Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1318 à 1323
doi: 10.3917/rfp.664.1318

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Freud et Lacassagne

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Freud et Lacassagne

Freud, une photo inédite : la consultation du Pr Lacassagne à Londres le 26 février 1939.

Arrêt sur image

Denis Toutenu 21, place Carnot 69002 Lyon
Le Pr Lacassagne, directeur de l’Institut Curie à Paris, fut appelé et il examina le malade le 26 février ” (Jones). Max Schur évoque également cette consultation : “ ... sur la suggestion de Marie Bonaparte qui avait séjourné quelques semaines à Londres, j’organisai une consultation avec le Dr Lacassagne, le successeur de Rigaud à l’Institut Curie. Lacassagne vint à Londres pour examiner Freud, le 26 février, et nous fit à tous une excellente impression ”...
Une photographie de cette rencontre a été prise. À ma connaissance, elle est inédite. Depuis plus de soixante ans ce document a été fidèlement et discrètement conservé au sein de la famille Lacassagne. Il figure aujourd’hui dans la collection familiale de Mme Madeline Muller, née Policard, nièce d’Antoine Lacassagne. Elle a bien voulu m’en remettre une copie et m’a autorisé à la publier en mémoire de son oncle, ce dont je ne saurais trop la remercier.
Le document d’origine, en noir et blanc, de 18 sur 13,5 cm, est conservé dans un cadre en verre. À son dos figure une inscription manuscrite, reproduite ici en bas du cliché : « Londres, 26 février 1939, avec Sigmund Freud, Marie Bonaparte, Princesse de Grèce (et) la belle-fille de Freud ».
Cette photographie n’est pas de la meilleure qualité sur le plan technique. Elle est un peu floue et les visages apparaissent surexposés au soleil rasant de l’hiver. Les quatre personnages portent des manteaux. Il ne devait pas faire bien chaud en ce 26 février 1939 londonien, bien que le soleil ne fut pas loin de son zénith comme on peut en juger en comparant la taille de la jeune femme de gauche avec la dimension de son ombre portée. Le cliché a été réalisé au 20, Maresfield Gardens, côté jardin de la maison : le pilier en brique et les trois fenêtres qui figurent en arrière-plan permettent de l’affirmer.
La composition photographique met en scène quatre personnages : deux hommes à droite, et deux femmes à gauche. Freud est le plus proche du photographe, ce qui a pour effet de le grandir. On le voit de profîl droit. Il porte une casquette et tourne le dos au soleil, son visage s’en trouve largement dissimulé. Il se tient droit et raide.
À ses côtés figure Antoine Lacassagne. Elégant et souriant, Lacassagne a le regard et le bras droit tournés vers son illustre patient qu’il semble rassurer dans une attitude à la fois cordiale, respectueuse et professionnelle. Autant Freud semble éviter l’objectif, autant Lacassagne s’offre au photographe. Les deux professeurs ne sont pas dans une position symétrique. Freud approche de ses 83 ans (qu’il atteindra le 6 mai 1939), il est le malade, tandis que Lacassagne, 55 ans, officie dans une fonction d’expert de réputation internationale. Directeur de l’institut Curie de Paris depuis 1937, Antoine Lacassagne était alors au sommet de sa gloire. Savant reconnu, et homme du monde – il appartenait à un courant de pensée largement représenté à l’époque, à la fois humaniste, scientiste, et anticlérical –, sa notoriété dépassait largement le cadre de sa spécialité. Il n’est pas étonnant que Marie Bonaparte ait pensé à le solliciter.
Personnage central de cette rencontre, la « Princesse de Grèce », 57 ans, est également la personne la plus au centre de la photo. Comme souvent dans ce genre de circonstances, Marie Bonaparte fixe directement l’objectif. Sa tenue est à l’évidence du dernier chic. Elle aimait les photos et il est hautement probable qu’elle soit à l’origine de cette séance de pose dont Freud se serait probablement passé. Quelques mois plus tôt déjà, en juin 1938, lors de son bref passage en France, le temps d’un repos et d’un repas à Saint-Cloud, le Maître n’avait pas échappé à la séance photo. Mais qu’aurait-il pu refuser à « Notre Princesse » ? Elle avait été le pilier de l’organisation diplomatique et matérielle de son émigration. Elle l’avait attendu gare de l’Est avec comité d’accueil, Bentley et Rolls-Royce, et elle le recevait dans sa maison avec un bien agréable mélange de faste et de simplicité... (Une autre photo de cette époque est reproduite dans le livre de Célia Bertin : « La dernière Bonaparte », on y voit Marie Bonaparte en train de photographier Freud. La légende précise : « À Londres en 1938 », mais ne dit pas qui est derrière le second objectif.)
Le quatrième personnage, « la belle-fille de Freud », est sans doute Lucy, la femme d’Ersnt Freud, que dans la famille on appelait « L’architecte ». Ernst Freud avait émigré en Angleterre dès 1933. Cinq années plus tard, prenant le relais de Marie Bonaparte et de Jones, il avait organisé l’installation matérielle de son père et de sa famille à Londres.
 
