Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1073 à 1089
doi: 10.3917/rfp.664.1073

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Le sens de la perversion

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Le sens de la perversion

La pulsion de cruauté

Dominique Cupa 34-36, rue Dieulafoy 75013 Paris
En partant d’une analyse de la pulsion de cruauté telle qu’elle est proposée par Freud dans les Trois Essais, l’auteur présente l’hypothèse d’une pulsion de cruauté comme destructivité originaire autoconservatrice, au service de la constitution du Moi. Il s’agit d’un dynamisme primitif sans amour, ni haine, mais hostile, qui ne manifeste aucune pitié. Le sujet projette ses états de détresse, ses douleurs psychiques non seulement dans le contenant maternel et ses contenus, mais contre les limites mêmes, la contenance elle-même au moment où ses propres limites, sa contenance sont en train de se constituer. Cette attaque, cette effraction sont prises en compte par la fonction pare-excitante maternelle qui permet l’organisation et l’intégration des contenants somato-psychiques du nourrisson.Mots-clés : Pulsion de cruauté, Cruauté, Destructivité originaire, Effraction, Autoconservation, Enveloppe psychique, Moi-peau. On the basis of an analysis of the cruelty drive such as Freud proposes in his Three Essays, the author puts forward the hypothesis of a cruelty drive in so far as self-preserving original destructivity serving the constitution of the ego. This is a primitive dynamism without, love, nor hate, but hostile, showing no pity. The subject projects his states of distress, his psychic pain not only into the maternal container and its contents, but onto his very capacity just when his own limits, his capacity, are in the process of being constituted. This attack, this breaking in, are taken into account by the maternal counter-excitation function that enables organisation and integration of the newborn’s psycho-somatic containers.Keywords : Cruelty drive, Cruelty, Original destructivity, Breaking in self-preservation, Psychic envelope, Ego-skin. Von der Analyse des Triebes der Grausamkeit ausgehend, so wie Freud sie uns in den “ Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie ” vorschlägt, schlägt der Autor die Hypothese eines Grausamkeitstriebes vor, als originäre selbsterhaltende Destruktivität, im Dienst des Aufbaus des Ich. Es handelt sich um eine primitive Dynamik ohne Liebe, ohne Hass, aber feindselig, ohne jegliches Mitleid. Das Subjekt projiziert seine Hilflosigkeitszustände, seine psychischen Schmerzen nicht nur in den mütterlichen Behälter und dessen Inhalt, sondern auch gegen die Grenzen selbst, den Behälter selbst, im Moment wo seine eigenen Grenzen, sein Behälter daran sind, sich aufzubauen Dieser. Angriff, dieser Einbruch wird von der Funktion des mütterlichen Reizschutzes aufgenommen, welche die Organisation und die Integrierung des somato-psychischen Behälters des Säuglings erlaubt.Schlagwörter : Grausamkeitstrieb, Grausamkeit, Originäre Destruktivität, Einbruch, Selbst-Erhaltung, Psychische Hülle, Haut-Ich. Partiendo del aná lisis de la pulsión de crueldad tal cual es propuesta por Freud en los Tres Ensayos, el autor avanza la hipótesis de una pulsión de crueldad como destructividad origanaria autoconservadora, al servicio de la constitución del yo. Se trata de una diná mica primitiva sin amor, sin odio, pero hostil, que no manifiesta ninguna piedad. El sujeto proyecta sus estados de desamparo, sus dolores psíquicos no sólo en el continente materno y sus contenidos, sino contra los mismos límites, el continente en el momento preciso en donde sus propios límites, el contenido en sí se está constituyendo. El ataque, la fractura, son absorvidas por la función paraexcitante materna que posibilita la organización y la integración de los continentes somato-síquicos del bebé.Palabras claves : Pulsión de crueldad, Crueldad, Destructividad originaria, Fractura, Autoconservación, Envoltura psíquica, Yo-piel. Riassunto — Partendo da una analisi della pulsione di crudeltà come è stata proposta da Freud nei Tre saggi, l’autore avanza l’ipotesi d’una pulsione di crudeltà come distruttività originaria auto-organizzata al servizio dell’io. Si tratta d’un dinamismo primitivo senza amore, né odio ma ostile che si manifesta senza pietà. Il soggetto proietta i suoi stati di sofferenza, i suoi dolori psichici non solo nel contenente materno ed nei suoi contenuti, ma contro i limiti stessi, la contenanza stessa, nel momento in cui i propri limiti e la sua contenanza stanno costituendosi. Quest’attacco, quest’effrazione sono presi in conto dalla funzione para-eccitante materna che permette l’organizzazione e l’integrazione dei contenenti somato-psichici dl neonanto.Parole chiave : Pulsione di crudeltà, Crudeltà, Distruttività originaria, Effrazione, Autoconservazione, Involucro psichico, Io-pelle.
Dans un travail précédent (“ La cruauté de l’effraction ”, 1994) j’ai engagé une réflexion sur la cruauté en partant de la théorie du traumatisme telle qu’elle est envisagée par Freud, à partir de 1920, qui concerne l’effraction du pare-excitant. J’avançais alors que la cruauté était une forme de sadisme, l’acte cruel ayant pour but de traumatiser, le traumatisme étant à entendre dans son sens étymologique d’effraction. Étrangement, c’est une élaboration sur le courant tendre et ce que j’ai appelé la pulsion de tendresse qui me ramène à cette question et infléchit mes idées concernant la cruauté. À ce jour, je pense que les pulsions d’autoconservation peuvent se décomposer en une pulsion de tendresse et en une pulsion de cruauté. Elles sont non sexuelles mais peuvent être associées aux pulsions sexuelles ; elles sont préambivalentes, leur but est la préservation du narcissisme. Cet article est centré sur la pulsion de cruauté en partant des notions de cruauté et de pulsion de cruauté telles qu’elles ont été envisagées par Freud chez qui j’ai trouvé les premiers éléments d’une nouvelle élaboration.
La racine indo-européenne kreu exprime les notions de « chair crue, saignante », « sang répandu ». En latin cruor signifie « le sang répandu », crudus : « saignant », crudelis : « qui se plaît dans le sang », qui est cruel. On remarquera par ailleurs, que J. Laplanche et J.-B. Pontalis n’ont pas retenu cette notion comme entrée dans leur Vocabulaire de Psychanalyse, bien qu’elle s’y trouve mentionnée dans cet ouvrage à l’article consacré à la pulsion d’emprise.
 
