Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1157 à 1166
doi: 10.3917/rfp.664.1157

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Le sens de la perversion

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Le sens de la perversion

Freud, Winnicott : les pulsions de destruction ou le goût des passerelles

Wilfrid Reid 5757, avenue Decelles, bureau 214 Montréal, Québec H3S 2C3 (Canada)
Winnicott accorde une place centrale dans sa métapsychologie à ce qu’il désigne comme la destructivité. En même temps, on peut penser que son opposition déclarée au concept de pulsion de mort a contribué quelque peu à laisser dans l’ombre son apport original à notre compréhension de “ l’expérience sadique orale ”. Aidé en cela par la lecture que fait Jean Laplanche de la pulsion de mort, nous pouvons entrevoir comment, au-delà d’une simple opposition, Winnicott nous offre peut-être une véritable élaboration théorique de la pulsion de mort, une élaboration très pertinente cliniquement, en particulier, en regard de la réaction thérapeutique négative.Mots-clés : Pulsion de mort, Destructivité, Pulsions de destruction, Polarité pulsion-objet, Polarité sujet-objet. Winnicott attributes a central role in his metapsychology to what he calls destructiveness. One might at the same time think that his voiced opposition to the concept of the death drive has contributed to leaving somewhat in the shadow his original contribution to our understanding of “ oral sadistic experience ”. With the help of Jean Laplanche’s reading of the death drive, we are able to perceive how, beyond a simple opposition, Winnicott offers us perhaps a true theoretical elaboration of the death drive, a very pertinent clinical elaboration, particularly with regard to the negative therapeutic reaction.Keywords : Death drive, Destructivity, Drives of destruction, Drive-object polarity, Subject-object polarity. Winnicott räumt dem, was er Destruktivität nennt, einen zentralen Platz ein in seiner Metapsychologie. Gleichzeitig kann man annehmen, dass seine deklarierte Opposition gegen den Konzept des Todestriebes dazu beigetragen hat, seinen originellen Beitrag zum Verständnis der “ oralen sadistischen Erfahrung ” im Schatten zu lassen. Dank der Ansicht von Jean Laplanche, was den Todestrieb betrifft, können wir erahnen, wie Winnicott, jenseits einer einfachen Opposition, uns vielleicht eine wirkliche theoretische Ausarbeitung des Todestriebes vorschlägt, eine klinisch sehr scharfe Ausarbeitung, vor allem, was die negative therapeutische Reaktion anbelangt.Schlagwörter : Todestrieb, Destruktivität, Destruktionstriebe, Polarität Trieb-Objekt, Polarität Subjekt-Objekt. Winnicott asigna un lugar preponderante en su metasicología a lo que él designa como destructividad. Al mismo tiempo, podemos pensar que su oposición declarada al concepto de pulsión de muerte contribuyó parcialmente a dejar en la sombra su aporte original para nuestra comprensión de “ la experiencia sá dica oral ”. Ayudá ndonos por la lectura que hace Jean Leplanche sobre la pulsión de muerte, podemos entrever de qué manera, má s allá de una simple oposición, Winnicott nos ofrece tal vez una verdadera elaboración teórica de la pulsión de muerte, elaboración muy pertinente clínicamente, especialmente, en lo concerniente a la reacción terapéutica negativa.Palabras claves : Pulsión de muerte, Destructividad, Pulsiones de destrucción, Polaridad pulsión-objeto, Polaridad sujeto-objeto. Riassunto — Nella sua metapsicologia, Winnicott dà un posto centrale a quello che chiama la distruttività. Si puo’pensare nel contempo che la sua opposizione dichiarata al concetto di pulsione di morte ha contribuito un po’a lasciare in ombra il suo originale apporto alla nostra comprensione della “ esperienza sadica orale ”. In cio’aiutato dalla lettura che J. Laplanche fa della pulsione di morte, possiamo intravvedere come Winnicott, al di là della semplice contrapposizione, ci offre forse una vera elaborazione teorica della pulsione di morte, molto pertinente da un punto di vista clinico, in particolare guardando alla reazione terapeutica negativa.Parole chiave : Pulsione di morte, Distruttività, Pulsioni di distruzione, Polarità pulsione-oggetto, Polarità soggetto-oggetto.
