Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1133 à 1155
doi: 10.3917/rfp.664.1133

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Le sens de la perversion

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Le sens de la perversion

Une théorie développementale du sadomasochisme

Jack Novick 617 Stratford Drive Ann Arbor, MI 48104 États-Unis Kerry Kelly
Dans le cadre des questions posées par les éditeurs de ce numéro, les auteurs présentent ici un résumé non seulement de leurs recherches, mais aussi de leurs écrits sur le développement et le traitement du sadomasochisme. Ils emploient la méthode développementale de Freud qui consiste à établir l’épigenèse du sadomasochisme et arrivent à un modèle à deux systèmes d’autorégulation, l’un ouvert, caractérisé par la compétence, l’autre fermé, sadomasochiste, et tout-puissant. Ils définissent le sadomasochisme, le distinguent d’autres modes d’activité ou de souffrance, expliquent son rôle dans les sphères culturelle, sociale et familiale et traitent de cette composante psychique tant chez le patient que chez l’analyste.Mots-clés : Sadomasochisme, Toute-puissance, Compétence, Maîtrise, Développement, Technique, Psychanalyse. In the context of questions posed by the editors of this issue, the authors have given a summary not only of their research but also of their texts on the development and treatment of sadomasochism. They employ Freud’s developmental method which consists of establishing the epigenesis of sadomasochism, and attain a model with two systems of self-regulation, one open, characterised by competence, the other closed, sadomasochistic and all-powerful. They define sadomasochism, distinguish it from other modes of activity or suffering, explain its role in cultural, social and family circles and consider this psychic component in both the patient and the analyst.Keywords : Sadomasochism, All-powerful character, Competence, Mastery, Development, Technique, Psychoanalysis. Im Rahmen der von den Autoren dieser Nummer gestellten Fragen, zeigen die Autoren hier eine Zusammenfassung nicht nur ihrer Untersuchungen, sondern auch ihrer Schriften über die Entwicklung und die Behandlung des Sadomasochismus. Sie benützen die Entwicklungsmethode von Freud, welche darin besteht, die Epigenese des Sadomasochismus aufzustellen sowie auch ein Modell von zwei Selbstgegulierungssystemen, das eine offen, durch die Kompetenz charakterisiert, das andere geschlossen, sadomasochistisch und allmächtig. Sie definieren den Sadomasochismus, unterscheiden ihn von anderen Aktivitätsweisen oder Leidensarten, erklären seine Rolle in den kulturellen, sozialen und Familiensphären und behandeln diese psychische Komponente sowohl beim Patienten als auch beim Analytiker.Schlagwörter : Sadomasochismus, Allmächtigkeit, Kompetenz, Bemächtigung, Entwicklung, Technik, Psychoanalyse. En el marco de los temas planteados por los editores de este número, los autores presentan un resumen no sólo de sus investigaciones, sino también de sus escritos sobre el desarrollo y tratamiento del sadomasoquismo. Utilizan el método del desarrollo de Freud que consiste en establecer la epigénesis del sadomasoquismo y llegan a un modelo de dos sistemas de autorregulación, uno abierto, caracterizado por la competencia, otro cerrado, sadomasoquista, y todopoderoso. Definen el sadomasoquismo, lo diferencian de otros modos de actividad o de sufrimiento, explican su papel en los medios cultural, social y familiar y discuten este componente psíquico tanto en el paciente como en el analista.Palabras claves : Sadomasoquismo, Todopoderoso, Competencia, Control, Desarrollo, Técnica, Psicoaná lisis. Riassunto — Nel quadro delle questioni poste dagli editori di questo numero, gli autori presentano un riassunto non solo delle loro ricerche, ma anche di loro scritti sullo sviluppo ed il trattamento del sadomasochismo. Utilizzano il metodo di sviluppo di Freud che consiste a stabilire l’epigenesi del sadomasochismo ed arrivano ad un modello di due sistemi di autoregolazione, uno aperto caratteririzzato dalla coepetenza, l’altro chiuso, sadomasochista e onnipotente. Definiscono il sadomasochismo, lo distinguono da altri modi d’attività o di sofferenza, spiegano il suo ruolo nelle sfere culturali, siacile e famigliare e trattano di questa componente psichica sia nel paziente che nell’analista.Parole chiave : Sadomasochismo, Onnipotenza, Competenza, Controllo, Sviluppo, Tecnica, Psicoanalisi.
Nous sommes heureux que les éditeurs de ce numéro spécial sur le sadisme nous offrent l’occasion de traiter des énigmes frustrantes qui ont préoccupé les psychanalystes depuis cette remarque que Freud a faite en 1909 : “ Ce qui me préoccupe le plus, pratiquement, ce sont les problèmes du sadisme réprimé chez les malades dans lequel je vois la cause la plus fréquente de l’échec de la cure. La meilleure vengeance à l’égard du médecin, combinée avec l’autopunition. Le sadisme devient de façon générale toujours plus important pour moi [...]. ” Ce sont les difficultés du travail clinique avec des patients sadomasochistes qui ont provoqué chacune des grandes révisions de la théorie psychanalytique. À l’exception du petit Hans, tous les patients de Freud étaient suicidaires. Nous avons écrit sur les luttes personnelles aussi bien celles de Sigmund Freud que de Anna Freud avec la douleur, la perte et les conflits pour le contrôle et les fantasmes sadomasochistes (J. Novick et K. K. Novick, 1997 ; K. K. Novick et J. Novick, 1999). De nombreux facteurs, à la fois théoriques et psychologiques, sont réunis dans le défi permanent que le sadomasochisme constitue pour les analystes modernes.
Pendant plus de trente-cinq ans, nous avons étudié chez des individus des comportements sadomasochistes destructeurs et autodestructeurs, de l’incapacité à se développer chez des nourrissons à la violence incontrôlée chez des enfants et au meurtre et au suicide chez des adolescents et des adultes. Dans un travail clinique ordinaire, tous les patients présentent un fonctionnement dans une certaine mesure sadomasochiste. Un fonctionnement répétitif, résistant, allant à l’encontre du but recherché, une situation clinique qui n’avance pas ou se trouve dans une impasse sont des éléments qui forment la scène de la plupart des efforts psychanalytiques. Dans nos écrits, nous avons tout particulièrement mis en lumière les origines traumatiques, l’impuissance, la rage écrasante, le mélange de pathologie préœdipienne et œdipienne, la terreur des affects et l’excitation, le surmoi tyrannique et le danger constant d’autodestruction.
Dans un premier temps, c’est notre désir de comprendre les problèmes rencontrés dans le traitement de patients enfants et adolescents particulièrement difficiles au Centre Anna Freud (puis à la Clinique Hampstead) dans les années 1960 qui nous a amenés à nous intéresser à ces sujets. En regardant les dossiers des patients les plus problématiques, il nous est apparu clairement que chaque cas révélait la présence du fantasme d’être battu. Cherchant à comprendre l’affirmation de Freud selon laquelle ce fantasme est l’ « essence du masochisme » (1919, p. 189), nous avons entrepris en 1969 une étude sur les enfants qui l’ont développé. Les éditeurs de ce numéro notent que la contribution révolutionnaire de Freud à la compréhension du sadisme avait fait entrer cette composante dans le courant général du fonctionnement psychologique humain. En 1913, Freud dit que « dès le début, la psychanalyse s’est attachée à esquisser un processus développemental ». Notre étude sur le fantasme d’être battu établissait les origines de ce phénomène psychologique central et nous a amenés à décrire une série de fantasmes organisateurs dans le développement.
