Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1231 à 1245
doi: 10.3917/rfp.664.1231

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Clinique du sadisme

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Clinique du sadisme

Cruauté et étroitesse d’esprit

Éric Brenman 7 Regents Park Terrace Londres NW1 7 EE (UK)
Cet article affirme que la compréhension humaine modifie la cruauté et qu’un individu peut employer différents mécanismes afin de la maintenir au contraire inchangée. Parmi les principaux processus mis en œuvre, il y a l’adoration de la toute-puissance qui est ressentie comme supérieure à l’amour humain et au pardon, l’adhésion à la toute-puissance comme défense contre la dépression, et la sanctification de la plainte et de la vengeance. Afin d’éviter la culpabilité consciente, les perceptions de l’esprit sont limitées de façon à donner une apparente justification à la cruauté et parer aux bons côtés de l’objet.
Il s’agit ici d’explorer comment ces processus agissent et comment, en raison de la projection qu’il opère, le patient perçoit les interprétations de l’analyste comme cruelles et s’arrange pour s’enfermer dans ce cercle vicieux.
Les problèmes techniques que pose la nécessité de traiter de telles forces ainsi que le travail consistant à faire naître l’intérêt humain qui modifie la cruauté sont également abordés.Mots-clés : Cruauté, Projection, Toute-puissance, Narcissisme.
The contention of this paper is that human understanding modifies cruelty, and that in order that cruelty can remain unmodified various mechanisms are employed. The most important processes include the worship of omnipotence which is felt to be superior to human love and forgiveness, the clinging to omnipotence as a defence against depression, and the sanctification of grievance and revenge. In order to avoid conscious guilt, the perceptions of the mind are narrowed to give ostensible justification to the cruelty, and the obviation of redeeming features in the object.
The paper explores how these processes operate and how by virtue of projection the analyst’s interpretations are perceived as cruel, and how the patient arranges to be locked in this vicious circle.
Technical problems of dealing with these forces and explored together with the task of bringing alive the human concern that modifies cruelty.Keywords : Cruelty, Projection, Omnipotence, Narcissism.
In diesem Artikel wird davon ausgegangen, dass menschliches Verstehen Grausamkeit modifiziert, und dass verschiedene Mechanismen angewendet werden, damit Grausamkeit unmodifiziert bleiben kann. Die wichtigsten Vorgänge schliessen die Verherrlichung der Allmacht, die im Vergleich mit Liebe und Vergebung als überlegen empfunden wird, das Festhalten an Allmacht als eine Abwehr gegen Depression, und die Sanktionierung von Groll und Rache ein. Um bewusste Schuldgefühle zu vermeiden, wird die Wahrnehmung eingeschränkt, um der Grausamkeit scheinbare Rechtfertigung zuzuweisen, und versöhnende Züge des Objekt werden unterschlagen.
Der Artikel untersucht, wie diese Prozesse ablaufen, und wie, auf Grund von Projektion, die Interpretationen des Analytikers als grausam erfahren werden, und wie der Patient es arrangiert, in diesem Teufelskreis gefangen zu bleiben.
Technische Problerme, wie mit diesen Problemen umzugehen ist, werden untersucht ; ebenso die Aufgabe, menschliche Sorge, die Grausamkeit modifiziert, zu wecken.Schlagwörter : Grausamkeit, Projektion, Allmacht, Narzissmus.
La tesis de este artículo es que el entendimiento entre las personas atenúa la crueldad, y que a fin de que la crueldad no pase por esa atenuación se utilizan varios mecanismos. Los procesos má s importantes incluyen la reverencia de la omnipotencia a la que se considera superior al amor humano y al perdón, el aferramiento a la omnipotencia como defensa contra la depresión, y la veneración del dolor y la venganza. Para evitar el sentimiento de culpa consciente se produce un estrechamiento de las percepciones mentales dando a la crueldad una aparente justificación y dejando de lado las cualidades positivas del objeto.
El articulo explora el modo de operación de estos procesos, y cómo, debido a la proyección, las interpretaciones del analista le parecen crueles al paciente que se las arregla para encerrarse dentro del círculo vicioso antes descrito.
Explora también el artículo los problemas técnicos que supone el tratar con estas fuerzas y la tarea de hacer que surja inquietud por los otros que es lo que atenúa la crueldad.Palabras claves : Crueldad, Proyección, Todopoderoso, Narcisismo.
Riassunto — Quest’articolo afferma che la comprensione umana modifica la crudentà e che un individuo puo’al contrario usare vari meccanismi per mantenerla uguale. Tra i principali processi adottati c’è l’abbandono dell’onnipotenza che è risentita come superiore all’amore umano ed al perdono, l’adesione all’onnipotenza quale difesa contro la depressione e la santificazione del lamento e della vendetta. Per evitare la colpa cosciente, le percezioni dello spirito si limitano per dare un’apparente giustificazione alla crudeltà e far fronte ai lati buoni dell’oggetto. Si tratta d’esplorare qui come agiscono questi processi e come il paziente, in seguito alla proizione, percepisce le interpretazioni dell’analista come crudeli e s’arrangia per rinchiudersi in questo circolo vizioso.
I problemi tecnici che pone la necessità di trattare tali forze cosi’come il lavoro che consiste a far nascere l’interesse umano che modifichi la crudeltà, vengono ugualmente affronati nell’articolo.Parole chiave : Crudeltà, Proiezione, Onnipotenza, Narcisismo.