“ Là où j’en suis maintenant, j’aimerais vraiment beaucoup pouvoir jeter des passerelles. ”
D. W. Winnicott, 1967.
Si l’œuvre de Winnicott est abondamment lue et commentée, on peut cependant penser que son apport à notre compréhension du sadisme est relativement méconnu et ce même si le concept de destructivité occupe une place centrale dans sa métapsychologie. Son opposition déclarée au concept de pulsion de mort a vraisemblablement contribué à laisser quelque peu dans l’ombre la richesse de ses intuitions théoriques et cliniques concernant ce qu’il désigne comme « les racines de l’agressivité ».
On peut comprendre dès lors qu’il éprouvera, tardivement, le goût des passerelles alors que telle n’est pas une pente naturelle de sa pensée : « J’ai besoin de parler comme si jamais personne n’avait étudié la question avant moi », affirme-t-il dans ses Conversations ordinaires (D. W. Winnicott, 1970), ceci sans compter un malaise certain à remettre en question ce qu’il appelle « la théorie orthodoxe » (D. W. Winnicott, 1969) de l’agressivité ; en effet, il reportera indéfiniment la publication d’un ouvrage-synthèse, dont il a débuté la rédaction en 1956. Il fera état de ses hésitations dans une note en bas de page de cet ouvrage finalement publié... à titre posthume (D. W. Winnicott, 1988). Si nous avons maille à partir avec le sadisme, il semble que le champ conceptuel ne soit pas épargné.
 
LE CONCEPT DE PULSION
 
 
Les pulsions de destruction représentent un concept-relais qui nous sera utile dans l’étude des points de rencontre et des points de rupture entre la pulsion de mort de Freud et la destructivité de Winnicott. Au passage, nous pourrons souligner comment l’un et l’autre, selon des modalités différentes, inscrivent ces pulsions de destruction aux fondements de leur métapsychologie.
Cependant, avant d’aborder les caractéristiques propres des pulsions de destruction chez chacun, il importe de tracer à grands traits les conceptions différentes du concept même de pulsion chez les deux auteurs. Pour Freud, on le sait, la pulsion a sa source à l’intérieur de l’individu. Avec l’objet, la poussée et le but, cette source ainsi conçue est un élément caractéristique de la pulsion. André Green (A. Green, 1971) dira comment « la division inaugurale et définitive que Freud établit entre l’excitation interne [pulsionnelle] et l’excitation externe fonde la métapsychologie ». Cette conception de la pulsion se situe tout à fait bien dans le cadre épistémologique de Freud, qui est celui de la double clôture perceptuelle et motrice. La psyché individuelle est présentée d’emblée comme une unité fonctionnelle. Dans la logique de ce cadre épistémologique, Freud pose l’arc réflexe comme le premier modèle de l’appareil psychique.
Cette découpe épistémique n’est pas sans influencer sa définition de la pulsion. Par ailleurs, la découverte d’un pulsionnel ainsi conçu a contribué à légitimer cette découpe épistémique. Si l’une et l’autre de ces vues sont valables, la seconde semble mieux rendre compte du tranchant de la révolution freudienne qui institue une polarité pulsion-objet chevillée au plus intime de l’individu et, en même temps, étrangère à cet individu, c’est-à-dire, comme le souligne Bernard Brusset (B. Brusset, 1988), étrangère à une autre polarité, la polarité sujet-objet, voire même se constituant dans une mise à l’écart de cette dernière. Le déterminisme individuel acquiert de la sorte un territoire bien défini, qui est celui d’un inconscient intrapsychique.
Winnicott remet en cause cette origine interne de la pulsion. Selon Winnicott (D. W. Winnicott, 1960 a), au départ les excitations pulsionnelles « peuvent s’avérer aussi externes qu’un grondement de tonnerre ou une claque ». Cette conception de la pulsion s’inscrit dans un nouveau cadre épistémologique, en rupture/continuité avec celui de Freud, un cadre où originellement le psychisme individuel n’existe pas. Les conditions facilitatrices de l’environnement seront nécessaires pour le faire advenir.
