Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1167 à 1180
doi: 10.3917/rfp.664.1167

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Le sens de la perversion

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Le sens de la perversion

Décomposition “ clinique ” du sadisme

René Roussillon 12, quai de Serbie 69006 Lyon
À partir d’une expérience d’accompagnement de cliniciens confrontés à l’effectivité d’actes sadiques, l’auteur cherche à interroger les modèles métapsychologiques avec lesquels le “ sadisme ” est théorisé. Il oppose une “ logique de la victime ” dans laquelle le plaisir du sadique est au premier plan, à une “ logique du soignant ” dans laquelle, à travers l’acte sadique, une souffrance ignorée et inconsciente, clivée, tente de se faire entendre de la victime.Mots-clés : Sadomasochisme, Acte sadique versus fantasme, Pulsion, Excorporation, Clivage. On the basis of his experience of supporting clinicians confronted with the effectiveness of sadistic acts, the author seeks to question the metapsychological models with which sadism is theorised. He opposes a “ logic of the victim ” in which the sadist’s pleasure is at the forefront, to a “ logic of the healer ” in which, via the sadistic act, an unknown, unconscious and split suffering attempts to make itself heard by the victim.Keywords : Sado-masochistic, Sadistic act versus phantasy, Drive, Excorporation, Splitting. Anhand einer Erfahrung der Begleitung von Klinikern, welche mit effektiven sadistischen Akten konfrontiert wurden, versucht der Autor, die metapsychologischen Modelle, mit welchen der “ Sadismus ” theorisiert wird, zu befragen. Er stellt eine “ Logik des Opfers ”, in welcher die Lust des Sadisten in erster Linie steht, einer “ Logik des Pflegers ” gegenüber, in welcher, durch den sadistischen Akt, ein nicht erkanntes, unbewusstes, abgespaltetes Leiden versucht, vom Opfer gehört zu werden.Schlagwörter : Sadomasochismus, Sadistischer Akt versus Fantasma, Trieb, Exkorporation, Spaltung. A partir de una experiencia de acompañamiento de clínicos confrontados a la efectividad de actos sá dicos, el autor intenta interrogar los módelos metasicológicos con los cuales se teoriza el “ sadismo ”. Opone cierta “ lógica de la víctima ” en la cual el placer del sá dico es central, con cierta “ lógica del terapéuta ” en la cual, a través del acto sá dico, un sufrimiento ingnorado e inconsciente, escindido, intenta ser entendido por la víctima.Palabras claves : Sadomasoquismo, Acto sá dico versus fantasía, Pulsión, Excorporación, Escisión. Riassunto — Partendo da una esperienza d’accompagnamento di clinci confrontati all’effettività d’atti sadici, l’autore cerca d’interrogare i modelli metapsicologici con i quali il “ sadismo ” viene teorizzato. Oppone una “ logica della vittima ” nella quale il piacere del sadico si trova in primo piano, ad una “ logica del curante ” nella quale con l’atto sadico, una sofferenza ignorata ed inconscia, scissa, cerca di farsi intendere dalla vittima.Parole chiave : Sado-masochismo, Atto sadico versus fantasma, Pulsione, Escorporazione, Scissione.
Comme beaucoup de concepts utilisés en psychanalyse quand il s’agit de sexualité ou et plus encore de perversion, le concept de sadisme souffre d’une ambigu ïté liée à ses origines. Décrit dans un premier temps à propos de comportements ou de mode d’action et d’interaction sur l’autre, il a été petit à petit utilisé pour décrire “ analogiquement ” des positions subjectives, des représentations organisées en fantasmes, voire des mouvements ou des “ motions ” intrapsychiques qui ne s’accompagnent pas de manifestations comportementales. On est passé du comportement ou de l’interaction aux fantasmes qui semblent sous-tendre ceux-ci, comme si l’un impliquait naturellement l’autre, comme si une ligne directe reliait comportement et représentation, comme si le comportement n’était que la traduction agie d’un fantasme ou d’une organisation représentative, comme s’il était simple réalisation de désir.
L’avertissement de Freud concernant leurs rapports « en négatif » (j’évoque ici bien sûr « la névrose comme négatif de la perversion ») n’a pas toujours été entendu et n’a pas toujours impliqué la réflexion qu’il imposait. On passe ainsi souvent allègrement de la scène du fantasme, du scénario fantasmatique, supposé inconscient, à la scène du rapport à l’autre, scène manifeste, obscène [1], à celle de l’action sur l’autre, qui elle est délibérée et pas inconsciente. L’objet, qui en psychanalyse désigne la représentation d’objet de la pulsion, donc la représentation interne, est ainsi superposé à l’autre, à l’objet externe. « L’ombre de l’objet tombe sur l’autre », pourrait-on dire, pour souligner la composante narcissique d’un tel mouvement. Une première ambigu ïté et une première difficulté peuvent alors commencer à apparaître et à être cernées.