CRUAUTÉ ET PULSION DE CRUAUTÉ SELON FREUD
 
 
Dans les Trois Essais, Freud commence à formaliser sa conception de la cruauté et de la pulsion de cruauté et en propose la version la plus achevée. La cruauté est une notion qu’il a peu travaillée. Après avoir défini le sadisme et le masochisme, en référence à Krafft-Ebing, « comme le penchant à infliger de la douleur à l’objet sexuel et sa contrepartie », Freud souligne que si ce dernier privilégie le plaisir éprouvé à dominer et à humilier, d’autres auteurs préfèrent insister sur le plaisir procuré « par la douleur ou par la cruauté » (p. 68). Le terme de cruauté est ainsi introduit par Freud comme synonyme de celui de sadisme. À ce titre, la cruauté est ici considérée comme une composante agressive de la pulsion sexuelle et sa liaison à la libido transformera l’amour en haine, tandis que les « motions tendres » se transformeront en « mouvements hostiles » (p. 81). Freud sépare amour et haine du couple tendresse/hostilité. Quelles sont alors les différences entre haine et hostilité ?
Il est intéressant de noter que dans le premier Essai se dévoile, en filigrane, dès la référence à Krafft-Ebing, ce que Freud, plus loin, précise ainsi : « La sexualité de la plupart des hommes comporte une adjonction d’agression*, de penchant à forcer les choses dont la signification biologique pourrait résider dans la nécessité de surmonter la résistance de l’objet sexuel autrement qu’en lui faisant la cour* » (p. 69). À la sexualité séductrice se mêle l’agressivité associée au besoin de forcer, de contraindre, de s’affronter aux « résistances », aux limites opposées par l’objet. Nous découvrons les ébauches de la pulsion d’emprise dont la formalisation va apparaître dans le second Essai. « C’est le mouvement d’affrontement aux limites de l’objet, voire en allant plus loin, le besoin d’effracter, de percer, de déchirer qui paraît être précisément celui de la pulsion de cruauté telle que je l’envisage. »
Dans la suite de son texte, Freud considère que « la pulsion de cruauté dans ses formes passives et actives » fait partie des pulsions partielles. A. Fréjaville (1993), commentant ce passage, pense que Freud distingue le sadisme, qui se rapporte à un objet total et donc aux sentiments d’amour et de haine, de la cruauté, pulsion partielle dont l’objet est donc implicitement partiel. Ne peut-on alors avancer que l’objet partiel est investi par des sentiments de tendresse et d’hostilité considérés comme des préformes de l’amour et de la haine ?
Les pulsions partielles sont arrimées à des zones érogènes qui leur donnent leur coloration sexuelle. Pour la douleur et la cruauté, la peau selon Freud fonctionne comme une zone érogène. Pour lui, la peau est « la zone érogène par excellence » et il est intéressant de remarquer qu’il l’évoque ainsi, de nombreuses fois, dans les Trois Essais. Il écrit d’ailleurs en note : « On ne manquera pas de penser ici à la construction de Moll, qui décompose la pulsion sexuelle en pulsion de contrectation et de détumescence. La contrectation désigne un besoin de contact épidermique » (p. 85). Dans la seconde partie des Trois Essais, étudiant le suçotement chez le nourrisson, Freud indique que cette recherche de contact peut se faire avec une tout autre partie de la peau. C’est une « pulsion d’agrippement » sexuelle qui peut se manifester par le tiraillement du lobe de l’oreille, par exemple, ou lorsque le nourrisson s’empare, dans un même but, d’une partie du corps de quelqu’un d’autre.
D. Anzieu (1974, 1985, 1990, 1993, 1994) pensait que le besoin d’attachement ou la pulsion primaire non sexuelle de dépendance de l’enfant à sa mère telle qu’elle a commencé à être théorisée par J. Bowlby, a pour intérêt d’attirer l’attention des psychanalystes sur la peau qui joue un rôle tout aussi central que la succion, la réplétion et les objets internalisés. Pour J. Bowlby, l’organisateur central de l’attachement est la recherche du contact. En s’appuyant sur des textes de la seconde topique, comme « Le Moi et le Ça », D. Anzieu soulignait que Freud désigne explicitement le Moi comme une enveloppe psychique et il a conceptualisé le « Moi-peau » comme structure somato-psychique constituante du sujet par intériorisation du Moi-peau maternel. C’est à partir de là que cet auteur a commencé un travail de formalisation de ce qu’il a nommé la pulsion d’attachement (1974, 1985, 1993).
P. Denis (1997) pour sa part interprète la pulsion d’agrippement comme une manifestation de l’emprise qu’il considère comme une composante de la pulsion, moyen par lequel le sujet obtient la satisfaction. Le suçotement est « auto-emprise » (p. 60).
Si, assurément il y a une activité sexuelle lors du suçotement, dans la recherche de contact de soi-même (sa propre peau) et de l’autre (sa peau), la pulsion d’agrippement, que l’on peut appeler pulsion de tendresse (ce qui renvoie au courant tendre freudien) contient une recherche de lien qui est spécifique. La pulsion de tendresse constitue une alliance entre les parties bonnes internes du nourrisson et les parties bonnes de l’objet qui permet la constitution d’une intériorité et d’une extériorité suffisamment sécure, réconfortante, soutenante et l’établissement des premières enveloppes psychiques par internalisation de l’extériorité, à savoir le Moi-peau. La pulsion de cruauté serait alors « attaque » de ce premier lien, effraction du Moi-peau et de ses contenus psychiques liés à la perception d’un support.