La structure individu-environnement prend maintenant le relais de l’arc réflexe comme premier modèle de l’appareil psychique. Le point de vue de Winnicott sur la pulsion n’invalide pas la thèse de Freud mais appelle sa mise en tension. Cette mise en tension exigera d’entreprendre une réflexion sur les modalités d’articulation entre la polarité pulsion-objet et la polarité sujet-objet. Et l’on peut considérer que la métapsychologie de Winnicott trouve là sa visée essentielle : prendre acte de la nécessité de cette articulation.
Pour Winnicott, la pulsion prend « racine » dans la structure individu-environnement, qu’il propose comme un nouveau territoire pour l’évolution de la polarité sujet-objet. Les diverses modalités d’actualisation de la pulsion, dont ultimement sa subjectivation, emprunteront les voies de la différenciation de la structure individu-environnement et seront déterminées par les aléas de cette différenciation. Les deux polarités, dans leur tension dialectique – la pulsion démembre un moi faible et renforce un moi fort (D. W. Winnicott, 1956) – deviennent des compagnons obligés dans ce parcours qui peut conduire la pulsion à habiter le corps, dans l’unité psychosomatique, dans l’accès à une pulsion qui prend subjectivement sa source dans l’individu.
Le regard différent posé sur la pulsion ne pourra que favoriser les divergences conceptuelles concernant les pulsions de destruction. Il se répercutera, de fait, dans la manière de penser le mouvement destructeur lui-même. Pour Freud, on le sait, ce mouvement destructeur a son existence propre, au point de départ, il œuvre en parallèle au mouvement libidinal ; une évolution heureuse conduira à la fusion ou l’intrication de ces deux mouvements. Cette fusion, sous la primauté de la libido, donnera naissance au masochisme ou à sa déflexion extérieure, le sadisme. Dans l’éventualité d’une primauté de la pulsion de mort, Benno Rosenberg (B. Rosenberg, 1991) décrira subséquemment un masochisme mortifère.
Winnicott récuse cette thèse de l’existence primaire de deux mouvements parallèles qui s’uniront par la suite. Il propose plutôt un premier temps théorique d’une indistinction fonctionnelle qu’il désigne du terme de destructivité. Il parlera parfois « d’amour-lutte ». Il y repère « les racines de l’expérience sadique orale ». Il affirmera, de diverses manières, comment cette « destructivité est inhérente à l’amour primitif » (D. W. Winnicott, 1968 a). Cette indistinction fonctionnelle est décrite comme un mixte de la spontanéité, de la motricité et de la sensorialité propre aux zones érogènes.
Dans ce modèle, il s’agit moins de cheminements parallèles évoluant vers la fusion, davantage d’une indistinction pulsionnelle évoluant vers la différenciation. Ainsi, pour Winnicott, l’appropriation de la haine représente, dans les états limites, l’une des tâches essentielles du travail analytique. Cette appropriation relève du processus de différenciation. « Cette patiente avait eu un environnement horrible depuis le début et il a fallu des années d’analyse pour qu’elle soit capable de connaître sa propre méchanceté dans un bon environnement » (D. W. Winnicott, 1966).
Peut-on de cette manière formuler la pensée de Winnicott ? Quand tout notre langage est porté par la différenciation sujet-objet, comment ne pas parler paysan lorsque nous tentons de décrire un temps théorique antérieur à cette différenciation ? Quand Winnicott postule l’existence d’un mouvement destructeur sans visée destructrice, il importe là plus qu’ailleurs de donner toute sa prégnance à l’axiome voulant que la structure individu-environnement soit la première unité fonctionnelle. Ainsi la nature de la visée pulsionnelle n’est pas contenue dans le mouvement pulsionnel lui-même ; elle réside plutôt dans la réponse de l’objet-environnement à ce mouvement pulsionnel. « Le mot “destruction” est nécessaire, non en raison de l’impulsion destructrice du bébé, mais de la propension de l’objet à ne pas survivre, ce qui signifie également subir un changement dans la qualité, dans l’attitude » (D. W. Winnicott, 1969).
