2002
Revue française de psychanalyse
Clinique du sadisme
Sadisme, mélancolie et érotisme
Rosine Jozef Perelberg
35, Hodford Road
London NW11.8NL (UK)
À partir d’un exemple clinique, cet article pose l’hypothèse que l’on peut voir le sadisme comme une manière de préserver l’objet et qu’il peut parfois être une défense contre une forte attente d’un objet qu’on ne peut pas abandonner. L’auteur décrit un phénomène qu’elle a observé dans l’analyse de quelques patientes mélancoliques, phénomène que l’on peut concevoir comme une “ réaction thérapeutique négative ”. Arrivées à un certain stade de leur analyse, alors qu’elles se sentent mieux, ces patientes retombent dans leur marasme et ont des comportements sadiques vis-à-vis de leur analyste. L’auteur pense que l’on peut comprendre ce phénomène comme un double retour de l’investissement érotique tel que le propose Freud dans son article “ Le narcissisme ”, à savoir qu’une partie de cet investissement régresse jusqu’à une identification à l’objet perdu et l’autre jusqu’au sadisme.Mots-clés :
Sadisme, Mélancolie, Érotisme, Réaction thérapeutique négative.
This paper suggests that sadism may be viewed as a way of preserving the object, and at times may represent a defense against an intense longing for an object which cannot be given up. The author describes a phenomenon she has observed in the analysis of some melancholic women patients that can be described as a “ negative therapeutic reaction ”. At certain points in analysis, when they start getting better, these patients then get worse, and enact a sadistic way of relating to the analyst. The author suggests that this phenomenon may be understood in terms of the double vicissitude undergone by the erotic cathexis as suggested by Freud in his paper On Narcissism : part of it regresses to identification with a lost object, the other part regresses to sadism. Clinical material is presented to illustrate these ideas.Keywords :
Sadism, Melancholia, Eroticism, Negative therapeutic reaction.
Anhand eines klinischen Beispiels, stellt dieser Artikel die Hypothese auf, dass man den Sadismus als eine Art und Weise ansehen kann, welche das Objekt schützt und dass er manchmal eine Abwehr ist gegen eine starke Erwartung eines Objekts, das man nicht fallen lassen kann. Die Autorin beschreibt ein Phänomen, welches sie in der Analyse einiger melancholischer Patienten beobachtet hat, Phänomen, das man als “ negative therapeutische Reaktion ” ansehen kann. Wenn sie ein gewisses Stadium ihrer Analyse erreichen und sich besser fühlen, fallen diese Patientinnen in ihre Stagnation zurück und haben sadistische Verhalten gegen ihren Analytiker. Die Autorin denkt, dass man dieses Phänomen als eine doppelte Rückkehr der erotischen Besetzung verstehen kann, so wie Freud es in seinem Artikel “ der Narzissmus ” vorschlägt, das heisst, ein Teil dieser Besetzung regrediert bis zu einer Identifizierung mit dem verlorenen Objekt und der andere Teil bis zum Sadismus.Schlagwörter :
Sadismus, Melancholie, Erotik, Negative therapeutische Reaktion.
Partiendo de una ilustración clínica, el artículo plantea la hipótesis que es posible ver al sadismo como una manera de preservar el objeto y que a veces puede representar una defensa contra la fuerte espera de un objeto que no se puede abandonar. El autor describe un fenómeno que ha observado en el aná lisis de ciertos pacientes melancólicos, fenómeno que se puede concebir como una “ reacción terapétuica negativa ”. Ya en cierta fase del aná lisis, cuando ya se sienten mejores, estos pacientes recaen en el marasmo y tienen comportamientos sá dicos en relación con el analista. El autor sostiene que se puede comprender el fenómeno como doble retorno de la carga erótica como propone Freud en el artículo “ El narcisimo ”, sabiendo que una parte de la carga retorna hasta identifcarse con el objeto perdido y la otra hasta el sadismo.Palabras claves :
Sadismo, Melancolía, Erotismo, Reacción terapéutica negativa.