Dans la seconde partie des Trois Essais, Freud, poursuivant sa réflexion fait deux nouvelles propositions : il considère premièrement que, finalement, la pulsion de cruauté est « indépendante de l’activité sexuelle des zones érogènes », mais qu’elle reste liée à la pulsion sexuelle. Dans les deux premières éditions, il écrit : « Nous sommes en droit de supposer que les motions cruelles dérivent de sources qui sont à proprement parler indépendantes de la sexualité, mais qu’elles sont susceptibles, par anastomose, d’entrer précocement en liaison avec celle-ci en un point proche de leur origine respective. L’observation nous apprend cependant qu’il y a des interférences entre le développement sexuel et le développement de la pulsion scopique et de cruauté, qui restreignent à nouveau l’indépendance présumée des deux pulsions » (p. 121). Il apparaît donc que la pulsion de cruauté n’est plus sexuelle, et du même coup ne peut plus être considérée comme sadique.
La seconde proposition freudienne suppose que la cruauté est associée à la pulsion de maîtriser qui fait son apparition dans la vie sexuelle lors de la prégénitalité. « La motion cruelle provient de la pulsion d’emprise et surgit dans la vie sexuelle à un moment où les parties génitales n’ont pas encore pris leur rôle ultérieur » (p. 121). Freud introduit dans ce texte la pulsion d’emprise et la lie clairement à la cruauté. L’emprise vise l’appropriation de l’objet par la musculature et la main, véritable « appareil », et la cruauté qui la compose apparaît ainsi, d’emblée, dirigée vers l’objet extérieur. Dans sa conceptualisation de l’emprise, P. Denis (1997) considère comme fondamentale l’indépendance entre la pulsion de cruauté et la pulsion sexuelle et il estime que l’emprise a « un caractère intermédiaire entre le sexuel et le non-sexuel » (p. 33). L’emprise est au même titre que la satisfaction une composante pulsionnelle ; ainsi l’objet est-il doublement investi, en emprise et en satisfaction, et il peut donc se décomposer en objet d’emprise et de satisfaction.
L’emprise me paraît compléter la pulsion de tendresse dans la mesure où celle-ci s’étaye sur l’activité musculaire et plus particulièrement sur celle de la main, comme il vient d’être dit. Partant du travail d’E. Bick sur la « seconde peau » comme peau musculaire (1968, 1980), on peut penser que l’investissement de cette seconde peau est fourni par l’emprise tandis que le Moi-peau primaire est investi par la pulsion de tendresse. L’emprise se situe dans le registre anal. Elle est capture, appropriation de l’autre, domination. Je reprends là les trois dimensions de l’emprise telles qu’elles sont dégagées par R. Dorey (1981).
La cruauté domine toute la période prégénitale sadique anale, selon Freud qui précise qu’à cette époque l’enfant n’est pas arrêté par la douleur car le sentiment de « compassion » n’apparaît que plus tard ainsi que la « barrière de la pitié ». La cruauté infantile n’a pas pour but la douleur d’autrui car « elle n’en tient pas compte ».
D. Anzieu considère, préalablement aux interdits œdipiens, un double interdit du toucher qui s’appuie sur les premières interdictions signifiées à l’enfant. L’interdit primaire porte sur le contact global, la fusion des corps, et le désir d’entrer, d’envahir le corps de l’autre. L’interdiction est signifiée, quoique de façon implicite, par l’éloignement : la mère retire son sein, écarte son visage, dépose le bébé dans son lit. L’interdit primaire du toucher s’oppose donc spécifiquement à la pulsion de tendresse et à la pulsion de cruauté. Le second interdit du toucher concerne le toucher avec la main, interdit sélectif, qui contraint le toucher manuel à des modalités opératoires d’adaptation. L’interdit secondaire s’oppose à la pulsion d’emprise et à la pulsion de cruauté, il n’est pas possible de toucher à tout, de prendre tout, de tout maîtriser, de s’approprier agressivement, de forcer les limites de l’autre. Mais ces interdits n’ont pas de sens, sans que la distinction dehors/dedans ne soit acquise, et que l’objet ne soit constitué. C’est à partir de là que l’on peut déjà comprendre l’absence de pitié chez l’enfant.
Dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Freud examine la « déception » que lui cause la guerre. « Elle n’est pas seulement plus sanglante et plus meurtrière qu’aucune des guerres du passé, à cause des terribles perfectionnements apportés aux armes d’attaque et de défense mais elle est aussi, sinon plus cruelle, plus acharnée, impitoyable que n’importe laquelle d’entre elles » (p. 240). Pour Freud, il y a en l’homme une aptitude à la vie civilisée constituée par la transformation libidinale de ses pulsions cruelles et égo ïstes et par les contraintes qu’exerce sur elles l’appareil social par les interdits. En période de guerre, l’homme retrouve ses comportements primitifs d’autant plus qu’alors la communauté est permissive et n’oppose pas d’interdit. Il reconnaît que l’aptitude à la vie civilisée de l’homme est largement surestimée. Il reste toujours un noyau actif des motions pulsionnelles cruelles ; les « mauvais penchants tendent à la satisfaction de besoins primitifs et ne disparaissent pas, ils ne sont jamais déracinés bien que réprouvés par la société. On croit que leur nature est transformée quand ils ont transformé l’égo ïsme en altruisme, la cruauté en pitié. C’est méconnaître l’ambivalence affective » (p. 242).
 
