Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1091 à 1102
doi: 10.3917/rfp.664.1091

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Le sens de la perversion

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Le sens de la perversion

Agressivité, féminité, parano ïa et réalité  [1]

André Green 9, avenue de l’Observatoire 75006 Paris
L’auteur envisage les différences des vicissitudes des pulsions agressives dans les deux sexes. Il traite de problèmes plus spécifiques à la sexualité féminine, envisagée sous l’angle des conséquences anatomiques et de leurs rapports aux fantasmes, tout particulièrement dans la sexualité préœdipienne de la fille. Il met en relation la réalité externe (comme par la perception) et la réalité psychique construite à partir des fantasmes.
Il conclut sur la notion de destin sexuel.Mots-clés : Agressivité, Féminité, Parano ïa, Réalité externe, Réalité interne.
The author considers the differences between the outcome of the aggressive drives in both sexes. He discusses questions more specific to feminine sexuality, envisaged from the perspective of anatomic consequences and their relation to fantasies, particularly in the little girl’s pre-Œdipal sexuality. He sets in relation external reality (as via perception) and psychic reality constructed on the basis of fantasies.Keywords : Aggressivity, Femininity, Paranoia, Reality external reality, Internal reality. Der Autor untersucht die Verschiedenheiten der Schwankungen der agressiven Triebe in den beiden Geschlechtern. Er untersucht der femininen Sexualität spezifischere Probleme, aus der Sicht der anatomischen Konsequenzen und ihrer Beziehungen zu den Fantasmen, vor allem in der präodipalen Sexualität des Mädchens. Er stellt eine Beziehung auf zwischen der äusseren Realität (wie die der Wahrnehmung) und der psychischen Realität, konstruiert anhand der Fantasmen. Er beendet mit dem Ausdruck des sexuellen Schicksals.Schlagwörter : Agressivität, Feminität, Parano ïa, Äussere Realität, Innere Realität. El autor considera las diferentes vicisitudes de las pulsiones agresivas en ambos sexos. Trata problemas específicos de la sexualidad femenina, analizado desde la perspectiva de las consecuencias anatómicas y de las relaciones con las fantasías, notoriamente en la sexualidad preedípica de la niña. Víncula la realidad externa (como en la percepción) y la realidad psíquica construida a partir de las fantasías.
Concluye con la noción de destino sexual.Palabras claves : Agresividad, Feminidad, Paranoia, Realidad externa, Realidad interna.
Riassunto — L’auore prende in considerazione le differenze nelle vicissitudini delle pulsioni aggressive nei due sessi. Tratta i problemi più specifici delle sessualità femminile, in particolare la sessualità postedipica della bambina. Mette in relazione la realtà esterna (come con la percezione) e la realtà psichica costruita partendo dai fantasmi. Conclude sulla nozione di destino sessuale.Parole chiave : Aggressività, Femminilità, Paranoia, Realtà interna, Realtà esterna.
Selon Freud, l’agressivité est l’orientation vers l’extérieur des pulsions destructrices. Théoriquement parlant, l’agressivité n’est pas envisagée différemment selon le sexe. Néanmoins, sa nature et sa fonction nous conduisent à questionner son expression spécifique dans la sexualité féminine. En contradiction avec l’homme, l’intégration de l’agressivité dans l’identification féminine paraît moins évidente.
Chez l’homme, l’identification masculine fait appel à l’agressivité, à la fois dans l’accomplissement de la fonction sexuelle et dans plusieurs activités qui impliquent des pulsions inhibées quant au but et des déplacements, essentiellement sociaux, comme la compétition professionnelle, les sports, les jeux y compris le jeu tragique de la guerre. Bien sûr, l’évolution des mœurs dans certaines sociétés conduit un nombre croissant de femmes à partager de telles activités avec les hommes, dès l’enfance. L’ouverture aux femmes des activités sociales jusque-là réservées aux hommes a amené une atténuation de la différence des sexes dans ses aspects sociaux. Cependant nous souhaitons souligner qu’une telle atténuation est pour sa plus grande part superficielle. L’opinion de Freud que ce qui est répudié par les deux sexes, c’est la féminité, peut être rappelée de manière justifiée.
De ce point de vue, qu’est-ce que deviennent les pulsions agressives de la femme ? La question peut être examinée sous deux angles : 1 / l’antagonisme entre les pulsions érotiques et destructrices, et 2 / l’antinomie des identifications rattachées à la différence des sexes.
Comment la femme peut-elle intégrer les pulsions destructrices alors que son développement libidinal ne facilite pas la décharge et le déplacement ? Que se passe-t-il dans le cas où une intégration réussie serait bloquée ? (Freud, 1933). Je n’envisage pas le cas de la femme virile, castratrice ou phallique, sujet de si nombreuses études, mais plutôt quelques aspects moins reconnus de l’agressivité chez la femme. Je souhaite les discuter de deux points de vue : 1 / le narcissisme (le rôle du narcissisme secondaire est bien connu dans l’identification) ; 2 / la phase préœdipienne et ses relations d’objet correspondantes.
 
