clair
[1], dans un article intitulé " Le surréalisme et la démoralisation de l’Occident " (
Le Monde, 22 novembre 2001), article remarqué et fortement critiqué par ailleurs, relevait dans plusieurs écrits surréalistes la présence d’appels à la destruction de l’Occident par les hordes barbares. L’auteur commence en se référant à une carte du monde publiée en 1929 par les surréalistes dans la revue
Variétés dessinée selon l’importance que ceux-ci accordaient aux différents pays dans la genèse de leurs idées et de leurs œuvres. Les États-Unis en sont absents tandis que l’Afghanistan y occupe une place démesurée.
Jean Clair met en exergue l’ " imagination destructrice " des surréalistes, leur haine de l’Amérique, la fascination qu’exerce sur eux un Orient barbare et vierge car non pollué par la civilisation, synonyme de matérialisme. Il cite Aragon (La Révolution surréaliste, no 4, 1925) :
Nous minerons cette civilisation qui vous est chère... Monde occidental tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe... Vous voyez comme cette terre est sèche et bonne pour tous les incendies...
Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs...
Jean Clair rappelle que l’acte le plus simple préconisé par les surréalistes était de descendre dans la rue et de tirer sur le premier passant venu.
Il va de soi que ce propos bien connu relève de la provocation. Mais le contenu d’une provocation est souvent un indicateur de l’état d’esprit d’une collectivité ou d’une partie significative de celle-ci. Provoquer c’est d’abord " appeler " et l’on ne crie pas dans le désert sans attendre au moins un écho à l’appel émis. La provocation est une sorte d’interprétation sauvage qui atteint de façon directe les motions pulsionnelles inconscientes. Mais celles-ci (ou plutôt leurs représentants-représentations) sont relativement accessibles et mobilisables et ont, vraisemblablement passé la barrière de la première censure. Il conviendrait donc de les localiser dans le PCS.
Si l’on compare la provocation au mot d’esprit, on peut voir que le travail psychique effectué par ce dernier, analogue au travail du rêve : condensation - déplacement - représentation indirecte, est absent dans celle-là. La phrase qui enjoint de descendre dans la rue et de tirer sur le premier passant venu, n’implique aucune élaboration, aucune symbolisation. Pourtant une satisfaction plus ou moins grande, plus ou moins secrète, peut surgir de cette évocation, signe qu’elle est à même, chez certains, de produire du plaisir (à l’instar du mot d’esprit) sans qu’il y ait eu transformation des contenus, sans mise en œuvre des processus de symbolisation, de sublimation, ni même d’esthétisation apparente. L’accueil fait à une provocation aussi violemment crue, à côté des réactions d’indignation et de rejet, montre que la résistance du Surmoi a été déjà partiellement vaincue dans un secteur significatif de la société. (Ceux qui se sont indignés ne sont pas forcément exempts de motions violentes.)
Mais pareille absence d’esthétisation, voire de sublimation n’est pas le fait d’autres provocations surréalistes, bien au contraire. C’est ainsi que Jean Clair cite " le doux Robert Desnos " qui appelait de ses vœux l’invasion de l’Occident par les héritiers des " archanges d’Attila " (on sait que Robert Desnos fut plus tard un résistant. Enfermé à Fresnes où il écrivit un recueil de poèmes Feuilles de Fresnes, il mourut en déportation).
(Dans une conversation privée vers les années 1970, Marthe Robert évoqua les surréalistes à propos de Mai 1968 et des groupes terroristes en Allemagne, en Italie et au Japon, comme mouvement et idéologie où un certain nombre de défaites de la raison et de surgissements de la violence qui en découlaient trouvaient une part de leur origine.)
Ceci n’implique pas que surréalisme et terrorisme se confondent, pas plus que le romantisme allemand n’a donné naissance au nazisme, même si celui-ci a puisé dans ses plus belles fleurs une part de son venin. C’est bien au nazisme que Jean Clair se réfère à propos de certains écrits surréalistes (comparés aux " brûlots des ligues fascistes ") lorsqu’il parle de " l’attaque en règle contre la logique, contre la raison, contre les Lumières, que livrent, au milieu des années 1920, derniers héritiers du romantisme noir, les jeunes surréalistes ". Mais aussi à ceux qui frayèrent le chemin aux " massacres de masse commis par la Tchéka et le Guépéou ".
Jean Clair conclut son article en évoquant la descendance surréaliste qu’il trouve dans Mai 1968, le mao ïsme (des intellectuels parisiens), le soutien de Michel Foucault à la " révolution " iranienne et, maintenant, dans l’admiration trouble de Jean Baudrillard pour Ben Laden et les talibans. En passant, il rappelle le malentendu entre les surréalistes et Freud. Les disciples d’André Breton croyaient s’inspirer de Freud. Or, celui-ci les considérait " fous à 95 % comme on dit de l’alcool ". La découverte de l’inconscient est considérée par Freud comme permettant de porter un faisceau de lumière sur les profondeurs jusque-là ignorées de l’esprit humain et, partant, comme conquête de la raison sur des domaines où règnent obscurité, ignorance et confusion. La passion pour l’investigation de l’inconscient implique de descendre dans ses abîmes, non pour s’y engloutir et s’y dissoudre, mais pour en ramener au jour les étonnantes concrétions rencontrées : " Je suis conduit à m’exclamer à l’instar du plongeur de Schiller : "Se réjouit celui qui respire dans la rose lumière" " (Freud, 1929).
C’est donc à Robert Desnos, cité par Jean Clair, qu’est emprunté le titre de cet exposé : " Les archanges d’Attila ". Il évoque l’idéalisation de la destructivité, idéalisation encore plus explicite dans le surnom donné à Sade : " Le divin Marquis ". Cette mise en parallèle des " archanges d’Attila " et du " divin Marquis " oblige à envisager les liens existant entre sexualité et destructivité. Ces liens sont particulièrement évidents dans la pornographie omniprésente, porteuse d’un potentiel mortifère.