Dans le développement normal de l’individu, l’amour modifie la cruauté ; afin de la perpétuer, quelque chose doit être fait afin d’empêcher l’amour humain d’agir. Le maintien de la pratique de la cruauté me paraît impliquer la mise en œuvre d’une étroitesse d’esprit singulière et résolue, ayant pour fonction d’évacuer l’humanité en nous et d’empêcher l’intelligence de modifier la cruauté. Une cruauté “ inhumaine ” est la conséquence de ce processus.
Ce processus apparaît lorsque l’on considère le mythe d’Œdipe sous l’angle du rôle que jouent les dieux. Le dieu Apollon prédit qu’Œdipe tuera son père La ïos et épousera sa mère Jocaste. Aucune intervention d’un mortel, c’est-à-dire d’un humain, ne pourrait empêcher la prédiction divine de se réaliser. Nous voyons ici à l’œuvre l’obstination toute-puissante et bornée : rien ne peut entraver la détermination omnipotente du dieu.
Le seul espoir de La ïos était qu’Œdipe ne survivrait pas. La contre-cruauté est ici présentée comme la seule solution. Œdipe est remis à un berger qui reçoit l’ordre de l’abandonner sur une montagne ; la compassion humaine, l’antidote de la cruauté, intervient dès lors que le berger n’a pas le cœur assez dur pour faire cela et confie l’enfant à un autre berger, celui-là corinthien. Mais cette humanité ne sert finalement à rien.
Par suite d’un destin cruel, Œdipe tue son père au cours de son voyage afin d’échapper au parricide, soulignant ainsi de nouveau l’impuissance de l’intelligence humaine. Après avoir épousé sa mère, Œdipe doit trouver l’assassin de son père et s’engage sur cette voie avec ténacité en écartant tout conseil humain. La révélation tragique l’amène à se crever les yeux et à s’abandonner à un cruel exil.
Au-delà de l’interprétation généralement admise, ce mythe montre que les dieux tout-puissants sont déterminés à triompher de la compassion et de l’intelligence humaines, et cela même provoque la contre-cruauté. La révélation de la culpabilité conduit également au jugement implacable et cruel de l’exil sans amour et à la privation de tout réconfort humain – équivalents de la cruauté du surmoi. Œdipe trouve toutefois quelque consolation auprès de sa fille, Antigone.
Ce mythe me semble montrer une autre caractéristique intéressante. Les dieux tout-puissants, cruels et implacables sont en réalité adorés, vénérés, et placés au-dessus de l’amour humain. Et c’est, je pense, parce qu’ils sont davantage « aimés » (et craints) que l’humanité que de telles catastrophes arrivent.
Quand l’amour et la haine se heurtent, nous nous sentons coupables et réparons, ou bien nous sommes persécutés par la culpabilité. Afin d’éviter l’une ou l’autre de ces conséquences, nous pouvons déformer la vérité, tirer des forces d’un bon objet et nous sentir libre d’être cruel au nom de la bonté – comme si nous détournions de façon omnipotente la vertu humaine et nous nous conduisions avec cruauté au nom de la justice.
Nous considérons dès lors comme allant de soi qu’un comportement omnipotent est inhérent à la nature humaine. L’histoire nous en donne de nombreux exemples : le régime hitlérien, la conquête nationale toute-puissante idéalisée, les révolutions et les régimes qui en découlent. L’Inquisition espagnole illustre bien ce type de déformation en ce qu’elle prenait à son compte l’éthique chrétienne de la tolérance, de la compréhension et de l’amour fraternel et torturait impitoyablement au nom de la chrétienté.
Dans la tragédie grecque, le chœur voit les événements tragiques sous un angle plus large mais ne peut qu’observer avec désespoir comment le héros tragique reste enfermé dans les limites étroites de son destin. Quant à l’analyste, il est, comme le chœur, témoin de ce qui se passe, mais espère en même temps que la compréhension pourra modifier le processus. Dans mes exemples cliniques, j’évoque des patients obstinément cruels, qui persistent dans leurs plaintes avec cruauté et qui, par projection, ressentent les interprétations de l’analyste comme présentant les mêmes caractères de cruauté. Je voudrais également mettre en évidence le rétrécissement de la perception (étroitesse d’esprit) qui facilite ce processus, ainsi que l’évitement de la catastrophe psychotique.
 
EXEMPLE CLINIQUE
 
 
La patiente, une femme juive de 42 ans, née en Europe de l’Est, se plaint avec hostilité de souffrir. Elle a déjà tenté deux fois de s’engager dans une analyse et se plaint de souffrir de façon intolérable. Elle souffre mentalement le martyre et sa dépression est un véritable supplice. Aucun traitement médical n’a pu la soulager des insupportables douleurs qu’elle ressent dans le dos ; elle souffre en outre de terribles maux de tête, de douleurs lancinantes dans les yeux qui l’empêchent non seulement de se concentrer, mais aussi de voir clairement et de fixer longtemps son regard.
J’apprends au cours du traitement qu’elle a tourmenté son mari, qu’elle l’a humilié et tourné en ridicule ; elle l’a abandonné pendant de longues périodes à l’occasion de liaisons dont il avait connaissance. Elle a en outre négligé son enfant et s’est montrée cruelle et malveillante envers ses connaissances. Elle se croit néanmoins victime d’un destin cruel et pense que tout le monde la traite avec cruauté.
Au cours de sa précédente tranche d’analyse, qui a duré un an, elle n’a cessé de hurler contre son analyste, de lui faire des reproches, et de se plaindre qu’elle était traitée de façon inhumaine.