Dans notre échantillon de 111 enfants en analyse, nous avons observé chez tous (filles et garçons) et sous différentes formes un désir d’être battu fondé sur des conceptions des relations correspondant à la phase anale, une théorie des rapports agressifs et des jeux phalliques de correction jusqu’à la phase œdipienne. Leur complexe d’Œdipe et la formation de leur surmoi étant quasiment résolus, les enfants entraient dans la période de latence et c’est à ce stade seulement que le fantasme d’être battu à proprement parler émergeait chez certaines filles. Quand cela se produisait, ce fantasme représentait clairement à la fois des efforts œdipiens sous une forme régressée et leur punition.
À moins que le fantasme ne soit intégré dans un fonctionnement névrotique et ne finisse par faire partie de formations de compromis névrotiques, l’excitation sexuelle et la masturbation en étaient peu à peu séparées et les désirs apparaissaient sous des formes de plus en plus éloignées. Le contenu était tiré de devoirs scolaires et de lectures, et les fantasmes d’être battu étaient transformés en histoires caractéristiques de latence du roman familial, de la délivrance et de l’héro ïsme. Nous en avons conclu que le fantasme d’être battu peut être une composante transitionnelle normale du développement postœdipien chez les filles et tout à fait courant, au service, entre autres, de la fonction visant à établir la différence entre la réceptivité et la passivité.
Alors que chez ces filles, le fantasme d’être battu se présentait sous une forme transitoire, nous l’avons trouvé chez des enfants et des adultes des deux sexes, sous une forme fixe, constituant un élément organisateur relativement permanent de la vie psychosexuelle de l’individu et intervenant dans le contexte d’une pathologie grave associée à des troubles du Moi et des problèmes de narcissisme. Il s’agit là d’une différence essentielle et importante pour cette discussion sur le sadisme ; ce que nous avons trouvé sur l’occurrence de fantasmes d’être battu sous une forme normale, d’une part, et sous une forme pathologique, d’autre part, avec les différences substantielles entre les deux, nous a amenés à penser qu’il fallait considérer le développement de ces phénomènes de façons différentes. Ces éléments englobent une question encore plus importante et problématique : celle de savoir si le sadisme et le masochisme font partie du développement et d’un fonctionnement normaux ?
À partir de là, nous nous sommes attachés à étudier le sadisme et le masochisme tout au long du développement. Notre expérience clinique et nos recherches ont très rapidement mis en évidence que ces deux composantes allaient toujours de pair. De ce fait, qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, nous parlons toujours de sadomasochisme. Nous sommes arrivés à la conclusion que nous pouvions le définir comme la recherche active consciente ou inconsciente de la douleur ou de la souffrance psychique ou physique, ou encore de l’humiliation, ou le fait de les infliger consciemment ou inconsciemment au service de l’adaptation, de la défense et de la satisfaction instinctuelle aux niveaux oral, anal et phallique (K. K. Novick et J. Novick, 1987 ; J. Novick et K. K. Novick, 1996 a).
Nous avons de plus en plus observé une relation circulaire intime entre le sadomasochisme et la toute-puissance. À chaque moment du développement du fonctionnement sadomasochiste, nous avons discerné une croyance sous-jacente toute-puissante, le comportement sadomasochiste semblant alors justifier la persistance de celle-ci. Le lien essentiel était la souffrance – « La souffrance est l’affect qui provoque la défense de la toute-puissance ; elle est le moyen magique qui permet de satisfaire tous les désirs, et c’est elle qui justifie l’hostilité toute-puissante ainsi que la vengeance contenue dans le fantasme masochiste » (1996 a, p. 64).
En associant le développement de fantasmes et d’un fonctionnement masochistes aux croyances défensives toutes-puissantes qui les accompagnent, nous avons construit une ligne développementale. Les racines du sadomasochisme se trouvent dans chaque phase du développement ; elles commencent avec les fantasmes de la mère pendant la grossesse, qui passent à travers la barrière générationnelle et affectent le tout début du développement de l’individu. Les fantasmes et les angoisses pendant la grossesse sont centraux dans la préparation d’une femme à la maternité. On sait que les fantasmes constituent une part importante de la réalité de l’enfant et ont des effets sur le cours de son développement après la naissance (voir, par exemple, A. Piontelli, 1992 ; P. Fonagy, M. Steele, G. Moran, H. Steele et A. Higgitt, 1993). Les mères réagissent de façon caractéristique à la véritable impuissance de la grossesse. Quand cette réaction comprend des défenses toutes-puissantes, le bébé risque de devenir la cible d’extériorisations, d’être alors utilisé comme partie intégrante de l’économie psychique de la mère. Cette utilisation de l’enfant par la mère pour ses propres besoins crée chez celui-ci les conditions du développement des fondements de ce qui peut devenir ultérieurement une pathologie sadomasochiste.
L’économie du plaisir et son altération est la dimension centrale que nous discernons dans la petite enfance. La petite enfance des patients gravement sadomasochistes que nous avons étudiés était marquée dès la naissance par des troubles importants sur le plan de l’économie du plaisir, dus à différentes causes. L’expérience de la gamme des sentiments dysphoriques et la difficulté à obtenir de la personne qui s’occupait d’eux qu’elle satisfasse réellement leurs besoins ordinaires avaient constamment prédominé dans leur vie. « Dans la petite enfance, ces patients se sont détournés de leurs capacités innées à interagir efficacement avec le monde réel et ont commencé à se servir de l’expérience de la rage et de la douleur impuissantes pour prévoir et contrôler de façon magique leurs expériences chaotiques. L’échec de la compétence dirigée vers la réalité à obtenir un accordage empathique a contraint l’enfant à entrer dans un monde imaginaire où la sécurité, l’attachement et le contrôle tout-puissant se trouvaient de façon magique associés à la souffrance » (J. Novick et K. K. Novick, 1996 a, p. 53).
Pendant la période où l’enfant apprend à marcher, l’affirmation visible et active de besoins et de désirs est normalement accompagnée d’intenses affects de plaisir associés à l’efficacité. Quand cette dimension se trouve entravée, l’agressivité se développe rapidement et amplifie tous les autres affects. « Quand il ne peut recourir à des solutions adaptatives, l’enfant se tourne vers la toute-puissance, la qualité supplémentaire qui transforme des impulsions affirmatives et agressives en sadisme » (J. Novick et K. K. Novick, 1996 a, p. 146). Selon nous, la permutation de l’affirmation à l’agression et au sadisme se produit quand l’enfant se sent impuissant à faire face à l’expérience intérieure de sa colère et quand le monde extérieur n’offre à cet égard qu’une aide inappropriée ou inadéquate. L’échec permanent de la personne qui s’occupe de l’enfant à satisfaire ses besoins d’interactions compétentes engendre chez lui un sentiment de rage intense et impuissante, contre lequel il se défend par la formation d’une croyance toute-puissante dans le pouvoir de contrôler, sauver, ou détruire.
Les adultes présentant des troubles sadomasochistes ont la conviction illusoire, la croyance immuable, qu’ils peuvent vraiment détruire quelqu’un et vraiment le contraindre à ressentir ce qu’ils veulent. Nous pensons que cette particularité immuable a son origine dans la confirmation extérieure de l’idée selon laquelle la colère a réellement une puissance destructrice et peut écraser, porter atteinte à un parent ou le tuer. Le fonctionnement du petit enfant qui commence à marcher est perçu comme tout-puissamment destructeur ou tout-puissamment réparateur. Les réactions de l’extérieur à la colère et aux comportements destructeurs pendant cette période contribuent au développement ultérieur d’une relation sadomasochiste, avec la toute-puissance comme composante essentielle de l’économie narcissique de l’enfant ; l’estime qu’il a pour lui-même dépend déjà de sa capacité à prouver qu’il a le pouvoir de contrôler l’objet.