I. SEXUALITé ET DESTRUCTIVITé : QUELQUES REPèRES
Depuis l’introduction par Freud de la pulsion de mort (1920)
[2], on n’est supposé parler d’agressivité et
a fortiori de destructivité qu’en l’absence de liaison de la pulsion d’agression avec la pulsion sexuelle. Leur intrication forme le sadisme.
Dans les organismes multicellulaires, la libido rencontre la pulsion de mort ou de destruction qui domine chez eux et qui cherche à désintégrer cet organisme cellulaire et à conduire chaque organisme élémentaire vers un état d’inertie organique (aussi relatif soit-il). La libido a pour tâche de rendre la pulsion destructrice inoffensive et elle s’en débarrasse en la défléchissant en grande partie au-dehors – bientôt à l’aide d’un système physiologique particulier, la musculature – vers les objets du monde extérieur. Cette pulsion est alors appelée pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. Une partie de la pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important à jouer. Il s’agit du sadisme proprement dit (1924) [3].
La partie de la pulsion qui n’est pas défléchie vers l’extérieur demeure dans l’organisme où, liée à la sexualité, elle forme le masochisme érogène originaire.
Nous avons soutenu l’hypothèse, dans " Animal mon frère " (in monographie Freud, le sujet social, 2002) que les désirs génitaux existaient d’emblée et que l’importance de la prégénitalité provenait de la longue période d’incapacité du petit être humain à satisfaire sa génitalité. Les zones érogènes prégénitales sont des ersatz des zones sexuelles génitales. Du fait de l’intense frustration dont la génitalité est pendant si longtemps l’objet chez l’homme en raison de sa naissance prématurée et de sa puberté tardive, la sexualité est marquée par le sadisme.
Dans les Trois essais (1905), Freud parle de cruauté en évoquant le lien entre cruauté et sexualité.
Les enfants qui se distinguent par leur cruauté envers les animaux et envers leurs camarades, éveillent généralement à juste titre le soupçon d’une activité sexuelle intense et prématurée émanant de toutes les zones érogènes [4].
Si la cruauté est, par la suite (" Pulsions et Destin des Pulsions ", 1915) considérée comme inhérente à la pulsion d’emprise et possiblement dégagée de toute notion de plaisir, elle est, en 1905, synonyme de sadisme. Il est assez clair que celui-ci est plus ou moins marqué selon l’histoire de chaque être humain, et l’évocation de l’enfant cruel et précocement sexuel fait deviner son avenir d’adulte pervers.
Nous avions relié (in La maladie de l’idéalité, 1973, 2000) la différence des sexes à la différence des générations en considérant qu’il s’agissait là des deux faces d’une même médaille, et en insistant sur le destin du petit mâle. En effet, la soi-disant ignorance du vagin, ignorance qui n’épargnerait pas l’omniscient inconscient, permet au petit garçon de faire l’économie de son douloureux sentiment d’insuffisance. Dépourvu, selon Freud, de l’idée que sa mère possède un vagin et de l’envie de le pénétrer, il se contente de désirs " vagues " qui, par chance, co ïncident avec ses possibilités. De surcroît, l’enfant ne fait pas de lien entre l’activité sexuelle adulte (dont il ignore la nature) et la venue au monde des enfants. La méconnaissance des organes génitaux féminins et de la capacité féminine à la maternité, c’est-à-dire pour le garçon de la différence entre les sexes, est, du même coup, méconnaissance de la différence entre les générations, puisque, en fait, seul l’adulte (généralement le père) est à même de combler sexuellement la mère et de lui faire un enfant.
La situation de la petite fille par rapport à la différence entre les sexes et les générations n’est pas symétrique de celle du garçon. En effet, le pénis est un organe visible et elle peut difficilement prétendre l’ignorer. (Ce n’est du reste pas ce que dit Freud, nous le savons. Il pense, au contraire, que lorsque la fillette voit l’organe mâle, elle se sent châtrée et veut immédiatement le posséder.) Nous avons insisté par ailleurs sur le caractère étrange de l’affirmation par Freud et un certain nombre de ses disciples de l’ignorance dans laquelle serait la fille de l’existence en elle d’un organe génital creux.
Parmi les arguments que nous évoquions, figurait la capacité diagnostique du rêve relevée par Freud dans " Complément à la théorie métapsychologique du rêve " (1915). Rappelons que l’inconscient pendant l’incubation d’une maladie peut manifester dans un rêve la connaissance qu’il a du désordre physiologique dont souffre le rêveur, qu’aucun signe clinique n’est venu avertir à l’état de veille. Si l’argument de la capacité diagnostique de rêve nous paraît important, c’est qu’il intéresse le corps propre : la maladie oui, le vagin, non ? De surcroît, la fille peut jouer à être mère mais ne peut, à moins de délirer, croire qu’elle va être enceinte d’emblée et mettre un bébé au monde. Elle est obligée d’ajourner son désir d’enfant. De ce fait, elle est, davantage et plus tôt sans doute que le petit garçon, obligée de se plier au principe de réalité, même si le contre-Œdipe positif de son père l’encouragerait à s’en détourner.
Tel n’est pas le cas du garçon. Aidé par l’attitude de sa mère qui le conduit à croire qu’il est pour elle un objet d’amour adéquat et qu’il n’a, de ce fait, rien à envier à son père, il est plus enclin à se maintenir dans l’illusion. C’est du moins là une configuration psychique fréquente chez le futur pervers qui peut donner lieu à diverses variantes. Il apparaît que, de même que la fillette ne peut ignorer qu’elle possède un vagin, le garçon, qui a des érections précoces (in utero, comme l’imagerie médicale moderne permet de le constater) ne peut ignorer ce que la poussée de son pénis lui indique : l’existence d’un organe creux susceptible d’être pénétré. Mais la présence d’un tel organe chez sa mère constitue une blessure narcissique, car il ne peut la satisfaire ni lui faire un enfant. Il est amené de ce fait à reconnaître l’existence du monde adulte, différent du sien.