LA FÉMINITÉ ET LA PARANO ÏA
 
 
Après avoir exposé que l’homosexualité chez la femme est étroitement liée à la relation préœdipienne avec la mère, Freud ajoute, dans son article sur la sexualité féminine : « Et en plus, à cette dépendance à la mère nous avons les germes qui formeront plus tard la parano ïa chez la femme » (1931). En ce qui concerne la parano ïa chez l’homme, la fixation à la mère a aussi été soulignée par plusieurs auteurs postérieurs à Freud. La parano ïa masculine constitue une lutte sur deux fronts : l’un contre la féminité et l’autre contre l’hostilité (vers le père). Dans ce cas, donc, la féminité et l’agressivité sont unies dans le même rejet radical.
Freud (1911 a) décrit le mécanisme de la parano ïa dans le cas Schreber par une affirmation frappante : « Nous pouvons dire que la somme de régression qui caractérise la parano ïa est mesurée par le chemin que la libido doit parcourir pour revenir de l’homosexualité sublimée au narcissisme » (1911 a, p. 317). Dans les « Lettres à Fliess », Freud avait déjà observé que la parano ïa défait les identifications. L’expérience psychanalytique nous a appris que le parano ïaque est pris dans le même dilemme que l’hystérique : « Qui suis-je, homme ou femme ? » Cependant, alors que l’hystérique pose la question en termes d’identification secondaire, il semble que le parano ïaque la vit en termes d’identification primaire. On pourrait encore dire que le fait que la question ne soit pas reconnue, est spécifique du rejet fondamental de la féminité du parano ïaque ; la question réapparaît, mais dans le délire du patient, où elle est incluse dans un système d’interprétations projectives qui dénie son importance cardinale.
Comme chez l’hystérique, il y a une vacillation narcissique chez le parano ïaque qui s’exprime souvent par la dépersonnalisation. Les conséquences sont différentes : dans l’hystérie, la dépersonnalisation met en danger la réalité uniquement de façon temporaire donc réversible, alors que dans la parano ïa la réalité est fondamentalement remodelée pour former une nouvelle réalité, celle du délire. Le clivage s’étend au-delà des limites du monde intérieur et concerne la réalité extérieure. Le clivage peut se porter uniquement sur une personne importante : l’objet du délire. Dans ce cas, seules les parties de la réalité liées à cette personne sont investies de façon délirante alors que le reste du réel est plus ou moins préservé. Il est intéressant de noter que les exemples les plus frappants de ce mécanisme se trouvent dans l’érotomanie et la jalousie délirante, toutes deux des infortunes de l’amour.
Le parano ïaque a sexualisé les relations sociales à un degré extrêmement élevé, comme en témoigne le fait que les traits parano ïaques sont communs chez ces personnes qui investissent fortement les aspects sociaux de leur vie. Le parano ïaque aspire à éliminer complètement le mal ; il veut débarrasser le monde de la destruction sous toutes ses formes ; donc il commence par effectuer un rejet radical : le désaveu ou la forclusion (Verleugnung ou Verwerfung) de sa propre agressivité destructrice. Il veut être uniquement rempli d’amour. Ayant expulsé le mal, il doit maintenant tout accepter au nom de l’amour et du souverain bien. En rencontrant l’autre ou les autres, il les trouve mauvais et violents. C’est là que son conflit s’exacerbe : s’il accepte leur violence passivement il sera détruit, mais s’il doit lutter contre leur violence, il doit utiliser la violence lui-même. Ainsi un de mes patients m’a dit qu’il aurait voulu forcer les Nazis à cultiver des roses dans les camps de concentration sous la menace des mitraillettes. Le but de sa vie était de faire de la faiblesse sa force suprême et ainsi d’affaiblir son hyperpuissant ennemi. Bak (1946) et Mallet (1966) avaient souligné le fait que chez les parano ïaques, les pulsions de destruction sont converties en masochisme. Les effets les plus étendus du masochisme sont combinés ici selon les trois formes décrites par Freud : féminin, moral et érogène (1924 a). Ainsi le parano ïaque combine le masochisme moral (dans le sens direct ou figuré) avec le masochisme féminin, ce qui peut être conçu, ainsi que Mallet l’a suggéré, comme une dégradation des pulsions, un processus différent de la régression et plus proche de la dédifférenciation. Le masochisme érogène est, quoi qu’il en soit, bien dissimulé. Inversement, quelques masochistes pervers montrent plusieurs traits de caractère parano ïaque.
 