CRUAUTÉ PRIMITIVE CHEZ D. W. WINNICOTT
 
 
Dans « Le développement affectif primaire » (1945) et « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif » (1950-1955), Winnicott décrit trois étapes de l’agressivité en fonction du développement du Moi, celle où la recherche du but se fait sans inquiétude, celle de « l’intégration » où la recherche du but se fait avec inquiétude et où la culpabilité apparaît, enfin le « stade de la personnalité totale » où la situation triangulaire s’instaure avec les conflits conscients et inconscients. C’est le stade de la pré-inquiétude (pre-concern) qui se caractérise par la cruauté. Cette période a pour Winnicott « une importance vitale » ; les processus débutants, « l’intégration », « la personnalisation » et « la réalisation » se mettent en place. Ces processus ne peuvent se dérouler correctement que sur fond de soins maternels « suffisamment bons ». À cette époque, le bébé est loin d’avoir établi « une relation de personne totale à une mère totale » et de s’intéresser aux effets que peuvent avoir ses propres pensées et actions sur elle ; il a un but, peu importent les résultats. Il ne se rend pas compte que ce qu’il détruit en état d’excitation est justement ce qu’il aime lors des moments tranquilles. Winnicott postule ainsi une relation objectale de cruauté précoce pendant laquelle le nourrisson attaque imaginairement le corps de sa mère. D’un côté, le nourrisson a des fantasmes prédateurs à l’égard de sa mère, de son sein, et de l’autre la mère a des fantasmes concernant le fait « d’être attaquée par un bébé affamé » (p. 42). À ce stade, le nourrisson est « impitoyable », ce qui ne sera plus possible au stade suivant sauf dans les états de dissociation. Ce bébé sans pitié nous renvoie aux assertions freudiennes repérées précédemment : la cruauté s’oppose à la pitié. Le nourrisson est donc cruel parce qu’il n’est pas, ne peut pas être « intéressé » par l’effet de ses pensées et actions sur sa mère comme objet partiel, il ne manifeste pas à cette époque d’inquiétude pour la mère. Pour Winnicott, le stade de l’inquiétude correspond à la position dépressive chez M. Klein et il nomme cette phase : « Le stade du souci ». À ce stade, apparaît la capacité de se sentir coupable et il en ressort que l’agressivité va se transformer en sentiment de culpabilité et en chagrin. Au stade de la cruauté, faute de pouvoir encore s’identifier à l’objet, le bébé ne montre aucune empathie à son égard, aucune « sollicitude » et aucune culpabilité. Ainsi, comme repéré par Freud à cette époque, l’enfant n’a pas de compassion, il est comme l’homme en guerre renvoyé à ses comportements primitifs.
Après cette lecture de Freud et de Winnicott, nous pouvons avancer que la pulsion de cruauté appartient à la destructivité originaire, qu’elle est préobjectale. Il s’agit d’un dynamisme primitif sans amour, ni haine, mais hostile, qui ne manifeste aucune pitié. La pulsion de cruauté n’a pas de but sadique, elle est attaque, effraction des premiers contenants et contenus maternels par mesure d’autoconservation.
Comme le pense Freud, il y a une tendance naturelle des pulsions de destruction à décharger l’excitation interne par autoconservation. Lorsque l’objet conduit à un afflux d’excitations internes devant être liées, car menaçant de faire éclater le sujet, la liaison est trouvée dans la déversion à l’extérieur, par le drainage de la pulsion de cruauté qui indique le chemin de l’objet. Ce qui persiste comme tension interne est destructivité originaire. Cette décharge est prise en compte par la fonction pare-excitante de l’objet, l’environnement au sens winnicottien, la fonction alpha chez Bion, le Moi-peau de la mère pour Anzieu, etc. Le sujet projette ses états de détresse, ses douleurs psychiques non seulement dans le contenant maternel et ses contenus, mais contre les limites mêmes, la contenance elle-même au moment où ses limites, sa contenance sont en train de se constituer. Le processus de décharge coexiste cependant avec le processus libidinal de tendresse : l’un rejette, attaque le non-moi, l’autre l’attire. Il constitue le premier mouvement d’attraction/répulsion. Il est repérable dans la réalité, dans les interactions du nourrisson par les mouvements d’attention/retrait qui s’observent essentiellement dans les interactions visuelles. Je prends cet exemple car il m’apparaît que la motricité n’est pas le seul vecteur corporel porteur d’agressivité. L’attention du bébé attire le parent, son retrait le rejette, l’attaque. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le malaise d’une mère dont le bébé évite le contact œil à œil, ceci nous renvoyant d’ailleurs à la pulsion-scopique-de cruauté repérée par Freud.
 
LA NATURE PROFONDE DE LA CRUAUTÉ SELON R. DOREY
 
 
Dans deux articles « Cette pointe extrême de la jouissance... Propos sur la cruauté » (1988), puis « La peau éclatée, entre l’hommage et la dette » (1994), R. Dorey dégage un motif littéraire récurrent qui a été utilisé par de nombreux auteurs depuis le roman d’origine celtique jusqu’à Un Roi sans divertissement de Giono. Ce leitmotiv repérable dans des scènes est construit à partir des éléments fondamentaux que sont l’opposition entre la couleur écarlate du sang et un fond blanc souvent représenté par la neige, par le lait ou le marbre et la couleur noire qui a pour fonction d’augmenter le contraste entre le rouge et le blanc. L’auteur caractérise ce motif comme étant une structure de contraste dont la spécificité est d’engendrer la fascination. La beauté fascinante des scènes conduit à aimer la vue du sang et par conséquent le spectacle de la cruauté empreint d’une dimension érotique. De cette contemplation passive le sujet passe au geste cruel qui est « porteur d’une signification précise : il est coupure, brisure, fracture. C’est une ouverture du corps, une déchirure de la peau ; effraction, il met brutalement en communication le dedans et le dehors, le chaud et le froid qui se rejoignent sur les bords mêmes de la blessure » (1994, p. 180). La fonction principale de la cruauté est « le divertissement » depuis le regard fasciné par la flaque de sang jusqu’au meurtre lui-même de l’autre ou de soi, le seul véritable divertissement étant pour l’auteur la mise en jeu de l’existence humaine. Dans une perspective phénoménologique, R. Dorey considère que la cruauté comme représentation des contrastes, mais aussi de l’ouverture, de la rupture, et l’acte cruel comme mise en jeu du sujet aux bordures de la mort appartiennent à la catégorie de la négativité hégélienne. Dans le second article, R. Dorey inclut dans son élaboration la théorie du Moi-peau proposée par D. Anzieu. Il pense que la cruauté dans son aspect passif ou actif, comme source de jouissance où se lient horreur et beauté du sang qui jaillit, peut être interprétée dans la perspective d’Anzieu comme engendrant un remaniement brutal, une mise à l’épreuve du Moi-peau dans sa fonction d’enveloppe contenante et unifiante du Soi, sa fonction d’interface, et surtout dans sa fonction de filtre des échanges et d’inscription des premières traces. Pour R. Dorey, l’expérience de la cruauté constitue alors, le rétablissement fugace de la relation duelle primordiale à la mère, source de félicité et provoque un vécu orgastique où le sujet vacille.
La cruauté dans sa version objectale peut s’allier à l’emprise et se sexualiser pour devenir cruauté sadique ou cruauté masochique, elle est recherche de la jouissance avec les limites, les différentes enveloppes du Moi-peau en les attaquant, les déchirant, les effractant. Freud rappelle d’ailleurs, dans les Trois Essais que « la stimulation de l’épiderme fessier est connue de tous les éducateurs, depuis les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, comme une des racines érogènes de la pulsion de cruauté » (p. 122). « Le théâtre de la cruauté » dans sa version perverse va au-delà des buts masochiques et sadiques. Dans l’expérience masochique se constitue une « enveloppe de souffrance » telle qu’elle a été décrite par M. Enriquez (1984), dans l’expérience sadique, le tableau d’un corps déchiqueté fascinant a le même effet unifiant que le miroir. Ces deux expériences conduisent à une mise en forme identifiante, reconstituent l’enveloppe narcissique, l’intégrité du sujet, et semblent par là même de l’ordre de l’autoconservation car protégeant certains sujets d’une dissolution psychique.
 