Il nous est apparu, en étudiant la perversion (1984), que le but du pervers est précisément de détruire la réalité, faite de différences, et d’instaurer en ses lieu et place le magma, l’indistinction, le chaos primitif. Nous nous étions étayée sur la Bible et sur des commandements énigmatiques qui y figurent ; non seulement celui de ne point cuire le chevreau dans le lait de sa mère (Exode XXIII-18, Exode XXIV-26, Deutéronome XIV-21), mais celui du Lévitique XIX-19 :
Observez mes décrets, n’accouple point tes bêtes d’espèces différentes, ne sème point dans ton champ des graines hétérogènes et qu’un tissu mixte ne couvre point ton corps.
Un verset du Deutéronome (XXII-5) prescrit :
Une femme ne doit pas porter le costume d’un homme ni un homme s’habiller en femme.
Nous avions lié ces commandements à la description de la Genèse qui est entièrement soutenue par le principe de différenciation, de séparation, de distinction. La nomination par Dieu des éléments successifs de la création n’est qu’un cas particulier de cette sortie de la confusion. Dieu établit une distinction entre la lumière et les ténèbres. Dieu dit :
Qu’un espace s’étende au milieu des eaux et forme une barrière entre les unes et les autres. Que des corps lumineux apparaissent dans l’espace des cieux, pour distinguer entre le jour et la nuit, etc.
Les versets 20 à 26 traitent de la création des animaux. Ces versets se terminent par ces paroles :
Que la terre produise des êtres animés selon leurs espèces [...] et cela s’accomplit. Dieu forma des bêtes sauvages, selon leurs espèces, de même tous ceux qui rampent sur le sol, selon leurs espèces. Et Dieu considéra que c’était bien.
Les barrières mises ainsi entre les espèces impliquent l’absence de mélange et de confusion.
On s’approche de la résolution de l’énigme concernant l’interdiction d’ensemencer son champ de graines hétérogènes, de ne point se vêtir d’un tissu mixte et de ne point atteler un âne et un bœuf sous le même joug lorsqu’on se tourne vers d’autres traductions. Les graines hétérogènes sont également des graines " hybrides ". On comprend, alors, que l’interdit par excellence est " l’hybridation ". (Cet interdit, il convient de le rappeler – ne s’applique pas aux hommes. Il n’y a qu’une espèce humaine. Il est par contre interdit aux humains de s’accoupler à un animal.)
La réflexion (et l’étymologie) amènent à déduire que le " mélange ", la confusion impliquent une usurpation des pouvoirs divins. Le mot " hybride " provient de " hybris ", le péché par excellence chez les Grecs, évoquant la démesure, l’excès, l’outrance. Effacer les limites, transgresser les barrières, c’est s’affronter à Dieu (ou aux dieux).
Mircea Eliade (1979) décrit les héros grecs en évoquant précisément leur caractère hybride en même temps que leur comportement sexuel monstrueux : ce sont des géants ou des nains, des êtres chimériques, humains et bêtes à la fois, androgynes, travestis. Ils changent même de sexe. Certains sont d’une grande beauté mais d’autres présentent des infirmités de toutes sortes. Violeurs, incestueux, meurtriers, ils ne mettent aucune borne à leurs désirs. Les héros sadiens, par leur physique aussi bien que par leur outrance et par l’absence de limites qui caractérise leurs actes (leur orgueil inou ï : " Oui nous sommes des dieux ", dit Saint-Fond, in Histoire de Juliette), rappellent les héros grecs qui se mesurent aux dieux. De surcroît, le mélange est préconisé par les héros sadiens. " Tout sera pêle-mêle, tout sera vautré sur des carreaux, par terre et, à l’exemple des animaux, on changera, on permutera, ou incestera, ou sodomisera ", dit un code des lois des Cent vingt journées de Sodome, ouvrage que nous avons assimilé à une réécriture de la Bible, à l’envers (1984).
La perversion, nous l’avons souligné, est nécessairement sadique, en raison de l’obligation d’utiliser toutes les ressources possibles pour satisfaire le désir sexuel par-delà la génitalité (ou en deçà de la génitalité) qui était autrefois inaccessible à l’enfant, et de la haine du monde adulte qui en résulte. Le corps de l’objet est alors réduit à l’état de matière indéfiniment malléable. Ainsi est maintenue l’illusion que tous les moyens prégénitaux sont bons à satisfaire la mère et à triompher de l’infériorité, de la petitesse, de l’incapacité, de l’inadéquation qui marquent l’enfant mâle par rapport à sa génitrice. Ainsi est effacée la brûlante envie à l’égard des prérogatives paternelles et la nécessité de s’identifier au père pour les obtenir. Ainsi, le temps lui-même est aboli.
L’objet (la mère), comme beaucoup d’auteurs l’ont décrit, a eu une attitude de séduction vis-à-vis de son fils, séduction érotique certes, mais surtout " séduction narcissique " : elle l’a amené à penser qu’il était pour elle pleinement satisfaisant, alors qu’en même temps des indices d’origine externe et interne laissaient entrevoir à l’enfant que ce n’était là que mensonge. À l’amour éperdu pour l’objet s’est alliée alors la haine. (Encore une fois il ne s’agit là que d’un schéma.)