Pendant la période phallique-œdipienne, la nature de la théorie de l’enfant sur les rapports parentaux a un effet profond sur le développement du sadomasochisme et, ultérieurement, le fantasme d’être battu. Les théories des rapports sexuels sadiques sont universelles, mais pour la plupart des enfants elles coexistent avec d’autres théories. Pour ceux qui luttent avec des sentiments traumatiques d’impuissance, l’idée que dans leurs relations sexuelles les parents se battent ou se blessent mutuellement est la théorie la plus sûre dont ils disposent. Exactement comme le fait d’être battu représente la forme de relation la plus sûre à l’objet dans le fantasme d’être battu, la théorie des rapports sexuels sadiques est préférée à des idées plus effrayantes, telles que des événements chaotiques incontrôlables (W. Niederland, 1958), la mutilation réciproque, la castration, et ainsi de suite. Pour bon nombre de ces patients, la scène primitive n’est pas une hypothèse reconstruite ou une métaphore pour l’exclusion universelle des activités parentales mais une réalité continue, car les parents de patients qui présentent une pathologie sadomasochiste semblent incapables de les protéger d’une exposition répétée à des expériences écrasantes.
L’excitation phallique dans cette phase et le désir de participer à des relations parentales sadomasochistes transforment ce qui avait été un moyen au service d’une fin en une fin en soi. Ce désir devient la motivation instinctuelle du sadomasochisme, ce qui incite à la masturbation et l’accompagne. Une transformation cruciale se produit pendant cette phase où les expériences douloureuses dans l’interaction préœdipienne parent/enfant sont investies de libido et représentent pour l’enfant la participation aux rapports sexuels parentaux.
Les patients sadomasochistes que nous avons étudiés ont été confrontés dans leur période œdipienne à des réalités qu’ils ne pouvaient intégrer, des réalités porteuses d’un impact traumatique potentiel. La façon dont l’enfant évalue ses impulsions dépend des réactions de ses parents ; elles déterminent l’acceptabilité et la nature de ses désirs et vont contribuer à l’autoévaluation qui est intériorisée dans un surmoi adaptatif vers la fin de cette phase. La période phallique œdipienne offre une nouvelle possibilité de contradiction que la réalité apporte à une illusion de pouvoir, d’attachement, et de contrôle de l’objet à travers la douleur, la souffrance, ou l’agressivité. Le développement de la mise à l’épreuve de la réalité et l’expérience de plus en plus grande du monde réel offrent à l’enfant la possibilité de ressentir du plaisir et de la fierté à ce qu’il fait réellement. L’exclusion et le rejet œdipiens sont en fait des expériences qui permettent potentiellement de progresser car elles comportent une acceptation de la réalité et obligent à se tourner vers elle. L’enfant protégé par une couche d’estime de soi fondée sur la réalité peut supporter la blessure narcissique. En revanche, pour l’enfant doté d’une base narcissique inadéquate, l’expérience est une agression et un rejet écrasant qui l’amène à construire une illusion de toute-puissance, un fantasme de pouvoir entretenu par le déni de la réalité et une idéalisation du soi et de l’objet. Ce rejet décisif de la réalisation d’un potentiel cognitif et du plaisir d’un engagement fondé sur la réalité se trouve renforcé par la complicité parentale avec la dénégation et l’idéalisation.
Nous soulignons ici comment une illusion devient un fantasme, comment une idée ou un désir dont chacun dispose revêt pour certains une qualité permanente qui affecte toute leur façon de penser et de fonctionner. Nos expériences cliniques, ainsi que ce que nous avons pu observer, indiquent que le développement d’un fantasme de toute-puissance implique toujours une distorsion que l’extérieur confirme et à laquelle il contribue. Ceux qui ont pour tâche de présenter et d’inculquer à l’enfant les caractéristiques du monde réel de telle façon qu’il puisse intérioriser et intégrer ses attributs et développer des façons précises de l’évaluer donnent à ses tentatives de changer la réalité l’empreinte de la vraisemblance. La pensée toute-puissante ne peut donc persister uniquement en tant que force à l’intérieur de l’enfant : une contribution de l’environnement est nécessaire pour qu’elle devienne l’illusion et la distorsion permanente de la réalité que nous observons chez nos patients à des stades ultérieurs. La complicité des parents avec le besoin de l’enfant de rejeter l’exclusion œdipienne ne confirme pas seulement le sentiment de pouvoir absolu mais ajoute également une qualité à la toute-puissance qui va devenir un critère selon lequel tout ce qui est accompli sera évalué. La réussite œdipienne toute-puissante paraît rapide et facile ; de ce fait, tout ce qui demande du temps et des efforts est dévalué. La conviction que les choses devraient arriver facilement devient une composante importante de la personnalité.
Une résolution du complexe d’Œdipe de ce type conduit à deux résultats en relation avec le sadomasochisme et l’omnipotence. D’abord, la toute-puissance se trouve renforcée en tant que solution apparemment viable du conflit. Ensuite, il n’y a pas de véritable résolution des conflits œdipiens normaux auxquels chacun est confronté par-dessus les différences entre enfants et adultes, celles de taille, de sexe et de génération. Il n’y a alors ni intériorisation ni consolidation du Surmoi qui constituent un travail développemental normal de cette période. L’enfant se sent contraint de retourner à la toute-puissance comme moyen de contrôle et de régulation des pensées et des actions. Sans une conscience viable, rien de ce qu’il réussit et accomplit ne peut lui servir d’occasion de se louer lui-même, d’éprouver une satisfaction provoquée intérieurement.
Le développement de la relation à la réalité, la consolidation du Surmoi et l’expansion du Moi par l’intégration de nouvelles expériences sont essentiels au travail développemental qui se fait normalement pendant la période de latence. Filtrée à travers l’objectif de la toute-puissance, l’expérience renferme des distorsions inhérentes. L’une d’elles est la construction d’une représentation de soi qui inclut des extériorisations imposées par les parents, et que l’enfant perpétue à travers ses identifications à eux. Les représentations des autres sont également compromises. À ce moment-là, le jeu normal inclut progressivement des éléments d’honnêteté, de partage, et des règles qui prennent en compte la réalité de l’autre. En général, les enfants souffrant de troubles sadomasochistes ne peuvent vraiment jouer au début du traitement ; ils s’engagent plutôt dans des interactions rigides ou limitées ou une action désorganisée, chaotique et déstructurée. Dans leurs jeux, ils trichent souvent, s’effondrent s’ils perdent, ou refusent de jouer de crainte de perdre. Les enfants perturbés essaient parfois de contrôler tous les aspects du jeu, transformant ainsi ce qui pourrait être un espace d’envolées créatives de l’imagination en une relation de maître à esclave codifiée de façon rigide avec des exigences impérieuses d’obéissance immédiate. Un tel jeu implique une dénégation de l’individualité de l’autre, une difficulté à accepter la limite du soi, et révèle une distorsion du Surmoi. La toute-puissance et l’extériorisation sont alors intimement liées et se trouvent habituellement toutes deux dans le contexte de la pathologie sadomasochiste. La sexualisation de fantasmes de contrôle hostiles, qui a transformé la pathologie narcissique et agressive en véritable sadomasochisme, fournit la raison supplémentaire de la satisfaction libidinale pour s’accrocher à des croyances toutes-puissantes. La régulation de l’estime de soi de l’écolier et les sources de satisfaction instinctuelle deviennent de plus en plus étroitement liées à l’omnipotence.