LES MISES EN SCÈNE DE VIOLAINE
 
 
Lorsque j’ouvris la porte pour la première fois à Violaine, je crus que je m’étais trompée en voyant arriver un jeune garçon au crâne rasé, une mèche sur le devant de la tête pointant en l’air. Petit bonhomme maigre, plutôt sale, il/elle portait un jean en très mauvais état, un blouson style « hard », d’énormes chaussures noires avec les bouts troués et sentait fort la cigarette. La voix monocorde et rauque était pourtant bien celle d’une femme. Elle était sans affect, elle glaça une partie de moi-même.
Violaine présente une symptomatologie dépressive associée à des conduites toxicomaniaques et une tendance anorexique. Elle passe ses nuits dans des bars de lesbiennes où elle se « cocktailise » à la bière, au dinintel, aux amphétamines, à l’ectasy et avec les tranquillisants qu’elle peut se procurer. Violaine me raconte ce jour-là sa mornitude sans larmes, froide, en traitant la langue de façon particulière : elle tronque de nombreuses fins de mots. Ainsi se lève-t-elle « au pti’mat’ » pour prendre son « pti’dej’ » avec sa « cop’s » avec laquelle elle a d’ailleurs rompu depuis maintenant plus d’un mois après être restée avec cette femme de vingt ans son aînée pendant quelques mois.
Dès sa naissance, Violaine a présenté une anorexie et elle se souvient que dans son enfance elle allait toutes les semaines à l’hôpital. Comme elle dormait mal on lui donnait du valium. Vers 12-13 ans elle passe neuf mois chez un psychiatre qui « teste » sur elle un nouveau médicament pour son anorexie.
D’emblée elle me parle longuement de la violence de son père : il supportait mal les difficultés psychiques de sa fille et buvait beaucoup. Il la battait sévèrement, « les claques l’envoyaient valdinguer contre les murs ». La violence de cet homme était aussi verbale : il lui disait qu’elle était folle et qu’il allait la faire enfermer. Il lui disait aussi : « Regarde-moi quand je te parle, ne me regarde pas comme ça. » Elle n’avait pas le droit de parler, passait ses journées dans sa chambre sans bouger, sans manger. J’apprendrai plus tard qu’elle n’a pas passé son bac, car ce jour-là elle s’est opposée une nouvelle fois vigoureusement à son père qui la menaçait de mort avec un couteau. Le jour même elle se sauve et part vivre dans une grande ville où tant bien que mal elle parvient à survivre. Actuellement, elle gère un commerce, activité pour laquelle elle n’a aucun goût, mais qui lui permet de vivre.
Jamais Violaine ne me parlera de son père au possessif, préférant dire « le » père. Elle ne l’a jamais revu, il a quitté sa mère, elle ne sait pas exactement depuis quand.
Violaine décrit sa mère comme une femme soumise, incapable du moindre signe d’affection, anorexique, très dépressive. Cette femme a d’ailleurs été hospitalisée deux fois pendant l’enfance de Violaine : une première fois, lorsque celle-ci a quelques mois, puis lorsqu’elle a environ 3 ans. Violaine séjourne à cette époque chez sa grand-mère paternelle avec qui elle semble avoir passé un très bon moment. L’évocation de cet épisode prend une tonalité tendre.
Les premiers mois de la psychothérapie qui dure peu de temps ont une allure particulière. La réflexion que je propose ici procède de cette période de la psychothérapie. Au second entretien, Violaine arrive en avance, je la fais attendre dans la salle d’attente que je ferme derrière moi. Lorsque je vais la chercher, je la retrouve suffocante, lèvres cyanosées ; elle est dyspnéique. Elle me dit alors qu’elle est atteinte d’une insuffisance respiratoire liée à une bronchite chronique consécutive à son intoxication au tabac ; de fait elle fume trois paquets par jour. Pendant le début de l’entretien elle est gênée par sa dyspnée, j’ai du mal à l’écouter. Elle m’inquiète, plus précisément elle m’effraie. Dès lors, j’ai à l’esprit que je m’engage avec elle dans une aventure difficile où il va être question de vie et de mort dans leur violente réalité. Pendant cet entretien, elle reparle de la violence concernant la nourriture ; ses lèvres bleues et sa difficulté à respirer par la violence qu’elles me font, en sont pour moi une mise en scène métaphorique.
La psychothérapie va s’engager dans un jeu de provocations sexuelles de sa part : ainsi me décrit-elle longuement ses seins dont elle précise qu’il est interdit d’y toucher, plonge-t-elle son nez avec insistance dans les fleurs de mon bureau. Mais ses provocations se développent aussi sur un autre registre : celui des descriptions froides de sa violence et de celle de son entourage. Elle « casse » une telle, elle a décidé de « tuer » telle autre, déclare qu’ « on va la buter », elle rôde autour de la mort. Elle vit dans un milieu homosexuel féminin très dur, « impitoyable » même. Rapidement elle renoue des relations avec un ancien amant. Il est ex-toxicomane, ex-homosexuel. Elle est « son petit homme ». Elle va me raconter dans un registre de violence méprisante que pour le faire jouir elle lui dit qu’elle est séropositive. À nouveau je suis bouleversée, stupéfaite. Les jours suivants, ce scénario pervers me tracasse avec la question restée en suspens de sa séropositivité. Que m’a-t-elle dit ce jour-là, m’a-t-elle seulement fait part de son goût pour les jeux pervers proches de la mort ou a-t-elle voulu m’annoncer sa séropositivité ? Inquiète et intriguée, je me garde néanmoins de l’interroger.
À la même époque, elle reprend contact avec une ancienne amie qui a eu un grave accident de train. Elle me laisse une fois de plus en suspens car je me demande comment cette femme a pu survivre à cet accident. Ce n’est que plusieurs séances plus tard qu’elle m’apprendra sur un ton détaché, comme si elle me parlait d’un objet, qu’elle a eu les deux jambes sectionnées.