Dans son ouvrage Emprise et satisfaction (1997), Paul Denis considère le sadisme comme " destin de l’emprise ", sadisme qu’il explique sans recourir à l’instinct de mort. Selon lui : " La satisfaction est [...] le seul événement qui puisse arrêter le mouvement de l’emprise, elle en est la seule butée. " Lorsque survient la montée d’excitations, l’effort d’emprise devient de plus en plus violent. " Nous proposons, dit l’auteur, de considérer que le sadisme est une conséquence de cette montée d’excitation qui s’applique à l’objet refusant " (c’est-à-dire qui ne se prête pas à la satisfaction). Ce serait la rupture des liens avec les représentations et les instances qui transformerait " le sadisme en destructivité libre ". Paul Denis veut bien se référer à l’hybris, tel que nous la concevons, dans lequel il retrouve une conception qui " montre [...] l’intensité du potentiel destructif du sadisme, en dehors de toute référence à l’instinct de mort ". Il nous cite à propos de l’emprise : " Il doit exister dans l’hybris un phénomène de coexcitation libidinale qui érotise la pulsion d’emprise pour la transformer en sadisme. "
En fait, nous avons fait partir l’hybris de la perversion. Il s’agit de faire advenir l’impossible, c’est-à-dire toutes les satisfactions sexuelles imaginables, génitales mais surtout prégénitales, celles qui étaient, répétons-le, accessibles à l’enfant au moins potentiellement : battre, être battu, utiliser toutes les zones érogènes en intervertissant leur rôle comme cela apparaît continuellement dans l’œuvre sadienne (introduire des matières fécales dans le vagin, du lait dans l’anus, faire accoucher par l’anus, mettre en œuvre des opérations diaboliques – les deux chirurgiens Rodin et Rombeau) (Histoire de Justine). Un autre sadien, Bandole rend grosses des femmes garrottées sur des machines. Il les accouche lui-même en les suppliciant, élève l’enfant puis le noie.
C’est évidemment dans Les Cent vingt journées..., catalogue des perversions et description de l’emprise progressive sur les objets (de l’humiliation, de la salissure à la mutilation et à la mort), que s’exprime de la plus ample manière l’emprise sadique n’ayant que le meurtre comme limite. Nous pensons que l’hybris, pouvoir absolu sur les êtres et les choses, conjoint l’emprise et le sadisme ou, pour suivre la conception de Paul Denis, l’emprise s’y développe en sadisme.
Je vous tiens, nous dit-il, dès que nous fûmes assis. Vous êtes en ma puissance, je veux faire de vous ce qui me plaira (Histoire de Juliette ou les prospérités du vice, t. 8, p. 556).
Si nous avons cru bon dire (1984) qu’ " il doit exister dans l’hybris un phénomène de coexcitation libidinale qui érotise la pulsion d’emprise pour la transformer en sadisme " (phrase citée par Paul Denis dans son ouvrage), c’était en fait par pusillanimité. Nous pensons profondément que la destructivité est toujours d’origine sexuelle, que l’emprise dans sa forme la plus totalitaire, propre à ceux qui veulent se mettre à la place de Dieu, " arrive à faire du meurtre une variété d’appropriation " pour reprendre l’intéressante expression de Paul Denis. Mais la destructivité qui n’a pas apparemment pour but la satisfaction sexuelle, disons-le enfin, celle des camps de la mort, à laquelle il faut aujourd’hui conjoindre celle des terroristes, a-t-elle une origine sexuelle ? Il a été interdit et il l’est peut-être encore, par respect des victimes, de proférer ce qui semble être une obscénité. Il est tellement plus décent de parler alors de pulsion de mort ! En même temps que cela place l’œuvre de Sade non du côté de la révolution, de la liberté et de la République ( " Français, encore un effort... " ) comme le veut le politiquement correct, mais du côté de la folie sexuelle, prélude aux grands bouleversements historiques (comme nous l’avons dit dès 1984) et de la terreur.
Les SS, les terroristes sont-ils tous pervers au sens sexuel du terme ? Nous n’avons que peu d’indices qui nous permettent de l’affirmer. Cependant un certain bon sens (dont il conviendrait pourtant de nous méfier en psychanalyse) nous incite à penser qu’une satisfaction sexuelle à laquelle l’objet ne s’est pas dérobé (ou plutôt l’absence d’une séduction trompeuse en raison de l’immaturité génitale de l’enfant) empêche le sadisme de devenir destructivité (Danton aurait apostrophé Robespierre :
" Tu couperais moins de têtes si tu b... mieux. ") " Il est peut-être plus scandaleux, et plus pessimiste, de penser que les hommes tuent à précisément parler pour le plaisir que de considérer qu’ils ne le font que pour se sauver de leur propre pulsion de mort ", dit Paul Denis (1997).
Il est en effet peut-être temps de ne plus considérer qu’il existe une solution de continuité, voire une différence de nature entre les massacres de masse, les crimes en série et les meurtres individuels.
L’univers pornographique dans lequel nous baignons nous confronte à l’immanquable relation que la sexualité entretient avec la violence.
II. LA " NOUVELLE " PORNOGRAPHIE
Nous serons brefs. Nous avons traité de ce thème sous le titre " La pornocratie " au Colloque CIPA des 20 et 21 octobre 2001 (actes en cours de publication) dont le thème, " La Violence en héritage ", avait été donné bien avant le 11 septembre 2001.
Grâce à l’émission " Rive Droite - Rive Gauche " (Paris Première), à diverses autres informations, parfois fournies par des patients, ainsi qu’à la lecture, conseillée par Antoinette Fouque, du livre de Christophe Bourseiller, Les Forcenés du désir (2000), l’hypothèse que nous avons formulée (1984) selon laquelle faire advenir l’impossible est le but de la perversion, semble se confirmer de façon évidente. La " nouvelle " pornographie nous met en présence des " extrémistes du sexe ", selon l’expression de Ch. Bourseiller, car ce n’est plus seulement le corps qui est ici en jeu mais le sang. Le corps est modelé, torturé, et le sang en jaillit. Des formes diverses de pornographie donnent naissance à des groupes, véritables " sociétés parallèles " avec leurs salles de réunion, leurs costumes, leurs productions picturales, littéraires et poétiques, calquées sur le modèle de la " famille " autour d’Andy Warhol, une famille d’élection remplaçant probablement la famille d’origine, insatisfaisante ou absente.