Dans la pensée francophone, le concept de violence fondamentale de Bergeret (J. Bergeret, 1984) s’apparente quelque peu à la notion de destructivité, à ceci près que, comme chez Freud, le mouvement prend son origine dans l’individu. En même temps, cette violence fondamentale s’inscrit dans un processus d’épigenèse interactionnelle : ce qui nous rapproche d’une conception de la psyché où le couple parents-enfant devient l’unité fonctionnelle.
La localisation originelle de la pulsion dans la structure individu-environnement marque, pour Winnicott, la nécessité d’associer, d’entrée de jeu, les destins des polarités pulsion-objet et sujet-objet. Si Freud, en 1900, postule que la réalisation hallucinatoire représente « le premier désirer », lors du tournant de 1920, il laisse assez dans l’ombre ce qu’implique, pour ce postulat, l’introduction de la pulsion de mort. Winnicott, pensant simultanément les destins des deux polarités, ne peut faire l’économie de cette articulation. Sa métapsychologie cherche à décrire le jeu combiné de la toute-puissance de la pensée et du mouvement pulsionnel dans l’évolution de la structure individu-environnement vers l’instauration de la subjectivation de la pulsion.
Dans ce contexte théorique, cette subjectivation devient l’avers d’une médaille dont le revers est l’épreuve de réalité, celle-ci se présentant comme la transformation ou la métabolisation de la réalisation hallucinatoire. Pour rendre compte de ce travail de médiatisation de la toute-puissance, Winnicott décrit une séquence évolutive de la structure individu-environnement qui génère successivement diverses modalités de la polarité sujet-objet : l’affect d’omnipotence, l’expérience de l’omnipotence ou le trouvé/créé, le détruit/ trouvé, enfin simultanément la subjectivation de la pulsion, la transitionnalité et l’épreuve de réalité.
Dans cette séquence évolutive, notons, au passage, le rôle charnière de la projection qui possède ici une fonction très différente de celle que l’on retrouve généralement chez Freud. Selon ce dernier, au moment du Moi plaisir purifié, la projection assure une première différenciation purement subjective de l’intérieur et de l’extérieur, cette différenciation co ïncidant terme à terme avec le bon et le mauvais. Pour Winnicott, dans l’instauration de l’épreuve de réalité, il est une étape obligée, de nature paradoxale où l’actualisation de la toute-puissance s’étend effectivement à la réalité extérieure ; c’est l’expérience de l’omnipotence. Cette extension territoriale de la toute-puissance relève, pour lui, de la projection.
« Tout ce qui est bon et tout ce qui est mauvais dans l’environnement de l’enfant n’est pas une projection. Toutefois, paradoxalement, il est indispensable au développement normal de l’enfant (mots soulignés par W. R.) que tout lui apparaisse comme une projection. Nous trouvons ici l’omnipotence et le principe de plaisir en action tels qu’ils sont sans doute dans la toute petite enfance » (D. W. Winnicott, 1960 b).
Cette projection mise en œuvre dans la structure individu-environnement n’est efficace que dans la mesure où elle reçoit un accueil favorable de l’objet-environnement. Cet accueil favorable détermine également le destin du détruit-trouvé ; en effet, la survie de l’objet s’avère nécessaire pour que les pulsions de destruction puissent « fabriquer la réalité » et que simultanément puisse « s’inaugurer le fantasme » (D. W. Winnicott, 1969). Lors du déroulement de ce processus, entre en scène une nouvelle théorie pulsionnelle infantile de la psyché ; cette nouvelle théorie concerne la représentation des catégories du dedans et du dehors. « Cette façon de concevoir les choses sous-entend le concept de monde intérieur, le concept de fantasme localisé dans la représentation inconsciente que le sujet se fait de lui-même » (D. W. Winnicott, 1940). Nous avons ici une modalité du principe d’autofiguration évoqué par Didier Anzieu.