Riassunto — Partendo da un esempio clinico, quest’articolo avanza l’ipotesi che si possa vedere il sadismo come una maniera di preservare l’oggetto ed a volte, una difesa contro una forte attesa d’un oggetto che non si puo’abbandonare. L’autore descrive un fenomeno che ha osservato nell’analisi di alcuni pazienti malinconici : un fenomeno che potrebbe essere considerato come una “ reazione terapeutica negativa ”. Questi pazienti, arrivati ad un certo punto della loro analisi e si sentivano anche meglio, ricadono nel loro manarsma ed hanno comportamenti sadici rispetto al loro analista. L’autore pensa che si possa comprendere un tale fenomeno come un doppio ritorno dell’investimento erotico come Freud lo propone nell’artico “ Il narcisismo ” ; cioè, una parte di questo investimento regredisce fino ad una identificazione ad un oggetto perduto e l’altra fino al sadismo.Parole chiave :
Sadismo, Melanconia, Erotismo, Reazione terapeutica negativa.
Cet article cherche à approfondir l’idée qu’on peut considérer le sadisme comme un moyen de préserver l’objet et que, par moments, il constitue une défense contre une forte attente de l’objet.
Le contraste entre passivité et activité, féminité et masculinité, sadisme et masochisme est un point clé dans la compréhension de Freud de la structuration de la réalité psychique. C’est là un axe autour duquel il tourne au sujet de la plupart de ses patients, depuis les hystériques jusqu’aux névrosés obsessionnels, les pervers comme les psychotiques. Dans son article « Deuil et mélancolie », Freud suggère que l’identification est « un mode de pensée à propos des objets, une phase préliminaire avant le choix d’objet ». Dans la mélancolie, l’identification remplace l’investissement objectal.
Freud établit que : « Si l’amour pour l’objet, qui ne peut pas être abandonné tandis que l’objet lui-même est abandonné, s’est réfugié dans l’identification narcissique, la haine entre en action sur cet objet substitutif en l’injuriant, en le rabaissant, en le faisant souffrir et en prenant à cette souffrance une satisfaction sadique. » Et Freud ajoute : « L’investissement d’amour que le mélancolique avait fait sur son objet a eu un double destin ; pour une part il a régressé sur l’identification, pour une autre part il a été reporté, sous l’influence du conflit ambivalentiel, au stade de sadisme qui est plus proche de celui-ci. »
Dans sa lettre à Fliess du 31 mai 1897, Freud faisait déjà l’hypothèse que l’hostilité contre les parents est un des éléments constituants de la névrose qui se manifeste sous forme d’idées obsessionnelles.
Depuis quelques années, je remarque un phénomène particulier dans l’analyse de plusieurs de mes patientes et qu’on peut décrire comme une réaction thérapeutique négative parce que, arrivées à certains points cruciaux de leur analyse, alors qu’elles commencent à aller mieux, ces patientes retombent soudain dans leur marasme. Elles ont l’impression que leur relation à l’analyste tombe dans un cercle vicieux. Ceci se manifeste sous la forme d’un refus de l’analyse qui peut prendre plusieurs formes telles que des retards notables, des échecs dans certains domaines et des agis sadiques dans le cadre analytique. Alors que, d’un côté, ces patientes insistent sur l’importance que revêt l’analyse pour elles, de l’autre elles donnent à l’analyste le sentiment d’être incompétent et inutile. J’ai également remarqué qu’après avoir interprété ce phénomène, elles font un rêve érotique sur l’analyste. Ceci m’a amenée à comprendre que ces réactions thérapeutiques négatives sont à la fois des tentatives de préserver l’analyse et d’éviter de ressentir des sentiments érotiques vis-à-vis de leur analyste femme. Les femmes dont je parle sont toutes hétérosexuelles et ont des partenaires masculins. Ce qui ressort de ces analyses est la manière dont ces relations sado-masochistes constituent une défense contre le désir horrifiant d’avoir une relation érotique homosexuelle avec l’analyste.
Anita était entrée en analyse alors qu’elle était dans la trentaine et venait d’avoir un enfant. Elle était très dépressive et désespérée en raison de son incapacité à s’occuper de son bébé. Ses relations avec son mari n’étaient ni bonnes ni rassurantes. Comme sa famille vivait en Amérique du Sud, elle n’avait personne autour d’elle pour l’entourer. Elle commença, lors de notre premier entretien, par me parler de mes livres, ce que je compris plus tard comme un lien avec son père et son mari, tous deux écrivains célèbres, trop occupés par leurs œuvres pour avoir le temps de s’occuper d’elle et du bébé.
