2002
Revue française de psychanalyse
Clinique du sadisme
Le sadomasochisme dans la pratique clinique et la vie quotidienne
[1]
Sheldon Bach
365 West End Avenue
New York, NY 10024 (USA)
Cet article propose une définition plus large de la perversion, c’est-à-dire comme une déficience du Moi qui interfère avec la résolution adéquate du choix d’objet. Cette déficience est en partie liée aux dérèglements qui peuvent survenir dans la dyade et qui perdurent traumatiquement dans l’enfance, conduisant à des distorsions dans l’équilibre plaisir/douleur et dans la capacité à maintenir des relations d’objet. L’auteur se penche sur deux cas de fantasme d’être battu afin de montrer comment la dyade perverse empêche la séparation et l’autonomie, exclut le tiers œdipien et se répète dans la cure comme un transfert sadomasochiste, mais sans plaisir.Mots-clés :
Sadomasochisme, Représentation d’objet, Relation d’objet, Choix d’objet, Fantasme d’être battu.
This paper suggests a broader definition of perversion as an ego defect that interferes with the adequate resolution of object choice. It relates this defect in part to problems of dysregulation that may arise in the dyad and continue as a cumulative trauma throughout childhood, leading to distortions of pleasure-pain regulation and object constancy. Beating fantasies in two cases are explored to show how the perverse dyad precludes separation and autonomy, excludes the œdipal third and repeats in the treatment as an unpleasurable sadomasochistic transference.Keywords :
Sadomasochism, Object representation, Object relation, Object choice.
Dieser Artikel schlägt vor, die Definition der Perversion zu erweitern, das heisst sie als eine Schwäche des Ich anzusehen, welche mit der adäquaten Lösung der Objektwahl interferiert. Diese Schwäche ist zum Teil an die verfehlten Regulierungen in der Dyade gebunden, welche traumatisch in der Kindheit weitergehen und zu Störungen im Gleichgewicht Lust/Schmerz sowie auch in der Fähigkeit, Objektbeziehungen aufrecht zu erhalten, führen. Der Autor untersucht zwei Fälle von Fantasma, geschlagen zu werden, um aufzuzeigen, wie die perverse Dyade die Trennung und die Autonomie verhindert, den ödipalen Dritten ausschliesst, und sich in der Kur als sadomasochistische Übertragung wiederholt, jedoch ohne Lust.Schlagwörter :
Sadomasochismus, Objektvorstellung, Objektbeziehung, Fantasma, geschlagen zu werden.
El artículo propone una definición má s amplia de la perversión, o sea como una deficiencia del yo que ineterfiere en la resolución adecuada de la elección de objeto. Esta deficiencia está parcialmente ligada con los disfuncionamientos que pueden sobrevenir en la díada y que perduran traumá ticamente en la infancia, y que conducen a distorsiones en el equilibrio placer/dolor y en la capacidad de mantener relaciones de objeto. El autor indaga en dos casos de fantasía de ser apaleado con el fin de mostrar de qué manera la diada perversa impide la separación y la autonomía, excluye al tercer edípico y se repite en la cura en tanto que transferencia sadomasoquista, pero sin placer.Palabras claves :
Sadomasoquismo, Representación de objeto, Relación de objeto, Elección de objeto, Fantasía de ser apaleado.
Riassunto — Quest’articolo propone una definizione più larga della perversione, cioè come un deficit dell’io che interferisce con l’adeguata regolazione della scelta d’oggetto. Questo deficit è legato in parte ai disfunzionamenti che possono intervenire nella diade e che rimangono in modo traumatico nell’infanzia, portando a distorsioni nell’equilibrio piacere/dolore e nella capacità di mantenere relazioni d’oggetto. L’autore si occupa di due casi con fantasma d’essere picchiato per mostrare come la diade perversa impedisce la separazione e l’autonomia, esclude il terzo edipico e si ripete nella cura come un transfert sadomaso, ma senza piacere.Parole chiave :
Sadomasochismo, Rappresentazione d’oggetto, Relazione d’oggetto, Scelta d’oggetto, Fantasma d’essere picchiato.