 
LES CONCEPTIONS DU TRAUMATIQUE
 
 
Freud et Winnicott proposent, chacun à sa manière, l’existence d’un lien étroit entre les pulsions de destruction et le traumatique. Freud fait appel à la névrose traumatique dans sa présentation de la pulsion de mort. Pour Winnicott, le traumatique co ïncide avec l’échec, outre celui du trouvé-créé, celui du détruit-trouvé. L’un et l’autre souscrivent, de fait, aux trois caractéristiques générales que J. Laplanche et J.-B. Pontalis (J. Laplanche, J.-B. Pontalis, 1967) assignent au traumatisme, soit la présence d’un choc violent et d’une effraction ainsi que les répercussions de ce choc et de cette effraction sur l’ensemble de l’organisme, même si Freud et Winnicott ne décrivent pas des répercussions de même nature.
Cela dit, au-delà de ce rapprochement en termes généraux, il existe certes des divergences conceptuelles marquées entre les deux auteurs ; néanmoins, au-delà de ces divergences, il est permis de se demander s’il est possible de repérer des points de rencontre spécifiques quant à la manière de penser les pulsions de destruction. À cet égard, Winnicott (D. W. Winnicott, 1968 b) nous met en garde contre un certain effet d’endoctrinement qui risque de compromettre la démarche. « Il ne nous est pas possible d’avancer dans notre discussion scientifique si nous ne sommes pas prêts à laisser de côté ces deux concepts, en dissociant celui [la pulsion de mort] de Freud et celui [l’envie] de Melanie Klein. Nous nous libérons ainsi des croyances et des sentiments de loyauté et nous n’avons une fois encore que le souci de la vérité. Lorsque nous faisons le tour de cette discipline, nous voyons tout de suite à quel point nous avons été endoctrinés par une constante interposition des expressions “pulsion de mort” et “envie” dans les articles et les discussions. »
Pour ce faire, il est utile de se référer à la réflexion de Jean Laplanche (J. Laplanche, 1970) qui déconstruit le concept de pulsion de mort en l’insérant dans l’évolution historique de la pensée de Freud. Laplanche dégage alors trois invariants de cette pensée ; la conjugaison de ces invariants, en 1920, « contraindra » Freud, selon son propre dire, à introduire la pulsion de mort. Ces vues de Laplanche nous aident à faire en sorte que l’arbre ne nous cache la forêt.
Rappelons ces trois ingrédients qui faciliteront, pour nous, l’explicitation des points de convergences et de divergences entre nos deux auteurs. Ce sont, dans le langage de Laplanche, la priorité du temps auto, la priorité du zéro sur la constance et la transposition de ces deux priorités au plan de l’ordre vital ou le passage du plan psychique au plan biologique. D’abord la priorité du temps auto : elle nous rappelle que l’hypothèse de la pulsion de mort va bien au-delà du postulat d’une présence significative des pulsions de destruction dans la vie psychique. Elle énonce – c’est là l’une de ses composantes essentielles – que l’autodestruction est première, l’hétéro-destruction n’étant que la déflexion vers l’extérieur de cette autodestruction.
La position de Winnicott est moins claire. On peut d’abord considérer que, pour lui, la destructivité concerne prioritairement le monde extérieur. En même temps, l’on ne peut éviter de se demander dans quelle mesure il peut faire sens de trancher de cette manière entre l’intérieur et l’extérieur quand nous décrivons un temps théorique antérieur à la différenciation sujet-objet, partant à la différenciation interne-externe. Marquons cependant la différence ici avec Freud – elle nous sera utile – même si la localisation de la destructivité se situe ailleurs dans la structure individu-environnement et son destin dans la réponse de l’objet-environnement.
Cette réponse de l’objet devient, alors, un carrefour d’où émergent les voies de l’autodestruction ou de l’hétéro-destruction selon le caractère de cette réponse. L’environnement suffisamment bon favorise la réussite de la double paradoxalité et conséquemment la subjectivation des pulsions de destruction soit la différenciation et l’appropriation de la haine. Les défaillances de l’environnement, par contre, risquent d’entraîner une crainte de l’effondrement, un effondrement dont Winnicott nous assure qu’il est déjà survenu quand l’analysant éprouve cette angoisse primitive qu’il nomme agonie ou sentiment d’annihilation.