Nous pensons que la propension à chercher des solutions fantasmatiques plutôt que réalistes au conflit peut se fixer pendant la période de latence et saper ainsi les choix ultérieurs possibles de solutions alternatives. Les raisons multiples d’entretenir la toute-puissance dans la vie fantasmatique et le fonctionnement de la personnalité structurée se combinent pendant la période de latence et finissent par faire partie du caractère, devenant ainsi de plus en plus résistantes au changement que l’expérience ou l’analyse peut entraîner. Les caractéristiques des fantasmes de l’omnipotence, comme celle de la réussite rapide et facile, la catégorisation par les extrêmes et l’extériorisation de la responsabilité, dominent de plus en plus le fonctionnement perturbé de l’enfant en période de latence.
Un individu jeune ayant eu une période de latence pendant laquelle il a pu consolider ses aptitudes, ses talents, ainsi que le plaisir tiré d’interactions satisfaisantes, accueille favorablement l’accroissement de ses capacités intellectuelles et physiques qu’amène l’adolescence et qui lui apporte de nouvelles occasions de s’engager et de développer l’estime qui a de lui-même. En revanche, un adolescent ayant vécu dans un monde sadomasochiste, avec des idées de triomphe hostiles sur les autres, obtenu rapidement et sans difficulté, sera incapable d’intégrer ces croyances à la réalité, non seulement d’un corps qui change mais aussi d’exigences extérieures qui évoluent. Afin de prendre possession de son corps mature, l’adolescent doit renoncer à la croyance que l’on peut être à la fois un homme et une femme. L’expérience du plaisir génital rend insoutenable l’idée d’égalité œdipienne et exige une reconnaissance des différences générationnelles. L’union à une identité séparée contredit la conviction que l’objet primaire est indispensable. L’acceptation des réalités du temps, du choix et des limites personnelles demande de laisser tomber les croyances que l’on ne devra jamais grandir, vieillir, mourir, choisir ou renoncer à quoi que ce soit. Tous les aspects du travail développemental de l’adolescence exigent une transformation de la relation à la réalité et au fantasme, faisant partie de l’intégration du corps mature et du Soi. Au cours de ce processus d’intégration, l’adolescent normal établit une nouvelle harmonie des principes de plaisir et de réalité. Chez l’adolescent qui présente des troubles sadomasochistes, les deux restent en opposition, de telle façon que ce qui est réel n’est pas agréable et que le plaisir réside dans des fantasmes magiques irréels.
Pendant l’adolescence, la résolution de la confrontation entre les exigences de réalité et les croyances toutes-puissantes détermine le résultat du développement qui se fait au cours de cette période et définit le cap que suivra l’adulte : celui de la santé ou celui de la pathologie. S’accrocher à la solution de l’omnipotence peut mener à un évitement du processus de l’adolescence ou à une série d’actes autodestructeurs de plus en plus intenses visant à dénier la réalité, à attribuer la responsabilité et la culpabilité aux autres, et à faire en sorte qu’ils se sentent impuissants et inquiets, cela pour mettre en fait en œuvre un scénario tout-puissant de contrôle hostile des sentiments et des actes des autres.
Dans notre modèle développemental, des transformations importantes se produisent après la période œdipienne (K. K. Novick et J. Novick, 1994). Nous pensons que l’adolescence, avec le travail développemental de la formation de l’identité qui s’y fait, est la période où une solution perverse sadomasochiste au conflit, qui se forme autour d’un noyau de croyances toutes-puissantes, se trouve consolidée comme sentiment essentiel à la survie de l’individu ; le choix d’une solution omnipotente devient une réaction ancrée dans la personnalité et vécue comme de plus en plus inévitable. « Chacun des fils des niveaux antérieurs peut s’intensifier sous l’influence des changements réels de l’adolescence. Tandis que l’adolescent va ou est poussé vers l’autonomie et l’indépendance, et que l’anxiété quant aux questions d’attachement, de séparation, de solitude et de perte s’amplifie, le fil de la douleur comme moyen tout-puissant d’attachement se trouve alors renforcé. Les peurs du petit enfant qui apprend à marcher eu égard à la rage, la mort et la destruction sont modifiées à la lumière de la réelle capacité de l’adolescent de mettre en action ses désirs meurtriers, et le fil de la croyance illusoire dans le pouvoir et le caractère irrésistible des désirs sexuels est ainsi encore renforcé. Les désirs incestueux et pervers de l’adolescent intensifient la tendance de l’écolier à extérioriser la conscience et à éviter la responsabilité et la culpabilité ; par là même, le fil de la satisfaction immédiate, rapide, imposée extérieurement, devient également plus épais » (J. Novick et K. K. Novick, 1996 a, p. 164-165). Par le biais de l’action après coup (en allemand, Nachträglichkeit), la réalité du développement adolescent peut élever des expériences antérieures au niveau de l’intensité traumatique, augmentant par là la probabilité d’une réaction sadomasochiste toute-puissante (J. Novick et K. K. Novick, 2001 a).
L’influence des parents et de la culture qui neutralisent ou au contraire favorisent et entretiennent les croyances omnipotentes d’un contrôle hostile sur les autres constitue un autre facteur important. La toute-puissance de la pensée ou de l’acte est une réaction fantasmatique potentielle à toute impuissance que l’individu peut vivre, mais en tant que conviction illusoire permanente, elle s’ancre habituellement dans une interaction en place depuis toujours avec les parents qui font face à leurs propres inquiétudes en imposant leurs fantasmes tout-puissants à leurs enfants. Nous avons décrit l’extériorisation de la part des parents comme le fondement dynamique du mauvais traitement (J. Novick et K. K. Novick, 1994). L’extériorisation implique l’expression d’une croyance toute-puissante, une tentative mue par le besoin de forcer l’autre à se conformer à une image particulière. Le développement adolescent menace les défenses omnipotentes que les parents mettent en œuvre contre leur impuissance face aux années qui passent, à leur déclin qui s’accélère, et à laquelle ils réagissent parfois de différentes façons extrêmes. Chez les adolescents dont les parents tombent en fait malades ou meurent pendant cette phase, les croyances primitives toutes-puissantes risquent de se renforcer.
Il découle évidemment de ce qui précède qu’avec l’évolution de nos idées sur le développement et le traitement du sadomasochisme, avec son noyau de croyances omnipotentes (J. Novick et K. K. Novick, 1972, 1991, 1996 a, 1996 b, 2000 ; K. K. Novick et J. Novick, 1987, 1998), nous avons développé une conception qui s’écarte de la description classique de la « toute-puissance infantile normale ». Nous voyons la toute-puissance comme une qualité que l’on peut attribuer à des désirs, des pensées ou des rêves diurnes. Comme telle, elle peut être un élément agréable de façon inoffensive dans le jeu ou la créativité, aussi longtemps que la conscience de la distinction entre le réel et le jeu, entre la pensée et l’action, est maintenue. Une illusion de toute-puissance peut accompagner les fantasmes de l’enfance mais elle ne peut se transformer en fantasme que lorsque des idées de ce type sont validées de l’extérieur par des facteurs externes tels que des états de santé graves, la mort ou d’autres événements du destin, ou encore un traumatisme psychologique dû à un comportement parental inadéquat ou pathologique. Elle devient alors une croyance essentielle, une conviction subjective de la réalité et de la vérité d’une idée particulière consciente ou inconsciente (J. Novick et K. K. Novick, 2000 ; J. Weiss, 1993, 1998). Des croyances toutes-puissantes se présentent comme des convictions ou des suppositions qui organisent la pensée et les actes d’un individu.