Franz Kafka a observé que le fait fondamental de l’enfance est la lente, continuelle et forte intégration de l’enfant dans le grand mensonge qu’était pour lui l’hypocrisie de la civilisation. Freud fait bien entendu une remarque proche de celle de Kafka quand il suggère que la civilisation engendre des malaises car le processus civilisateur repose sur la répression d’instincts ou de besoins qui, par la suite, ne cesseront de chercher à s’exprimer ou à être satisfaits.
Freud voyait une autre possibilité que celles de rejeter totalement le grand mensonge de la civilisation ou de se rebeller sporadiquement contre celui-ci. Il lui semblait que le moi pouvait, en se déformant lui-même, éviter une confrontation directe entre ses propres besoins et les exigences de la civilisation. « De cette façon, concluait-il, les incohérences, les excentricités et les folies des hommes apparaissent sous un jour similaire à leurs perversions sexuelles, à travers l’acceptation desquelles ils s’épargnent eux-mêmes des refoulements » (Freud, 1924).
Maintenant la socialisation de l’enfant commence le jour de sa naissance et nous savons que chaque nouvelle phase du développement construit sur les précédentes d’une façon qui amène des transformations. Mais dans notre culture, la phase anale est une des principales périodes de forte socialisation de l’enfant, celle où l’apprentissage de la propreté et les luttes obstinées avec les parents s’imposent à l’enfant normalement de façon cruciale ; on parle de cette période où il est constamment assailli d’interdictions – telles que : « Ne tape pas là-dessus ! », « Ne casse pas cela ! », « Ne te sauve pas ! » – comme celle des « deux terribles ». Aujourd’hui, nous la considérons généralement dans un vaste contexte développemental et j’en suis venu de ce fait, en plaisantant à moitié, à parler pour ma part de phase anale, dépressive, du rapprochement et de l’identité sexuelle car tous ces développements ont lieu en même temps. C’est souvent à ce moment-là que l’on peut voir le plus clairement si la relation entre les parents et l’enfant sera principalement fondée sur la réciprocité ou sur un type de socialisation trop fort et unilatéral.
Si l’enfant se socialise surtout à travers l’amour des parents lié à un objet et si les interdictions sont raisonnablement négociées, alors la réciprocité tend à prédominer. Mais si sa socialisation se fait principalement à travers la terreur et la peur de l’abandon, déclarées ou cachées, alors les désirs et besoins réprimés émergeront en général du secret, souvent sur les modes dissimulés et non liés à un objet que nous appelons les perversions, ou sexuelles ou de la vie quotidienne. Je crois qu’il est vrai que l’enfant se soumet de façon masochiste ou qu’il se rebelle de façon intraitable, car la soumission cache toujours la rébellion, exactement comme la rébellion cache toujours un désir de capitulation. Le pire est que l’enfant socialisé par la peur et la force n’a souvent pas idée de ce que peut être une relation mutuelle, ou même comment elle peut en venir à exister, et devient un adulte qui aura également une mauvaise compréhension de ce que sont la réciprocité et l’amour. Je voudrais commencer par donner deux exemples cliniques ordinaires, le premier ne paraissant pas particulièrement remarquable ni pervers au patient quand il est venu pour une analyse.
En parlant de son adolescence et de ses années d’études supérieures, cet homme, un dermatologue, a mentionné une fois qu’il avait joué dans les équipes de football tant au lycée qu’à l’université et qu’on le gardait dans l’équipe de première catégorie, bien qu’il ne fût pas un très bon joueur, parce qu’il excellait dans le blocage de la balle et le tacle. Curieusement, il aimait tacler, s’entraînait pendant des heures d’affilée, et rentrait souvent aux vestiaires en sang, contusionné, mais étrangement euphorique. Les entraîneurs admiraient son engagement mais lui-même ne comprenait pas vraiment pourquoi le blocage et le tacle le transportaient à ce point.