Reproduisons un passage du texte présenté par nous au Colloque du CIPA :
De plus en plus fréquemment, le jaillissement du sang fait partie des pratiques des groupes SM et " néo-fétichistes ". Un ouvrage rassemblant des photos de victimes sanguinolentes et de plaies béantes s’intitule True Blood. Un artiste peint avec son propre sang (p. 43-44). Il existe également des sociétés " vampyriques " qui forment un réseau international. Un rituel initiatique compliqué précède l’admission à la société et aux cérémonies sanguinaires. Ses membres sont des " esthètes " et pratiquent un culte satanique. (Nous avons considéré la perversion comme une messe noire, une messe dite à l’envers, visant à refaire " à rebours " le chemin qui va du magma primitif à la différenciation.) Parmi les actes sexuels sanglants, le piercing occupe une place particulière. Des scarifications, des implants sont pratiqués, des marquages au fer rouge, des opérations diverses dont plusieurs sur le pénis, le vagin, le nombril et les seins, opérations qui se présentent comme art, comme body-art.
Le body-art justement. Sa plus célèbre représentante, morte en 1990, est connue du grand public. Il s’agit de Gina Pane. Utilisant son corps et son visage comme toile ou bloc de pierre, elle prétendait révéler l’oppression sociale en s’entaillant les sourcils, offrait en spectacle son visage ensanglanté, se brûlant les mains, se coupant au rasoir le bout de la langue, etc. Un disciple de Gina Pane confectionna du boudin avec son sang et le distribua à l’assistance. Le spectacle donné en 1969 s’est intitulé " Messe pour un corps " (in op. cit., p. 67-68). Un autre se sectionne le pénis dans le sens de la longueur. Un autre encore se fait coudre la bouche sans anesthésie puis s’arrache les fils. Couvert de sang, il taillade des femmes qui font partie du spectacle. Ce dernier, comme d’autres, se réfère au nazisme et à la Shoah. Orlan, que l’on a pu voir à la télévision, s’offre au public subissant des opérations de chirurgie esthétique, modifiant à chaque fois son visage, se faisant implanter des ornements.
En Autriche, " le mouvement actionniste " joue avec la chair et le sang d’animaux comme d’une pâte à modeler (p. 90). Son leader, Hermann Nitsch, répand les viscères encore chaudes d’un animal sacrifié sur un homme nu allongé. D’autres animaux sont crucifiés. H. N. est connu pour exposer des tableaux peints avec du sang de bêtes. Un autre Autrichien s’est coupé, en scène, le pénis par petits bouts et a fini par en mourir. Le corps, arraché à la Nature, devenu taillable et malléable à merci, contient désormais des éléments cybernétiques. C’est ce que prône la biologiste féministe Donna Haraway (1991) dans Simiens, Cyborgs and Women. Le livre est sous-titré Reinvention of Nature. Les mouvements féministes actuels se sont saisi, on le sait, de la pornographie. S’agissant du corps malléable, il convient de mentionner les lesbiennes butch (masculines) dont certaines se font couper les seins, administrer des hormones pour avoir de la moustache et de la barbe (cf. M.-H. Bourcier, Queer Zones, 2000). (Queer est le terme qui désigne en anglais ceux et celles qui se prétendent de sexe et de genre indéterminés, voire multiples.)
Si les pratiques sadomasochistes variées aboutissent à remodeler le corps et à en faire jaillir le sang, jouant avec la mort, actes que l’on peut classer dans les conduites " ordaliques ", il est important de mentionner le
barebacking dont
Libération a rendu compte en 1999. Il s’agit d’une pratique qui consiste, pour les séropositifs, à avoir volontairement des rapports sexuels non protégés et, à l’inverse, pour les séronégatifs, à demander à se faire infecter. Selon Bourseiller, il existe des annonces sur internet de
gift givers et de
bug chasers. Un article d’un psychanalyste américain datant de plusieurs années racontait comment l’un de ses patients s’était fait transmettre volontairement le SIDA. On peut encore citer ici les
snaffs, vidéos où figurent des crimes et des meurtres accomplis dans la réalité pour le plaisir de ceux qui les filment et de ceux qui les achètent
[5].
Il paraît assez évident que la capacité à symboliser a disparu de ces productions où le corps est concrètement attaqué, percé, mutilé, anéanti.
III. LA QUESTION DU SUICIDE
Or, il ne s’agit pas seulement du corps de l’autre. Il s’agit aussi, et souvent avant tout, on l’a vu, du corps propre. À propos du body-art, l’auteur de Les Forcenés du désir (2000) écrit que ceux qui le pratiquent en jouent comme d’un morceau de glaise. Autrement dit, ils lui appliquent un traitement analogue à celui que les héros sadiens font subir au corps de leurs objets.
Il nous semble que plutôt que de considérer ces conduites seulement sous l’angle du masochisme, il conviendrait de les envisager comme liées à une tentation suicidaire. Ch. Bourseiller termine l’un des chapitres de son livre :
" Le porno tue : [...] en l’espace de quinze ans on recense soixante-douze décès dus au sida [...] sept meurtres, sept overdoses et vingt-deux suicides. "
Mais tournons nos regards vers des personnages plus illustres et souvent dignes d’admiration. Peut-être nous en apprendrons-nous davantage sur le sadisme certes, mais aussi sur la tentation suicidaire. Un exemple vient à l’esprit, celui de Michel Foucault.