Dans notre travail, nous avons souligné que nous ne voyons pas les croyances omnipotentes comme faisant inévitablement partie du développement normal, ni comme des équivalents de sentiments immenses, de la grandiloquence, de l’égocentrisme, ou du narcissisme primaire. Les croyances toutes-puissantes sont créées en réaction à des échecs de la réalité afin de protéger l’individu de traumatismes physiques ou psychologiques. Nous définissons la toute-puissance comme une croyance consciente ou inconsciente en un pouvoir magique de transcender toutes les limites de la réalité afin de contrôler les autres, les blesser, les contraindre à se soumettre à des désirs, et enfin probablement à forcer la mère à être « assez bonne », un parent capable, protecteur et affectueux.
La définition de la toute-puissance appelle un examen approfondi de l’inévitabilité ou de l’universalité à la fois de l’omnipotence et du sadomasochisme. Frances Tustin, une des premières à avoir abordé le traitement psychanalytique de l’autisme, a décrit ce que nous appelons le modèle « à voie unique » comme « la principale hypothèse... à laquelle de nombreux thérapeutes psychanalytiques ont souscrit, en particulier aux États-Unis et en Europe » (1994, p. 3). Dans un modèle à voie unique, la pathologie est comprise comme enracinée dans tout le développement précoce, et étendue de façon à le décrire entièrement. L’enfant y est couramment décrit comme « autiste », « tout-puissant », « parano-schizo ïde », « dépressif », « pervers polymorphe », « sadique-anal », « narcissique » et ainsi de suite, tous ces termes décrivant des pathologies graves chez les adultes. La pathologie adulte est présentée comme fixation, arrêt, régression à – ou persistance de – ce qui était normal dans l’enfance. En d’autres termes, selon cette conception, ce qui était normal pendant l’enfance est pathologique à l’âge adulte. La normalité adulte est expliquée comme sublimation ou formation de compromis sur la base d’impulsions « perverses » infantiles.
Frances Tustin s’est efforcée de corriger ce qu’elle voyait comme une façon intenable de s’accrocher à une théorie à voie unique. Elle écrit à ce propos que « cette hypothèse imparfaite, fondée sur des prémisses erronées, a été un virus qui a gagné du terrain en cela qu’il s’est répandu et a déformé les formulations cliniques et théoriques » (ibid., p. 3). Peterfreund (1978), Silverman (1981) et Gillette (1992) ont fait des critiques similaires à ce type de théorie développementale. Toutefois, leurs arguments pertinents sont en général ignorés et les psychanalystes semblent perpétuellement poussés, aussi bien sur le plan théorique que sur celui de la clinique, à souligner un continuum pathologique unitaire. Ce qui implique de négliger les forces et les capacités de l’individu, la poussée vers un développement progressif, et l’utilisation des occasions que procure l’expérience de la réalité, notamment celle de la situation du traitement et celle de la relation qu’il implique.
De nombreux penseurs de la psychanalyse ont soutenu l’utilité d’un modèle à deux voies, à commencer par Freud (1895, 1913, 1920, 1940 [1938]) qui a décrit explicitement un « Moi de la réalité originaire » (1915) précédant la « pure relation de plaisir du Moi à l’objet », suivi notamment par Hartman (1939), Horney (1939), Erikson (1950), Anna Freud (1965), Bowlby (1969, 1973, 1980), White (1959) et Winnicott (1949). Certains analystes actuels travaillent aussi dans le cadre de cette tradition d’un modèle à deux voies, comme, par exemple, Lichtenberg et ses collègues (1989, 1992, 1996), Grotstein (1986, 1994) et Emde (1988).
Cette tradition psychanalytique alternative d’un modèle développemental duel correspond à la fois à notre expérience du traitement clinique du sadomasochisme et à ce que nous avons observé dans d’autres cadres, comme les maternelles où l’on pratique la psychanalyse. Nous avons noté que le lien ordinaire mère/enfant n’est pas symbiotique, que la phase anale n’est pas nécessairement sadique, que la période œdipienne n’est non plus forcément vécue comme un traumatisme, que la période de latence n’est pas marquée par un refoulement aride, que le sadomasochisme est parfois envahissant mais pas normal, et que l’adolescence n’est pas invariablement une période de trouble émotionnel proche du désordre émotionnel grave. Nos formulations adoptent de ce fait une ligne alternative de développement dans laquelle le conflit peut être résolu de différentes façons au cours de la vie.
D’après notre travail sur le sadomasochisme et les croyances et fantasmes défensifs omnipotents qui l’organisent, nous posons l’existence de deux systèmes d’autorégulation et de résolution des conflits. L’un est accordé avec la réalité et se caractérise par la joie, la compétence et la créativité, alors que l’autre évite la réalité et se caractérise par le sadomasochisme, la toute-puissance et la stase. Dans des textes précédents (J. Novick et K. K. Novick, 1991, 1996 a, 1996 b ; K. K. Novick et J. Novick, 1998), nous avons décrit ces solutions alternatives comme deux systèmes d’autorégulation que nous avons qualifiés respectivement d’ « ouvert » et de « fermé ».
Quand nous décrivons deux systèmes, l’un compétent, ouvert aux réalités intérieures et extérieures, l’autre omnipotent, enfermé dans le fantasme sadomasochiste qui se perpétue, nous ne nous référons pas à des structures psychiques distinctes, telles que le Ça, le Moi, le Surmoi, ni à des stades de développement particuliers, ni à des dimensions topographiques distinctes des régions conscientes et inconscientes de l’esprit, chacune ayant un type différent d’organisation de la pensée. Nous nous référons en fait à deux modes de résolution de conflit et d’autorégulation, qui constituent chacun une réaction possible à celui-ci à n’importe quel moment du développement. Chaque phase de développement contribue à la formation d’un système ouvert ou fermé, qui, à son tour, affecte le développement dans chaque phase ultérieure et exerce une influence à travers une action après coup (la Nachträglichkeit de Freud – voir J. Novick et K. K. Novick, 2001 a) qui modifie la mémoire et la signification de phases antérieures.
Nous avons caractérisé les deux systèmes par leur capacité d’autorégulation du fait du besoin fondamental d’homéostasie et de maîtrise qui, à leur tour, sous-tendent un sentiment de soi et d’estime de soi. Tout un chacun a besoin de se sentir en sécurité, d’avoir l’impression que son monde est prévisible, qu’il peut contenir son expérience et est capable de surmonter les obstacles, résoudre des problèmes et des conflits. Dès l’enfance, les individus peuvent ressentir du plaisir quand de telles conditions sont considérées comme présentes. Toutefois, face à des expériences écrasantes, qu’il s’agisse d’événements intérieurs ou extérieurs, tout le monde dans sa vie doit trouver une façon de se sentir bien. Si c’est en se détournant de la réalité, la sécurité continuera de résider dans une solution omnipotente. Une réaction acquise de ce type peut finir par donner l’impression qu’elle est la protection la plus fiable et prendre le caractère d’une addiction, limitant les tentatives de l’individu d’essayer d’autres solutions et voies pour résoudre un problème et un conflit. Le système tout-puissant est fermé, répétitif, et de plus en plus résistant au changement. Dans le développement d’une personnalité déformée, il peut devenir une structure qui régule les sentiments de contrôle, de sécurité, d’excitation et de joie.