L’ORIENTATION INTERNE ET EXTERNE DES PULSIONS AGRESSIVES
 
 
Nous allons maintenant retourner aux différences psychosexuelles dans le développement de l’agressivité. Un parallèle peut être soutenu ici : l’agressivité chez le garçon l’oriente vers l’extérieur et peut correspondre au fait que ses organes génitaux sont externes. Chez la femme, la localisation interne de ses organes génitaux peut favoriser l’orientation de l’agressivité vers l’intérieur. L’orientation vers l’intérieur des pulsions agressives et la rétention inhibitrice qui suit ont plusieurs conséquences ; entre autres, l’absence de frein pourrait représenter un danger permanent pour l’investissement d’objet-enfant (ce dernier est menacé constamment de destruction ou de dommages). Il s’ensuit un renforcement protecteur d’autres investissements également narcissiques. S’agit-il d’un investissement seulement protecteur ? À cette jonction de ces deux types d’investissement se trouvent des investissements homosexuels : leur rôle est capital pour la construction de l’identification secondaire.
Chez la femme plusieurs niveaux peuvent être observés et reliés : le refus de la féminité associé à un complexe de masculinité, l’hostilité tenace envers la mère (un mélange d’amour et de haine) se référant à la fois aux niveaux œdipiens et préœdipiens du conflit : sa forme extrême est l’envie du sein de la mère et de son pouvoir créateur (Klein, 1957). Cette forme d’envie est exprimée par le refus de s’identifier à la mère autrement que par identification projective, aboutissant à une relation aliénante. L’envie de la capacité créatrice du sein de la mère est d’une importance considérable chez la femme parce que son destin sexuel est associé à la capacité à porter des enfants.
Cela ne signifie pas que ce type d’envie n’est pas important pour le garçon. Son vœu d’avoir un enfant est aussi très fort. Le déplacement et la désexualisation de ce vœu conduisent à la créativité masculine, si ce souhait n’est pas paralysé par le conflit. Cela ne veut pas dire que les femmes sont exclues de la créativité, mais que le chemin est probablement plus compliqué dans leur cas. Le désir de créer est extrêmement fort chez le parano ïaque (ou le psychotique), particulièrement dans le transsexualisme. L’hypochondrie délirante et le délire d’être empoisonné peuvent être compris comme le déguisement de la réalisation de tels vœux. Cependant, nous devrions mettre l’accent sur le fait que le destin sexuel inscrit le désir de procréer dans la chair même de la fille et de la femme. Il est bien connu que le contre-investissement excessif de l’agressivité est dangereux pour les enfants des deux sexes : l’agressivité contenue, intériorisée et désintriquée compromet le développement des investissements érotiques, parce que les investissements destructifs désintriqués peuvent empêcher le développement des investissements érotiques associés aux bonnes expériences ou à l’expérience de bons objets. Les filles font face à une difficulté supplémentaire : si les pulsions agressives sont librement exprimées vers l’extérieur, l’identification féminine est en danger d’être dominée par sa contrepartie masculine (dans la double identification du complexe d’Œdipe).
Nous sommes ainsi arrivés à l’idée que la féminité est marquée par un investissement extrêmement intense du monde interne à cause, à la fois de la fixation et des mécanismes de défense. Nous ne serons pas les premiers à remarquer que parmi les psychanalystes, l’insight féminin est parfois plus développé que l’insight masculin. Nous devons maintenant étudier les relations entre réalité externe et réalité interne.
 