J’ai noté qu’il avait récemment parlé de sa mère et de son père comme de deux êtres très distants physiquement, qui ne s’embrassaient jamais, ne s’étreignaient pas, ni même ne se touchaient ; de même, habituellement, ni l’un ni l’autre ne le touchait. J’ai suggéré qu’il avait passé ses années d’adolescence à se heurter violemment à des pantins de tacle et aux corps d’autres hommes par une sorte de désir désespéré d’être touché, en particulier par sa mère. Il a commencé à sangloter, comme si quelque point de déclenchement avait été en fait touché, et s’est mis à raconter une suite chronologique d’incidents allant du tripotage sexuel d’une petite fille quand il avait 3 ans à une lutte répétée et impromptue avec un ami au lycée – ce qui l’avait amené à être accusé d’homosexualité. Il était devenu évident que même son choix de la profession de dermatologue était dans une certaine mesure conditionné par son intense besoin de contact avec la peau d’un autre être humain.
Ce patient avait quelque chose d’un Don Juan et bien que ses pratiques sexuelles aient été banales, son terrible besoin de toucher et de contact sexuel de nombreuses fois par jour avait en fait entraîné chez lui une importante déformation du sentiment d’amour. Bien qu’il ait voulu être un individu attentif et ait eu besoin de sentir qu’il donnait du plaisir à ses partenaires, son insatiable envie de contacts sexuels le conduisait inévitablement à séduire, à l’infidélité et à des ruptures douloureuses.
Mon second exemple est celui d’un patient homosexuel, un banquier dont l’orientation sexuelle n’était pas en question mais qui était venu consulter à cause de difficultés qu’il rencontrait dans son travail et ses relations. Alors qu’une relation affectueuse et durable était ce qu’il lui semblait vouloir le plus, il se trouvait constamment dans des bars pour homosexuels et sadomasochistes avec des partenaires d’une nuit, se livrant à des pratiques sadomasochistes consistant par exemple à lécher leurs bottes ou à être pénétré avec le poing – des actes qui, ensuite, le dégoûtaient et le faisaient se sentir répugnant. Il se voyait comme une geisha, séduisant des hommes forts par sa disponibilité soumise, mais les quittant le premier par peur d’être abandonné. Il avait en effet été deux fois abandonné émotionnellement par une mère qui tout au long de son enfance s’était montrée à son égard distante et physiquement insensible et qui, plus tard dans la vie, avait quitté sa famille pour une relation homosexuelle.
Bien que les pratiques sexuelles du dermatologue aient habituellement consisté en des accouplements dans la position du missionnaire, et celles du banquier homosexuel aient été la masturbation, la fellation, ou les relations anales, je voudrais maintenant souligner qu’il m’a semblé que leurs dynamiques étaient en partie similaires et que l’essence de leurs perversions résidaient non pas dans leur orientation sexuelle, ni même dans leurs pratiques sexuelles, mais dans la nature de leurs relations d’objet. Car bien que la perversion ait historiquement été associée à un comportement sexuel considéré comme pathologique parce qu’il dévie, eu égard au choix de l’objet ou au but, de la prétendue norme du rapport génital hétérosexuel, j’emploie ici ce terme dans le sens plus large d’un défaut du moi qui entrave une résolution adéquate du choix d’objet.
Ces deux hommes accomplis étaient des êtres sensibles, intelligents, moraux, qui luttaient de toutes leurs forces pour avoir des relations humaines affectueuses et sérieuses, et se sentaient torturés par leur incapacité à y arriver. Leurs analyses respectives ont suivi un cours similaire et leur ont finalement permis d’aimer d’une façon qui les satisfaisait davantage. Mais je vais trop vite dans mon récit.
