Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526519
376 pages

p. 1325 à 1334
doi: 10.3917/rfp.664.1325

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Critiques de livres

Volume 66 2002/4

2002 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques ” par D. W. Winnicott  [1]

Christian Delourmel 4, allée du Verger 35310 Chavagne
“ Nulle vérité n’est absolue ni finale. Ce qui compte, c’est l’action de penser, de sentir, et la liberté de réfléchir. ”
D. W. Winnicott
Deux textes fondamentaux centrent ce livre : un article théorique, non daté, « La crainte de l’effondrement », qui s’articule avec un article de 1965 « La crainte de la folie », et un article clinique de 1969, « Objets de l’usage d’un objet », autour duquel gravitent plusieurs textes dans lesquels Winnicott commente ses hypothèses avancées dans ce dernier article. Ces deux textes théorico-cliniques, dont l’apport pour la psychanalyse contemporaine est majeur et incontournable, comme Winnicott lui-même l’avait pressenti – « L’idée principale de cet exposé ( “Objets de l’usage d’un objet” ) nécessite la réécriture d’un pan important de la théorie psychanalytique » –, sont le point de convergence et de ressaisie pour de nombreux développements qui parcourent toute son œuvre et dont on retrouve les principaux fils dans ce livre.
L’un de ces fils est le souci de Winnicott, constamment affirmé dans son œuvre et réaffirmé tout le long de ce livre, de « parvenir à une compréhension totale de l’interrelation des facteurs personnels et des facteurs de l’environnement » pour rendre compte du fondement de l’être, du « Being », et de ses failles. Ce souci, au cœur des fragments de cure et des consultations thérapeutiques rapportées, est le pivot autour duquel s’organisent sa réflexion sur le traumatisme comme sa critique de la thèse kleinienne de l’envie auxquels sont consacrés les articles de la dernière partie de ce livre.
L’autre fil principal concerne le statut paradoxal qu’il confère à la destructivité : au fondement du « traumatisme originel », la destructivité serait aussi au fondement de l’établissement de l’épreuve de réalité.
À ces exigences conceptuelles répond une exigence épistémologique : le refus de faire appel, automatiquement, aux concepts de pulsion de mort et d’envie sans examen critique préalable. Pour aborder ces questions dans toute leur complexité, il faudrait en effet, selon lui, considérer « d’un œil neuf les racines de l’agressivité. (Pour cela) deux concepts en particulier doivent être délibérément rejetés, afin que nous puissions voir s’ils se représentent à nouveau d’eux-mêmes, ou si nous nous en sortons mieux sans eux. Un de ces concepts est le concept de pulsion de mort de Freud, l’autre est l’instauration de l’envie, par Melanie Klein... il est facile de laisser ces expressions devenir des clichés ! ». C’est ainsi que, libéré de toute « idée préconçue sur la pulsion de mort ou sur l’envie », Winnicott va développer ses hypothèses sur le trauma, la destructivité, le vide, l’envie, et leurs implications dans la pratique analytique. Les nombreux points où se recoupent la question de l’environnement (et celle du contre-transfert de l’analyste) seront l’objet d’une ressaisie et d’une ouverture théorico-clinique dans « La crainte de l’effondrement » et « Objets de l’usage d’un objet », dominées par l’exigence de prendre en compte l’environnement « sans perdre ce qu’on avait acquis en étudiant les facteurs internes ».
L’envie, expression directe de la pulsion de mort... ou indice d’une faille dans le « being » ?
