2002
Revue française de psychanalyse
Critiques de livres
“ Dictionnaire international de la psychanalyse : concepts, notions, biographies, œuvres, événements, institutions
[1] ”
Martine Lussier
2, rue Rubens
75013 Paris
Voici une parution qui fera date dans l’édition française car ce dictionnaire est un objet qui permet de satisfaire la pulsion épistémophilique en nous promenant avec une grande jubilation à travers l’espace et le temps de la psychanalyse, sans limites : cet ouvrage est vraiment international, tant dans ses rubriques (1572) que dans ses auteurs (200 étrangers sur 460) ; il comporte un lexique en cinq langues pour presque tous les concepts et notions. Il associe l’abord historique et conceptuel. À la différence de la plupart des autres dictionnaires, il montre une ouverture d’esprit en présentant des rubriques qui éclairent les champs lacanien et jungien, à travers les protagonistes (Lacan, Jung mais aussi École freudienne de Paris, par exemple) et les concepts (archétype, mathème, nœud, topologie, etc.) ; mais le mouvement lacanien est un peu sous-représenté en ce qui concerne son extension en Amérique latine ; l’exploration de la psychologie analytique est facilitée par la mention à la fin de cette rubrique de toutes les notions afférentes qui sont développées. Il y a même une place pour les dissidents, comme Alfred Adler, Igor Caruso à Salzbourg ou H. Delgado au Pérou. Le souci d’honnêteté intellectuelle est vraiment perceptible au fil de la lecture, à la fois par la diversification théorique mais aussi parce que les notices sont signées.
En commençant par l’abord historique, nous découvrons un guide culturel de grande qualité. Nous pouvons partir de la
Berggasse ou de la
Hampstead Clinic ou encore de la
Berliner Psychoanalitische Poliklinik pour arpenter allégrement l’Europe puis les deux Amérique, même faire un petit tour en
Australie, au
Japon ou en
Inde
[2]. Un système de « Compléments » permet de circuler d’un article à l’autre, de tisser la toile, si nous parlons comme les internautes, de fait, de travailler, en bon psychanalyste, par libre association – ce qui est une meilleure solution qu’un index, qui aurait accru le morcellement. Ainsi la
Revista de psicoaná lisis nous introduit en
Argentine, qui nous conduit à Marie Langer
, laquelle nous emmène au
Mexique puis nous retrouvons Angel Garma et nous voilà en
Espagne où nous pouvons nous arrêter pour lire sa
Psychanalyse des rêves avant d’aller lire
L’Interprétation des rêves. Les allées et venues dans le territoire suisse, à travers les multiples entrées possibles (par exemple,
Suisse alémanique, Suisse romande, Henri Flournoy et Michel Gressot
, Philip Sarasin et Oskar Pfister
, Jean Piaget
, asile du
Burghölzli) donnent une bonne idée de la diversité de l’univers psychanalytique. Ce genre de voyage ouvre l’esprit et nous décentre avec bonheur.
La galerie des portraits est grande et variée ; il y a bien sûr le grand tableau de famille des Freud, peint par Alain de Mijolla ; les portraits en pied des disciples importants sont aussi présents : Abraham, Ferenczi, Klein, Winnicott, et nous pouvons passer des heures à découvrir les « médaillons » d’une pléiade de psychanalystes à travers le monde ; en voici un petit choix : Menninger à Topeka qui formera tant de psychanalystes dans sa clinique, la Menninger Clinic, Embirikos en Grèce, l’étrange Bjerre en Suède, Perestrello, psychanalyste brésilien qui s’intéresse tôt à la psychosomatique, Cesare Musatti qui a écrit un Trattato di psicoanalisi, surnommé il freudino ( « le petit Freud » ) ; pour la France, c’est sans fin : de Allendy à Viderman, en faisant un détour par les médecins comme Delay, Ey ou Heuyer et les philosophes (Althusser), ce qui éclaire le contexte intellectuel et social de la psychanalyse en France. Il y a certes quelques oublis ; par exemple, O. Masotta, psychanalyste lacanien et personnalité marquante en Argentine, n’est pas mentionné ; mais, généralement, le Dictionnaire international est beaucoup plus riche en notices biographiques (360 entrées) que d’autres dictionnaires, et pas seulement pour la psychanalyse française.