Quand elle vient me consulter pour engager un traitement, son mari a divorcé. Elle passe la première période de son analyse à m’en vouloir et à se plaindre.
Pendant l’analyse, je me sens pris au piège d’un siège cruel, incapable d’interpréter de façon pertinente tandis qu’elle ne cesse d’exprimer ses doléances et les justifie avec une délectation de collectionneur d’objets d’art ancien.
Elle m’accuse d’être froid, un Anglo-Saxon sans pitié, et se plaint que je la force à céder à ma théorie analytique sans tenir aucun compte de sa situation critique.
La combinaison de ses attaques cruelles à mon égard et, par projection, de la culpabilité de la cruauté que je suis supposé avoir, montre son besoin de quelqu’un qui puisse supporter à la fois d’être la victime de la cruauté et la responsabilité coupable de ces attaques.
Par exemple, dans un de ses rêves, elle gare un camion à un parcmètre. Mais le camion est trop gros et prend trop de place. Un contractuel vient vers elle et la questionne. Elle emboutit immédiatement le camion dans une cabine téléphonique.
Elle associe le contractuel à l’étroitesse d’esprit d’un petit fonctionnaire, qu’elle m’attribue ensuite. Hormis de nombreuses autres significations présentes dans son rêve, la rage avec laquelle elle démolit toutes les formes de communication (le téléphone) est sa réaction à ce qu’elle perçoit comme mon caractère bureaucratique mesquin et omnipotent ; elle me perçoit comme quelqu’un qui ne peut que faire la morale, que voir où elle agit « mal » (un surmoi sévère). Elle a l’impression que je ne peux voir son besoin de garer le camion, de trouver un lieu où se reposer ou un foyer. Elle pense que je n’ai aucune indulgence pour son besoin de plus d’espace, de temps, de séances, ou à l’égard de sa situation difficile.
Comme elle vit dans un environnement cruel, borné, et plein de reproches, elle ne peut rien faire d’autre que démolir notre moyen de communication : l’analyse.
Il est intéressant de noter qu’elle n’a elle-même pas conscience de son besoin de se « garer » et que c’est moi qui lui donne un « foyer ». À ses yeux, je me comporte comme un petit chef, mais elle n’a pas conscience d’avoir besoin de moi.
Mon interprétation la soulage un peu. Je l’amène à voir des aspects de son comportement, sa façon d’être profondément « branchée » sur mes erreurs, ce en quoi elle montre la perspicacité d’un spécialiste. Elle est « déconnectée » non seulement de toute bonté ou obligeance pouvant m’habiter, mais aussi de ses propres besoins dépendants et du fait qu’elle se comporte vraiment de cette façon.
Les nazis l’avaient déracinée de chez elle à l’âge de 14 ans et ses parents avaient été amenés dans un camp de concentration où ils sont morts. Cette tragédie jouait un rôle crucial dans son développement. Toutefois, il ne me semblait pas que son image de moi comme contractuel correspondait à la brutalité des nazis, mais plutôt au caractère autoritaire et dominateur de la part infantile d’elle-même qu’elle projetait.
J’apprends au cours des séances suivantes qu’elle a déraciné-abandonné son mari et son enfant pour partir à l’étranger où elle voulait mener à bien des activités artistiques, sans se préoccuper de leurs besoins, ou en fait, des siens.
Peu à peu, je suis en mesure d’étudier le dossier qu’elle a constitué sur moi. Elle me trouve suffisant, un air supérieur, et semble déterminée à mettre fin à la paix de mon esprit. Elle affirme que je pratique l’analyse dans le seul but de gagner de l’argent et de croire que je sais tout de la vie. Elle essaie de me donner l’impression que toute ma croyance en la psychanalyse est fondée sur un mensonge motivé par mon omniscience avide. Et surtout, elle veut savoir si je peux faire face à la fausse vie que j’ai créée ; faire face à l’illusion et à la culpabilité et devoir y renoncer sans pouvoir avoir recours à quoi que ce soit. Elle m’accordait même à contrecœur que je pourrais exercer comme médecin si je me rendais compte que la psychanalyse est une illusion. Il faut que je reste sans rien.
Par ces attaques à mon égard, elle essaie de détruire ma bonté et ma créativité, mais je sens surtout à ce moment-là qu’elle m’entraîne dans une épreuve que, dans son esprit, je n’aurai pas le courage d’affronter. Je sais ce que je suis supposé vivre et qu’elle doit faire face à cela en elle-même ; elle veut l’expérience de quelqu’un qui peut partager une situation aussi difficile et lui donner la force d’y faire face dans sa vie. Son destin cruel consiste en ce qu’elle se rend compte qu’elle a construit sa vie sur un mensonge et qu’il ne lui reste plus rien. Le mensonge est pour elle très particulier. Elle est une femme de talent qui crée des œuvres d’art montrant de profondes qualités humaines dont sa vie personnelle se trouve toutefois dépourvue. Elle se sent seule, mal aimée et persécutée par un surmoi réprobateur.
Ma capacité à supporter ces projections et le fait que je partage le travail consistant, pour elle, à affronter la façon dont elle a construit sa vie, lui donne le sentiment d’une certaine sécurité. Elle devient peu à peu capable de voir qu’il s’agit là d’un problème intérieur qui la tourmente chaque fois qu’elle doit prendre une décision. Par exemple, à l’occasion de l’achat d’éléments de cuisine, elle sent que si elle en achetait un grand nombre, la pensée d’avoir trop dépensé la torturerait. Mais si elle n’en achetait que quelques-uns, elle se sentirait alors torturée à l’idée d’être mesquine et stupide et, par là même, de gâcher tout le caractère de la cuisine. Dans les deux cas, elle doit affronter des pensées cruelles et impitoyables et se sent épuisée.