APRÈS LES PRÉSENTS, LES ABSENTS : LE NÉGATIF DE LA PHOTO
 
 
Ce jour-là, dans la maison du 20, Maresfield Gardens, Paula Fichtl, ne devait pas être la moins occupée. Elle adorait Marie Bonaparte, et pour cause, la princesse ne la traitait pas en domestique mais en complice... Autres absentes : Martha Freud et Minna Bernays, mais dans le contexte familial de l’époque, on imagine mal les deux vieilles dames venir se mêler aux visiteurs et prendre la pose dans le jardin avec eux...
Par contre Max Schur devait logiquement être présent en tant que médecin personnel de Freud, et sa présence sur la photo aux côtés de Lacassagne n’aurait rien eu de choquant.
Mais la grande absente de la photo c’est Anna Freud. Or Anna photographiait et filmait. Aujourd’hui des extraits de ses réalisations sont quotidiennement projetés dans cette même maison devenue musée Freud où les visiteurs découvrent ses deux principaux sujets d’inspiration : son père Sigmund (pas facile à filmer) et (à l’opposé très cabots)... les chiens de la famille... Il est donc logique de penser que cette photo a été réalisée par Anna Freud elle-même.
À propos des chiens, on ne les voit pas sur le cliché. Lün et Jumbo courent-ils dans le jardin hors du champ de l’objectif ? Ou ont-ils été neutralisés dans une pièce de la maison pour ne pas importuner les visiteurs ? À cette époque, ils occupaient une grande place dans la vie de Freud. (À son arrivée sur le sol britannique, Lün, la chienne chow-chow, avait été mise en quarantaine pour six mois et, pour la remplacer auprès de son père, Anna avait alors cru bon d’acquérir un petit pékinois baptisé Jumbo. Mais à la grande contrariété de Freud « le remplaçant » réservait ses faveurs à Paula, et pour cause, elle le nourrissait...)
 