LA RÉALITÉ INTERNE ET LA RÉALITÉ EXTERNE
 
 
L’ambigu ïté de la notion de réalité en psychanalyse est due (largement) au fait que le même mot s’applique à la fois à la réalité psychique et à la réalité externe. Pour l’inconscient, seule la première compte, i.e. le monde interne des fantasmes inconscients. Cependant, pour qu’elle soit préservée, la réalité interne doit prendre en considération la réalité externe. La prédominance du principe de réalité est la sauvegarde du principe de plaisir (Freud, 1911 b), d’où l’importance pour l’analyste et pour l’analysant de prendre en considération la réalité externe. C’est en effet une condition du traitement que le champ analytique soit borné par les limites du monde interne et que la réalité extra-analytique ne devienne pas la source d’un danger majeur (comme dans la psychose). Freud se réfère à un refoulement de la réalité dans la psychose (1924 c). Qu’est-ce qu’il signifie par là ? À mon avis, le sujet soumet la perception (ou les différents types de perception) à un contre-investissement intense. Bion (1967) parle d’attaques contre les liens des données venant de la réalité, de haine de la réalité, à la fois externe et interne, et d’une lutte contre la prise de conscience. Le délire est une tentation de créer une néo-réalité. Le monde du parano ïaque n’est pas meilleur que le nôtre, mais, comme Freud le dit, au moins le patient peut-il y vivre.
Le délire, symptôme psychotique, fait écran à la réalité externe comme le symptôme névrotique dissimule la réalité interne du désir provenant des forces pulsionnelles. La néo-réalité peut, comme nous l’avons dit, être limitée à un seul objet. Tout ce qui concerne cet objet est soumis à une élaboration délirante, contrairement à ce qui se passe dans la schizophrénie, où la régression est plus profonde, plus massive, et où elle atteint, par diffusion, une grande partie des relations avec le monde extérieur. L’objet du parano ïaque est un objet homosexuel, un objet du même sexe que le sujet. Chez la femme, la mère ou la sœur est l’objet. Ici nous rappelons une différence fondamentale entre l’homme et la femme. Pour la petite fille le premier objet, la mère, est un objet homosexuel à venir, tandis que pour le garçon le premier objet est le futur objet hétérosexuel. Au moment de l’Œdipe, le garçon établit l’objet hétérosexuel originel comme l’objet de son désir et après la puberté, il a besoin seulement d’effectuer un déplacement sur un objet définitif, similaire. De plus il procède par identification à l’égard de son objet homosexuel œdipien, en surmontant ainsi son hostilité à son égard par identification. Pour la petite fille, l’Œdipe exige qu’elle se détache de son objet originel homosexuel avant d’être en position d’opérer l’investissement d’un objet hétérosexuel (changement d’objet) (Freud, 1933). Pendant l’Œdipe, la force des liens homosexuels antérieurs s’oppose à l’investissement de liens hétérosexuels ultérieurs. Après la puberté, le même conflit réapparaît. Tout cela peut conduire à penser que l’homosexualité latente ou sublimée, joue un rôle plus important chez la femme que chez l’homme. L’homosexualité masculine peut être plus directement liée au problème de la castration, dans le sens où le choix d’objet homosexuel implique la présence du pénis chez les deux partenaires, alors que chez les femmes, la fixation à l’objet originaire joue le rôle principal. Dans le transfert – nous nous référons ici à la résistance par le transfert de type érotique – la patiente qui dit être amoureuse de son analyste masculin fait un transfert fréquemment maternel, souvent férocement nié et comporte fréquemment une note parano ïde. Ceci est bien connu.
Ainsi un parallèle peut être esquissé entre la néo-réalité délirante du parano ïaque et, toutes choses égales d’ailleurs, la relation parano ïde d’une fille à sa mère. Cette relation est manifestement un mélange inextricable d’amour et de haine. Chaque fois que l’amour est exprimé, la haine est réprimée et vice versa. La patiente accepte souvent de façon intellectuelle les interprétations de l’analyste qui portent sur les aspects maternels du transfert, mais tout de suite après ajoute : « si seulement vous saviez à quel point ma mère a été réellement méchante avec moi ». L’élément de réalité caché derrière la rivalité œdipienne fait penser à celui du parano ïaque qui provoque la malveillance réelle d’autrui, mais est inconscient de son hostilité. Résoudre la situation correspondante dans la relation mère-fille est particulièrement difficile à cause de l’empiétement de la relation primaire et de l’ébauche du narcissisme secondaire, ce dernier étant alimenté par les sentiments de « mêmeté » dans le processus constitutif de l’identité.
 