Comment se fait-il que j’ai vu chez ces deux hommes des dynamiques proches l’une de l’autre et une évolution similaire, l’un, homosexuel, pratiquant le léchage anal et la pénétration par le poing, alors que l’autre, hétérosexuel, s’adonnait à des rapports sexuels dans la position du missionnaire ? Malgré leurs différences apparentes, une similitude me semblait essentielle, à savoir qu’ils étaient tous deux fixés de façon sadomasochiste et que cette fixation contribuait plus que quoi que ce soit d’autre aux difficultés qu’ils avaient à instaurer des relations affectueuses. Bien entendu, je devrais distinguer ces deux cas – que je vois comme des tentatives perverses mais organisées d’établir des relations d’objet –, d’un niveau inférieur d’activités perverses fragmentées, pratiquées au hasard, comme l’exhibitionnisme dans le métro, qui visent fondamentalement à établir une cohésion du soi et sont des tentatives chaotiques d’annulation des relations d’objet.
Freud considérait le fantasme d’être battu comme l’essence du sadomasochisme et j’ai rapporté comment j’ai découvert celui du dermatologue en le reliant à son besoin que sa mère le touche. Ce besoin d’être touché avait été transformé en une envie de contact brutal et violent avec le corps d’autres hommes et relié à un fantasme inconscient d’être battu par son père. En revanche, le banquier homosexuel reproduisait consciemment sa fantaisie de fustigation dans les bars pour sadomasochistes et homosexuels quand ils trouvaient des hommes pour le maltraiter ; mais cette fantaisie était également inconsciemment reproduite dans certains échecs de sa vie professionnelle. Leur fantaisie de fustigation structurait les relations d’objet et la vie amoureuse de ces deux hommes. D’où cela venait-il ?
Je voudrais d’abord dire clairement que, pour moi, le sadomasochisme, comme la plupart des autres phénomènes psychologiques, est à la fois complexe et déterminé de multiples façons. J’ai traité ailleurs (Bach, 1995) des autres facteurs importants, notamment ceux considérés comme endogènes et innés tels que l’agressivité chez le nourrisson qui peut rendre difficile ou impossible pour toute personne qui s’occupe de lui de réagir d’une façon assez bonne ; ce qui compromet la régulation d’une dyade qui devient alors la matrice d’où le sadomasochisme se développe. J’ai également trouvé qu’une pathologie sadomasochiste apparaissait quand la mère est en danger, malade ou malheureuse et quand l’enfant consacre sa vie à la soigner ou à la sauver – une figure fréquente chez les membres de notre profession. La pathologie sadomasochiste résulte souvent de différents traumatismes de l’enfance qui entraînent une intensification de l’angoisse de l’anéantissement ou de la castration. Elle apparaît aussi fréquemment à la suite d’une longue maladie infantile – comme la poliomyélite ou les rhumatismes articulaires aigus – qui isole l’enfant de son groupe, l’amène à avoir peur pour sa vie et à créer en compensation un monde fantasmatique où domine la toute-puissance et la recherche de la souffrance. Ainsi, tout événement de la vie et n’importe quelle phase du développement peut contribuer à la formation du sadomasochisme. Le fil qui les relie est que les relations aux objets primaires s’orientent de façon prédominante vers la souffrance plutôt que vers le plaisir ; un type d’interaction douloureux plutôt qu’agréable est ce que l’individu désire, ce qui lui semble rassurant et familier. Notons que je traite la dépendance à l’égard du fait de donner ou de recevoir de la souffrance, c’est-à-dire le sadisme ou le masochisme, comme deux côtés d’une même médaille. Dans mon dernier livre, j’ai distingué deux types narcissiques : le sadique gonflé à l’excès, grandiose et agressif qui se défend contre sa faiblesse et sa vulnérabilité, et le masochiste dégonflé, impuissant et dépendant qui se défend contre sa grandiloquence latente et son agressivité. Ainsi, d’après mon expérience, chaque sadique est un masochiste latent et chaque masochiste un sadique potentiel, selon le moment et le contexte.