Nous pouvons résumer les réactions potentielles aux défis qui suscitent parfois un sentiment d’impuissance à chaque phase du développement. Dans l’enfance, la formation d’un attachement sûr et la confrontation à d’inévitables moments de dissonance peuvent mener à recourir à la croyance toute-puissante et magique en un pouvoir de contrôler les réactions de l’objet, ou au développement d’une confiance réaliste en des réactions mutuelles contingentes. Le petit enfant confronté à des sentiments intenses en lui-même et à la frustration venant de l’extérieur peut être aidé à moduler et unifier l’agression ; ou bien, si celle-ci n’est pas absorbée par les parents qui entretiennent aussi leur investissement d’amour, il arrive qu’il transforme sa rage en un cercle vicieux d’interaction sadomasochiste.
Les réalités des différences générationnelles et de sexe mettent l’enfant œdipien en question. Avec de l’aide, il peut réagir à la frustration de ses désirs en se tournant de façon décisive vers la réalité et en développant ainsi son Moi de façon correspondante. Si le défi est écrasant, du fait d’une surstimulation ou de mauvais traitements, l’enfant œdipien se tourne vers la croyance magique en la victoire œdipienne. Les enfants en période de latence sont confrontés à l’exigence d’exercer aussi bien leur propre autonomie que celle des autres, ainsi qu’à celle d’y prendre plaisir. Quand ils peuvent éviter la réalité, par exemple par l’intimidation ou la victimisation, ils ne développent ni la compétence, ni le plaisir que celle-ci procure et qui les aide à consolider un mode de fonctionnement ouvert. L’adolescence est cruciale du fait de ses défis biologiques et sociaux considérables. Effectuer le travail essentiel qui consiste à faire face aux réalités du développement adolescent signifie d’écarter toutes les solutions omnipotentes antérieures. Dans le cas où elles sont conservées, le passage à l’âge adulte psychologique se trouve gravement compromis.
L’application de la conception selon laquelle il existe deux systèmes d’autorégulation s’est révélée pour nous utile à de nombreux égards. Nous avons examiné l’alliance thérapeutique dans ce qu’elle implique comme tâches cliniques à la fois pour le patient et l’analyste – la maîtrise de ces tâches contrecarrant le fonctionnement du système fermé, sadomasochiste (J. Novick et K. K. Novick, 1998). Parmi d’autres questions, cette conception a également été appliquée, par exemple, à celle de l’amour dans la relation thérapeutique (J. Novick et K. K. Novick, 2000), à la fin de celle-ci (J. Novick et K. K. Novick, 1992, 1996 a, 2000 a), aux résultats (J. Novick et K. K. Novick, 1996 c), au fonctionnement politique (J. Novick et K. K. Novick, B. Z. Novick, 1999), à la perversion féminine (K. K. Novick et J. Novick, 1996 ; K. K. Novick, 1997), au suicide (J. Novick et K. K. Novick, 1996 a), à la violence, aux intimidations et à la victimisation (J. Novick et K. K. Novick, 2001 b) ainsi qu’aux problèmes de technique (K. K. Novick, J. Novick, 2002 a).
Dans leur définition d’un cadre à l’attention des auteurs qui contribuent à ce numéro, les éditeurs ont posé un certain nombre de questions. Freud a noté que les théories ne sont que des fictions et que l’on devrait juger leur utilité sur la base de leur pertinence clinique et de leur capacité à intégrer des découvertes de nombreuses sources. Une grande partie de ce dont nous avons parlé précédemment résume les idées que nous avons développées sur le sadomasochisme au fil des années. Mais nous voudrions également traiter les problèmes de façon plus spécifique afin de voir comment nos conceptions peuvent aider.
Définition. Nous nous intéressons tout particulièrement à la recherche active de la souffrance psychique et physique. Le patient est au centre de son sadomasochisme et il a transformé une expérience passive en maîtrise active en provoquant, recherchant, permettant et perpétuant l’expérience douloureuse – ce que nous distinguons des activités que la douleur accompagne, mais où celle-ci n’est pas le but recherché. Par exemple, mettre un enfant au monde peut être douloureux, mais les femmes ne se retrouvent pas enceintes pour souffrir. La confusion de ces deux sortes d’expériences douloureuses a donné lieu à l’équation fallacieuse de la féminité avec le masochisme et de la masculinité avec le sadisme.
Le sadomasochisme maternel. Comme nous l’avons dit plus haut, la grossesse et la maternité exposent les mères et les pères à une impuissance qui peut provoquer des réactions propres à un système ouvert ou fermé. Le lien mère/enfant est particulièrement vulnérable à la transmission transgénérationnelle d’un fonctionnement sadomasochiste. La maternité renferme souvent la perversion adulte que pas même l’analyse ne révèle, à moins que l’analyste ne soit activement attentif à cet égard. De nombreux patients adultes sont beaucoup plus à l’aise quand il s’agit de décrire en détail leurs propres expériences de mauvais traitements que quand ils se trouvent confrontés aux mauvais traitements qu’ils font subir à leurs propres enfants (J. Novick et K. K. Novick, 2001 b). Dans le cas où un enfant est en analyse, la thérapie ou l’analyse des parents ne garantit pas que d’importantes manifestations sadomasochistes soient traitées ; d’où la nécessité d’un travail spécifique des parents mené conjointement avec le traitement des enfants (J. Novick et K. K. Novick, 2001 b, 2002 b ; K. K. Novick et J. Novick, 2002 b, 2002 c).
Les concepts liés au sadisme. Les théories du développement à une seule voie posent en principe la transformation des désirs sadiques de la petite enfance et de l’enfance par une sublimation en des formes plus acceptables. Nous avons noté plus haut les problèmes que posent des formulations de ce type tant des points de vue logique, théorique et clinique qu’au plan de l’observation. Une théorie à deux voies, comme notre modèle composé de deux systèmes, inclut le potentiel d’une organisation sadomasochiste de la personnalité présent chez chaque individu, mais prévoit des variations tout au long de la vie, différentes forces et mélanges de modes de fonctionnement dans un même individu, des différences individuelles de talents et de dons, et explique la possibilité que des changements interviennent dans la vie et le traitement.
Le mal, la cruauté et le sadisme. La citation de la description de Sartre va au cœur de notre conception du sadisme et du masochisme comme allant de pair. La douleur et la souffrance (du masochisme) servent à justifier le sadisme tout-puissant et exigent un objet sur lequel extérioriser la victime masochiste. De plus, le sadique, qui a extériorisé cet aspect de lui-même qu’est la victime masochiste, doit persévérer dans son comportement et son contrôle sadiques de crainte que l’équilibre ne soit renversé. L’individu au comportement sadique a besoin d’une justification et de spectateurs complices pour entretenir sa position sadique.