D’ailleurs ne pouvons-nous pas faire un rapprochement entre l’autodestruction postulée par Freud et l’effondrement postulé par Winnicott ? Pour ce dernier, cependant, cette autodestruction n’est pas primaire. Elle est secondaire à la défaillance de l’environnement. André Green (A. Green, 1993) explicitera, par la suite, ce caractère secondaire de la pulsion de mort dont il décrira une modalité clinique assez exemplaire avec le complexe de la mère morte.
De la même manière, ce que l’on peut formuler en termes freudiens comme la priorité du zéro sur la constance se retrouve chez Winnicott sous la forme d’une prévalence du négatif. « La chose réelle est la chose qui n’est pas là. » Seules les situations de non-satisfaction prennent valeur de réalité. « Son négatif [celui de l’analyse précédent] est plus réel que votre positif » pourra reconnaître l’analysante de Winnicott (D. W. Winnicott, 1975). Dans l’après-coup de la réflexion de Green sur le travail du négatif, Freud et Winnicott décrivent en des termes différents, un mouvement de réalisation hallucinatoire du non-désir, à cette variante près que là où Freud repère un phénomène primaire, Winnicott reconnaît une manifestation secondaire.
Quant au troisième paramètre, celui de la transposition des deux priorités dans l’ordre vital, on doit d’abord souligner que la question du vivant préoccupe également les deux auteurs. Cette même préoccupation les conduit cependant sur des voies très différentes. Winnicott refuse ici de suivre Freud qui quitte le champ psychique ou le champ proprement analytique, pour aborder le terrain biologique. En regard du vivant, Winnicott préfère introduire de nouveaux concepts spécifiques à sa métapsychologie. Ces concepts cherchent à rendre compte de la présence ou de l’absence du vivant dans la vie psychique. Ce sont les notions de l’être et du faire. Il y distingue un faire issu de l’être où l’impulsion à faire est inconsciemment éprouvée comme s’originant de l’intérieur. A contrario, il est un faire qui devient une réaction à ce qui est inconsciemment vécu comme une stimulation extérieure.
Winnicott ne fait pas une équation entre fonctionnement et vie psychiques. Pour lui (D. W. Winnicott, 1970), la question se pose de la présence ou non de la vie psychique dans le fonctionnement psychique. « On pourrait démontrer que chez certaines personnes, à certains moments, les activités indiquant qu’elles sont vivantes sont simplement des réactions à un stimulus. Une vie entière peut être construite sur ce modèle. Supprimez les stimuli et l’individu n’a aucune vie. Dans ce cas extrême cependant, le mot “être” ne convient pas. Pour pouvoir être et avoir le sentiment que l’on est, il faut que le “faire-par-impulsion l’emporte sur le faire-par-réaction”. » Avec J.-B. Pontalis (J.-B. Pontalis, 1977 a), nous pouvons maintenant distinguer l’activité fantasmatique et la vie fantasmatique.
 
LE PROCESSUS PULSIONNEL ET LE PROCESSUS ANALYTIQUE
 
 
La rencontre des multiples univers conceptuels de la psychanalyse n’est pas nécessairement une chose aisée. Winnicott (D. W. Winnicott, 1952) déplore que la pensée de Melanie Klein soit parfois devenue du kleinisme. « Je suppose que c’est un phénomène récurrent, et qu’il faut s’attendre à ce qu’il revienne avec chaque penseur original d’envergure, quand l’ “isme” qui s’élève alors devient un dommage. » Plus ou moins à son insu, Winnicott devra composer avec le phénomène. Ainsi les serments de fidélité à Freud qu’il formule parfois nous enseignent assez peu sur sa pensée ; ils nous disent davantage les cheminements difficiles de l’épistémologie analytique souvent en mal d’orthodoxie. De la même manière, son opposition déclarée à la pulsion de mort risque d’occulter ce que la notion de destructivité est susceptible de contenir comme potentiel d’élaboration théorique de la pulsion de mort.