Mais revenons aux deux cas que j’ai présentés et explorons un aspect particulier de la façon dont cette dépendance à la souffrance plutôt qu’au plaisir apparaît. Chez ces deux hommes, la fantaisie de fustigation avait pris la forme d’ « un homme bat quelqu’un », et dans une analyse précédente, le fantasme du banquier homosexuel avait été interprété comme ayant trait à la rivalité avec son père, une figure en effet puissante et effrayante. Maintenant, bien que la fantaisie de fustigation soit l’une des grandes découvertes cliniques de Freud, il semble vraisemblable qu’il ait tiré une partie de son matériel clinique de l’analyse de sa propre fille ; ce qui a peut-être affecté sa capacité d’en comprendre pleinement les conséquences. Au niveau œdipien auquel il travaillait avec Anna, il a pu formuler que le désir d’être battu par le père n’est « pas seulement la punition de la relation génitale prohibée, mais aussi le substitut régressif de celle-ci » (Freud, 1919, p. 131). Il en a ensuite conclu que « des êtres humains qui portent en eux une telle fantaisie développent une susceptibilité et une irritabilité particulières à l’égard des personnes qu’ils peuvent insérer dans la série paternelle. Ils se laissent facilement vexer par elles et ils parviennent à réaliser effectivement la situation fantasiée, à savoir qu’ils sont battus par le père pour leur plus grand malheur » (Freud, 1919, p. 137), une formulation clinique brillante toujours aussi vraie aujourd’hui qu’elle l’était déjà en 1919.
Il avait négligé, peut-être à cause de problèmes à la fois historiques et liés au contre-transfert, la fonction préœdipienne du fantasme qui est d’entretenir le lien dépendant au père ou à la mère ou à l’analyste, une fonction que j’ai interprétée comme : « Fais-moi tout ce que tu veux, bats-moi si tu veux avec des fouets ou des interprétations, mais ne me quitte jamais » (Bach, 1995). Ici, le fantasme œuvre à maintenir le lien à la Mère de la Souffrance et à éviter l’établissement de relations d’objet plus nouvelles et appropriées. Et il semble en effet possible que les fantaisies de fustigation d’Anna Freud, malgré des années d’analyse, aient pu disparaître seulement après sa séparation d’avec son père-analyste, une fois qu’elle a commencé à mener sa vie dans une relation avec Dorothy Burlingham (Young-Bruehl, 1988).
Ainsi, parmi de nombreux autres aspects du sadomasochisme, je m’intéresserai ici tout particulièrement à ses origines dans le lien environnemental primitif à la personne qui s’occupe de l’enfant. Les mères des deux patients dont je parle avaient un mode de relation narcissique que, d’après mon expérience, l’on trouve souvent chez les parents d’enfants qui développent plus tard, ou bien des relations amoureuses déformées, ou bien de franches perversions sexuelles. Du fait des préoccupations qu’ils ont à l’égard d’eux-mêmes, les parents ne peuvent au mieux s’occuper de leurs enfants que de façon sporadique – un état décrit comme un désinvestissement intermittent (Furman et Furman, 1984), qui sape le sentiment que l’enfant a de lui-même et de la constance des objets. Pire encore, le tissu fondamental du moi est affaibli car les problèmes qu’ont les parents avec l’autorégulation cognitive et émotionnelle sont transmis à l’enfant sous la forme d’une connaissance procédurale désorganisée, contradictoire et incompatible. Cette connaissance procédurale, qui se compose des capacités et des règles que nous apprenons sans en avoir conscience, comme la grammaire de notre premier langage, une grammaire inconsciente d’aptitudes, de buts, de procédures et d’interactions régulatrices avec les autres qui font que nous nous sentons appartenir à ce monde et savons ce que nous faisons là, exactement comme nous parlons notre premier langage sans y penser. Du fait qu’ils ont intériorisé des processus régulateurs désordonnés et des aptitudes procédurales contradictoires provenant de leur environnement, ces enfants ne se sentent jamais chez eux dans le monde ; il se sentent au contraire déviants, même s’ils paraissent objectivement réussir. Les perversions de toutes sortes sont une forme de tentative sexualisée de compenser ces sentiments cachés de déviance et de déficience.