C’est la question que pose Winnicott dans les textes où il discute la thèse développée par Melanie Klein dans Envie et gratitude. Pour lui, la métapsychologie de l’envie ne peut être saisie dans toute sa complexité sans un long détour par l’étude de « l’interrelating ». Or Melanie Klein, « en invoquant une base constitutionnelle à l’envie, un facteur héréditaire, dénie implicitement le facteur de l’environnement, alors qu’elle n’en a pas de déni explicite ». Winnicott développe à partir de ce constat une argumentation rigoureuse. Certes, Melanie Klein a raison quand elle décrit les éléments destructeurs à l’œuvre dans la relation d’un patient à son analyste, et cela au moment même où l’analyste est ressenti comme satisfaisant. Mais l’envie, qui implique la perception d’une qualité de l’objet, ne peut se concevoir sans postuler un degré déjà complexe d’organisation du moi. D’autre part, si l’interprétation de l’envie du « bon sein » soulage le patient, l’expérience analytique montre que cette interprétation est insuffisante pour l’en vraiment libérer. L’envie ne peut donc être conçue comme l’expression directe de la pulsion de mort dont les manifestations sadique-orale et sadique-anale interviendraient dès le début de la vie. Il faut postuler un au-delà de l’envie, une phase « en deçà de la position dépressive, où se développent un système de mémoire et une conscience de soi ». Cette phase qui est celle de la dépendance absolue du nourrisson à l’égard de la mère (et du patient à l’égard de l’analyste), concernerait le travail psychique en jeu dans l’établissement de l’épreuve de réalité, une phase où simultanément s’effectue la séparation du moi (me) et du non-moi (not me), et se constitue un espace potentiel, l’aire intermédiaire du « playing ». Via le « fantasying » de toute la cruauté de son amour primitif pour l’objet maternel, le bébé, en devenant capable d’une expérience sadique-orale, crée l’objet qui cesse d’être subjectif. (Question qu’il développera dans « Objets de l’usage d’un objet »). Dans cette phase de la créativité primaire, « où le sein est créé et sans cesse recréé par l’enfant à partir de sa capacité d’aimer », le bébé fait l’expérience d’un plaisir spécifique, celui d’éprouver de la gratitude pour l’objet qui lui a permis de créer « la mère suffisamment bonne » en lui épargnant la déprivation que représenterait le fait d’avoir « à faire face à l’imprévisible avant d’être capable d’admettre les défaillances de l’environnement ». À la découverte de la gratitude pour l’objet, qui par sa fiabilité lui a donné l’espoir dans ses potentialités d’intégration psychique, répond chez le bébé la découverte du plaisir de se sentir vivant, ce plaisir qui confère à la vie le sentiment qu’elle vaut la peine d’être vécue. Dans ces conditions, dit Winnicott, « il n’y a pas de place pour l’envie », qu’il faut concevoir, poursuit-il, comme conséquence d’un échec dans le « Being ». Sous l’effet de la brutalité de la désillusion, le bébé subirait une véritable déprivation en échouant dans le processus d’introjection de ce « holding » du fonctionnement psychique que représente le « Being » ? Rancune, rage, lutte sourde contre la dépendance, remplacent alors la gratitude, la dépendance reconnue. Il faut sans cesse détruire ce « bon sein » dont les qualités mêmes sont devenues persécutrices, car elles n’ont pas rendu possible l’acquisition de « la capacité à être seul » Mais un espoir sous-tend cependant cette destructivité : celui d’une rencontre potentiellement créatrice avec l’objet, à la condition que l’objet survive à la destructivité du sujet (cf. plus loin).
Du traumatisme « flagrant » au traumatisme « subtil », c’est-à-dire du trauma-événement au processuel du « trauma originel »
L’exploration du traumatisme entraîne Winnicott, dont l’objectif est d’en faire « un concept de la métapsychologie », « dans l’histoire primitive de l’environnement de l’individu en cours de développement ». Sous le « traumatisme flagrant », représenté par l’événement traumatique, l’analyste doit entendre le « traumatisme subtil », qui s’origine dans cette même phase du « Being » que celle où s’origine l’envie : en place et lieu de « quelque chose (qui) aurait pu être bénéfique, rien ne s’est produit ». Là encore, Winnicott parle de déprivation pour qualifier ce « rien ne s’est produit », dont la manifestation sera un sentiment « d’effondrement dans l’aire de la confiance, qui retentit sur l’organisation du moi ». L’enfant échoue dans sa création d’une « mère suffisamment bonne », et il ne peut qu’échouer dans ses tentatives de créer « une réalité suffisamment bonne » (Annick Sitbon). L’objet a perdu sa fiabilité. À la perte de confiance qui en résulte répond la perte d’espoir « dans les possibilités à venir de la poursuite de l’intégration psychique ». Le désespoir, un sentiment d’insécurité profonde, la crainte permanente d’un effondrement, de la folie, de la mort sont le terreau d’une rancune, d’une envie stérilisantes. L’envie et le traumatisme originel plongeraient ainsi leurs racines communes dans l’ « être », dans les failles de son devenir.