À la fin de la séance suivante, après avoir évoqué un enterrement, elle me dit : « J’ai le goût du sang dans la bouche », elle m’apprend que ses règles sont revenues et me raconte que quelques années auparavant « elle crachait du sang » et qu’hospitalisée elle avait refusé une fibroscopie. Elle ajoute : « C’était assez plaisant, je pouvais faire venir du sang dans ma bouche, côté provoque c’était bien. Je faisais venir le sang. C’était l’appel du sang. » Puis, comme de coutume lorsqu’elle se lève pour mettre sa veste, elle se plante de dos les jambes écartées, mais cette fois-ci, sort un mouchoir blanc de son sac, crache dans celui-ci puis se retourne me disant : « Vous voyez. » Son mouchoir est imprégné de sang. Je ne bronche pas malgré cette scène qui m’horrifie. J’ai le sentiment qu’elle me jette une partie de son corps à la figure, et je me fais la réflexion : « Dois-je lui dire d’aller voir un médecin ? » Une nouvelle fois Violaine me confronte à mes limites, en particulier à celles de ma compétence, de mon savoir, mais aussi aux limites de son corps, ce qui est dedans étant projeté dehors. Je sors de cette séance à nouveau inquiète, et dans une sorte de fascination pour le mouchoir blanc taché rouge. Le spectacle du sang sur ce mouchoir me fait alors associer sur le travail de R. Dorey que je viens d’évoquer. Il est du même registre scénographique que celui minutieusement analysé par cet auteur. Quelque temps après, je suis confrontée à un accident sur la voie publique qui me bouleverse, à la manière dont Violaine me bouleverse. Un souvenir très ancien me revient où j’avais été remuée par « les restes » d’un accident de la route : des taches de sang sur le macadam. J’associe sur Violaine et son mouchoir et je repère que ses mises en scène provoquent une effraction et une fascination chez moi à la manière dont cet accident avait pu le faire en son temps.
Il me semble intéressant de noter ici que dans le même mouvement qui la conduisait à ces scènes d’ouverture, de déchirure de son corps, son espace psychique et corporel m’apparaissait complètement fermé, il était impossible de la toucher psychiquement, elle se tenait dans un registre de toute-puissance mégalomaniaque, dans un déni de l’autre et de la mort.
Violaine va pouvoir associer ces scènes avec celles de la maltraitance paternelle. Le père l’attachait pour la contraindre à manger et lui enfonçait la fourchette dans la bouche. Ces incestes alimentaires s’accompagnaient de fessées et de coups au visage. Pendant des années, elle s’est protégé le visage chaque fois que quelqu’un s’approchait d’elle. De plus, le psychiatre chez qui elle a été soignée, l’a séduite. Elle considère que puisqu’il la soignait, il ne pouvait pas lui faire du mal, mais elle ressentait « quelque chose comme de la honte à l’égard de sa femme ».
Un jour, Violaine arrive avec un scénario nouveau. Il n’est plus question des violences infligées par son père, mais de celles qu’elle s’inflige. Elle vient d’avoir un accident de moto. J’apprends alors qu’elle est une habituée des accidents. Entre autres, elle a eu un accident de moto très grave avec le petit garçon d’une de ses amies qui a été grièvement blessé. Pour la première fois je sens une certaine culpabilité chez elle. Compulsivement, Violaine recherche l’accident dans un mouvement masochiste mortifère : toxiques qui l’ont conduite aux dyspnées évoquées, seringues déjà utilisées qui représentent le risque d’une séropositivité, moto avec laquelle elle se blesse grièvement, « se déchirant profondément une jambe et s’éclatant un coude ».
Avec sa mère, les choses ne sont pas moins blessantes. Celle-ci lui a confié que sa grossesse s’était mal passée, qu’ « elle aurait dû avorter ». La naissance elle aussi s’est mal déroulée, sa mère a attendu pour accoucher un délai trop long après la perte des eaux. « Tu aurais en fait dû mourir. » « J’ai accouché à sec », dit-elle à sa fille. « Je suis née cirrhosée », dit Violaine, le lapsus réunit la cyanose avec laquelle elle commence la psychothérapie et la cirrhose du père qui est un de ses pôles identificatoires prévalents. À cela s’associe la dépression maternelle et « un problème de bronches » qui tiennent cette femme au lit. La dyspnée qui se situe à l’origine de notre travail en est peut-être également une reprise identificatoire. Violaine pense qu’elle n’a pas eu véritablement de mère, celle-ci semblait comme absente, comme ailleurs, comme insensible au monde qui l’entoure. Elle la voit rarement, elles n’ont pas grand-chose à se dire. Il m’apparaît que cette mère « absente » et « froide », n’a pas pu prendre en charge dans un sens winnicottien son bébé, et l’a laissé au père qui assurera les premiers soins sur un mode fonctionnel et brutal.
Violaine a interrompu sa thérapie, car sans l’avertir ses grands-parents paternels ont vendu l’appartement de quelques mètres carrés dans lequel elle vivait. Elle a dû partir ailleurs. Elle présente sa famille en séparant très nettement le côté paternel du côté maternel, ce qui met en évidence une impensable rencontre entre ses parents. Ces grands-parents paternels étaient des bourgeois racistes, violents, « pleins de haine » qui détestaient sa mère. Ils ont viré leur propre fils tout aussi brutalement que Violaine d’une maison qu’ils lui avaient prêtée. Personne n’en a jamais connu la raison. Du côté maternel, les hommes sont absents, les femmes, à l’exception de sa grand-mère, sont présentées comme anorexiques et deux de ses cousines sont lesbiennes.
Après son départ, Violaine m’envoie ses vœux de fin d’année sur une carte postale représentant un paysage enneigé. Trois maisons sont ensevelies sous la neige, sur un sapin brillent quelques bougies rouges, la carte postale est bordée de deux bandes rouges, elle m’écrit espérer « pouvoir reprendre un travail inachevé mais non interrompu ».
 