En réalité, quelle que soit sa décision, elle ne serait pas tellement mauvaise. Mais chaque « voix » dans cette discussion a un caractère cruel. Si elle dépense plus d’argent, elle s’entend reprocher de créer un état de faillite complète, et elle le regrettera pour le restant de ses jours ; elle sera excommuniée et contrainte de vivre dans la culpabilité. De la même façon, si elle fait attention à ce qu’elle dépense, sa mesquinerie éclatera au grand jour et elle en aura une telle honte qu’elle sera de nouveau tournée en ridicule et confrontée au reproche d’enlaidir toute la maison.
Toute cette cruauté, son comportement à mon égard, sa représentation de mon comportement à son égard, et les éléments composant son conflit interne, tout entraînait la même conséquence insupportable qu’elle serait excommuniée, abandonnée, que l’on ne pourrait l’aimer, et qu’on lui reprocherait d’avoir tout gâché de façon irréparable ; et aucune chance de pardon ou occasion de réparer ne lui serait donnée. À mon sens, un autre aspect caractérisait ce tableau : il n’y avait pas de « reste de sa vie » avec lequel continuer. Toute sa vie se limitait à ces éléments ; il n’y avait rien d’autre. Tout était affaire de vie ou de mort. Elle suivait de près le modèle du puritanisme fanatique, selon lequel tout péché entraîne une excommunication éternelle.
Peu à peu, quelques éléments d’un bon analyste compréhensif ont commencé à se développer, compensant ainsi la cruauté. Mais je voudrais maintenant montrer ce qu’est devenue cette compréhension.
Au cours d’une séance, elle fait l’expérience de se sentir comprise et découvre que j’ai de la sympathie pour sa situation ; sa souffrance physique s’en trouve grandement soulagée. Lors de la séance suivante (après un week-end), elle a oublié la bonne séance.
Elle rapporte toutefois un rêve où elle est étudiante, logée au foyer de l’Université de Kiev. Un espace particulier est mis à sa disposition où elle peut se reposer. Un couple, qui s’occupe d’elle, la comprend en tant qu’individu.
Elle associe à cela qu’il lui semble curieux qu’elle trouve du réconfort dans la capitale de l’Ukraine qui, à ses yeux, est celle des pogroms contre les juifs. Il lui paraît pervers et étrange d’attribuer des qualités à ces gens qui ne le méritent pas.
Elle finit par se rendre compte :
1 / qu’elle a détruit le bon souvenir d’une séance pleine de compréhension, assimilée à l’amour ;
2 / que la bonne humanité a été attribuée aux racistes tout-puissants qui ont été cruels, mais dont la cruauté a été niée ; ils ont au contraire été idéalisés comme très réconfortants.
Par là, elle reproduit un épisode de son passé où elle méprisait ses parents, s’identifiait aux Aryens aux cheveux blonds et yeux bleus, se comparait à eux malgré leur mépris arrogant des qualités juives.
Il apparaissait ainsi qu’elle s’identifiait aux dieux cruels et tout-puissants, et déformait les bons côtés de ses parents et de mon analyse. Elle attribuait la compréhension humaine et l’amour aux persécuteurs auxquels la part omnipotente d’elle-même s’identifiait.
Elle finit par se rendre compte que dans sa croyance qu’elle est une championne en matière d’humanité (qui était sa façon d’être cruelle), elle nous vole, à ses parents et à moi-même, notre humanité et que c’est elle qui fait preuve de cruauté. C’est elle qui, dans son analyse, pratique l’inquisition au nom de la vertu, avec une persévérance fanatique, et trouve même le moyen de souffrir pour la défendre.
Plus tard, elle rêve qu’elle va à une gare avec une bombe à retardement dans le ventre. Elle associe cela à une scène explosive avec son mari alors qu’il montait dans un train et qu’elle l’accusait d’infidélité. Elle a « réglé » cela pour justifier son indignation et évacuer de son esprit le fait qu’elle l’a abandonné trois mois pendant qu’elle avait une liaison. En limitant son esprit à l’éventuelle infidélité de son mari, elle peut dénier sa propre culpabilité et provoquer ainsi l’explosion de cet incident isolé. Ce rêve co ïncide avec l’approche de mes vacances.
La même nuit, elle rêve d’une amazone qui est mauvaise mais ne sait pas ce qu’elle a fait. La tête de cette femme est cruellement défoncée à plusieurs reprises, et les spectateurs de la scène pensent que cela est juste. Parmi eux se trouve la figure de la justice qui a des poignards dans les yeux au lieu qu’ils soient bandés.
Elle associe à cela qu’elle voulait peindre un tableau de la vie d’amazone. Si elle créait un tableau montrant la cruauté d’autres personnes, elle pouvait alors avec raison l’attaquer de façon impitoyable. Toutefois, pour faire cela, la justice n’apparaît pas comme impartiale, les yeux bandés, mais avec des poignards dans les yeux. Elle peut ainsi « regarder des poignards » en même temps que ses perceptions sont attaquées par des poignards. (On pense ici au destin d’Œdipe.)
Aux poignards dans les yeux de la figure de la justice, elle associe la douleur lancinante dans ses yeux, mais aussi son incapacité de se concentrer et d’élargir sa vision. L’analyse de cet aspect la soulage de ses douleurs oculaires mais la confronte à la culpabilité et elle peut désormais voir l’injustice de ses attaques soutenues avec tant de vertu.