La situation psychanalytique habituelle superpose objet et autre, elle suppose le transfert de l’objet sur l’autre, c’est l’un de ses ressorts essentiels, mais elle suppose que l’objet désigne la représentation inconsciente qui sous-tend le rapport à l’autre. Cependant quand c’est de façon apparemment « délibérée » et non plus inconsciente qu’objet et autre sont confondus, la situation analysante subit une bifurcation qui en détourne l’usage, soit que celui-ci soit « simplement » perverti, soit qu’il bascule dans une forme de transfert délirant. Tant que de tels mouvements restent relativement modérés, tant qu’ils ne prennent pas une forme trop fortement marquée par la nature passionnelle de ce qui s’y engage, la situation psychanalytique rencontre certains passages « aux limites de l’analysable » qui sont riches d’enseignement concernant les enjeux de la perversion ou des mouvements délirants, tant qu’ils sont supportables et restent interprétables. Mais dès qu’ils atteignent une certaine intensité, voire une certaine durée, la situation psychanalytique, sans cesse alors menacée de dissolution, rencontre sa limite et sa contre-indication.
C’est aussi ce qui fait que rares sont les cures qui confrontent directement à la question du sadisme « non névrotique », c’est-à-dire, au-delà du sadisme inconscient, au sadisme effectivement agi et mis en scène. Par contre les pratiques « hors les murs », qui se développent de plus en plus dans les prisons ou le domaine dit « médico-légal », confrontent beaucoup plus directement les cliniciens aux formes agies du « sadisme », aux « comportements » sadiques ou apparentés. Le suivi clinique au long cours de ces sujets, les recherches cliniques d’orientation « psychanalytique » que l’on peut alors conduire, permettent de venir compléter les premiers repères métapsychologiques que l’analyse des mouvements « sadiques » en cours de cure psychanalytique peuvent fournir, ils interrogent sur les inflexions théoriques nécessaires pour maintenir une position « soignante » à l’égard des « sadiques ».
Au cours de ces dernières années, j’ai été amené à suivre ou à superviser une série de ces accompagnements cliniques et de ces recherches [2] et à me pencher sur la manière dont les particularités des tableaux cliniques et des mouvements relationnels ainsi observés et décrits in vivo, ou plutôt sur la manière dont les théories des praticiens ainsi directement confrontés à cette clinique, interrogeaient nos modèles et outils théoriques issus de la métapsychologie psychanalytique traditionnelle. C’est à partir de cette expérience et du complément qu’elle apporte à mon expérience psychanalytique directe, que j’aimerais proposer quelques réflexions épistémologiques sur la question clinique que pose le concept de sadisme en psychanalyse.
Une remarque préalable concernant l’impact des conjonctures cliniques sur les dispositifs de soin et les outils cliniques et théoriques qui tentent de les penser, permet de commencer à situer le problème. Fondamentalement, il est celui de la triple « pénétration agie » (J.-L. Donnet) des particularités de l’objet de la clinique sur le dispositif de soin, sur l’état affectif des soignants, sur leur travail de théorisation et les modèles théoriques qu’ils utilisent. Commentons rapidement ces trois niveaux de pénétration agie.
J. Bleger, sans doute le premier, a souligné comment les dispositifs thérapeutiques et institutionnalisés subissaient une « pénétration agie » de l’objet clinique qu’ils ont en charge de contenir et de traiter. Ainsi le dispositif psychanalytique « traditionnel » résulte-t-il de la rencontre avec l’hystérie et la névrose de contrainte, ainsi l’organisation hospitalière des services de soins psychiatriques ne peut guère être intelligible sans référence aux angoisses psychotiques des patients qu’elle accueille, ainsi enfin les dispositifs des prisons, fussent-ils ceux dans lesquels se pratiquent des soins psychiques, ne peuvent-ils être pensés indépendamment des particularités du fonctionnement psychique des délinquants et délinquants sexuels qu’ils contiennent. Le dispositif d’accueil et d’accompagnement se structure en relation avec la « pénétration agie » de son objet, pour le contenir et l’organiser, mais aussi en réaction contre ce qu’il suscite chez les soignants. Une première exploration, que je ne peux, bien sûr, pas conduire dans les limites de cet article, concernerait donc la nature des dispositifs de soins, par exemple en milieu carcéral.
À côté de cette première forme de « pénétration agie » du transfert de l’objet clinique dans le dispositif, on a décrit la « pénétration agie » de ce même objet dans l’univers affectif des soignants eux-mêmes. C’est pourquoi l’analyse du contre-transfert a pris la place qu’elle occupe maintenant dans la « pensée clinique » contemporaine – pour reprendre le titre du dernier livre d’A. Green. Nous reviendrons plus loin sur certains des enseignements que l’on peut en tirer s’agissant du sadisme.
Par contre, l’impact de la « pénétration agie » de l’objet dans la pensée et la théorie est beaucoup plus rarement relevé et sans doute plus difficile à concevoir, dans la mesure où il concerne l’outil de pensée lui-même. La question de la « clinique de la théorie » ainsi impliquée pose alors l’immense question du traitement de la menace contenue dans le paradoxe d’avoir à « sauter par-dessus son ombre », d’avoir à reprendre la question des fondements mêmes de la pensée grâce à laquelle l’objet clinique peut l’être. C’est plutôt sur cet aspect que je souhaite proposer quelques réflexions.