Dans l’œil du breakdown-cyclone, le vide
Winnicott ressaisit ces hypothèses dans « La crainte de l’effondrement », en les enrichissant par l’introduction de ses vues, amorcées dans « Rien au centre », sur les fondements négatifs du trauma. La crainte de l’effondrement, projetée dans le futur, serait l’écho d’un « effondrement de l’institution du self unitaire » vécu-éprouvé dans le passé. Ce breakdown, marquant de son traçage négativant la chair vive du tissu psychique, aurait laissé un vide, une lacune, dont l’activation serait à la source d’angoisses disséquantes primitives et impensables. Au creux de l’être en proie à une crainte de l’effondrement, résiderait un non-being, trace blanche, lacunaire d’une « mémoire amnésique » (André Green) d’un « quelque chose (qui) aurait pu être bénéfique (et où) rien ne s’est produit ».
Le vide est au cœur du traumatisme, car : « Ce que la clinique nous donne à voir est toujours une organisation défensive, même dans l’autisme. C’est une erreur de considérer la maladie psychotique comme un effondrement, c’est une organisation défensive dirigée contre une angoisse disséquante primitive. » Le système défensif rigide des cas limites, des psychotiques aurait pour fonction de les rendre invulnérables. Ce serait, d’une façon plus subtile, la fonction défensive que peut prendre le traumatisme flagrant, qui peut prendre une importance démesurée (car) il est plus facile de se souvenir d’un traumatisme (en tant qu’événement remémorable), que de se souvenir que rien ne s’est produit à la place de quelque chose ».
Le vide, au fondement du breakdown, mais aussi du « being »
Après avoir avancé son hypothèse selon laquelle le breakdown est quelque chose qui a été éprouvé dans le passé, Winnicott ajoute : « Si le patient continue à rechercher (à reproduire) dans le futur ce détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé, il craint de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur. » Comment comprendre ce paradoxe : quelque chose a été éprouvé dans le passé, une expérience a donc eu lieu, et pourtant Winnicott évoque quelque chose qui ne s’est pas produit, et qui n’a pas encore été éprouvé ? Sans doute Winnicott tente-t-il, par ce paradoxe, de rendre compte du traumatisme, du vide, dans la perspective d’une double valence : le vide, à la racine de ce trauma originel qu’est le breakdown serait aussi « une condition nécessaire et préalable au désir... au fondement de tout apprentissage se trouve le vide... il n’y a qu’à partir de la non-existence que l’existence peut commencer ». Il avait déjà avancé des hypothèses analogues en 1957, dans « L’hallucination qui nie l’hallucination ». Dans cet article, Winnicott proposait en effet de distinguer l’hallucination normale de l’hallucination pathologique, en étudiant « la relation entre l’hallucination et la déshallucination », et propose le concept de « négation de l’hallucination », qui évoque celui d’hallucination négative.
Du breakdown à l’utilisation de l’objet
Ces conceptions ont des conséquences sur la pratique. C’est souvent tardivement que la crainte de l’effondrement apparaît dans la cure car les patients en proie à cette menace s’en protègent par un système de défense qu’ils ne peuvent abandonner que lorsqu’ils auront acquis la conviction que leur analyste est fiable. Il faut donc que l’analyste fasse preuve de patience et de ténacité dans l’attente du moment propice où le patient pourra prendre le risque de s’abandonner au démantèlement de son système défensif édifié « contre l’imprévisible et sa conséquence effroyable qu’est l’expérience de l’horreur ». C’est seulement alors que le patient pourra devenir quelqu’un qui souffre, et accepter la « dépendance pour qu’il puisse utiliser l’objet », et se confronter à sa destructivité.