Le livre de James Miller sur le philosophe français s’intitule La Passion Foucault (1993). Dans sa préface, l’auteur écrit :
" [...] au cœur même de l’originalité et du véritable défi que présente la pensée de Foucault... se trouve sa constante préoccupation de la mort. "
L’ouvrage, qui constitue une véritable somme, s’ouvre sur le chapitre I intitulé : " La mort de l’auteur. "
En même temps qu’il est hanté par la mort, Michel Foucault est hanté par l’enfermement, le contrôle, la discipline, la torture, c’est-à-dire par le problème du pouvoir (nous dirions " l’emprise ") :
Bien que Surveiller et punir fût le premier livre dans lequel Foucault abordait de façon explicite le problème du pouvoir, c’était une question qui avait toujours fait partie de ses préoccupations (in op. cit., p. 28).
Les personnages qui hantent ses écrits mettent en scène l’allégorie d’une même et éternelle situation de domination... " (id.).
On est frappé par la fascination qu’exerce le sadisme chez Foucault (nous ne parlons ici que de son œuvre). On ne saurait trop souligner le choc causé par la parution de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1973). " Tout est parti de notre stupéfaction [...] Nous avons été subjugués par le parricide aux yeux doux " (in Pierre Rivière, cité par James Miller). C’était un de ces " crimes contre la nature, contre ses lois qu’on pense immédiatement inscrites dans le cœur humain et qui lient les familles et les générations " (id.). Et l’auteur de La Passion d’ajouter :
" Ce qui était en jeu dans le geste de Pierre Rivière, c’était précisément le type de cruauté purement gratuite dont Sade s’était, lui, contenté de rêver : un acte de haine et d’agression tellement incompréhensible que, dans sa primitive sauvagerie, il devenait l’équivalent d’une contestation totale de la culture occidentale et des sociétés modernes s’en réclamant " (James Miller se réfère ici à une conférence de Foucault à Toronto et renvoie, pour la vision de l’œuvre de Sade, contestation totale de la culture occidentale, à Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, 1972).
Pour mémoire, Surveiller et Punir (1975) s’ouvre sur une description d’une effrayante brutalité, qui fouaille le cœur et les viscères du lecteur : il s’agit du supplice du régicide Damiens dont le démembrement est détaillé avec une minutie d’une férocité insoutenable.
Il est aisé de deviner que cette fascination pour le sadisme ne manque pas de prendre Sade pour objet, ce héros des temps modernes qui rejoint si bien les héros grecs, lui qui, selon Foucault, avait revendiqué " le droit illimité de la monstruosité toute-puissante " (cité par James Miller, p. 280). Cette toute-puissance doit s’exercer sur le corps propre qu’il s’agit de désorganiser.
Il faut inventer avec le corps, avec ses éléments, ses surfaces, ses volumes, ses épaisseurs, un érotisme non disciplinaire : celui du corps à l’état volatil et diffus, avec ses rencontres de hasard et ses plaisirs sans calcul (in " Dits et écrits ", 1994, cité par James Miller, p. 321).
Il est permis de penser que l’engagement de Foucault pour la révolution iranienne est une projection de ce désir de désorganisation corporelle (pas de primauté génitale !) sur l’univers. Ne dit-il pas que les Iraniens rejettent " le poids du monde entier ", qu’ils réalisent " la plus grande insurrection contre les systèmes planétaires " et vont accomplir une " transfiguration de ce monde " (in " Dits et écrits ", article paru dans le Corriere della Sera, 1970, cité par James Miller). Leur chef, Khomeiny, reste admiré, même lorsqu’il torturera et massacrera les homosexuels. On croit comprendre que l’Occident, avec son ordre et ses lois, représente tout entier un enfermement, une prison ; qu’il s’agit de désorganiser un carcan dont un grand ébranlement, " une religion de combat et de sacrifice " (ibid.), une " spiritualité politique ", viendront nous délivrer. Il s’agit bien d’une utopie dans laquelle les " volcans de la folie " détruiront les " lois et les pactes les plus vieux ", où le corps et l’univers disloqués atteindront enfin la clarté.
Quiconque meurt pour la révolution accède immédiatement à une sorte d’immortalité, comme si cette mort héro ïque le portait " aux confins du ciel et de la terre, dans une histoire rêvée qui [est] tout autant religieuse que politique ". Et quiconque est capable de se laisser aller à " l’ivresse " d’une telle épreuve chérira à jamais la mémoire de ses victimes, martyrs dont l’exemple restera toujours vivant [...]. Chez les Iraniens, déclarait Foucault, [...] " il y a eu littéralement une lumière qui s’est allumée en eux tous et qui les baigne tous en même temps " (in James Miller, p. 364, qui se réfère à un article de Foucault, " L’Esprit d’un monde sans esprit ").
Il rappelle dans une note que Foucault " avait expliqué que la patiente suicidaire de Biswanger " avait dû se donner la mort, la vie n’étant " pour elle devenue possible que sous la forme de l’envol vers cet espace lointain et hautain de la lumière ".
En fait, James Miller, dans le premier chapitre, met en exergue la relation de Foucault non seulement à la mort mais au sacrifice et au suicide. Lors de ses séjours à San Francisco, l’auteur de La volonté de savoir aurait pris, en connaissance de cause, tous les risques.
Il semblerait que la perversion et le sadisme qui lui est intrinsèquement lié puissent aboutir non seulement au meurtre – emprise absolue sur l’objet – mais aussi au suicide. Nous voulons dire que le désir d’atteindre l’impossible afin d’effacer la blessure narcissique infantile, dans une tentation de satisfaire une hybris sans limite, exige – de façon asymptotique, pourrait-on dire – le sacrifice du corps propre, cet " enclos de tripes " (Céline), ce carcan qui enferme l’homme dans une finitude matérielle insoutenable.