Soulignons tout d’abord que cette question recèle une large partie de l’intérêt théorico-clinique actuel des cliniques « limites » et « extrêmes » : elles sont suffisamment proches des fonctionnements modélisables par la métapsychologie freudienne traditionnelle, pour que celle-ci fournisse un certain nombre de repères utilisables, mais elles échappent en même temps suffisamment à celle-ci pour remettre en interrogation son degré de pertinence, et au travail une partie de ses fondements. Aux limites de l’intelligibilité, elles font travailler la limite des concepts eux-mêmes, et obligent à raffiner la compréhension que nous pouvons en avoir, elles contraignent à creuser la théorie et ses fondements aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, elles passent souvent « derrière » les apories théoriques habituellement « transitionnellement » évitées ou méconnues pour, les prenant à rebours, nous obliger à les reconnaître et à les déconstruire.
À cet égard la clinique du sadisme en acte me semble amener à décomposer, voire à déconstruire, l’entité métapsychologique « sado-masochisme ». Sortie hors de son espace premier de définition, qui concerne la description d’une position subjective par rapport à la direction de la pulsion, elle doit être réexaminée quand elle implique aussi l’autre à qui le mouvement pulsionnel est destiné. Le fait avait été déjà relevé par le philosophe G. Deleuze quand, dans un essai [3] trop méconnu des analystes actuels, il proposait de disjoindre soigneusement le tableau clinique du monde de Sade de celui de S. Masoch. La remarque essentielle qu’il introduisait alors concernait le fait que le « masochiste », disons plutôt ici la « victime », des romans de Sade ne correspondait pas au « masochiste » des romans de Masoch. Et inversement la « femme froide et indifférente », Vanda la « maîtresse cruelle », du monde de Masoch, n’est pas semblable à l’homme sadique des romans de Sade. Autrement dit la complémentarité manifeste des mondes relationnels du sadisme et du masochiste, n’est peut-être qu’apparente. Elle masque le fait que le personnage complémentaire du sadique n’est pas « masochiste » au sens de Masoch et ne peut pas l’être « cliniquement », et donc que les enjeux intersubjectifs du sadisme et du masochisme ne sont pas aussi complémentaires qu’il semblerait en première approche. Si la « victime » du sadique se met à « jouir » de la douleur ou de la souffrance qui lui est infligée, comme il serait attendu si elle était « masochiste », pour en rester à ce niveau superficiel d’analyse, le sadisme ne pourrait maintenir sa visée de jouir de la douleur de l’autre. La blague célèbre faisant se rencontrer masochiste et sadique (Le masochiste : « fais-moi mal », le sadique « non » : le masochiste : « merci ») n’est qu’une construction fantasmatique, qui révèle, dans la négativité même qui organise le scénario, comment elle ne peut avoir lieu que sur fond d’un refus du passage à l’acte lui-même. Le masochiste qui est supposé jouir de la douleur corporelle n’est pas celui qui peut trouver du plaisir dans le refus de cet acte.
Par contre la pertinence du modèle freudien du sado-masochisme (1915) [4], qui décrit des renversements de polarité de l’agressivité, tournée vers le dehors ou retournée contre soi, a sans doute toute sa pertinence dans le monde du fantasme et de la représentation intrasubjective, c’est-à-dire dans la gestion « représentative » de l’économie pulsionnelle. Mais le passage du comportement au fantasme, ou le passage inverse, ne va pas de soi, il révèle une série de bifurcations processuelles et pas seulement une confusion des registres de la représentation et de l’agir. L’une de ces bifurcations concerne l’organisation de la différence moi-autre, la nature et le niveau de différenciation de celle-ci. Le modèle de l’entité dite « sado-masochiste » suppose une différenciation représentativement acquise du moi et de l’autre. Toute la clinique du sadisme porte à croire que dans l’acte sadique lui-même ce n’est pas au niveau représentatif que cette différenciation s’effectue, mais au niveau de la sensation perceptive elle-même, au niveau de formes de l’affect dans lesquelles la distinction représentation-affect n’est pas pertinente (A. Green, 1999). La différenciation n’est pas alors une donnée première, c’est l’acte et son effet sensoriel sur l’autre qui est destiné à la « produire » et à tenter de sortir d’une menace de confusion toujours présente à l’arrière-plan.
Aussi bien ce n’est peut-être pas en ne considérant que les aspects économiques de la vie pulsionnelle, que ses aspects intrasystémiques, que l’on fait avancer l’intelligibilité du problème de manière décisive. Il faut aussi considérer les enjeux intersubjectifs, voire interactionnels de celle-ci, la manière dont la problématique de la différenciation et de l’identification narcissique moi-autre prend une part majeure à ceux-ci. Un tel énoncé impose un détour théorique pour prendre son sens exact.