L’INCORPORATION D’OBJET CHEZ LA FEMME
 
 
Les études psychanalytiques sur la féminité ont amplement démontré la peur très répandue de la pénétration chez la femme. Pendant le co ït, le pénis est admis jusqu’à un certain point. Quand la pénétration est acceptée consciemment, elle peut encore être rejetée pour cause de vaginisme ou de dyspareunie, de contraction ou de douleur qui préviennent l’intromission. Celle-ci peut empêcher la pénétration profonde (Bonaparte, 1951). Le pénis est communément symbolisé comme un couteau. Le refus d’incorporer le pénis est lié à une peur double : peur pour le pénis et peur du pénis ; peur d’abîmer ou châtrer le pénis, mais aussi peur que le pénis puisse blesser et détruire les organes génitaux internes et l’intérieur du ventre. Nous croyons que la localisation anatomique des organes génitaux de la femme est telle que la petite fille imagine qu’il y a une communication abdomino-vaginale (entre les organes génitaux et l’intérieur du corps) où le pénis en érection pourrait être englouti. Le co ït pendant la grossesse fait particulièrement peur comme s’il pouvait détruire le bébé par perforation. Même avant la grossesse, existe la peur qu’il puisse détruire le futur nid du bébé. Ces peurs précoces, probablement liées à une réapparition de la peur de détruire le sein de la mère, constituent une répétition de l’angoisse de persécution par la mère et d’attaques fantasmatiques contre le ventre de celle.ci. L’objet de ces attaques est le centre de la créativité de la mère, ou ses produits (lait, fèces, bébés, etc.) Le vœu d’avoir un enfant peut servir à rassurer la femme sur sa capacité intérieure de réparation. Créer un enfant en bonne santé peut être la preuve que l’agressivité destructrice a été neutralisée par la libido érotique. L’angoisse de la destruction n’est pas seulement liée à la peur de détruire, mais aussi au désir de détruire et de prendre du plaisir en le faisant. Cependant la femme doit faire face à une combinaison de deux types de fantasmes : le fantasme de détruire le corps de la mère (toute fille se considère comme mère potentielle depuis sa prime enfance) et le fantasme de se faire détruire par l’objet à la fois le plus désirable et le plus effrayant, le pénis du père. Le désir d’être pénétrée profondément, accepté de façon intellectuelle mais non réellement, est souvent accompagné d’une identification à l’agresseur. Se séparer du pénis après le co ït constitue une difficulté de plus ; perte du pénis et perte du sein peuvent être considérées comme semblables pour l’inconscient.
Des difficultés correspondantes rencontrées par l’homme dérivent surtout de l’identification féminine : homosexualité psychotique, perverse, névrotique, impuissance plus ou moins complète, éjaculation précoce, évitement phobique des femmes ou misogynie, et peur d’un engagement profond sexuel ou affectif avec un objet féminin, avec des traits particuliers liés à chaque circonstance.
Ainsi, les femmes doivent trouver un compromis entre la peur de la perte de l’objet, qui pourrait conduire à un deuil de type dépressif (la dépression hystérique est très répandue chez les femmes) et l’incorporation dangereuse qui engendre l’angoisse persécutive. Dans l’ensemble, une position intermédiaire doit être trouvée entre un objet qui est trop exclusivement interne (intériorisé par fusion ou par absorption dévorante) et un objet manifestement externe (extériorisé par désaveu ou rejet) et donc susceptible d’être perdu. Le concept d’aphanisis de Jones (1927), mérite d’être soumis à l’examen sous cet angle et peut connaître de nouvelles applications (Freud, 1933).
 
HERCULE FILANT AUX PIEDS D’OMPHALE.
 