Bien que ces parents dont je parle paraissent souvent normaux à n’importe quel observateur, ils vivent tous dans un monde qui leur est propre, auquel l’enfant a le sentiment de ne pas avoir accès, ou seulement peu. Les enfants apprennent dès le début à avoir accès aux états émotionnels et cognitifs de leurs parents et des données tant expérimentales que développementales ont montré combien le nourrisson est profondément affecté quand, par exemple, la mère évite le contact oculaire ou au contraire le maintient de façon agressive, ou encore quand elle neutralise sa propre expression faciale dans une situation expérimentale. Quand on peut imaginer cet état neutre expérimental comme mode de relation permanent, on peut alors aussi imaginer à quoi ressemble le fait d’avoir comme objet primaire une figure de sphinx dont l’expérience mentale et émotionnelle reste un mystère pour celui dont elle s’occupe. Manifestement, la personne qui s’occupe de l’enfant ne doit pas nécessairement être impassible ; les choses se passent tout aussi mal si elle est émotionnellement labile, alexithymique, ou dans le déni de ses sentiments. L’essentiel est que ses véritables sentiments et pensées restent mystérieux car ils ne peuvent être reliés de façon cohérente ni avec les états émotionnels de l’enfant, ni avec les événements dans le monde réel. L’enfant ne peut ainsi interpréter l’esprit de la personne qui s’occupe de lui et elle reste un mystère ; elle ne connaît pas l’enfant et il ne la connaît non plus. L’enfant est désorienté ; il a l’impression que le monde n’a pas de sens et ne parvient pas à s’y sentir chez lui.
L’enfant vit l’incohérence et la versatilité des parents comme une série de trahisons répétées – un traumatisme cumulatif qui sape la solidité du soi et des représentations d’objet. Dans l’esprit de l’enfant, les questions de savoir quelle mère est réelle se mêlent à celles de savoir quel soi est réel. L’enfant lutte contre un attachement profond à une personne très imprévisible sur le plan émotionnel et se sent constamment enragé. De façon caractéristique, il ne peut exprimer sa rage et finit par avoir honte et se reproche d’être incapable d’atteindre sa mère qu’il a idéalisée pour la protéger de son agressivité.
De plus, ce type de personne qui s’occupe de l’enfant est aussi anhédonique en cela qu’elle ne tire pas, ou seulement que peu de plaisir de la relation parent/enfant et n’en donne finalement pas à l’enfant. Dans tous les cas que j’ai personnellement observés, ce manque de plaisir réciproque dans la dyade ou même un franc partage de la souffrance avec la Mère de Souffrance, commençant dans la petite enfance et continuant tout au long de chaque période développementale, ont été des facteurs essentiels dans le développement du sadomasochisme. De façon caractéristique, le manque de plaisir réciproque envahit également le transfert au cours des premières années de l’analyse, rendant la gestion du contre-transfert extrêmement difficile.