On a souvent souligné que l’enjeu « seconde topique » de l’article de 1924 consacré au « Problème économique du masochisme », qui fait de la position masochiste, et du mouvement « auto » qui la caractérise, la position pulsionnelle première, infléchissait l’enjeu du masochisme. En est-il ainsi aussi du sadisme, la question est moins souvent posée, elle vient moins naturellement sur le divan. Pour le masochisme, c’est dans la nécessité d’une maîtrise première de l’excitation, d’un arrêt de la menace de débordement et de confusion, dans la ligne amorcée en 1920, qu’il faudrait alors entendre la prééminence du mouvement « auto » premier et plus seulement comme retournement de l’agressivité contre soi, comme autosadisme. La première urgence du psychisme menacé de débordement et donc de confusion, serait de lier les excitations potentiellement désorganisatrices, d’assurer la main mise sur celles-ci, à n’importe quel prix, fût-ce à celui d’une transformation de l’affect de déplaisir et d’un détournement du principe de plaisir-déplaisir. Pour lier et immobiliser et non plus éviter ou évacuer, il faut qu’un certain plaisir soit trouvé dans l’expérience subjective, c’est la fonction dévolue à la coexcitation sexuelle, à la sexualisation de l’expérience première. La pulsion prend alors le sens d’une force qui, en fixant et en immobilisant, c’est-à-dire en neutralisant, rend possible l’intériorisation, Éros devient facteur de liaison psychique. Rappelons que la théorie de l’étayage 1905 commençait déjà à fortement profiler la fonction « intériorisante » et liante de la pulsion et du sexuel, l’expérience première de rencontre avec l’autre, grâce à la co-excitation sexuelle de l’autoérotisme, étant intériorisée, incorporée ou introjectée. Le masochisme fait travailler la question théorique des formes de l’intériorisation, des processus « auto », le sadisme invite à travailler aussi les processus d’externalisation, d’excorporation, d’expulsion ou d’évacuation dans l’autre. Il ouvre, dans la lignée des reformulations de la seconde topique, d’autres questions qui ne sont pas simplement symétriques de celle du masochisme, il ouvre la question du message contenu dans l’expression pulsionnelle. Reprenons.
Comme le propose P. Denis, la pulsion a plusieurs formants à ne pas confondre, elle a aussi plusieurs enjeux. À ceux qui ont été ainsi déjà relevés, satisfaction et emprise, il me paraît indispensable – toute la clinique actuelle semble l’impliquer – d’en ajouter un autre, sans lequel le sadisme agi ne peut pas être complètement intelligible : l’expression pulsionnelle, la pulsion elle-même, est aussi messagère, elle sémaphorise, elle émet signes et messages vers l’autre, elle porte et communique à l’autre une première forme de sens, ou des enjeux qui ne sont pas simplement superposables à ceux de son expression manifeste.
Le fait est clairement présent dans tous les esprits quand il s’agit de penser la situation psychanalytique, il semble par contre échapper à une suffisamment claire formulation dès qu’il s’agit d’en articuler la conception métapsychologique. La pulsion a aussi une valeur d’adresse, de signe et de message adressé à l’autre, elle ne se contente pas de partir de la source vers l’objet, au-delà de l’objet elle s’adresse aussi à un autre, un autre sujet, elle agit sur lui et lui communique ainsi une première forme de sens, même si celui-ci est parfois énigmatique. Le fait a tôt été relevé par S. Freud, quand il évoque, dès l’Esquisse, la source des motifs moraux, et donc « sociaux », dans les manifestations pulsionnelles de l’infans en détresse. Dans la notion kleinienne d’identification projective, l’idée que le mouvement contient un message en direction de l’autre, qu’il véhicule un contenu psychique est sans cesse implicite, mais il n’est pas référé à la pulsion elle-même ; cependant les aspects « projectifs » du mouvement ne peuvent guère être pensés sans la pulsion qui les porte et les véhicule. Pourtant encore, dès que l’on évoque l’affect la notion d’un message adressé, à partager ou à éviter, est sans cesse présente, message auto-adressé (c’est l’affect-signal) ou message vers l’autre, « faire part » à l’autre (A. Green), peut-être en attente de « partage » selon la formule de C. Parat, prise alors dans toute son ambigu ïté. Partager c’est aussi bien « donner à vivre avec » (S. Ferenczi) que donner à l’autre son surplus. Dans la situation psychanalytique, les mouvements pulsionnels du sujet sont entendus comme des « messages » transférentiels, et ceci sans aucune ambigu ïté, par la grande majorité des analystes, la capacité à s’en saisir « contre-transférentiellement » est même devenue pour certains l’emblème de la psychanalyse contemporaine. La fonction objectalisante (A. Green) de la pulsion suppose que celle-ci contienne un sens, une direction vers l’objet et l’autre, et donc qu’elle soit constituée ou se constitue dans son parcours, comme signe, comme message adressé à l’autre. La pulsion est messagère, ou porteuse de message, elle produit des signes, elle s’adresse à l’autre tout autant qu’elle doit être économiquement régulée par soi, c’est d’ailleurs quand elle est régulée et organisée que sa valeur messagère est la plus clairement apparente, et le message lui-même le moins ambigü. C’est bien là le sens qu’il faut donner à toute la théorie freudienne de la représentance de la pulsion, la représentance n’est pas quelque chose qui viendrait se rajouter secondairement à la pulsion, elle lui est inhérente, intrinsèque, et ceci même si cette fonction peut se dérégler. La pulsion présente, elle représente, elle présente pour soi et pour l’autre, elle représente pour l’autre tout autant qu’elle représente pour soi, même si ce n’est pas toujours la même chose, même si ce qu’elle « veut » dire, même si les messages qu’elle porte ne sont ni clairs ni univoques et pour soi et pour l’autre. La pulsion « veut », mais ce qu’elle « veut » n’est pas donné d’emblée.