 
Le compromis paradigmatique de la sexualité féminine peut être reconnu dans l’épisode mythologique d’Hercule filant aux pieds d’Omphale. Nous y trouvons un désir typiquement féminin d’avoir constamment à ses côtés l’homme dans un rôle double – protecteur et viril comme le père, et à la recherche d’une attitude projetée par identification, veillant sur elle comme s’il était la mère. L’homme est féminisé ici, non pas parce que la femme veut le castrer mais parce qu’elle veut voir en lui un personnage aimant, maternel, rassurant et non dangereux. L’objet ici n’est ni externe ni interne, mais il se trouve au point où les deux se rencontrent. Les anciens grecs montrent encore une fois leur profonde intuition sur le sens des mythes ; « Omphale » se réfère à « omphalos », qui signifie à la fois « nombril » et « cordon ombilical » (Delcourt, 1955, p. 150).
Dans le transfert des patientes de ce type, l’analyste est traité comme s’il était Hercule. Elles proclament qu’il leur donne une impression de force, de puissance, néanmoins elles lui reprochent d’être trop puissant. Elles ont peur de sa force, et ont surtout peur de la réintrojection de ce pouvoir projeté. Elles peuvent être débordées par le trop de plaisir dans l’orgasme fantasmatique, surtout depuis que le plaisir et le pouvoir sont jugés capables de détruire tous les bons objets auxquels elles tiennent. Ici encore il y a une collusion de la mère phallique et omnipotente et du père porteur d’un phallus surpuissant. Le pénis envié est l’objet qui donne une sensation d’accomplissement et de plénitude : le vagin rempli par un pénis, l’utérus rempli par un bébé, le ventre rempli de nourriture et la tête remplie de connaissances. Mais en idéalisant l’analyste possédant ce pouvoir et cette arme absolus, la femme prend le risque d’être incapable de trouver un objet à l’extérieur du transfert capable de remplacer celui-là. La fixation aux objets parentaux idéalisés (primaires ou secondaires) empêche toute forme de déplacement qui pourrait procurer de la satisfaction réelle dans le monde extérieur. La patiente essaye de prouver à l’analyste qu’il est irremplaçable. Ce blocage peut être surmonté en analysant l’aspect objectal (la fixation au père) et l’aspect homosexuel et narcissique (la fixation à la mère). Cela s’applique aussi aux patients masculins ressentant des tendances féminines marquées. Le dilemme qui survient dans le complexe d’Œdipe inversé est bien connu. On doit être l’objet passif d’une mère phallique toute-puissante ou bien être utilisé par le père dans le co ït. Si un seul des aspects du dilemme est analysé, une partie importante du conflit de base ne sera pas touchée. Cela prédispose à la rechute après la fin de l’analyse. Dans les deux sexes, l’analyse de la féminité et de l’agressivité doit être poussée le plus loin possible pour prévenir cela.
 