L’enfant d’une personne comme celle-là est consciemment ou inconsciemment en rage contre elle mais ne peut le montrer parce qu’elle est tout ce qu’il possède. Des personnes de ce type ne laissent aucune liberté à leurs enfants qui s’accrochent à elles du fait qu’ils n’ont pas été encouragés à développer leur propre capacité d’agir. Ces dyades sadomasochistes forment un système étroitement associé dans lequel ni l’enfant ni la personne qui s’occupe de lui n’ont d’autonomie, et où ils deviennent en fait tous deux esclaves l’un de l’autre. Une dyade normale s’associe dans la liberté, de telle façon que chacun peut vivre non seulement l’unité, mais aussi des moments de solitude, d’autonomie et d’efficacité. L’enfant ne pouvant exprimer sa haine à la personne qui s’occupe de lui et n’obtenant non plus de plaisir de sa part, la rage tend à se sexualiser et à se déplacer ailleurs dans une demande pervertie d’amour qui rappelle une attitude du roi Frederick William dont on sait qu’il avait l’habitude de frapper ses sujets en leur criant : « Je ferai en sorte que vous m’aimiez ! »
Cette association étroite dans la dyade sadomasochiste ne rend pas seulement impossible l’autonomie, elle exclut aussi effectivement le tiers œdipien, le père ou la mère, de telle façon qu’une intimité dyadique illusoire est entretenue aux dépens d’une entrée dans le monde œdipien réel et triadique. D’une certaine façon, ces enfants sont attachés à la personne qui s’occupe d’eux en même temps qu’ils essaient de lui échapper. Adultes, ils développent le même type de relation d’amour/haine aux autres, où ils semblent liés à la relation à travers la souffrance. Mon patient banquier homosexuel, qui mettait en acte ses fantaisies de fustigation dans les bars pour sadomasochistes et homosexuels, n’a pu établir une relation d’amour avec un homme qu’après s’être séparé psychologiquement de sa mère en perlaborant les liens primitifs qui l’avaient rendu dépendant d’interactions douloureuses. Avant cela, il s’adonnait à la suite de chaque visite à sa mère à des relations sexuelles masochistes anonymes – une répétition compensatrice que l’analyse a permis d’éclaircir. Enfant, il voulait désespérément que sa mère impassible et son père égo ïste réagissent à son égard avec une certaine intimité qui aurait consolidé leurs relations et réaffirmé son existence. C’était ce besoin qui l’avait amené à développer des comportements de plus en plus provocants afin de susciter n’importe quel type de réaction, et les fustigations réelles auxquelles il se livrait dans les bars reproduisaient les fustigations symboliques qu’ils provoquaient chez son père.
Dans ce bref compte rendu, je n’ai abordé que certains aspects de la perversion et nécessairement omis de nombreux autres. J’ai modifié la définition de la perversion selon laquelle il s’agirait de l’habituelle « déviation, dans le choix d’objet ou le but, des rapports génitaux hétérosexuels », que je trouve problématique à de nombreux égards, et lui ai donné le sens plus large d’une « déviance qui fait obstacle à la résolution normale du choix d’objet » ou d’une « incapacité à être en relation avec un objet en tant que personne dans son entièreté plutôt que comme objet-soi ou chose » – une définition que je trouve plus pertinente pour la psychanalyse.
J’ai noté des liens assez évidents, le plus évident étant que si la personne qui s’occupe de l’enfant ne peut établir de rapports cohérents avec lui tout entier et dans la réciprocité, celui-ci peut développer plus tard dans sa vie des problèmes de relations amoureuses. Ces problèmes émergent souvent sous la forme d’une pathologie de type sadomasochiste associée à la fantaisie de fustigation et des difficultés d’ajustement qui mènent parfois à des comportements sexuels déviants, parfois aussi à la consommation de drogue, à des troubles du comportement alimentaire et à une pathologie somatique.
On peut considérer d’un certain point de vue tous ces syndromes comme des troubles aussi bien de l’ajustement du soi que de l’ajustement réciproque, résultant de déficiences de l’ajustement entre le parent et l’enfant que j’ai décrites et dans lesquelles Ferenczi a d’abord vu ce qu’il a appelé une « confusion des langues ». Mais le degré de perturbation peut grandement varier et aller d’une organisation de soi complètement chaotique et fragmentée à une organisation relativement cohérente. Les patients qui se sentent tout à fait fragmentés tentent parfois de façon désespérée d’établir la cohérence et l’ajustement de leur soi par tous les moyens, par exemple en remplissant leur corps de nourriture et en le vidant