Avec Winnicott, les pulsions de destruction acquièrent un fondement relationnel. Au premier chef, cela concerne leur source ; elles prennent « racine » dans la réponse de l’objet. La création de l’unité psychosomatique où la pulsion habite le corps devient la résultante d’un ensemble de transformations formelles, la résultante d’un processus pulsionnel.
Avec Winnicott, de plus, les pulsions de destruction retrouvent un arrimage avec la réalisation hallucinatoire. Fidèle, en cela, à l’inscription relationnelle de la pulsion, il décrira cet arrimage dans le territoire de l’interpsychique qui pourra ou non devenir de l’intersubjectif selon les aléas du destin de la structure individu-environnement. André Green pourra développer ensuite le pendant intrapsychique de cet arrimage avec le travail du négatif et sa dérive négativiste, la réalisation hallucinatoire du non-désir ou l’hallucination négative du sujet.
L’articulation avec la réalisation hallucinatoire nous aide à dégager les diverses modalités d’actualisation des pulsions de destruction, soit l’affect d’omnipotence, l’expérience de l’omnipotence et l’utilisation de l’objet. Ces modalités se rapportent au comment de l’expression pulsionnelle davantage qu’à son contenu. Les pulsions de destruction s’apparentent alors à un processus dont l’un des avatars est la pulsion de mort.
La cure analytique ne peut que remettre en jeu ce processus pulsionnel, ouvrant ainsi des voies nouvelles quant à l’évolution de la réaction thérapeutique négative. Ici la théorie de la psyché et la théorie de la méthode se rejoignent. Ce n’est pas l’effet du hasard si, avec le squiggle, Winnicott introduit une nouvelle conception du processus analytique. Cette conception prend acte de la non-existence d’un psychisme individuel comme une donnée originelle. Avec le squiggle, cette métaphore d’un travail psychique conjoint analyste-analysant, nous demeurons dans l’unité duelle.
De plus, afin que le geste conserve sa spontanéité, quant à la mobilisation affective, le mouvement du squiggle nécessite une certaine ignorance initiale de l’orientation du geste. Le non-savoir est un préalable à un savoir mutatif.
Cette docta ignorantia n’est-elle pas une préfiguration du travail du négatif où l’instauration d’un vide structural précède le déploiement de l’activité représentative proprement dite, partant le déploiement d’un véritable discours associatif. A contrario, les états de vide affectif, toujours présents de façon plus ou moins explicite dans la réaction thérapeutique négative – la souffrance fait parfois écran à la douleur psychique, nous dit Pontalis (J.-B. Pontalis, 1977 b) – nous renvoient à l’échec de l’implantation du vide structural. Le non-savoir évoqué dans la métaphore du squiggle, introduit dans l’intervention de l’analyste, prend alors le relais d’une absence de non-savoir dans la psyché de l’analysant.
Dans l’après-coup de la pensée de Winnicott, le pulsionnel de Freud peut apparaître comme une construction, un destin heureux de la structure individu-environnement, un destin auquel les pulsions de destruction fournissent une contribution essentielle. Le pulsionnel de Freud, semble nous dire Winnicott, serait la conséquence de la genèse d’un Moi visité par la destruction.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Winnicott D. W. (1968 b), Les racines de l’agressivité, in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 2000, p. 363 (trad. franç. de Jeannine Kalmanovitch et Michel Gribinski).
·  Winnicott D. W. (1969), L’usage de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications, in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 2000, p. 237, 240-241 (trad. franç. de Jeannine Kalmanovitch et Michel Gribinski).
·  Winnicott D. W. (1970), Vivre créativement, in Conversations ordinaires, Paris Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1988, p. 43 (trad. franç. de Brigitte Bost).
·  Winnicott D. W. (1975), Objets transitionnels et phénomènes transitionnels, in Jeu et réalité : l’espace potentiel, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », p. 36 (trad. franç. de Claude Monod et J.-B. Pontalis).
·  Winnicott D. W. (1988), La nature humaine, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1990, p. 107 (trad. franç. de Bruno Weil).
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