Anita avait perdu sa mère, morte d’un cancer, alors qu’elle était adolescente ; sa mère avait été malade pendant de longues années mais cette période restait obscure dans la mémoire d’Anita. Elle l’avait trouvée en train d’agoniser dans son bain et elle était morte à l’hôpital où on l’avait transportée. Anita se trouvait seule à la maison alors que sa mère se mourait et elle avait désespérément essayé de téléphoner pour avoir de l’aide. Elle se souvenait avoir attendu longtemps avant de pouvoir joindre une amie de sa mère.
Anita a un frère de sept ans son cadet avec qui elle n’a pas beaucoup de contacts. Il semble que leur père n’ait pas réalisé à quel point la mort de leur mère avait touché les enfants ; c’était un homme narcissique, uniquement préoccupé par ses affaires et par une succession de maîtresses qu’il installait chez lui. Anita avait quitté le domicile paternel pour faire des études à l’étranger où elle avait mené une vie amoureuse intense avec des partenaires qui la traitaient souvent mal. Elle avait eu cependant une longue liaison avec un homme gentil et prévenant, mais leur vie sexuelle était quasi inexistante. Il est clair que, dans ses relations, elle cherchait une figure maternelle. Pines dit que les adolescentes qui s’embarquent très tôt dans des relations hétérosexuelles utilisent leur corps pour retrouver le contact primitif qu’elles ont eu avec leur mère. Anita était alors entrée en analyse dans son pays natal mais elle l’avait interrompue lorsqu’elle avait rencontré son mari. Ils s’étaient mariés et étaient venus vivre en Angleterre deux ans avant la naissance de leur enfant.
Anita me raconta tout ça de façon cahotique au cours de plusieurs séances. Elle était manifestement préoccupée de savoir si je pourrais lui consacrer du temps, tout en se méfiant de ma capacité à être vraiment avec elle, projection du conflit désespéré qu’elle vivait au sujet de sa propre capacité à s’occuper de sa fille. Elle se sentait très proche d’elle tout en ayant le sentiment de ne pas savoir quoi faire d’elle et de n’avoir pas vraiment envie de s’en occuper. Je reconnaissais dans les conflits d’Anita, dans son agitation, dans la perte de son self et de sa cohésion corporelle un état propre à la plupart des femmes à la naissance d’un enfant, tout en constatant qu’elle était particulièrement vulnérable. Tout ce qu’elle n’avait pas résolu dans sa relation avec sa mère resurgissait et Anita comprit que ses problèmes d’identification oscillaient entre une mère morte et un père/mari narcissiques.
Pines remarque que la grossesse et la naissance sont, dans la vie d’une femme, une période importante de séparation/individuation par rapport à sa mère, de même qu’une identification à elle. La représentation interne qu’une femme a de sa mère a un impact important sur la façon dont elle vivra sa grossesse et la naissance de son bébé.
Au terme de sa première consultation, Anita ne parvint pas à décider ce qu’elle voulait faire et nous avons donc fixé un deuxième rendez-vous. Ceci préfigurait ce qui se passa pendant les années qui suivirent, à savoir qu’elle me faisait attendre en raison de ses retards persistants et ses ruminations interminables sur nombre de domaines de sa vie.
Une heure après l’avoir reconduite à la porte et en avoir terminé avec le patient suivant, je remarquai qu’Anita stationnait debout sur le trottoir, face à ma fenêtre. J’en fus à la fois surprise et inquiète et, pensant que c’était sûrement l’heure du biberon de son bébé, je décidai d’aller y voir. Elle me dit qu’elle attendait vainement un taxi. Comme mon cabinet était éloigné d’une grande artère, je lui proposai de remonter à mon cabinet pour appeler un taxi, qu’elle attendit dans ma salle d’attente. D’une certaine façon, cette situation préfigura ce qui allait suivre, à savoir qu’Anita ne voulait pas venir à ses séances mais que, une fois chez moi, elle n’arrivait pas à partir. Je la vis huit fois avant qu’elle décide qu’elle pouvait me faire confiance et commencer une analyse. Pendant cette période d’entretiens, elle me demanda des rendez-vous au jour le jour et comme j’avais dans l’idée que son comportement était un reflet de sa relation avec son bébé, j’étais prête à me rendre disponible quand elle le souhaiterait et préparée à la façon dont elle aurait besoin de me surveiller et de me contrôler.