Car la destructivité, qui menace le sujet d’un anéantissement psychique (cf. le breakdown), joue un rôle en « fabriquant la réalité, en plaçant l’objet hors de soi », hypothèse que Winnicott développe dans les articles « Objets de l’usage d’un objet ». Ce travail psychique, fondé sur la destructivité, concerne « cette séquence du développement humain... la plus difficile... la plus ingrate des toutes premières failles... celle qui concerne la place assignée par le sujet à l’objet en dehors de l’aire de contrôle omnipotent de celui-ci : à savoir la perception que le sujet a de l’objet en tant que phénomène extérieur ». Là encore, le rôle de l’environnement est capital : l’objet doit être détruit (fantasmatiquement), et survivre, pour que ce travail se réalise. Voici la séquence décrite par Winnicott :
« Le sujet dit à l’objet : je t’ai détruit »
« Hé, l’objet, je t’ai détruit... je t’aime »
« Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi »
« Puisque je t’aime, je te détruis tout le temps dans mon fantasme (inconscient). »
Winnicott ajoute : « À cette phase, il ne s’agit pas d’un acte unique, l’objet dans le fantasme inconscient est toujours en train d’être détruit. C’est la condition pour que la destructivité reste potentielle », et conclut : « Ici s’inaugure le fantasme chez l’individu... qui peut maintenant utiliser l’objet qui a survécu. » De la réussite de ce travail dépend la création d’une « réalité suffisamment bonne ».
Ce travail met en jeu, dans la cure, un dynamisme particulier du transfert/contre-transfert : le patient, qui a pris le risque de renoncer à son système défensif rigide, soumet l’analyste aux coups de butoir de ses vagues destructrices. À cette vulnérabilité du patient doit répondre celle de l’analyste qui doit se laisser atteindre (détruire dans le fantasme inconscient) pour donner réalité à la destructivité. Mais l’analyste doit y survivre, c’est-à-dire, n’y répondre ni par le retrait ni par la rétorsion, pour que le sujet n’ait pas à vivre la non-survivance de l’objet, car le fantasme de destruction perdrait son caractère de potentialité et la destructivité deviendrait effective. C’est de cela que va dépendre la réussite où l’échec de la remise en jeu du « Being ». C’est dire l’importance de l’analyste et de son contre-transfert dans le travail d’élaboration de cette destructivité, fondatrice de la différence première.
On retrouve l’écho de ces hypothèses dans ce qu’il dit avoir été « une de ses contributions essentielles » : l’acte antisocial du délinquant serait un acte faisant partie du facteur d’espoir. La destructivité en jeu dans la tendance antisociale du délinquant, mobilisée dans le contexte d’une déprivation qui est la perte d’objet comme cadre, témoignerait, du fait même de sa mise en jeu, d’une « confiance en un homme, une structure, une institution ». Elle aurait pour fonction d’en tester la solidité, et cela pour « commencer à exister », en expérimentant la distinction entre fait et fantasme. Le sujet pourrait prendre alors le risque d’émerger d’une situation où « privé (jusqu’ici) du contrôle de l’environnement », il n’avait pas eu d’autre solution que « de devenir lui-même un système de contrôle, perdant ainsi complètement son identité ».
Winnicott, une leçon d’épistémologie..., et de courage
En maintenant dans ses développements une tension en permanence ouverte sur la complexité de « l’intrapsychique et l’intersubjectif » (André Green), Winnicott, dans ses développements sur le trauma comme dans sa critique rigoureuse de la thèse kleinienne sur l’envie, échappe au piège solipsiste comme à celui de la psychologie issue de l’observation des bébés, et nous donne une leçon d’épistémologie. Il nous donne aussi une leçon de courage et d’indépendance. Il en fallait en effet beaucoup pour se risquer à cette critique de Melanie Klein dans le climat passionnel dans lequel baignaient les réunions scientifiques que les controverses « transformaient en champ de ruines, quand les gens se battaient pour donner raison à Melanie Klein ». Pendant dix ans, nous dit-il, il s’est trouvé pris entre Anna Freud qui ne voulait rien savoir de ses travaux parce qu’il aurait été kleinien, et Melanie Klein qui lui reprochait de ne pas l’être. Cela lui était d’autant plus difficile qu’il admirait beaucoup Melanie Klein, qui, comme Freud, avaient ces qualités qui fondent le véritable esprit scientifique, pour qui « nulle vérité n’est absolue ni finale. Ce qui compte, c’est l’action de penser, de sentir, et la liberté de réfléchir ». Ces qualités rares n’appartiennent « qu’à quelques personnes ayant la capacité de sentir en profondeur, une longue expérience, forte d’un dur labeur, sans lequel aucun parcours ne peut être conceptualisé ni écrit ». Winnicott, dont la liberté de ton, la profondeur de vues, l’originalité habitent toute l’œuvre, en était lui aussi bien pourvu. Du courage, il lui en avait fallu aussi pour affronter la réaction de sa propre analyste, Joan Rivière, quand il avait évoqué avec elle ses hypothèses sur l’environnement. Il raconte qu’il avait mis beaucoup de temps à se remettre de la réaction de celle-ci.