Tout à la fin, Hitler n’acceptait pas la réalité mais se servait plutôt de celle-ci pour réaffirmer la croyance toute-puissante, ancrée dans le sadomasochisme sous la forme du fantasme d’être battu, que d’être victimisé par « le Juif » – un représentant extériorisé de l’agression sadique – justifiait qu’il soit une exception aux règles de l’existence et l’autorisait à imposer sa volonté aux autres. L’examen des événements dans la vie d’Hitler nous a amenés à penser qu’elle illustre comment la toute-puissance est avant tout une défense hostile omnipotente dans le contexte de troubles sadomasochistes. Le passage d’une illusion à une conviction fantasmatique exige la complicité de l’environnement, à commencer par celle des parents dans la période préscolaire. Une fois le fonctionnement tout-puissant établi pendant les années d’école, l’échec des événements à entretenir un fantasme mène à la dénégation, à l’évitement et à l’intensification du comportement tout-puissant. L’échec indéniable conduit à l’effondrement psychologique, et même physique. Le rétablissement de véritables capacités cognitives peut se produire avec l’expérience de la toute-puissance retrouvée. L’omnipotence a sa propre dynamique ; s’il n’est pas soumis au contrôle d’une confrontation à la réalité et à l’intervention de celle-ci, le fonctionnement de l’individu s’en écarte de plus en plus, et les tentatives de contrôle omnipotent et de confirmation s’intensifient (J. Novick et K. K. Novick, B. Z. Novick, 1997 ; J. Novick et K. K. Novick, 1999).
La maîtrise et le sadisme. Comme Freud et tous les psychologues du développement après lui, nous voyons la maîtrise comme un besoin humain fondamental. L’opposé de la maîtrise est l’impuissance vis-à-vis de forces intérieures et extérieures. Une contribution fondamentale de la psychanalyse a été de reconnaître l’expérience de l’impuissance par le Moi comme traumatisante. Mais nous distinguons les modes de maîtrise fermés, tout-puissants et sadomasochistes des méthodes ouvertes et compétentes. Le but de l’autorégulation par la maîtrise de l’excitation est le même dans les deux systèmes. Dans le système fermé, la maîtrise se fonde sur la croyance toute-puissante dans le pouvoir et la nécessité d’être celui qui inflige des mauvais traitements ou la victime afin de survivre. Dans le système ouvert, la méthode pour maîtriser des forces intérieures et extérieures consiste en cela que l’individu se sert au maximum de ses véritables capacités mentales et physiques pour être efficace et compétent d’une façon réaliste.
La sublimation et les dérivés du sadisme. Nous pensons que les individus ne subliment pas le sadisme mais le mettent plutôt de côté dès lors qu’ils disposent de comportements plus adaptés. Nous ne déduisons pas cela de notre modèle à deux systèmes ; cette affirmation découle de notre expérience clinique qui nous a montré que même à la fin d’une analyse réussie, le patient dispose toujours de réactions sadomasochistes toutes-puissantes. Même un individu « analysé à fond » peut retomber dans des solutions magiques et omnipotentes dans des moments d’impuissance, par exemple au cours d’une maladie grave ou quand la mort est imminente.
Cette idée souligne le potentiel de réactions aussi bien toutes-puissantes et sadomasochistes que compétentes et bonnes présent dans chaque individu, y compris les analystes. Accepter que les solutions omnipotentes et sadomasochistes ne sont jamais sublimées, mais restent toujours accessibles et peuvent être mises au service de l’attachement, de la défense et de la satisfaction, permet également d’expliquer le phénomène du sadomasochisme isolé dans des situations caractérisées par une réelle différence de pouvoir, comme dans les relations parents/enfants, dans l’enseignement, la psychothérapie et la psychanalyse, la supervision, l’analyse didactique, ou encore dans des environnements comme le lieu de travail, l’armée et ainsi de suite.
Le pouvoir, la domination et le sadisme. Dans notre théorie, nous accordons une importance majeure à l’anxiété fondamentale. Chacun est vulnérable à l’expérience de l’impuissance et chacun a recours à des moyens dont il dispose sur le moment afin de l’éviter ou de la maîtriser. Il y a selon nous deux méthodes opposées qui permettent de faire face à l’impuissance passée ainsi qu’à celle à laquelle on s’attend, qui inclut des expériences d’écrasement ou de traumatisme. L’une consiste à se servir de compétences afin de maîtriser des forces intérieures ou extérieures – un système d’autorégulation de ce type, tourné vers la réalité et ouvert, étant à même d’engendrer une situation de pouvoir et d’autorité véritables. Le recours à un pouvoir et à des capacités réels comprend des attitudes respectueuses et affectueuses à l’égard des autres qui se sentent alors vraiment aidés.
Il faut toutefois du temps pour que ce type de pouvoir, émanant de l’exercice de capacités dans le cadre d’un système ouvert, se développe. L’exercice d’un pouvoir magique et tout-puissant est beaucoup plus rapide et de ce fait plus attrayant dans des situations de réelle impuissance, notamment celle, relative, de l’enfance. Comme nous l’avons noté, chaque phase du développement peut contribuer à faire naître chez l’enfant la conviction qu’il est capable de contraindre les autres, même des adultes, à exécuter ses ordres. Chez un individu dont la personnalité se trouve principalement tournée vers un fonctionnement en système fermé, quel que soit son âge, toutes les énergies, les talents et les capacités peuvent être mobilisées au service du maintien du fantasme de toute-puissance de soi ou de l’autre.
La culture est créée par des individus qui, à leur tour, ont été influencés par des conceptions et des représentations culturelles de pouvoir absolu. L’adolescent peut résister de l’intérieur au travail consistant à écarter toutes les croyances infantiles en une toute-puissance et des interactions sadomasochistes, mais une société qui met en avant des vedettes présentées comme douées d’une capacité absolue de réussir, sans pour cela fournir des efforts continus et travailler en permanence leurs capacités, rend aussi cette tâche plus difficile (J. Novick et K. K. Novick, 1996 c). La composante culturelle d’ambivalence intense à l’égard de l’intellectualité dans les écoles américaines découle d’une conviction très répandue parmi les adolescents selon laquelle les gens vraiment intelligents n’ont pas besoin de travailler pour apprendre. Ainsi les revendeurs de drogue qui gagnent beaucoup d’argent sans faire grand chose deviennent souvent des héros dans les écoles.
Le sadisme dans le traitement. Quand nous soulignons que les deux systèmes d’autorégulation sont des réactions potentielles chez chacun, nous incluons l’analyste. Il fait intrinsèquement partie de la situation du traitement que l’analyste doive se sentir à certains moments impuissant, troublé, frustré et incertain, parfois même pendant de longues périodes. Chaque patient présente des défis considérables aux compétences, aux capacités et à la personnalité de l’analyste. De plus, chacun apporte dans la situation des années de pratique du recours à un mode sadomasochiste et tout-puissant dans ses relations aux autres. Dans le cadre du traitement, le patient essaie de satisfaire ses besoins, ou bien en écrasant et en traumatisant l’analyste, ou bien en créant une situation de soumission passionnée à l’analyste idéalisé. Certains patients se montrant parfois très habiles à ajuster leur fonctionnement de façon à ce que l’analyste se sente très exceptionnel, judicieux et estimé, celui-ci a beaucoup de mal à repérer ce type de situation. La soumission passionnée d’un patient ressemble beaucoup à l’état d’esprit d’un suppliant religieux qui pense que son humble prière exercera un contrôle sur les actes d’une déité toute-puissante. L’approche dans le cadre d’un modèle à deux systèmes est utile en ce qu’elle permet de discerner cette sorte d’idéalisation qui représente une relation sadomasochiste amenée dans le transfert à partir de l’admiration fondée sur une appréciation réaliste des compétences de l’analyste et de l’efficacité du traitement.