Il semble qu’Anita soit écartelée entre le désir conscient d’être une mère suffisamment bonne pour son enfant et la peur d’être envahie par lui. Dans l’immédiat du transfert, elle voulait être aidée mais en même temps elle était terrifiée à l’idée que je puisse prendre du pouvoir sur elle, que je sois agressive, destructrice et non contenante, c’est-à-dire comme elle se voyait elle-même. Comme nous le découvrîmes plus tard, elle redoutait aussi d’être dépendante de moi. Nous pûmes aborder ces thèmes dans l’analyse des rêves qu’elle apporta, lesquels reflétaient son angoisse de mettre son enfant en danger et sa quête désespérée d’aide, celle qu’elle avait vainement recherchée à la mort de sa mère. Elle fit alors le rêve saisissant d’une femme gelée dans une Mercédès blanche. Mercédès était sa femme de ménage avec qui elle avait passé la journée de la veille à mettre de l’ordre chez elle. Elle y avait pris du plaisir et aurait voulu que Mercédès ne parte pas. C’était comme un écho de sa difficulté à me quitter après ses séances. Son rêve exprimait son désir de rester à l’intérieur de moi, l’analyste qui fait le ménage, et la façon dont une partie d’elle-même se sentait gelée, dont elle ne pouvait se servir mais qu’elle avait préservée, peut-être depuis la mort de sa mère. Le blanc était lié au lait du bébé, alors qu’elle-même bébé détestait le lait et le refusait. C’était aussi la couleur du tissu de l’oreiller de mon divan à propos duquel elle m’avait dit, lorsqu’elle était encore en face à face, que c’était de ma part une tentative de la séduire et de lui faire boire mon lait analytique. Elle redoutait, tout en en rêvant, de m’être soumise. Anita mit des mois à pouvoir s’allonger et la première fois qu’elle y consentit, elle fit le rêve suivant : alors qu’elle se trouvait sur le divan, je m’allongeais près d’elle, l’embrassais et la serrait contre moi. Elle aurait pu rester éternellement ainsi mais elle s’était réveillée effrayée. Ce rêve et les associations qu’elle fit nous permirent de comprendre un de ses dilemmes les plus cruciaux : elle voulait que je la prenne en charge et redoutait en même temps que je l’abandonne.
Ce conflit se répétait dans sa relation à sa petite fille : elle rêvait de la serrer sans fin dans ses bras tout en redoutant d’être envahie par elle. À bien des égards, le bébé lui avait pris son temps, sa tête et son corps. Pendant un long moment, Anita souffrit de maux somatiques qui lui faisaient penser qu’elle mourait. Devenue mère, elle commença à s’identifier à sa mère morte et ses symptômes divers étaient des signes indiquant qu’elle n’avait pas atteint le stade de la représentation. Ils étaient l’expression des batailles constantes qu’elle menait entre activité et passivité, désirs préœdipiens et œdipiens, féminité et masculinité, un cri pour donner du sens à tout ce qui n’en avait pas dans sa vie. La mort de sa mère, survenue alors qu’Anita allait entrer dans la puberté, l’avait privée d’en parler avec elle, sa mère n’avait pu être le témoin de sa transformation de petite fille en femme et l’aider à accepter son corps et les attentes de la puberté. Cependant, les expériences sexuelles qu’elle avait faites ensuite montraient qu’en après-coup Anita avait érotisé l’attente maternelle. Je ne pense pas que son attachement pour moi revêtait un caractère érotique préœdipien infantile mais qu’il relevait plutôt d’un œdipe négatif, c’est-à-dire l’attachement sexuel d’une fille pour sa mère. Ce qui se concrétisa dans le transfert par le fait que notre travail commun montra que quelque chose d’érotique se déroulait.