Cela fait partie du travail de déconstruction du « narcissisme » résiduel de la théorie et de la théorisation, donc du travail d’une « clinique de la théorie », que de souligner que la pulsion n’est pas « solipsiste », qu’elle « communique » à l’autre, qu’elle est « socialisante » au sens où elle implique un mouvement vers l’objet et au-delà vers l’autre, qu’elle n’est pas seulement « de soi à soi », qu’elle est aussi élan vers l’autre, elle n’est pas seulement objectalisante, elle est aussi génératrice d’un lien à l’autre.
Quand en 1920 S. Freud reprend la question du mouvement pulsionnel, il désigne clairement que celle-ci possède un double mouvement, elle « va » vers l’objet, vers la « décharge » en direction de l’objet et de l’autre, en même temps précise-t-il, qu’une partie « rebrousse chemin » en cours de route. S. Freud situe donc une double direction de la pulsion, elle est force d’intériorisation, circuit réentrant, elle est tournée vers soi, elle porte le message de la « revendication » à l’introjection, à la réflexion, comme la théorie de l’étayage sur l’objet l’implique, mais elle est aussi tournée vers l’objet et au-delà vers l’autre, elle s’externalise, expulse vers l’autre, porte ainsi un message en direction de l’autre. Qu’elle trouve à se réfléchir dans son parcours relève d’une complexification qui ne peut être rendue intelligible sans l’étude de la réaction ou de la réponse de l’objet au message et au sens qu’il confère au mouvement qui lui est adressé.
Dès lors, à côté de la valeur économique du sadisme, de sa valeur de « décharge » pulsionnelle, il me semble nécessaire de s’attacher aussi à sa valeur de message adressé à l’autre, à ce que le mouvement pulsionnel véhicule, porte comme signe pour l’autre et aux ambigu ïtés qui peuvent naître du caractère inévitablement inconscient de la teneur de ces messages. On saisit l’enjeu psychanalytique fondamental de cette proposition. Si le sadisme n’exprime que la « décharge » pulsionnelle, s’il n’exprime que la pulsion se déchargeant, dans une logique « de soi à soi », il apparaît comme semblable à lui-même, n’a pas d’autre contenu que lui-même, il n’engage plus que l’inconscience éventuelle de son objet originaire. Tout menace de se passer comme si la pulsion « déchargée » dans l’agir, ne véhiculait pas d’autre message que celui de son besoin de décharge. La seule réponse se proposant alors au clinicien ne peut plus être que celle d’une répression du mouvement ou d’un détournement de celui-ci hors de l’objet apparemment visé, les possibilités élaboratives sont ainsi réduites à la portion congrue, réprimer ou déplacer sans transformer, la psyché restant souvent ainsi sidérée. Par contre, si le sadisme et la pulsion qui s’y exprime peuvent être considérés comme porteurs d’un autre message, d’un autre sens que celui de la simple décharge pulsionnelle, l’exploration d’une valeur inconsciente s’ouvre, un écart entre la pulsion et son expression se constitue, le sadisme n’est plus seulement semblable à lui-même, il recèle une valeur énigmatique qu’il importe de tenter de penser et de reconstituer, il impose un travail psychique de mise en sens de ce qu’il « sémaphorise » dans son expression. Un travail clinique devient possible. C’est la question qui s’ouvre à partir du moment où la destructivité prend une valeur évacuatrice, que le principe du plaisir-déplaisir n’est plus seulement pensé contre principe de recherche du plaisir et d’évitement du déplaisir, mais est aussi compris comme éviction du déplaisir, comme évacuation des expériences de déplaisir : c’est donc toute la question de ce que Freud engage dans la notion de moi-plaisir « purifié ».
Serait-on en train d’enfoncer par la métapsychologie la porte largement ouverte par l’expérience clinique ? Tout cela ne mériterait pas plus de quelques lignes sans la conviction que l’enfoncement des portes ouvertes peut avoir la vertu de souligner l’existence même d’une porte, souvent ouverte mais parfois aussi fermée et sur laquelle la clinique vient buter sans savoir.
La démarche que je propose peut être assez bien métaphorisée par une anecdote prêtée à Winnicott. Si un serpent apparaît dans un rêve, dit-il, on peut habituellement interpréter celui-ci, en supposant que le matériel s’y prête, comme une métaphore du sexe masculin. Et si maintenant c’est un sexe masculin qui apparaît dans le rêve ? Va-t-on penser alors que le sexe ne signifie que lui-même, qu’il est l’ultima ratio, ou bien, c’est l’hypothèse humoristique que propose Winnicott, qu’il peut signifier un serpent ou mille autres choses. Que « veut » dire le sexuel, et le sexuel « sadique » ne renverrait-il qu’à lui-même, ou serait-il messager, porteur d’autres enjeux ?