L’analyse de la culpabilité est bien entendu essentielle ; la torture bornée et implacable du surmoi rend difficile d’en faire l’expérience.
Le désir de consacrer sa vie à ce qu’elle pense être une cause juste – se battre pour Israël – lui permet de se défendre contre une telle expérience.
C’est au nom de la survie que la rationalisation de l’étroitesse d’esprit égocentrique et omnipotente ainsi que celle de la défense contre la culpabilité sont perpétuées. Tout problème est par conséquent ressenti comme un combat à mort et devient de ce fait insupportable. Elle a tellement limité sa perception qu’elle se trouve constamment dans la situation du nourrisson qui, pour tout horizon, n’a que le sein de sa mère ; il est ainsi juste et naturel qu’elle axe sa vie sur la satisfaction de ses besoins et exige que je concentre également mon esprit sur cette satisfaction.
La grande tragédie de sa vie est d’avoir dû, à l’âge de 14 ans, quitter son pays avec son frère et sa sœur pour échapper à l’extermination par les nazis. Ses parents, qui sont restés, ont été assassinés. Il lui semble avoir survécu au prix de la vie de ses parents et elle pense qu’elle aurait dû subir le même sort. La culpabilité liée à ces événements ne l’a jamais quittée et une réparation lui paraît impossible. Ce n’est pas seulement le poids de la culpabilité qui l’empêche de trouver la joie de vivre : elle commence à voir qu’une part « rabat-joie » d’elle-même est à l’œuvre. (En réalité, c’est là la cause de beaucoup de culpabilité.)
Elle se rend compte qu’une part d’elle-même se comporte d’une façon particulièrement cruelle. Si je ne la satisfais pas entièrement et ne l’amène pas à se sentir particulière et unique, elle tue mon analyse et mon travail dans un anéantissement malveillant. Quand j’attire son attention là-dessus, elle affirme que je la condamne à se sentir coupable et torturée par le fait d’être peu attachante pour le restant de ses jours.
Ma capacité à supporter et à contenir cela, à continuer d’essayer de la comprendre et de l’aider ne lui apporte pas de joie. Elle ne voit pas qu’elle est en train de tuer la joie et le bien-être ; seule sa souffrance existe. Elle crie et hurle contre la souffrance que, croit-elle, je lui inflige.
De se rendre compte que ce sont de bons parents en moi qu’elle détruit dans son égocentrisme la soulage considérablement et elle peut finalement m’apprécier et se sentir désolée. Elle peut dès lors faire l’expérience de la culpabilité ainsi que celle d’un surmoi plus compréhensif, et avoir plus de force et d’espoir pour s’en occuper.
Cela contraste avec son passé réel où, comme j’ai quelque raison de le penser, sa mère se soumettait à ses attaques, la patiente introjectant par là une mère complètement anéantie et réprobatrice.
 
LES DÉVELOPPEMENTS DANS L’ANALYSE
 
 
Dans un précédent exposé sur cette patiente, j’ai décrit comment elle était enfermée dans les limites étroites de la cruauté et coupée d’un « foyer ». Peu à peu, un concept de foyer a pu se construire dans l’analyse, permettant ainsi à l’humanité de contrebalancer la cruauté. À la suite du rêve de « Kiev », nous avons vu comment elle commençait à se rendre compte qu’il lui fallait un foyer pour accueillir la part infantile d’elle-même qui est dans le besoin, et à reconnaître qu’elle nous volait – ses parents et moi-même – et donnait nos bons attributs aux cruels « Aryens idéaux » auxquels elle s’identifiait.
Nous avons également compris qu’elle avait ses propres façons d’essayer de se trouver un foyer. Elle pouvait créer un foyer réconfortant quand elle n’avait pas les idées claires, quand elle ne se distinguait pas elle-même de son objet. Elle avait un sentiment d’appartenance dans l’union sexuelle intense, et se sentait également en sécurité dans ses épisodes maniaco-parano ïdes, quand elle avait l’impression que toute la bonté était en elle. Mais aucune de ses expériences ne pouvait la nourrir, ni l’aider dans son développement. Tous ces processus détruisaient l’analyste mère-sein vraiment utiles et séparés.
L’analyse de ces questions lui a permis de se rendre compte de l’importance extrême de sa recherche d’un foyer pour les parts d’elle-même qui étaient dans le besoin. Elle en est venue à apprécier le foyer psychologique que je lui donnais, mais aussi celui que lui offraient des amis. Elle a ainsi commencé à admirer aussi bien les personnes qui procuraient des foyers que celles capables de reconnaître leur besoin de foyers.
Elle me raconte de façon vivante comment elle avait rencontré un Juif russe qui avait réussi à quitter l’Union soviétique et était en transit vers Israël. Il avait sacrifié une situation importante et prestigieuse dans son domaine d’activité. Cet homme avait pour elle la carrure d’un héros et elle mourait d’envie d’être unie à un tel homme, capable de garder l’idée de foyer vivante en lui, de risquer la prison dans son pays et finalement réussir à s’installer en Israël.