Il ne s’agit pas seulement de se débarrasser de la Loi. Ce n’est pas le " tout est permis " qui est visé, mais le " tout est possible ". (Bien sûr, pour que tout soit possible, il faut d’abord que tout soit permis.) La perversion et le sadisme qui l’accompagne, à des degrés divers certes, est toujours soif narcissique qui peut, comme chez Mishima, se terminer en apothéose sanglante.
Dans Le Soleil et l’acier qu’il écrivit en 1970, peu avant de se donner la mort en public en s’ouvrant le ventre, Mishima décrit sa relation à son corps :
[...] lorsqu’il se révéla, sans erreur possible, comme un effrayant paradoxe d’existence, je fus frappé de panique comme si j’avais rencontré un monstre et, partant, je le pris en haine (p. 14).
Pour surmonter cette haine de l’incarnation, l’auteur se met en quête d’un " corps idéal ", incorruptible. Il entreprend alors des exercices de musculation (l’acier) " M’enveloppait alors un sentiment de puissance transparente comme la lumière " (p. 39). Dans l’ " Épilogue, F104 " de son livre, il écrit à propos de l’avion :
" Formant un angle aigu, vif comme un dieu, on n’avait pas sitôt aperçu le F104 qu’il avait éventré le ciel bleu, puis s’était évanoui. [...] comme il resplendissait en éventrant l’immense rideau bleu, vif comme un coup de dague ! Qui ne voudrait être ce glaive du firmament ? " (p. 110). Et aussi : " Ils semblaient célébrer une messe pour ce ciel qu’un glaive allait bientôt percer " (p. 111).
Ces suicides de " héros " peuvent constituer l’aboutissement de vœux mus par d’inconscientes conceptions gnostiques : se débarrasser du corps pour accéder à la pure lumière en passant par la macération de la chair dans la débauche la plus grande et des pratiques sadomasochistes orgiaques (à l’instar des fols en Christ). Qu’une pareille entreprise puisse être l’œuvre de créateurs étonne moins que d’en constater la réalisation chez de moins grands esprits.
Nous avons repris, dans le présent exposé, un certain nombre de vues présentées dans Éthique et esthétique de la perversion (1984).
Une certaine mode actuelle qui n’est pas sans avoir influencé la société et même la psychanalyse (davantage aux États-Unis qu’en France) a tendu à démanteler la notion même de perversion. L’idée est que ne peuvent être qualifiés de " pervers " que les actes accomplis en dehors de la volonté et le libre-arbitre de l’un des protagonistes (l’enfant par rapport à l’adulte, le subordonné par rapport à l’autorité, le fils ou la fille par rapport aux parents). Cette définition qui ne prend en compte que les comportements et une appréciation " objective " des personnes en cause, n’est en rien psychanalytique. Elle vide les actes de leur sens et néglige l’inconscient.
Dès nos premières études sur la perversion, nous avons placé l’ " hybris " au centre de nos réflexions en insistant sur le fait qu’elle concernait une tentation universelle de l’esprit, celle de " faire advenir l’impossible ". En liant l’efflorescence des perversions sexuelles aux grands bouleversements historiques dont elles sont les annonciatrices, nous faisions sortir ces " déviances " du cadre sexuel proprement dit, en même temps que nous mettions en évidence des liens possibles entre sexualité et pouvoir. Nous avions également étroitement lié le sadisme à la perversion en raison de la haine du monde parental (adulte) dont elle est porteuse et, partant, du potentiel destructeur qu’elle recèle.
S’il est vrai que l’emprise et le sadisme sont dans une certaine mesure nécessaires à l’accomplissement de l’acte sexuel dans les deux sexes, le pervers comme nous avons essayé de le montrer, tend à rendre le corps pareil à l’argile d’où Dieu aurait tiré Adam. Nous avons insisté sur le fait que cette absolue docilité du corps visée dans la perversion s’étendait en fait au corps propre. Le corps foucaldien est un exemple particulièrement frappant du souhait d’un corps désorganisé, sans hiérarchie, dont les éléments sont parfaitement interchangeables. Nous avons émis l’hypothèse que l’image d’un corps démembré, comme celui de Damiens supplicié, pouvait être projetée sur la société ou même le cosmos tout entier, afin que l’édifice du monde s’écroule et que s’éventrent les cieux.
Un gigantesque souffle barbare provenant de la Blonde Bestie nazie, mais aussi des " archanges d’Attila " doit alors balayer l’univers en vue de le purifier. L’Occident, en raison de son développement socioéconomique, de son organisation politique fondée sur le droit et la raison (même si ceux-ci sont mis périodiquement en péril, voire anéantis) peut être objet de haine, non seulement de la part de ceux qui en sont exclus, mais de ceux qui en sont les bénéficiaires, car vécu comme entrave à la liberté illimitée. Le matérialisme occidental doit être défait pour laisser place à l’esprit infini.
Les terroristes du 11 septembre sont, comme le montre Jean Clair, ces " archanges d’Attila ", destructeurs de l’Occident et de cet Occident extrême que représentent les États-Unis. Peu ont osé chanter ouvertement leur gloire. Marc Édouard Nabe n’a pas hésité à voir dans l’événement Une Lueur d’espoir (2001).
Évidemment, c’est sexuel ! La Mort ne demande pas son avis à la Vie lorsqu’elle l’encule (p. 17).
Les chevaliers du ciel de l’Apocalypse ont égorgé tout simplement les hôtesses avec des cutters et des canifs, puis les commandants de bord dans les cockpits, et ils ont manipulé eux-mêmes les " joysticks " afin de s’enfoncer très professionnellement dans les fameux immeubles (p. 20).
Le suicide flamboyant est plus que jamais une solution (p. 21).