La clinique du fantasme névrotique a habitué le psychanalyste à considérer que derrière des inhibitions, actes manqués et autres formations de l’inconscient, il était pertinent d’entendre l’activité d’un fantasme sexuel renvoyant à une forme de la sexualité infantile. Quand le matériel sexuel apparaît par contre « à cru », quand le sadisme se manifeste directement, n’est-il que l’expression sans retenue d’une pulsion débridée, ou bien masque-t-il à son tour un autre message, un autre enjeu, et de quelle nature ? De quoi donc l’expression pulsionnelle sadique serait-elle messagère ?
On peut penser que le « message » est inhérent au mouvement lui-même, à ce qu’il manifeste, ou, aussi bien, qu’il n’est message qu’en fonction de la manière dont il est reçu, que son sens ou une partie de celui-ci dépend de la manière dont est « interprété et théorisé », signifié par l’autre, le sens de ce qu’il porte. Différentes « logiques » de réponse peuvent ainsi être envisagées, selon la position qu’occupe celui qui « donne » sens à l’acte ou au mouvement psychique. On conçoit que celui-ci, s’agissant du sadisme, ne sera pas le même selon l’impact de l’acte sadique sur celui qui le reçoit et le signifie.
La « logique de la victime » de l’acte sadique est une première manière de signifier celui-ci, elle implique différentes propositions qu’il n’est pas inutile de déployer.
Le « sadique » jouit de la souffrance ou de la douleur infligée à l’autre, telle serait la forme la plus manifeste de la définition du sadisme. De ce point de vue, sa forme la plus apparente, celle de laquelle on peut partir pour engager la réflexion sur son contenu latent, est aussi celle à laquelle les « victimes » de l’acte sadique se confrontent d’abord, parfois exclusivement. Plaisir pris dans la souffrance de l’autre, il exprime un mouvement pulsionnel agressif, il réalise un désir de « faire mal », de faire le mal, une forme de « méchanceté ».
On remarque tout de suite que l’acte sadique implique l’éprouvé de la victime, qu’il le suppose. Pas de sadisme sans autre, alors que l’on rencontre des formes de masochisme « auto » ou dans lesquelles l’autre n’est que l’outil de la souffrance de soi. C’est cela aussi le « message » supposé être adressé à la victime : « Souffre, soit blessée. » La question du plaisir pris dans le fait d’infliger de la souffrance suppose aussi que le sadique ne se confond pas avec le cruel, qui peut faire souffrir mais sans que l’affect de souffrance soit nécessairement impliqué, sans qu’il apparaisse comme l’enjeu même du mouvement pulsionnel. Le cruel est tel en dépit de la souffrance de l’autre, il est impitoyable. S’il n’a pas pitié de la souffrance de l’autre celle-ci n’est pas son enjeu, tout au plus un effet éventuel de son acte. Dans la destructivité, telle qu’on l’observe dans les pathologies dites « limites », la souffrance de l’autre peut être un enjeu, mais le plaisir n’est pas directement pris dans cette souffrance. Soit le sujet se « venge », et c’est de cette vengeance qu’il tire « satisfaction », il peut enfin retourner, inverser une situation ancienne dans laquelle il a souffert aussi, soit il cherche à faire « partager » sa propre souffrance et être ainsi, si je puis dire, moins « seul » avec cette souffrance.
Dans le sadisme donc, toujours à ce premier niveau d’analyse, la souffrance de l’autre est supposée être visée, le plaisir n’est trouvé que quand est atteint cet objectif, c’est en ceci qu’il est « sexuel », il est sexuel parce qu’il comporte cette dimension du plaisir. De la victime au sadique, l’affect se retourne, le déplaisir de l’un, la victime, devient plaisir de l’autre, « produit » le plaisir de l’autre, le sadique. On sait que dans le masochisme, c’est « de soi à soi » que cette transformation s’effectue, que le plaisir semble être pris dans le déplaisir, comme dans un retournement de celui-ci, mais cette « production » s’effectue sans la médiation effective de l’autre. C’est peut-être là que masochisme et sadisme se côtoient, dans cette pervertisation de l’affect, dans ce retournement du déplaisir en plaisir, dans cette vectorisation sexuelle, cette sexualisation de la douleur, en voie directe ou réfléchie. Mais ils se séparent dans les moyens, dans les vecteurs du message, le sadique utilise l’autre pour cette transformation, là ou le « masochiste », lui, procède à celle-ci dans son intimité psychique.
Une dernière composante du sadisme, toujours envisagé à ce niveau premier, est le caractère de contrainte imposée à l’autre. L’action sadique agit sur l’autre, elle le contraint, le force, le harcèle, lui fait violence : elle l’intruse, effracte son intégrité. La victime du sadique ne souffre pas seulement de la douleur qui lui est infligée, elle souffre aussi de l’intention apparente du sadique, ce que le sadique « veut » c’est la faire souffrir, mais elle souffre aussi de ce que le caractère effractif de la contrainte lui « dit » : tu es autre que moi. C’est aussi là que s’engage la question du plaisir pris dans la différence moi-autre. Ce que la victime « sent », ce que le sadique « veut » dire aussi à l’autre, c’est qu’il est différent, qu’il lui est étranger. Autrement dit, l’acte sadique « dit » aussi la rupture identificatoire du sadique à l’autre, il l’implique, il met en acte cette rupture, cette absence d’identification, dont l’intrusion témoigne.