LE MONDE CRUEL DE VIOLAINE
 
 
Dans les débuts de la psychothérapie, Violaine tentait donc de me prendre dans des scénarios homosexuels par de multiples provocations : attitudes corporelles et vestimentaires, façon qu’elle avait d’amputer les mots ou d’employer l’idiolecte des drogués, ce qui faisait qu’à certains moments je ne comprenais plus ce qu’elle me disait. Ce mouvement qui était essentiellement de l’ordre de l’acting mettait en avant, d’une part une esthétique de l’horreur qui déformait immédiatement la tension sexuelle en un espace d’effroi et, d’autre part, me plaçait à une distance qui était à la mesure de l’effroi que je devais susciter en elle. Ses provocations touchaient, faisaient mouche tout en la mettant à l’abri d’être touchée. Ainsi, elle faisait pression, elle m’impressionnait sans pour autant se laisser en aucune manière approcher. Elle me semblait rechercher le contact et au moindre rapprochement en souffrir. Le familier était vécu plus comme menaçant que comme protecteur. La mise en suspens dans laquelle elle me mettait, maintenait un lien me nouant à ses angoisses. L’essence de ses relations de séduction était au-delà d’un simple jeu hystérique, elle concernait l’excitation et la souffrance qu’elle me communiquait par identification projective afin de se débarrasser de leur excès dans l’objet contenant, nouée à ses angoisses que j’étais. Elle essayait ainsi d’obtenir de moi une communication psychique qui avait fait défaut avec les objets primordiaux de son enfance et c’est ainsi qu’elle parvint à moins agir et à penser plus. J’ai fait office d’ « environnement maternel », de « mère suffisamment bonne », enveloppante, supportant ses attaques et permettant une régulation du jeu pulsionnel. Mais surtout en raison des traumatismes précoces dont elle souffrait et qui avaient provoqué la destruction de ses contenants internes, Violaine se trouvait dans l’impossibilité de faire séjourner dans son propre inconscient les représentations de ses traumatismes qui n’étaient pas refoulés et qui ne pouvaient qu’être « présentés » en une forme agie. Par là même, je me sentais déléguée pour fabriquer une construction qui fonctionnait d’abord comme un texte d’origine et qui repris par elle devenait un récit historique.
Ainsi dans ses incarnations, Violaine me montrait-elle le spectacle de la cruauté, faute de pouvoir le mettre en mot. Le souffle rauque de la dyspnée, la bordure bleue de ses lèvres, créaient une inversion de l’ordre corporel. Le bleu n’est pas la couleur des lèvres, le souffle tel qu’il se donnait à mon écoute était essentiellement un représentant d’un élément corporel interne, une projection à l’extérieur de la réalité du corps. Le sang, sur le mouchoir blanc, représentait aussi un élément appartenant à l’espace interne du corps. Son surgissement à l’extérieur, comme celui du souffle, mettait en évidence le passage de la limite corporelle : le dedans passait à l’extérieur. J’ai d’abord compris ce tableau comme relevant de la désorganisation du fonctionnement psychique de Violaine : troubles de la distinction entre le dedans et le dehors, de la distinction contenant-contenu. Ensuite, par l’effroi et l’effraction qu’il suscitait chez moi, je l’ai interprété comme attaque de mes propres limites, de mon Moi-peau. Nous avons pu le lier à la maltraitance paternelle et aux abus sexuels lors de la puberté. J’ai pensé que cette mise en scène se faisait sous le regard froid de la mère que je représentais (je me sentais glacée), une mère plus absente psychiquement que complice.
Nous avions un peu avancé quand Violaine tomba amoureuse de Cléo, une jeune femme schizophrène avec qui s’instaura une relation qui m’apparut rapidement cruelle. Les deux femmes n’avaient aucune activité sexuelle, elles étaient dans une relation passionnelle, fusionnelle violente dans laquelle elles se battaient, se griffaient, voire se blessaient et s’entredéchiraient dans de longues discussions qui privaient ma patiente de sommeil. Elles se montraient impitoyables l’une avec l’autre, « se suçant le cerveau durant des heures comme des vampires ». La privation de sommeil dont Violaine me parlait beaucoup (« tout mon corps est douloureux, lourd de sommeil », me disait-elle), ainsi que les différentes blessures évoquées me faisaient associer sur des séances de tortures. C’est à ce moment de la psychothérapie que j’ai pensé au « corps en souffrance et de souffrance » tel que le théorise M. Enriquez (1984). Son corps douloureux à cause du manque de sommeil, les douleurs de la surface de son corps, de sa peau, mais aussi les différents accidents et maltraitances qu’elle infligeait elle-même à son corps, lui permettaient de se réapproprier ses limites, de donner une propriétaire à son corps en souffrance, en attente de cette appropriation, et d’éviter une trop grande hémorragie narcissique.
L’aspect impitoyable des relations de Violaine qui allait de pair avec une incapacité à s’identifier à ce qu’éprouvait sa partenaire pouvait se comprendre en référence au nourrisson cruel winnicottien ou à l’homme en guerre de Freud. La façon dont elle faisait disparaître Cléo me semblait, d’une certaine façon, au-delà du déni, elle était de fait dans un mouvement de désobjectalisation tel que A. Green le conceptualise. Ce dernier écrit : « ... c’est le désinvestissement libidinal de l’objet sur lequel porte l’agression qui frappe le plus. Autrement dit, ceci correspond à ce que l’on peut observer d’absence de réaction d’identification, donc de lien commun avec l’objet de l’agression par celui qui l’exerce. En somme, c’est ici l’insensibilité à ce que peut éprouver l’objet agressé qui est au premier plan, plus que la jouissance. Le résultat de ce désinvestissement est que l’autre n’est plus conçu comme un semblable et donc qu’il peut être considéré avec indifférence et aisément devenir l’objet de n’importe quelle destruction, partielle ou totale, sans culpabilité, et sans plaisir » (2000, p. 179). Les objets déshumanisés de Violaine pouvaient être ainsi attaqués, déchirés, mis en sang, selon les modalités archa ïques décrites précédemment. Cette déshumanisation était sans doute à la mesure de celle que précocement Violaine avait rencontrée.
Si le tableau clinique de Violaine était dominé par ses comportements agressifs à l’égard de l’autre, il l’était donc aussi par un certain nombre de processus d’autodestruction qui évoquaient une recherche compulsive du risque de mourir. Il m’est venu régulièrement à l’esprit que l’excès mortifère dans lequel Violaine plongeait son corps était aussi une façon de rendre plus vivante la mort psychique qui 1’habitait, de la rendre présente, de la faire vivre, et en quelque sorte une façon de la faire mourir. Ainsi me disait-elle : « Je me regarde avec les yeux des autres me faire mourir. » Elle se regardait avec mes yeux, côté vie, se faire mourir. Ce qui se glaçait en moi était sans doute aussi les parties mortes qu’elle projetait en moi, et que le travail des pulsions cruelles permettait. Le suspens dans lequel elle me tenait était la tension d’un désir à son sujet qu’elle tentait de provoquer en moi. J’ai survécu à ses attaques (au sens de la survivance conceptualisée par Winnicott) et cela l’a rendue plus réelle, plus existante, plus vivante et l’a sans doute réconfortée.
Étrangement, durant toute sa thérapie, Violaine a été parfaitement ponctuelle, elle négociait avec simplicité l’heure de certaines séances. Elle respectait le cadre. L’idée m’est venue que le cadre permettait un calme de bordure, une tendresse-à-la-limite qui ne pouvait « s’entremontrer » que dans un espace ténu. Il ne pouvait pas se jouer dans la houle de ses mises en scène agies ou fantasmées. Violaine a dû trouver auprès de sa grand-mère, un peu de tendresse. C’est pourquoi elle recherchait des femmes plus âgées. Elle me trouvait « d’un bon âge ». Ce lien caché était aussi celui qui l’attachait à son père et qu’il lui était difficile d’accepter. L’attachement au négatif (Anzieu, 1990) attachement à la fois dans sa forme négative, la haine, et au négatif de l’objet, « l’amour de la haine », m’a toujours paru très puissant.
 