Quant à Ben Laden, il n’est autre que " Le Messie du millénaire " (p. 53) " beau et menaçant comme un Pantocrator " (p. 56).
Cette idéalisation de la mort et de la sauvagerie s’exprime dans l’admiration du caractère esthétique de la destruction. L’auteur de Une Lueur d’espoir parle de " la beauté tragique des attentats et des ruines de New York " (p. 71). On sait que Stockhausen y a vu la plus grande œuvre d’art de tous les temps.
Nous avons évoqué l’admiration de Foucault pour Khomeiny. Pourraient être également rappelés ici la longue obstination de l’Occident à vénérer Pol-Pot et à voir en Mao un guide politique et intellectuel, non seulement pour la Chine mais pour le monde entier.
En 1951, soit six années après la fin de la guerre, est publié L’Homme révolté. Le procès qu’y instruit Albert Camus est celui de " la négation absolue ", celle de Sade pour commencer, objet de " louanges inconsidérées de la part de nos contemporains " (p. 54).
" Il n’a pas fondé de philosophie, mais a poursuivi le rêve monstrueux d’un persécuté : il se trouve seulement que ce rêve est prophétique. La revendication exaspérée de la liberté a mené Sade dans l’empire de la servitude (...) dans un rêve de destruction universelle " (p. 55). Selon Sade : " La liberté ne peut supporter de limites. Elle est le crime ou elle n’est plus la liberté. " Et à propos de " Français, encore un effort et vous deviendrez républicains ", (in Philosophie dans le boudoir), Camus évoque " la république barbelée de Sade " (p. 62).
Les allusions de Camus à la guerre et aux camps dans cet ouvrage sont discrètes mais fortes. Sade, dit-il encore, inspiré par l’engouement pour la cité idéale, " construit méticuleusement la cité de la puissance et de la haine, en précurseur qu’il est, jusqu’à mettre en chiffres la liberté qu’il a conquise. Il résume alors sa philosophie dans la froide comptabilité du crime : "Massacres avant le 1er mars : 10. Total : 46". Précurseur, sans doute, mais modeste on le voit " (p. 63). Il s’agit d’ " une ascèse malheureuse, une marche hallucinante du non total au oui absolu, un consentement à la mort enfin, qui transfigure le meurtre de tout et de tous en suicide collectif " (p. 65).
L’Homme révolté constitue une réflexion sur la violence et sur la place de la révolte par rapport au meurtre, alors qu’antérieurement Camus s’était attaché à la question du suicide. Mais on voit apparaître la possibilité de leur terrible conjonction : " L’échafaud serait pour moi le trône des voluptés ", écrit Camus en citant Sade (p. 65).
Camus s’attache par la suite aux surréalistes. Il rappelle la fameuse injonction évoquée par Jean Clair : " La théorie de l’acte gratuit couronne la revendication de la liberté absolue. " Il critique l’admiration que les surréalistes portaient à Sade : " Cette folie de possession est précisément celle que la société entrave. " Il rappelle que les surréalistes avaient fait de Violette Nozière (assassin de ses deux parents) leur héros.
La révolte, pour Camus, s’oppose au nihilisme, au " meurtre de Dieu " (p. 131) et au meurtre de l’homme... Dès la préface de son livre, il livre sa conception de la révolte : " L’homme révolté est l’homme situé avant ou après le sacré et appliqué à revendiquer un ordre humain où toutes les réponses soient humaines, c’est-à-dire raisonnablement formulées " (p. 34).
L’ouvrage se termine par un hymne à la mesure, à une révolte qui serait à l’opposé de la démesure, où celle-ci " inhérente au cœur de l’homme ", serait sans cesse combattue. La révolte trouverait sa limite : " Elle ne triomphe ni de l’impossible, ni de l’abîme. "
Nous voici bien loin de " l’hybris " et du corps explosé déchiquetant d’autres corps...
Cette philosophie des coteaux modérés emporte moins l’esprit et les sens que les sombres et brûlantes pages de Foucault ou de Sade. Elle n’est que celle de la vie...
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Bible, Rabbin Zadok Khan, Paris, Colbo.
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Sade D. A. F., Œuvres complètes, vol. III-IV, vol. VII-VIII, vol. XIII-XIV, Paris, Cercle du Livre précieux.
[1]
Directeur du Musée Picasso (Hôtel Salé, Paris IV
e), auteur de plusieurs essais, en particulier sur l’art contemporain.
[2]
Nous suivons ici la traduction française généralement admise. Pourtant si l’on différencie le terme d’
instinct de celui de
pulsion, comme on le fait en France, ce serait bien d’
instinct de mort qu’il faudrait parler.
[3]
Traduction personnelle à partir de la (
Standard Edition XXI, p. 163) et des
Gesammelte Werke (
XIII, p. 376).
[4]
Cité dans " Animal mon frère ".
[5]
Cette " nouvelle " pornographie a eu des ancêtres non seulement littéraires, comme Sade dont l’œuvre a co ïncidé avec la Révolution, mais aussi dans la pratique des messes noires à la fin du XIX
e siècle, à l’époque de l’affaire Dreyfus et de l’efflorescence des écrits racistes et à la veille de la guerre de 1914. Nous avions également évoqué (1984, p. 309) le viol de Matriosha par Stavroguine, effaçant par son acte pédophile la différence des générations. Dans
Les Démons (1872), Dosto ïevski décrit le groupe Netchaiev, formation nihiliste dont l’action terroriste était un prélude à la Révolution d’Octobre. Les cabarets de travestis de Berlin qui ont servi de thème à des films comme
Cabaret et
L’Œuf du serpent, ont précédé l’avènement du nazisme, comme si, d’une sexualité " dénaturée ", devaient jaillir, par magie imitative, des formes sociales et politiques inou ïes.