Elle parlait avec une authentique admiration du fait que ce Juif russe avait renoncé à sa réussite matérielle pour satisfaire des aspirations plus humaines. Toutefois, après avoir rencontré cet homme, elle avait rêvé qu’elle pêchait dans la Tamise. Elle attrapait quelque chose au bout de sa ligne mais ne parvenait pas à ramener sa prise, même en essayant de toutes ses forces. Finalement, en suivant sa ligne, elle se rendait compte qu’elle était attachée à une boîte en métal scellée dans un rocher. « Banque X » était écrit sur celle-ci, et « café Y » à l’intérieur. (Je me sers de « X » et « Y » pour masquer l’identité de quelqu’un.) La banque « X » était associée à celle de son ex-mari et à l’époque où l’argent semblait inépuisable, et le café « Y » à un café où elle rencontrait ses amis artistes qui, de leurs tables, « dirigeaient le monde » avec suffisance. Quant à la Tamise, elle l’associait aux éditeurs de livres d’art dont elle espérait qu’ils publieraient ses œuvres.
Elle s’est bientôt rendu compte que malgré le préambule au rêve du sacrifice de la réussite matérielle pour obtenir un « foyer humain », son aspiration à avoir de l’argent et à réussir était solidement ancrée et ferme comme le roc. Ce rêve contient un élément de sa recherche de « dieux tout-puissants » (café « Y »), mais il ne m’a semblé ni funeste, ni cruel en lui-même. Sa recherche d’argent et de réussite, qui avait quelques bases réalistes, forme le tableau général. On ne s’occupait pas d’elle dans un « foyer cruel et pervers », comme c’était le cas dans le rêve de Kiev. Elle cherchait de l’argent et la réussite et différentes parts d’elle-même étaient en conflit. Elle se battait avec son ambivalence au lieu de revenir à une solution mauvaise pour y remédier.
Mais la façon dont elle a réagi en se rendant compte de ce qu’elle faisait dans le rêve me paraît le développement le plus frappant. Elle ne devait pas « s’arracher les yeux », limiter sa perception, se justifier ou avoir l’impression que des reproches lui étaient adressés de façon impitoyable. Elle pouvait regarder cette part d’elle-même, l’accueillir, et comprendre qu’il lui appartenait de se battre avec ces éléments. Je pense que cela résultait du fait que j’étais capable de les accueillir, ainsi que les parts d’elle-même qui étaient dans le besoin, et de l’introjection subséquente de mon « foyer psychologique ». Cela a permis à l’analyse de continuer de façon à ce que l’insight puisse être utilisé dans un sens constructif au lieu d’être considéré comme le reproche cruel d’un surmoi moralisateur.
Sa propre réflexion l’a amenée à reconnaître le pouvoir de ces forces et à penser à la façon dont elle se comportait avec son fils qu’elle rejetait s’il ne réussissait pas très bien. Elle ressentait une véritable culpabilité et semblait déterminée à lui donner un foyer convenable, qu’il réussisse ou pas.
Un pan très important de son développement a consisté à accueillir en elle le souvenir de sa mère. Elle l’avait décrite – peut-être était-ce exact – comme toujours anxieuse, ne cessant de se plaindre du père, la reprenant tout le temps si elle (la patiente) n’était pas « bien comme il faut », et ne s’intéressant ni au travail de sa fille, ni à son plaisir. Elle se tenait quelque part entre une mère détraquée et un personnage exigeant. Elle pouvait désormais voir sa mère comme déprimée et malheureuse mais faisant toujours son possible, comme une femme qui tirait de la satisfaction d’offrir un bon foyer matériel à sa famille, qui se nourrissait et s’habillait toujours bien et faisait ce qu’elle pouvait « à sa façon ». Le tableau était triste à de nombreux égards, mais l’aspect le plus marquant était que sa mère se battait et continuait malgré l’adversité et la dépression. La patiente reconnaissait précisément cette qualité de sa mère soutenue elle-même au cours de son voyage en Europe et en Turquie, quand elle avait dû quitter son pays natal, à l’âge de 14 ans.
C’est en se rendant compte de ce que je supportais en lui offrant un « foyer psychologique » qu’elle put accueillir le souvenir de sa vraie mère, en tirer des forces et se sentir libre de profiter de nouvelles expériences affectives sans avoir le sentiment de l’abandonner. Elle pouvait dès lors commencer à vivre dans un monde plus généreux qui diminuait sa haine, l’aidait à faire face à son agressivité et atténuait le cercle vicieux du monde cruel et limité dans lequel elle vivait précédemment.
 
SECOND EXEMPLE CLINIQUE
 
 
J’ai décrit dans le premier exemple comment la patiente avait limité sa perception à l’image d’un mamelon comme moyen de survie. Dans le second, le pénis remplace le mamelon et constitue le point central du monde du patient.
Ce patient était un homosexuel âgé de 30 ans. Il m’a d’abord semblé que son étroitesse d’esprit se trouvait limitée au domaine de la satisfaction sensuelle ; mais il m’est rapidement apparu que le pénis représentait beaucoup plus. En effet, toute sa vie tournait autour de l’adoration de pénis. Il avait des aventures sexuelles dans des toilettes publiques de nombreuses fois par jour, où il pratiquait la fellation ou était le partenaire passif dans une relation sexuelle anale. Il se lançait dans des éloges de ces pénis qui étaient droits, verticaux, nobles, etc. Le fait qu’ils aient appartenu à des hommes qui, parfois, lui volaient de l’argent ou se livraient à des violences sur lui ne l’amenait en aucune façon à modifier son point de vue. Il niait toute force qu’il pouvait tirer de moi et l’attribuait à ces pénis.
Ainsi, par exemple, soulagé de quelque tristesse lors d’une séance, il perdait ensuite toute la compréhension que je lui avais donnée et plongeait de nouveau dans la dépression. Ce schéma ne cessait de se répéter. Fondamentalement, la sodomie était toujours cruelle et servait à triompher du bon objet interne, lié dans l’analyse à ma compréhension.