de celle-ci, à travers des états modifiés de la conscience qu’ils atteignent en consommant des drogues, en créant des sensations somatiques dans différentes parties de leur corps, ou encore en ayant recours à la sexualité dans une tentative frénétique de revivifier leur soi et maintenir sa cohérence, comme le font certains criminels sexuels sadiques. Il y a chez tous ces patients un traumatisme environnemental aigu ou cumulatif qu’ils racontent à travers des mises en actes dans le transfert plutôt que par des moyens verbaux symboliques. Dans la première partie du traitement, ils ont tendance à mal réagir aux interprétations symboliques, les ressentant souvent comme une répétition du traumatisme environnemental original. Il est néanmoins important d’en arriver à interpréter les conflits intérieurs afin d’encourager le sens de l’action du patient et lui permettre de se sentir responsable de sa vie. Au cours du traitement lui-même, je souligne habituellement au niveau clinique la pathologie sadomasochiste dans la relation plutôt que sa manifestation symptomatique comme la perturbation de la sexualité, la consommation de drogue ou les troubles psychosomatiques. Ainsi, une autre façon de concevoir la perversion est d’y voir une perturbation de l’ajustement sexuel et en particulier de celui entre le plaisir et la souffrance dans la dyade. Et bien qu’aucun de mes patients, ni le banquier homosexuel ni le dermatologue, n’ait souffert de désorganisations chaotiques plus primitives, ils avaient tous deux d’énormes problèmes d’autoajustement. Par exemple, ils étaient tous deux incapables d’être seuls et ne cessaient de chercher à avoir des contacts homo- ou hétérosexuels afin d’établir un lien, de se sentir vivant et d’apaiser leurs angoisses. En faisant cela, ils cherchaient l’un comme l’autre à rejouer la relation dyadique originaire avec la personne qui s’était occupée d’eux, mais cette fois en l’ajustant de façon appropriée. Malgré d’innombrables tentatives de leur part pour résoudre cela dans la vie réelle avec différents partenaires, seul le transfert psychanalytique leur a offert une vraie possibilité d’y parvenir.
Dans le transfert, nous espérons bien entendu voir s’opérer un certain remaniement des relations sadomasochistes qui ont, à l’origine, amené le patient à engager un traitement. Notre espoir est que, avant que ces relations ne deviennent explosives, nous ayons instaurer une confiance suffisante pour permettre au patient d’en parler plutôt que d’abandonner l’analyse ou de se laisser entraîner dans de continuelles mises en actes. Le traitement du sadomasochisme est une des tâches les plus difficiles et finalement, comme Freud l’a noté, nous devons rappeler les fantômes afin de les enterrer. Et bien qu’il soit en fait tragique que le traitement se termine par une autre impasse sadomasochiste, dont le patient a peut-être déjà eu plus que sa part, j’imagine que quiconque a pratiqué suffisamment longtemps a au moins une fin de ce type sur la conscience. Il y a en notre faveur que nous continuons à parler et à théoriser sur notre pratique clinique, comme je l’ai fait de nombreuses années avec le Dr Lester Schwartz après que nous avons rédigé ensemble notre article sur le marquis de Sade (Bach et Schwartz, 1972). Je pense que de voir la situation thérapeutique comme un dilemme humain dans lequel nous sommes mutuellement engagés et d’accepter la responsabilité de notre ignorance et nos erreurs, c’est s’écarter d’un pas des perversions dans la lutte en cours pour arriver à des engagements stables et affectueux.
(Traduit de l’américain par Anne-Lise Hacker.)
·
Bach S. et Schwartz L. (1972), A Dream of the Marquis de Sade : Psychoanalytic Reflections on Narcissistic Trauma, Decompensation, and the Reconstitution of a Delusional Self, J. Amer Psychoanal. Assn., 1972, 20.3.
·
Bach S. (1995), The Language of Perversion and the Language of Love, Aronson, New Jersey.
·
Freud (1919), A child is being beaten : A contribution to the study of the sexual perversions, S. E. 17, 179-204 ; (trad. fr., Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles, Œuvres complètes, XV, Paris, PUF, 1996, p. 131).
·
Freud S. (1924), La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, Œuvres complètes, Paris, PUF, 1992.
·
Furman R. et Furman E. (1984), Intermittent Decathexis – A Type of Parental Dysfunction, Int. J. Psa., 65 : 423-434.
·
Young-Bruehl E. (1988), Anna Freud : A Biography, New York, Summit Books.
[1]
Version révisée d’un article présenté lors d’une réunion du Département de psychanalyse de l’American Psychological Association, à Boston, en avril 1998.