ÉPILOGUE
 
 
À bien des égards cette photo du 26 février 1939 est particulièrement émouvante. Cette consultation avec Lacassagne arrive à un moment bien particulier de l’évolution de la maladie de Freud. Depuis la mi-janvier, Max Schur et Anna Freud étaient très inquiets du fait de l’apparition d’une nouvelle lésion suspecte. Mais Exner, le chirugien maxillofacial indiqué par Pilcher, ne voulait pas croire à la récidive néoplasique. Wilfred Trotter, patron de la clinique universitaire de Londres et beau-frère de Jones, qui examina Freud à trois reprises courant février, temporisait également. Schur, « comme interniste et étranger » se sentait pris de haut par ses deux éminents confrères, et il ne savait plus à quel saint se vouer. Lacassagne eut la redoutable mission de cadrer la conduite diagnostique et thérapeutique. Hélas, au bout du compte il fallut bien admettre que le cancer était devenu inopérable et que le traitement ne pouvait plus être que palliatif. « La consultation avec Lacassagne » marque donc bien « le commencement de la fin » évoqué par Freud lui-même six jours plus tôt dans sa lettre du 20 février à Amold Zweig...
En juin Freud apprend la mort du vieux Tattou, l’un des chow-chows de Marie Bonaparte. Il a encore la force d’écrire, mais ce sera sa dernière lettre à sa « chère Marie ». En août, c’est son propre chien à lui qui l’évite, effrayé par l’odeur dégagée par le cancer. « Cette expérience navrante révéla au malade où il en était arrivé », écrivit Jones. On connaît la suite. Freud s’est éteint le 23 septembre 1939.
Le 20, Maresfield Gardens allait devenir la maison d’Anna Freud jusqu’en 1982, soit pour plus de quarante années. Peu après la mort de Freud, Dorothy Burlingham y emménagea, partageant désormais la maison et la vie d’Anna jusqu’à sa propre mort en 1979. Paula Fichtl continua son service. Stupidement classée dans la catégorie « enemy alien » (étranger ennemi), elle fut arrêtée par la police anglaise en mai 1940 et déportée à l’île de Man. Elle ne sera libérée qu’après presque une année entière de rétention, et une lettre de Marie Bonaparte à Winston Churchill... Minna Bernays est morte en février 1941 pendant cet épisode. Martha Freud disparaîtra dix ans plus tard, en novembre 1951.
Dans sa biographie « Anna Freud », parue du vivant d’Anna en 1979, Uwe Henrik Peters fait une description un peu idyllique des années d’après la guerre et d’après les « controverses ». Il y décrit une Anna Freud menant une vie très occupée, mais relativement paisible, entre ses travaux, son amie Dorothy et les bons soins de Paula. Detlef Berthelsen, dans un ouvrage plus récent, en fait une description plus rude. Il évoque notamment l’inimitié, et parfois la jalousie féroce, de Paula vis-à-vis de Dorothy. Les deux auteurs ont probablement raison. Sic transit vita.
Aujourd’hui au 20, Maresfield Gardens chaque visiteur peut se faire son idée, sa représentation. Certains se plaisent à imaginer que la vie dans ces murs fut, somme toute, plutôt agréable et plaisante. De la mort de Freud à celle de Robert, le fils de Dorothy, la maison a aussi connu beaucoup de moments forts et bien des drames. Elle est peuplée d’ombres. Le Tourist people retiendra lui, et c’est son droit, le bref passage de Marilyn Monroe en août 1956... Au 20, Maresfield Gardens on peut rêver. « We are such stuff as dream are made of. » Depuis juillet 1986, la maison est devenue « The Freud museum ». Attention, il n’est pas ouvert tous les jours de la semaine. Les fenêtres de la boutique du musée sont celles que l’on aperçoit sur la photo. Le jardin ne se visite pas.
Remerciements : Par son enthousiasme communicatif, le Dr Alain de Mijolla a stimulé mes recherches, tandis que l’Association Internationale d’Histoire de la Psychanalyse s’en est fait l’écho sur son site Internet ((www. aihpsy@ wanadoo. fr). Je tiens à les remercier.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berthelsen D. (1989), La famille Freud au jour le jour. Souvenirs de Paula Fichtl, trad. franç. de L. M. Robin, Paris, PUF, 1991.
·  Bertin C. (1982), La dernière Bonaparte, Paris, Librairie académique Perrin.
·  Jones E. (1957), La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, trad. franç. de L. Flournoy, Paris, PUF.
·  Peters U. H. (1979), Anna Freud, trad. franç. de J. Etoré, Paris, Éd. Balland, 1987.
·  Schur M. (1972), La mort dans la vie de Freud, trad. franç. de B. Bost, Paris, Gallimard, 1975.
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