Dans le contre-transfert, il produisait un sentiment d’impuissance en moi et l’impression que je ne pouvais rien contre l’omnipotence de la religion de l’adoration phallique. Il essayait de me forcer à croire à son système et de m’amener à admettre mon envie impuissante de ses exploits excitants.
Quand ce tableau d’un monde phallique commença à s’effondrer, l’amenant à connaître la dépression, il se mit à faire l’éloge des écrivains dépressifs et à essayer de me faire croire que seuls ceux qui voyaient la futilité de la vie humaine étaient les vrais géants de l’esprit humain ; les autres, comme moi, n’étaient que de pitoyables lâches. Il exprimait également des attaques obstinées, bornées et cruelles contre la vie elle-même. La cruauté toute-puissante devenait manifeste, alors que la créativité et la joie n’étaient rien comparées à la dépression.
Une fois passé à l’hétérosexualité, il se concentra impitoyablement sur tous les défauts de sa petite amie, qu’il harcelait à ce sujet, fort d’une arrogante croyance en sa supériorité divine. Il était identifié à l’objet idéal et se sentait le droit de tourmenter son amie à cause de ses défauts.
Après une analyse laborieuse, il commença à s’approcher d’une compréhension de sa cruauté et put accéder à des sentiments de culpabilité.
Le mieux qu’il ait fait en matière d’acting out fut d’arriver en avance à sa séance, affolé, et de s’installer dans la salle d’attente. Peu après son arrivée, il sortit de chez moi en sachant que je pouvais l’entendre et descendit dans la rue en sachant que je pouvais le voir de ma fenêtre. Il savait également que je ne l’appellerais pas pour qu’il rentre et se présenta à la porte avec cinq minutes de retard, armé de reproches justifiés. Il était là lui, le patient, éperdu de souffrance alors que moi, l’analyste, extrêmement cruel, j’adorais ma technique analytique et la faisais passer avant l’humanité et la souffrance. Je ne m’en écarterai jamais pour l’aider et cela lui permettait d’établir que la cruauté était mon fait.
Dans tout le schéma de cette cruauté, la préoccupation narcissique d’avoir raison – sa certitude de savoir la vraie vérité et d’aimer les objets qui le méritent vraiment – se trouvait obstinément maintenue. Finalement, lui seul se comportait avec « humanité », et j’en étais pour ma part dépourvu.
Je ne doutais guère de son envie fondamentale d’humanité et de créativité mais je voudrais ici attirer l’attention sur la façon dont il a limité sa perception à « son monde », excluant par là même toute compréhension plus étendue. Bien entendu, son analyse ne s’est pas toujours déroulée à ce niveau mais c’est la force et la puissance de cet aspect que j’ai voulu souligner. Ce schéma a été ranimé lors de chaque crise.
Quelle que soit la perversion et l’étroitesse des préoccupations d’un individu, il me semble que ce sont finalement la bonté, l’humanité et la vérité qu’il désire tant. Nous voyons également, dans le cas présent, la douleur de la culpabilité qu’il ressent quand il se rend compte de ce qu’il a fait ; il devait faire porter l’accusation contre moi pour ce péché et était prêt à souffrir de se justifier.
 
CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES
 
 
Dans « Deuil et mélancolie » (1917), Freud décrit comment le mélancolique à la fois torture son objet et s’y accroche, refusant par là d’établir une nouvelle relation d’objet. Abraham (1924) observe que dans la cruauté de la mélancolie, ce type de patient traite l’objet comme s’il le possédait. Aussi bien Freud qu’Abraham soulignent la régression au narcissisme, où le soi et l’objet ne sont pas différenciés.
Il y a, me semble-t-il, dans le concept de position dépressive de Melanie Klein (1934) un développement dans lequel le nourrisson commence à se rendre compte que lui-même et l’objet sont séparés. Il me paraît de ce fait confronté à l’infériorité et à l’envie de la mère, à une prise de conscience de la mère humaine non idéale qu’il ne possède pas, et doit alors faire face à la frustration, à la culpabilité et à l’angoisse de perdre cette mère. De façon à rester dans la position narcissique, des attaques sont portées contre cette conscience, notamment contre l’objet interne. Ces attaques détruisent la conscience de la mère humaine et le patient se trouve de ce fait abandonné dans un monde cruel, sans amour.
En d’autres termes, la perception se développe du mamelon au sein, au corps, au visage et, finalement, à l’esprit et à l’amour de la mère, produisant ainsi une image de « maman ». Cette image peut être introjectée, trouver un « foyer » dans l’esprit du petit enfant et nourrir sa capacité d’aimer. C’est l’effacement du concept de la mère humaine entière qui limite l’image du monde à un lieu cruel et dépourvu d’amour.
De plus, ces attaques contre la mère réelle parce qu’elle n’est pas le « sein idéal » (qui, à travers l’identification narcissique, satisfait l’exigence d’avoir et d’être l’idéal) mènent à l’incorporation d’un surmoi qui exige du petit enfant qu’il le satisfasse le restant de sa vie. L’individu vit donc dans un monde cruel, astreignant, limité, qui nourrit sa peur et sa haine ; il est contraint d’adorer ce système, de s’y soumettre et de s’identifier à celui-ci, en partie de peur, en partie parce qu’il contient sa propre toute-puissance vengeresse. Cet idéal du moi-surmoi domine sa vie. Le patient que Freud et Abraham décrivent comme s’accrochant à son objet, et le traitant comme s’il le possédait, devient alors, à travers l’introjection, un individu possédé par un surmoi cruel qui ne lui laisse aucune liberté.