LE RÔLE DE LA FIXATION À LA MÈRE DANS LA SEXUALITÉ FÉMININE
 
 
Les remarques précédentes peuvent offrir une hypothèse concernant la controverse centrale sur la sexualité féminine : les rôles respectifs du clitoris et du vagin pendant l’enfance. Doit-on continuer à opposer le clitoris au vagin (comme on peut de façon schématique opposer les théories de Freud à celles de M. Klein) ou serait-il mieux de faire une distinction entre les zones érogènes externes et les zones érogènes internes ? Les zones érogènes externes sont le clitoris, les petites et les grandes lèvres tandis que les zones érogènes internes comprennent le fond du vagin et le col. L’excitation sexuelle est d’abord produite par l’éveil des zones érogènes externes. La masturbation de la petite fille est probablement externe et superficielle. Mais nous savons que ce qui compte dans la satisfaction masturbatoire est la collusion du plaisir d’organe et du plaisir donné par le fantasme. Les fantasmes qui accompagnent la masturbation précoce clitoridienne et vaginale externe réactivent les traces d’expériences orales. La satisfaction peut ainsi mettre simultanément en jeu des fantasmes oraux et phalliques. De l’autre côté, l’excitation interne des zones érogènes appelle la pénétration profonde. Les récits de satisfaction sexuelle précoce liée à une stimulation des zones vaginales internes sont très inhabituels en cours d’analyse, malgré l’opinion contraire sur ce point (Sherfey, 1966 ; Barnett, 1966) [2]. La satisfaction vaginale interne rencontre des fantasmes liés à la phase anale pour la principale raison qu’elle implique le fantasme d’une communication entre vagin et abdomen. Le passage anal est préférentiel pour les fantasmes de grossesse ou d’accouchement. Il est bien évidemment difficile de distinguer ce qui est strictement anal dans l’agressivité destructive décrite ci-dessus, puisque les fixations orales jouent clairement un rôle important.
Freud disait (selon Lou Andreas-Salomé) que le vagin a « loué un bail au rectum » (1917, p. 133), il pensait que la sexualité des petites filles est phallocentrique. Mais on pourrait ajouter aussi, en accord avec M. Klein, que les fixations orales précoces infiltrent la sexualité infantile de la petite fille. Au cours du développement libidinal, l’excitation clitoridienne semble devenir autonome, et par conséquent, l’envie du pénis est capable de se développer, avec la série des « petites choses » détachées du corps (Freud, 1918, p. 84) : fèces (argent, cadeaux), bébé, pénis. Au moment où la petite fille devient consciente par la perception visuelle que le garçon a un pénis et que le corps de la mère n’en a pas, elle « entre dans l’Œdipe » selon l’expression de Freud (1933). C’est-à-dire, qu’elle doit progressivement abandonner la mère pour conquérir le père afin de réaliser ses vœux. Nous avons montré pourquoi le travail du deuil impliqué est si difficile. Il concerne l’investissement érotique lié à la mère ( « la première séductrice » ) et l’investissement agressif tout autant. En fait, il est moins question de deuil que de déplacement, de transfert de l’investissement sur le père, le détenteur du pénis ; une transition de l’intérieur vers l’extérieur. Le transfert des investissements agressifs est aussi vital que celui des investissements érotiques (Luquet-Parat, 1964). Ce déplacement sur le père est indispensable pour les phases pubertaires à venir, et permet ainsi, ultérieurement l’investissement d’une figure masculine non parentale. Mais les fixations originaires facilitent la rupture de cette chaîne au maillon le plus faible. Freud a noté qu’après une phase pendant laquelle le mari, ou le partenaire masculin, joue un rôle de substitut paternel, il devient à nouveau, par la suite, un substitut maternel, particulièrement chez les hystériques (Freud, 1931). La relation aux hommes est marquée par une extrême ambivalence : une demande d’amour absolu, de présence constante, objet de revendications affectives continuelles, associées à une constante insatisfaction s’exprimant par une agressivité ouverte qui frise l’envie. Cette envie s’attache à chaque aspect de la vie de l’homme dont la femme se sent exclue (vie professionnelle, amitiés, loisirs, etc.) Quand les facteurs agressifs priment sur l’investissement érotique, la relation se termine soit par une séparation du couple soit par l’installation d’une relation sadomasochiste que fréquemment la psychanalyse ne réussit pas à dénouer. Bien sûr, la complicité du partenaire masculin (à cause de ses composantes homosexuelles) est favorable au maintien d’une telle relation. On pourrait parler dans ce cas d’une relation « psychotique » ou « délirante » avec la mère, relation homosexuelle préœdipienne.
Ces remarques peuvent amener à la reconsidération de l’existence ou de l’absence des mécanismes féminins spécifiques liées à la culpabilité chez la femme. Des éléments éducatifs interfèrent sans doute avec ces mécanismes, mais cela vaut la peine de se demander si une structure spécifique se trouve avoir pour origine les particularités du développement et des transformations des pulsions agressives et de leurs composantes narcissiques chez la femme.
 