Mais aussi une leçon d’éthique psychanalytique
Ces qualités, c’est dans son analyse qu’il les a fait fructifier, et c’est dans son expérience de patient qu’il a trouvé les sources de son inspiration théorique : « La série de mes articles qui a compté pour moi a été un prolongement de la série de rêves survenus en même temps que quelque chose qui s’est produit dans ma longue analyse de dix ans avec monsieur Strachey. » Et s’il a complètement oublié ces rêves, qu’il qualifie de « rêves de consolidation du travail accompli », ces rêves ont pris, après la fin de son analyse, « la forme d’exposés que nous sentons devoir écrire ».
Et une leçon de modestie
Cet homme généreux, dont l’œuvre repose aussi fondamentalement sur l’indépendance, l’espoir, la confiance dans la vie, reconnaît que cette indépendance l’a conduit à ne pas suffisamment tenir compte des apports des autres : « Je me suis rendu compte de l’énorme quantité de choses que j’avais perdue en ne reliant pas correctement mon travail à celui des autres. » Ce qui confère à son œuvre, dit-il, l’ « allure d’une île ». Une île, peut-être, mais une île dont le sol a été profondément labouré, ce dont témoignent ses intuitions fulgurantes, ses propositions paradoxales, dont bon nombre sont à la source des recherches de la psychanalyse contemporaine.
L’œuvre winnicottienne, une île... à relier avec le continent freudien..., et avec les travaux contemporains ?
Ce que Winnicott avance sur l’illusion et la désillusion ne gagnerait-il pas d’être mis en rapport avec le modèle freudien de la satisfaction hallucinatoire du désir ?
Ses hypothèses sur le travail psychique qui « concerne la place assignée par le sujet à l’objet en dehors de l’aire de contrôle omnipotent de celui-ci : à savoir la perception que le sujet a de l’objet en tant que phénomène extérieur », ne s’enrichiraient-elles pas d’être mises en travail avec ce que Freud décrit dans « La Négation » du dynamisme pulsionnel qui sous-tend les jugements d’attribution et d’existence ?
La confrontation de ses hypothèses novatrices sur les processus transitionnels et le « playing » avec celles de Freud sur ces premiers destins pulsionnels que sont le retournement sur le moi propre et le renversement de l’activité en passivité, ne peut qu’enrichir la métapsychologie des assises narcissiques du moi et du fonctionnement psychique. Concernant l’organisation narcissique du moi, comme l’avance Freud dans « Pulsions et destins des pulsions » et le développe André Green dans son approche structurale du narcissisme primaire, le dynamisme pulsionnel du double retournement, au cours duquel l’excitation acquiert la qualité de pulsion en se psychisant, serait également matriciel de la figurabilité et de la représentance, c’est-à-dire du fonctionnement mental (cf. tout particulièrement les travaux de André Green, de Sarà et César Botella, de Paul Denis, de Claude Janin, de René Roussillon, mais aussi ceux de Pierre Marty, de Michel Fain et des psychosomaticiens). Ces modèles, qui postulent le fondement pulsionnel du narcissisme primaire et du fonctionnement psychique, pourraient apparaître comme antinomiques avec les hypothèses développées par Winnicott sur le « Being », du fait de son insistance à affirmer les fondements a-pulsionnels de l’être : l’étude de l’élément féminin pur non contaminé (par le pulsionnel), « distillé », nous conduit à l’êTRE, seule base de la découverte du soi (self-discovery) et du sentiment d’exister, la relation d’objet (object-relating) définie en fonction de cet élément purement féminin n’a rien à voir avec la pulsion (ou l’instinct) ; et il ajoute : « Je ne vois là nulle motion pulsionnelle. » En rester à ces affirmations ne rendrait pas justice à la complexité de sa pensée. Il y a en effet bien d’autres passages dans son œuvre où il laisse entendre le contraire : par exemple quand il évoque les origines de la créativité, il parle d’une « pulsion créative elle-même » ; quand il pose la destructivité au fondement de l’épreuve de réalité, il définit cette « impulsion première destructrice » comme « première pulsion que j’aurais pu appeler une pulsion combinée amour-lutte, qui crée la qualité de l’extériorité ». Cette culture du paradoxe jusque dans le pulsionnel lui-même n’est-elle pas le reflet de la profonde paradoxalité imprégnant la question de l’instinct, de l’excitation, de la pulsion dans son mouvement de psychisation ? Par ce paradoxe, Winnicott ne tente-t-il pas de rendre compte de l’organisation psychique simultanée et contradictoire de l’objet et de la pulsion ? Quoiqu’il en soit, on pourrait déduire de ces apparentes contradictions, et me semble-t-il sans trahir la pensée de Winnicott, que le « féminin pur, non contaminé » ne serait pas d’emblée hors du champ pulsionnel, comme pourrait le faire penser une lecture hâtive de ses développements sur cette question. Il serait le résultat de la désexualisation primaire, un pulsionnel « distillé ». On pourrait peut-être prolonger cette hypothèse en considérant le « féminin pur » comme un après-coup du double retournement pulsionnel travaillé par le négatif, dont le précipité, organisateur du fonctionnement psychique, pré-condition au travail du rêve comme au travail de représentance, serait la mémoire. Le « traumatisme originel », source d’une crainte de l’effondrement, résulterait d’un échec dans le processus d’introjection de ce « holding » du fonctionnement mental dont la métapsychologie a été développée par André Green dans son concept de structure encadrante. L’après-coup de cet échec se mesurerait à l’importance des difficultés que rencontre le sujet dans la mise en figurabilité des fantasmes originaires et dans l’organisation œdipienne de son fonctionnement psychique.
La mise en rapport des hypothèses winnicottiennes avec celles de Freud et des auteurs contemporains permet également de faire travailler le paradoxe winnicottien sur le breakdown. Dans son concept de « mémoire amnésique », André Green évoque un « quelque chose (qui) ressurgit en quelqu’un, hors mémoire, à propos de quelque chose d’autre qui lui ressemble et en diffère » (Le Temps éclaté, p. 122). J.-B. Pontalis, dans sa préface à Jeu et Réalité (p. XI), fait des commentaires intéressants sur le breakdown, qui « n’est pas un traumatisme enfoui dans la mémoire ». C’est une catastrophe « qui a eu lieu sans trouver son lieu psychique (et qui, de ce fait) échappe à toute possibilité de mémorisation... ce qui n’a pas été vécu, éprouvé, qui détermine tout le fonctionnement de l’appareil, est hors des prises de celui-ci ». Ce quelque chose hors mémoire, qui a eu lieu et qui n’a pas de lieu, serait ainsi un a-processuel, le non-lieu d’un non-being, dont la compulsion de répétition, mortifère parce que hors d’atteinte d’un travail psychique, serait la mémoire, les formations mémorielles réagissant « en masse sous la pression d’un danger plus pressenti que perçu » ? (André Green, ibid., p. 123). Mais « cette modalité de la répétition (mortifère), se mobilisant en bloc » (ibid.), est aussi portée par l’espoir d’une rencontre avec l’objet, d’une expérience dont dépendra la transformation d’une virtualité en une potentialité psychique. C’est sans doute cette double valence de la compulsion de répétition dont parle Winnicott quand il évoque cette recherche du patient à reproduire dans le futur « ce détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé, et qu’il craint de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur ». Ces questions complexes ouvrent sur la nécessité d’approfondir la métapsychologie de la mémoire et de la trace, via une réflexion critique des théories de l’inscription.
Ces confrontations des hypothèses winnicottiennes avec la métapsychologie freudienne et les travaux contemporains permettent d’approfondir notre réflexion, non seulement sur les fondements pulsionnels et négatifs de la vie psychique, mais aussi sur le « traumatisme originel », et sur ses modalités de retour dans la cure. Ce travail théorique a aussi des implications sur la pratique analytique, tant dans le choix des dispositifs que dans les modalités interprétatives. Elles permettent aussi d’approfondir ce que recouvre, analytiquement parlant, le fait pour l’analyste, d’être atteint par la destructivité du patient, et d’y survivre.
 
NOTES
 
[1] Gallimard, 2000.
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