Il se trouve de ce fait limité à ses exigences narcissiques bornées, dépourvues d’amour, gouverné par des dieux eux aussi narcissiques, bornés et sans amour. À cela s’ajoute que le nourrisson expulse la vraie mère humaine ; il l’abandonne à un exil cruel et introjecte une mère qui lui fait la même chose, en cela qu’elle ne lui donne de ce fait aucun foyer. De plus, la part narcissique de la personnalité exile la part du vrai bébé qui est dans le besoin. Un foyer n’est ainsi donné qu’aux dieux et à la part narcissique du moi ; d’où résulte la formation d’un « faux soi » et la nécessité de vivre un mensonge.
Ce problème devient encore plus complexe quand un bon foyer a été refusé au petit enfant dès le départ. Il peut avoir eu une mère qui rejetait la part de bébé en lui, ne supportait pas ses angoisses, et, en ce sens, n’a pas réussi à lui donner un foyer. Le soi anxieux et dans le besoin de l’enfant peut avoir été psychologiquement expulsé et abandonné à un exil cruel. L’enfant a peut-être eu une mère qui ne pouvait supporter qu’un « bébé idéal » et rejetait le vrai ; peut-être a-t-il eu une mère qui le gâtait trop et satisfaisait ses besoins omnipotents. Dans un cas comme dans l’autre, il désire se venger et recréer le « monde idéal ».
Nous sommes donc confrontés à un problème complexe au moment où le patient arrive en analyse. Le travail clinique consiste, me semble-t-il, à permettre au patient de se servir d’un monde plus entier, compréhensif et bon – la seule expérience qui puisse le sauver.
J’ai essayé de montrer dans cet article comment de tels patients essaient de limiter la compréhension de l’analyste à la justification de leurs griefs sous l’apparence de la justice morale et expulse tout amour plus plein, ou empêche ce sentiment de modifier cette situation. Ils se jettent ainsi eux-mêmes dans un exil sans amour, à la merci de leur surmoi primitif.
Globalement, cette organisation narcissique garantit que le patient ne trouve pas un bon foyer où il peut grandir, aimer la vie et faire l’expérience du partage.
Dans un « bon foyer », les problèmes de cruauté sont humanisés à travers l’interaction avec les parents. Je ne peux à ce propos m’empêcher de spéculer : Œdipe se serait-il comporté comme il l’a fait s’il avait grandi à la maison ? Sa tragédie a été qu’il a non seulement commencé, mais aussi fini sa vie en exil.
L’inverse du cercle vicieux de la cruauté est l’intérêt partagé et mutuel, la mère offrant alors un foyer à son enfant dans son esprit et l’enfant offrant à sa vraie mère un foyer dans son esprit.
 
CONCLUSION
 
 
Dans les cas de cruauté, le processus normal qui conduit un enfant à voir sa mère comme une personne séparée qui ressent de la douleur, de la joie et donne de façon créative, se trouve expulsé avec haine de la perception, amenant le développement d’un esprit borné.
La limitation de la perception restreint les images de l’objet entier au rôle d’un mamelon que le patient possède, et par là même aussi l’amour et la culpabilité conscients.
Il est exigé de cet objet qu’il soit idéal et prenne l’idéal du patient en considération, faute de quoi il sera puni de façon vengeresse.
La bonté est détournée et déformée du côté de la cruauté de manière à lui donner de la force et éviter la catastrophe. Cette déformation est adorée comme une religion – une adoration qu’il appartient à l’analyste de convertir et « Dieu vous aide si vous n’y parvenez pas ». L’introjection de cela mène l’individu à développer un surmoi cruel et à établir un cercle vicieux de cruauté et de dévotion servile à un dieu cruel, mauvais et moralisateur. La vraie mère est expulsée, abandonnée, et la vraie « part du bébé » dans le besoin exilée.
Un environnement initial et analytique défavorable peut entretenir l’illusion toute-puissante ; mettre en œuvre la contre-cruauté ; produire sa propre cruauté omnipotente comme modèle d’identification ; s’effondrer ou mourir. Tous ces développements peuvent avoir des conséquences désastreuses.
Le rôle de l’analyste consiste à élargir la perception du patient contre des attaques militantes qui visent à entretenir tant son étroitesse d’esprit que celle du patient et, à travers une analyse attentive, à offrir un environnement approprié. La compréhension plus large de l’analyste doit s’opposer à l’étroitesse d’esprit du patient et, par là, amener une modification de la cruauté et permettre à la bonté, à la force de faire face à la haine et au pardon d’intervenir.
De cette façon, un « foyer » peut être donné à de nouvelles bonnes expériences ; il devient pour ainsi dire possible de reloger les bons aspects du « foyer » initial dans l’esprit du patient. Une mère exilée rentre à la maison, devient une alliée du travail de la bonté et celui consistant à atténuer la cruauté se trouve renforcé et ainsi partagé.
(Traduit de l’anglais par Anne-Lise Hacker.)
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Abraham, K. (1924). A short study of the development of the libido, viewed in the light of mental disorders, in Selected Papers on Psycho-analysis, Londres, Hogarth Press, 1942, p. 418-501.
·  Freud, S. (1917), Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1976.
·  Klein, M. (1934). A contribution to the psychogenesis of manic-depressive states, in Contributions to Psychoanalysis, Londres, Hogarth Press, 1948, p. 282-310.
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