Telle pourrait être ce que je propose d’appeler la « logique de la victime », celle qui est impliquée par le niveau manifeste du sadisme, celle dont « souffrent » les victimes effectives des « sadiques ».
On pressent qu’il n’est guère possible de maintenir une position soignante dans cette logique, de tenter de rétablir la bienveillance suffisante nécessaire à une écoute psychothérapeutique. Donc tout l’art de la position du clinicien va être de se dégager de cette logique première, pour tenter de rétablir ce sans quoi il n’y a pas de position clinique possible, c’est-à-dire l’identification narcissique primitive à l’autre. Mais cela passe par une décomposition point par point de la « théorie » du sadisme qui habite la « logique de la victime » que nous venons de déployer, pour trouver ce qui, clivé du niveau manifeste, ouvre à un autre niveau d’intelligibilité.
La logique du soignant va déconstruire point par point la « logique de la victime ».
La déconstruction du sadisme, la déconstruction de la théorie du sadisme, celle qui est nécessaire à l’écoute clinique du sadisme, va passer par une décomposition concrète des trois paramètres que nous avons relevés. Déconstruction de l’immédiateté de l’expression pulsionnelle, le sadisme veut aussi dire autre chose que l’expression débridée d’une pulsion primitive, la pulsion est messagère, vecteur d’autre chose qu’elle-même, son expression n’est pas seulement « décharge » pulsionnelle, elle contient aussi un mouvement pour externaliser, évacuer, signifier autre chose que sa simple expression, l’acte sadique aussi a un contenu latent, inconscient, clivé. Elle s’accompagne de la déconstruction de la rupture identificatoire manifeste du sadique à la victime, donc d’une déconstruction de la différence sadique-victime. Enfin, il faut peut-être procéder aussi à la déconstruction du sexuel et de la sexualisation manifeste du message, à la déconstruction du plaisir manifeste, en direction du déplaisir et de l’impuissance qu’il masque.
Tout l’effort du clinicien va donc être d’essayer de passer de « l’autre côté du clivage » du moi. Cette démarche inverse une large partie de la logique habituelle dans laquelle c’est le déplaisir qui est mis en avant et c’est au clinicien d’aller chercher quel plaisir il tient caché. Il va tenter de se situer dans une position « tierce » entre sadique et victime, il va tenter de rétablir l’identification avec le « sadique » et pour cela se dégager de l’identification première à la « victime ».
Il faut examiner maintenant les formes de théorisations auxquelles les cliniciens qui sont au contact proximal des « sadiques » aboutissent, pour rester au contact identificatoire nécessaire à leur suivi clinique. C’est bien sûr à partir de l’analyse des comportements de violence sexuelle que ce travail de réflexion a le plus de chance d’être fécond. C. Balier et A. Ciavaldini ont proposé des travaux référentiels sur cette question, ils fournissent l’arrière-plan métapsychologique de toutes les recherches actuelles. Il n’est pas question de reprendre ici l’intégralité de ces propositions, mais plutôt d’en profiler le mouvement d’ensemble.
Ce qui frappe en premier dans la théorisation de l’analyse du sadisme contenu dans les violences sexuelles agies, est l’hypothèse que le sadisme est une « solution » post-traumatique. Au-delà de l’expression brute d’un mouvement pulsionnel, le clinicien « entend » un processus pour évacuer un contenu latent et inconscient à la psyché du sadique. Le comportement sexuel violent et sadique apparaît alors comme une tentative pour externaliser et évacuer dans l’autre une intrusion traumatique première, comme une tentative pour l’évacuer par le biais du sexuel et de la sexualité, devenus alors les vecteurs de cette évacuation, ses « messagers », le moyen par lequel celle-ci est rendue possible. Infliger à l’autre ce qu’on n’a pu endurer de son expérience propre, ce qu’on n’a pu « souffrir » de soi et de son histoire, ce qu’on maintient clivé de l’intégration subjective, telle serait alors la logique du processus.
Qu’elle soit sexuelle d’emblée, elle l’est souvent, ou qu’elle soit sexualisée secondairement, l’intrusion, l’effraction traumatique première et la terreur et la souffrance qu’elle a provoquées – effectivement ou potentiellement, car le sujet a peut-être évité d’emblée d’endurer celle-ci, il s’est peut-être d’emblée retiré de l’expérience – utilisent le vecteur de la sexualisation pour s’implanter dans l’autre. La réaction de celui-ci doit témoigner d’une manière ou d’une autre qu’il a été atteint par l’effraction, qu’il a « reçu » le message, le sadique continue tant que cette atteinte n’est pas attestée.