Il est essentiel pour l’analyste de disposer d’un moyen de distinguer, d’une part, son propre sadisme et, d’autre part, une activité appropriée et efficace dans le cadre d’un système ouvert. Il découle de notre modèle que nous ne pensons pas qu’il existe aucune forme de « sadisme utile ». Nous nous efforçons par nos formulations de donner à l’analyste les moyens de discerner quand les sujets de plainte du patient sont fondés et quand ils représentent une construction masochiste visant à justifier les attaques sadiques du patient contre l’analyste. La réflexion de l’analyste est importante pour repérer ces moments où la frustration, l’impuissance ou divers problèmes ont donné lieu à une intervention ; elle permet également de déterminer quand il est justifié d’observer strictement les règles, ou le cadre ou la convention, afin de protéger l’analyse et le patient, ou au contraire quand ce respect est utilisé pour exercer un pouvoir arbitraire sur le patient.
Le sadisme dans le transfert et le contre-transfert. Comme nous l’avons noté, il existe toujours chez l’analyste un potentiel de réactions sadomasochistes. Dans de précédentes publications, nous avons décrit l’émergence de résistances sadomasochistes tant chez le patient que chez l’analyste tout au long du traitement (K. K. Novick et J. Novick, 1998, 2002 a ; J. Novick et K. K. Novick, 2000). Dans notre article intitulé « L’amour dans l’alliance thérapeutique », nous avons entrepris d’étudier de façon détaillée les différentes réactions affectueuses qu’un analyste peut connaître au cours du traitement. Nous avons distingué l’amour respectueux, fondé sur de réelles qualités du patient, et suggéré que ce sentiment fait nécessairement partie du traitement. Nous opposons dans notre article ce type d’amour, développé dans le cadre d’un système ouvert, qui met en valeur chaque individu, à celui de type sadomasochiste qui vise à contrôler et contraindre le patient à servir les besoins de l’analyste. Nous avons parlé de formes extrêmes où les limites sont dépassées et où l’analyste agit selon une croyance toute-puissante voulant qu’une relation sexuelle avec le patient soit justifiée. Mais nous nous servons également de matériel clinique pour examiner les perversions plus subtiles de la situation du traitement où l’analyste favorise une relation passionnée et soumise chez le patient.
Compte tenu du cadre de l’analyse, défini entre autres choses par l’exigence technique essentielle du secret absolu, l’analyste risque beaucoup de réagir au sadomasochisme du patient par une contre-réaction elle aussi sadomasochiste. L’analyse n’est pas seulement un travail très solitaire, elle ne requiert de l’analyste aucune justification ou explication. Il n’existe aucun moyen de contrôler ce qu’un analyste fait réellement ou comment il se comporte avec son patient. L’histoire de la psychanalyse abonde d’exemples d’analystes qui abusent de leur pouvoir pour satisfaire leurs propres besoins plutôt que ceux du patient. Les exemples les plus flagrants ont en général trait au domaine sexuel ; rares sont les instituts psychanalytiques qui ne recèlent pas des « secrets de famille » de ce type. Les analystes peuvent aussi être poussés par leur propre personnalité, par les patients et par les conditions du travail analytique à développer des attitudes sadomasochistes de façons plus subtiles comme, par exemple, en induisant des patients à souscrire à une théorie particulière – (les patients kleiniens font des rêves kleiniens ; les adeptes du complexe d’Œdipe ont des patients qui vivent dans un monde triangulaire de rivalité, de jalousie, de triomphe et de défaite ; les adeptes de la psychologie du self ont des patients qui présentent des déficits fondamentaux sur le plan du self, et ainsi de suite) – ou à une conception particulière de ce qui est normal, ou encore à une façon particulière de commencer une analyse, de travailler dans le cadre de celle-ci, et de la terminer. Le système fermé, tout-puissant, se caractérise par son mode de fonctionnement répétitif, circulaire, où n’interviennent ni changements, ni choix, ni transformations ou modifications véritables. Les théories, conceptions, valeurs et suppositions particulières à chaque analyste affectent nécessairement le patient, mais l’analyste et le patient peuvent contrôler si ces dimensions restreignent ou développent le Moi du patient.
Dans notre article de 1987 sur le développement du sadomasochisme, nous avons souligné que la phase œdipienne ajoutait la composante importante de l’excitation et de la décharge sexuelle aux éléments précédents déterminants de l’attachement et de la défense. Nous avons de ce fait noté que la douleur devenait un aiguillon de la décharge sexuelle et l’accompagnait. La période de latence ajoute quant à elle l’élément de la solution rapide et facile. Toutes ces composantes sont consolidées à l’adolescence avec des croyances, des fantasmes et des actes sadomasochistes qui procurent une bouffée de soulagement, d’excitation sexuelle et un sentiment de pouvoir et d’invulnérabilité qui peut prendre le caractère d’une dépendance. Les analystes, en tant qu’ils ont un mode de fonctionnement ouvert et ancré dans la réalité, doivent reconnaître le plaisir et la satisfaction considérables que ces expériences d’un sentiment de toute-puissance apportent au patient ou à la jeune personne. Les premières réactions des patients au plaisir dans le cadre d’un système ouvert sont souvent celles de la dérision ou du dédain. La vie ordinaire semble comparativement ennuyeuse.
L’idéalisation de la composante affective d’un fonctionnement fermé et omnipotent pénètre tous les aspects de notre culture, y compris la pensée analytique. Il est important que les analystes restent conscients que même les fantasmes teintés de la façon la plus banale de toute-puissance ont une composante hostile. Même la distinction essentielle dans un système ouvert entre réalité et jeu peut être mobilisée au service d’une dénégation de l’hostilité, comme dans la taquinerie et la plaisanterie.
Dans cet article, nous avons résumé une partie de nos recherches et de nos écrits sur le développement et le traitement du sadomasochisme afin de répondre aux questions posées par les éditeurs. Nous nous sommes servis de la méthode développementale consistant à établir l’épigenèse du sadomasochisme. Des expériences douloureuses dans l’enfance sont transformées en un mode d’attachement, puis en marque étendue d’un caractère spécial et d’un pouvoir destructeur illimité, puis en la conviction d’une égalité avec des parents œdipiens, et, finalement, en la conviction d’une capacité toute-puissante de satisfaire des désirs infantiles en exerçant des contraintes sur les autres. Il y a dans la période de latence un système clos de pensée omnipotente et magique qui sape les autres moyens de développer des interactions compétentes avec la réalité. À l’adolescence et à l’âge adulte, des comportements nuisibles pour soi-même et autodestructeurs constituent une tentative de dénier, déformer et éviter la réalité.
Cette ligne de développement du sadomasochisme nous a amenés à concevoir comme cadre un modèle composé de deux systèmes, l’un défini par un mode d’autorégulation ouvert et compétent, l’autre par un mode d’autorégulation fermé, sadomasochiste et omnipotent. Nous définissons le sadomasochisme comme la recherche active de la souffrance psychique ou physique, ou le fait de l’infliger, ou de l’humiliation au service de l’adaptation, de la défense et de la satisfaction instinctuelle aux niveaux oral, anal, phallique et génital. Nous l’avons distingué d’autres modes d’activité ou de souffrance, expliqué son rôle dans les sphères politique, culturelle et sociale ; et traité du sadomasochisme aussi bien chez le patient que chez l’analyste. Nous pensons que le sadomasochisme a posé problème à la théorie psychanalytique et aux praticiens de la psychanalyse car il est autant une réaction potentielle chez les analystes que chez les patients.
(Traduit de l’américain par Anne-Lise Hacker.)
 
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