POUR CONCLURE
 
 
La pulsion de cruauté appartient donc à la destructivité originaire. Elle est préobjectale. Elle est mouvement d’effraction des premiers contenants/contenus de l’objet liés aux besoins primitifs de l’enfant. Le but primitif des pulsions de cruauté est l’autoconservation, dans le sens de l’intégrité narcissique. J. Bergeret (1984, 1989) dans sa conceptualisation de « la violence fondamentale » propose l’hypothèse d’un mouvement défensif primitif au sein du courant libidinal. Cette force n’a pas de vectorisation objectale et se situe en dehors des sentiments d’amour et de haine. Secondairement les pulsions sexuelles intègrent et utilisent cette énergie archa ïque en lui donnant un sens. Je ne pense pas que les pulsions de cruauté s’étayent sur la libido, je préfère considérer l’étayage comme étant l’appui via la transformation par/de l’objet, des pulsions sexuelles sur les pulsions d’autoconservation libidinales. Il me semble que les pulsions de cruauté sont liées aux pulsions d’autoconservation libidinales que sont les pulsions de tendresse. Ces pulsions sont présexuelles. L’objet n’est pas reconnu en tant que tel, il est objet partiel et ne peut être investi ni par la haine, ni par l’amour ; l’investissement est préambivalent. Le nourrisson cruel n’a aucune culpabilité, il est impitoyable car il n’a pas encore été soumis aux différents interdits du toucher. La pulsion de cruauté au service de la constitution du Moi, est une modalité organisatrice et intégrative des contenants somato-psychiques. Le fantasme cruel de l’attaque, de l’effraction des contenants maternels, du Moi-peau permet au sujet de s’approprier, de prendre à l’objet une enveloppe suffisamment bien organisée par l’environnement suffisamment bien accordé, « détoxiqué » selon Bion, etc. Il permet en retour le fantasme de se laisser prendre, de se faire effracter par l’autre en lui laissant la disposition de ses différentes enveloppes pour lui faire plaisir et obtenir en retour du plaisir. Il permet le jeu de « peaussession » et de « dépeaussession ».
Violaine me semble illustrer un des avatars de la pulsion de cruauté. Lorsqu’il y a défaut de contention, d’étayage de l’environnement psychique précoce, les effets de violence que ce défaut provoque conduisent à ce que la destructivité de l’enfant soit réelle. De plus la désorganisation des contenants psychiques est telle qu’elle ne permet pas la mise en place d’une enveloppe somato-psychique suffisamment contenante pour que s’instaurent des identifications fiables. Elle ne permet pas non plus que s’établisse une enveloppe de mémoire porteuse des prémisses de l’historisation du sujet par le refoulement. Les enveloppes sont déchirées.
Pour terminer, quelques mots sur les manifestations de la cruauté en temps de guerre afin de suivre Freud, et parce qu’en écoutant Violaine il m’est arrivé d’associer sur la torture qui m’apparaît comme une pratique sociale de la cruauté perverse et me semble bien correspondre au tableau que j’ai tenté de brosser. La torture vise à arracher un certain savoir par n’importe quels moyens. « On ne peut torturer que si celui que l’on torture est pensé comme non humain, comme radicalement autre. Des systèmes politiques ou économiques instaurent la déculturation en système de pensée. Pour pouvoir être pensé, l’autre est déshumanisé, uniformisé. Le rebelle, l’ennemi, le membre d’un groupe persécuté doit être pensé comme étant d’une autre “nature” que celle du tortionnaire » (F. Sironi, 1994). L’autre est ainsi « désobjectalisé », et le bourreau peut torturer sans pitié. La torture rend les limites perméables, voire transparentes, elles sont attaquées, effractées afin que le secret gardé à l’intérieur passe à l’extérieur, que le caché dans l’intime devienne public. La peau est trouée, brûlée, coupée, les substances qui sont à l’extérieur du corps, vomissures, excréments, urine, sang sont réintroduites par la force, etc. L’effraction corporelle vise à désorganiser le fonctionnement psychique, à détruire l’appareil à penser, l’identité du sujet afin qu’il rompe ses alliances avec son groupe d’appartenance, d’affiliation, et parle.
 
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