Au niveau manifeste, c’est l’altérité de l’autre qui est ainsi utilisée pour que le « sadique » puisse « évacuer » le contenu latent de son acte. L’autre n’apparaît plus dès lors comme cet autre potentiellement semblable à soi, double de soi, avec qui une identification est possible, capable de réfléchir une image de soi, il est utilisé comme radicalement étranger à soi, comme hors soi. Mieux, ce qui se manifeste cliniquement de la manière la plus nette est cette perte, momentanée ou plus structurelle, de la capacité à sentir l’identification narcissique qui unit à l’autre.
On saisit alors que l’interprétation clinique va chercher à rétablir cette identification grâce à l’hypothèse que celle-ci n’a pas disparu mais qu’elle est devenue inconsciente, et que l’empathie et les affects qui doivent l’accompagner et permettre de la sentir, sont réprimés ou décomposés. Inconsciente ne veut pas dire ici refoulée, mais clivée ou démantelée, fragmentée [5], l’hypothèse d’une souffrance ignorée ou jamais éprouvée est nécessaire au clinicien, l’hypothèse d’un affect inconscient, d’une passion inconsciente, est indispensable à l’intelligibilité clinique.
La théorie du « traumatisme clivé » va ainsi « retourner » à son tour le mouvement sadique dans lequel elle « lit » l’existence d’une souffrance voire d’une terreur « à lui-même ignorée » et que la victime révèle par son affect.
On sait aussi que, quand cette conjoncture se déploie dans le transfert, et quand elle n’est vectorisée que par des formes d’actions qui n’emploient que le truchement de l’appareil de langage, le clinicien, ainsi devenu le « miroir du négatif du sujet », va devoir accepter d’endurer ce qui ainsi s’agit sur lui, pour le symboliser et trouver le moyen de le restituer à son acteur premier. Le plaisir pris alors par le clinicien à ce qui s’agit ainsi sur lui, ne saurait donc plus alors directement résulter du déplaisir qui lui est infligé dans le transfert, sauf pervertisation masochique, mais de l’intelligibilité et du travail psychique que cette actualisation permet, de la capacité à rétablir un lien identificatoire avec l’autre.
C’est à partir de cette mutation hors de la « logique de la victime », et du type de « réponse » affective différente de celle-ci qu’elle rend possible, qu’une clinique du sadisme commence à devenir possible. Cependant, le danger, on le pressent, est que ne soit plus à son tour retenu de l’acte sadique que cette dimension, c’est-à-dire que soit alors « oubliée » l’autre face du processus clivé, celle qui est la plus manifeste, celle que j’ai nommée « la logique de la victime ». Que l’identification à la victime soit occultée par la logique « clinique ».
Dans mon expérience d’accompagnement des suivis thérapeutiques et des recherches concernant le « sadisme agi », les soignants alternent des moments ou se succèdent les deux interprétations clivées que nous avons évoquées. Cette alternance m’est apparue, à l’usage, comme inévitable et nécessaire à la réduction progressive du clivage, elle s’organise petit à petit selon un modèle d’ambivalence. Mais j’ai aussi été amené à me demander si ce que l’on observe chez les soignants, cette dualité d’attitude à l’égard des mouvements sadiques, n’existe pas aussi chez les « victimes » elles-mêmes. Et si la persistance post-traumatique que l’on observe parfois chez elles n’était pas aussi le fait d’une obscure endo-perception de la souffrance sous-jacente aux actes sadiques, endo-perception qui ne saurait être simplement assimilée à une composante masochique, même si les enjeux des besoins de punition inconscients viennent souvent aussi se « mêler à la conversation ». Endo-perception destinée elle aussi à rétablir l’identification nécessaire à l’élaboration de ce que la position de « victime » fait vivre et endurer.
Je ne suis pas sûr qu’il y a une tierce position qui « dépasse » dialectiquement les deux autres. Ce que j’ai pu observer dans l’accompagnement des cliniciens qui sont au contact proximal avec les « criminels sadiques », est plutôt une oscillation, une alternance des deux « positions » subjectives contre-transférentielles selon l’intensité de ce qui s’agit sur eux, ils doivent être « atteints » par le processus, ne peuvent pas ne pas l’être, et, en cela ils sont dans une « logique de la victime », ils s’en dégagent et en cela ils retrouvent la « logique du soignant ».
 
NOTES
 
[1] Selon le terme proposé par B. Duez pour désigner cette forme d’externalisation et de mise en scène.
[2] Je pense en particulier aux travaux de P. Roman, E. Leclerc, C. Seiberg, M. Ravit, M. Edrosa, travaux conduits dans le cadre du Centre de recherches en psychopathologie et psychologie clinique de l’Université Lyon 2, ainsi qu’à celui de F. Neau à Paris V.
[3] G. Deleuze : Présentation de S. Masoch. Introduction à la Vénus à la fourrure de S. Masoch, Éditions de Minuit.
[4] S. Freud, 1915, « Pulsion et destins des pulsions ».
[5] Paradoxalement même, il semble parfois, dans les cas les moins sévères, que c’est l’acte sadique lui-même qui rend possible une certaine recomposition de l’affect, et une certaine reprise identificatoire.
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