Pendant un long moment, c’est-à-dire pendant les deux premières années où nous avons travaillé sur ses côtés dépressifs, l’analyse stagna ; Anita était la proie de pensées obsessionnelles et de symptômes somatiques. Elle accumulait les retards ou ne m’avertissait pas qu’elle ne viendrait pas. Elle était incapable de travailler ou même de lire quoi que ce soit qui ait à voir avec un récit et avec la continuité. Quelques mouvements dans l’analyse furent suivis de rêves érotiques avec moi qui lui laissèrent l’impression d’être persécutée. Puis, très progressivement, elle commença à écrire, étudier et travailler. Elle eut une deuxième petite fille et ses conflits s’atténuèrent. Malgré tout, même après des années d’analyse et une série de séances particulières où nous avions travaillé dur, elle fit les rêves suivants : dans le premier, elle montait des escaliers et arrivait dans une pièce spacieuse où trônait un magnifique lit pour deux. Elle était heureuse, sachant que c’est moi qui l’attendais. Dans un autre rêve, elle avait passé la nuit chez moi et avec moi et se réveillait heureuse. Elle savait qu’elle devait partir à cause de l’arrivée de mon mari et de mes patients. En partant, elle croisait mon mari qui lui souriait. Dans ses associations, elle comprit que le fait de s’être ouvert l’esprit avait une répercussion érotique sur elle. Elle avait le sentiment d’être davantage en paix avec elle-même, avec son inconscient et elle acceptait les limites que lui imposait le cadre. Comme elle se sentait plus indulgente vis-à-vis d’elle-même et acceptait mon mari et mes autres patients, elle avait moins peur d’être submergée par son attachement érotique à moi. Je crois qu’un élément décisif de la technique d’une analyste-femme réside dans sa faculté de comprendre et accepter la sexualité œdipienne et la sexualité infantile préœdipienne exprimées par la patiente. Lebovici (in Baruch et Serrano, 1996) soulignait que dans la littérature psychanalytique l’analyste-femme est représentée comme le « bon sein » ou le « mauvais sein » et jamais comme le « sein de la femme ». Les relations érotiques avec le sein disparaissent. Je pense que ces termes peuvent constituer une réaction défensive, tant pour l’analyste-femme que pour la patiente.
Eglé Laufer pose la question suivante : « Jusqu’où va le renoncement de la petite fille au lien libidinal avec sa mère sans devoir trouver une solution de compromis à travers l’identification ou une soumission masochiste à son père ? » (1993). Et Freud lui-même dit ceci (1931) : « Il nous faut en effet admettre la possibilité qu’un certain nombre de femmes restent attachées à leur lien originaire avec leur mère et ne parviennent jamais à le détourner véritablement sur l’homme. »
Anita ne se souvenait pas que sa mère ait jamais joué avec elle. Dans les quelques souvenirs qu’elle en a gardé, sa mère est toujours très entourée, surtout par des hommes, fardée et perchée sur des hauts talons, oubliant que sa fille la regarde. Le choc narcissique infligé à l’omnipotence de la petite fille resurgit dans cette scène. Les souvenirs d’Anita deviennent particulièrement douloureux à cause d’événements plus récents mais aussi parce qu’elle n’a pas eu l’occasion d’élaborer la puissance de ses sentiments conflictuels avec sa mère, colère, envie, agressivité, attente et amour. Au cours de son adolescence, elle n’a pas pu entrer en rivalité avec elle et pour elle. Eglé Laufer fait l’hypothèse qu’on peut comprendre les conséquences de la dépression postnatale des femmes à la naissance de leur premier enfant comme le processus final de leur deuil du lien avec leur mère. L’état d’Anita ressemblait davantage à la mélancolie, à la sévérité que lui imposait son surmoi en raison de son ambivalence. Elle était gelée dans la Mercédès et l’un des points fondamentaux de son analyse était de dégeler ses affects et d’y parvenir grâce au transfert et au contre-transfert. Ses attaques sadiques contre elle-même et son analyste étaient une manière de préserver son objet d’amour, la mère qu’elle avait perdue, et de rester proche d’elle, tout comme elles étaient une défense contre son attachement érotique à sa mère-analyste. Je pense que cette compréhension est un point crucial que j’ai relevé dans l’analyse de quelques patientes, dont Anita, chez qui les interprétations se figent sur la fonction destructrice de leurs attaques sadiques, leur faisant manquer les désirs qu’elles masquent.
(Traduit de l’anglais par Catherine Alicot.)
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Freud S. (1915), Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
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Freud S. (1931), Sur la sexualité féminine, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
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Pines D. (1993), The relevance of early psychic development to pregnancy and abortion, in A. Woman’s unconscious use of her body, London, Virago Press.
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Raphael-Leff J. et Perelberg R. J. (eds) (1998), Female Experience, London, Routlege.
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Lebovici S. (1996), Interview in Baruch. E. H. and Serrano L. J., She Speaks, He Listens, London, Routlege.
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Laufer E. (1993), The female Œdipus Complex and the relationship to the body, in D. Breen (ed.), The Gender Conundrum, New Library of Psychoanalysis Routledge, London.
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Perelberg R. J. (1998), To be or not bo be-here : A woman’s denial of time and memory, in J. Raphael-Leff et R. J. Perelberg (eds), Female Experience : Three Generations of Women Psychoanalysts on Work With Women, London, Routledge.