FANTASME ET ANATOMIE : LE DESTIN SEXUEL
 
 
Dans cette étude, nous avons donné de l’importance aux considérations anatomiques. Elles sont rarement prises en compte en psychanalyse. Il a été affirmé que les différences anatomiques n’empêchent pas les fantasmes d’être identiques (Viderman, 1967). Le fantasme ignore la réalité externe, certes. Réduire les différences des sexes aux différences anatomiques ne serait certainement pas fructueux. L’inconscient ne paraît pas prendre en compte la réalité anatomique, parce que les enfants des deux sexes supposent qu’il n’y a qu’un sexe : les garçons pensent que tout le monde a un pénis et les filles que chacun est fait comme elles-mêmes. Ceci dure jusqu’à ce que les garçons découvrent que le pénis peut être absent et les filles qu’il existe. Ceci amène à une réévaluation de la conception anatomique de la différence des sexes. Mais cette façon de baser les différences anatomiques sur la présence ou l’absence du pénis, ne correspond pas bien sûr à la réalité anatomique. Et nous souhaiterons compléter cette manière phallocentrique de représenter la différence des sexes par la notion de destin sexuel. En traitant de la dissolution du complexe d’Œdipe, Freud, paraphrasant Napoléon, rappelle que l’anatomie c’est le destin (1924). Nous découvrons maintenant avec le destin sexuel une réalité sexuelle à côté de la réalité interne et externe. Aussi loin que le fantasme et le déni peuvent être poussés (et le transsexualisme est un exemple de jusqu’où cela peut aller), il reste vrai que même si les miracles chirurgicaux peuvent changer le sexe d’une personne, il est impossible de changer son destin sexuel. En fait, en paraphrasant Marjorie Brierley, nous dirons que le destin sexuel est investi avant d’être perçu. Des perceptions des organes génitaux peuvent fausser cet investissement ; le destin sexuel est alors affecté par les hasards qui contrarient son achèvement : la bisexualité. Au-delà de l’anatomie, une vérité plus profonde est trouvée qui unit les aspects positif et négatif. Un homme ne peut pas porter d’enfant ; une femme ne peut pas féconder seule [3]. Ainsi l’anatomie renforce le noyau de réalité autour duquel le fantasme est construit en rapport avec la vérité la plus profonde. Dans ces conditions, l’anatomie déciderait quelle direction prendra la fixation : vers la décharge externe chez le garçon, vers la captation interne chez la fille. L’issue peut être située seulement partiellement au niveau du principe de plaisir. L’idée du destin sexuel est une idée qui transcende le niveau personnel : nous n’avons pas le choix. Mais cela ne nous empêche pas de créer le fantasme que quelqu’un peut choisir son destin sexuel.
Traduit de l’anglais par Eleana Mylona, revu par l’auteur.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Bonaparte M. (1951), La sexualité de la femme, Paris, PUF.
·  Delcourt M. (1955), L’oracle de Delphes, Paris, Payot.
·  Freud S. (1911 a), Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de parano ïa, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 263-324.
·  Freud S. (1911 b), Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques, Résultats, Idées, Problèmes, vol. I, Paris, PUF, p. 135-143.
·  Freud S. (1917), Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 106-112.
·  Freud S. (1918), Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 325-420.
·  Freud S. (1924 a), Le problème économique du masochisme, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, p. 287-299.
·  Freud S. (1924 b), La disparition du complexe d’Œdipe, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 117-122.
·  Freud S. (1924 c), La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 299-303.
·  Freud S. (1931) Sur la sexualité féminine, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 139-155.
·  Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 150-181.
·  Freud S. (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, PUF, p. 231-268.
·  Gillespie W. H. (1969), Concepts of vaginal orgasm, Int. J. Psychoanal., 50, 495-497.
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·  Klein M. (1957), Envie et gratitude, Paris, Gallimard, 1978.
·  Luquet-Parat C. J. (1964), Le changement d’objet, in Chasseguet-Smirgel (éd.), Recherches nouvelles sur la sexualité féminine, Paris, Payot.
·  Mallet J. (1966), Une théorie de la parano ïa, Rev. franç. psychanal., 30, 63-68.
·  Sherfey M. J. (1966), The evolution and nature of female sexuality in relation to psychoanalytic theory, J. Am. Psychoanal. Assn., 14, 28-128.
·  Viderman S. (1967), Remarques sur la castration et la revendication phallique, L’inconscient, no 3, 59-90.
 
NOTES
 
[1] Communication présentée au XXVIIe Congrès de l’Association psychanalytique internationale, Vienne, 1971. Publiée dans l’Int. J. of Psychoanalysis (1972), 53, 205. La présentation de la communication, comme sa publication ayant été en anglais, le texte que l’on va lire a été traduit.
[2] Les affirmations de Sherfey, basées sur la recherche de Masters et Johnson, nécessitent l’examen approfondi et la critique ; voir les remarques de Gillespie (1969). Le fait que la partie constituée par les trois quarts supérieurs immobiles du vagin ne participe pas à l’orgasme enregistrable ne signifie pas nécessairement qu’elle ne participe pas à un certain plaisir. Quelques signes d’activité sont démontrés dans la situation de descente, du gonflement et des contractions du col, lesquelles sont plus actives pendant la grossesse et la masturbation.
[3] Ceci a été écrit avant les possibilités nouvelles offertes par la biologie (note de 1999).
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