L’environnement culturel et intellectuel de Freud est très bien illustré ; nous rencontrons K. Kraus mais aussi Schiller et Goethe ; nous découvrons O. Pötzl, psychiatre viennois mineur ou Karl Landauer, brillant psychanalyste allemand lié à l’École de Francfort. Mais nous nous demandons pourquoi il n’y a pas de notice pour Hans Kelsen, grand théoricien en droit constitutionnel, toujours étudié, qui a rencontré Freud, a participé aux réunions de la Wiener psychoanalytische Vereinigung et qui a écrit un texte où le droit est pensé dans l’ombre de la psychanalyse ; et pourquoi H. Havelock Ellis n’a-t-il pas ses entrées ? L’environnement culturel général est encore éclairé par des rubriques du type Marxisme et psychanalyse, Spinoza et la psychanalyse, Surréalisme et psychanalyse, Arts plastiques et psychanalyse, Politique et psychanalyse, Capitalisme et schizophrénie : l’Anti-Œdipe, rubriques généralement absentes des autres dictionnaires consacrés à la psychanalyse.
Il est aussi possible de s’introduire dans les Sociétés (British Psycho-Analytical Society, American Psychoanalytic Association par exemple), de feuilleter des revues (Psychoanalytic Quarterly, Imago, Psyche, Rivista de psicoanalisi, Interprétation), de rendre visite à des éditeurs (Hogarth Press), de jeter un coup d’œil sur des lieux qui valent le détour pour des raisons cliniques, politiques ou historiques : le Detski Dom, le Centre de consultations et de traitements psychanalytiques Jean-Favreau, le New York Psychoanalytic Institute ou le Freud Museum et les Sigmund Freud Archives, par exemple.
Le parcours à travers les concepts et les notions n’est pas moins riche. Il peut s’inaugurer par la lecture de la présentation de chacun des écrits importants de Freud
[3] mais aussi des
Écrits de Lacan, des œuvres de
Bion (Sources de l’expérience (Aux -)), de M. Klein
(Envie et gratitude) et encore à des auteurs moins « internationaux » ou spécialisés
[4] dans un sujet comme
Elementi di psicoanalisi (E. Weiss),
Enfance et société (E. Erikson),
La forteresse vide (B. Bettelheim) ; nous pouvons lire la présentation de
Estudios sobre técnica psicoanalítica (1948)
[5] de Heinrich Racker
, ouvrage majeur, fondamental sur le contre-transfert ; il est donc très surprenant de ne pas trouver de développements sur cet auteur et son œuvre dans la rubrique
Contre-transfert. Nous arrivons alors à la limite de cet ouvrage : le caractère international et la multiplicité des auteurs peuvent porter tort à la cohérence théorique du corpus psychanalytique, même si les schibboleth
[6] sont bien tous là. Prenons deux exemples.
À propos du travail psychique, il y a trois excellentes notices : Perlaboration, « Remémoration, répétition et perlaboration », Travail (notion de travail en psychanalyse) établies par deux auteurs distincts dont les exposés ne sont pas dissonants ; mais il existe aussi une notice Élaboration psychique et une notice Mentalisation, établies par deux autres auteurs ; à partir de là, il devient plus difficile pour le lecteur de trouver un fil commun cohérent ; il sera donc soumis à son tour à un travail psychique intense, peu accessible aux débutants et aux non-psychanalystes !
Si nous lisons l’ensemble des notices qui sont en rapport avec la problématique du deuil : dépression mélancolique, « Deuil et mélancolie », « Éphémère destinée », manie, mélancolie, « Névrose diabolique au XVIIe siècle (Une -) », position dépressive, travail de deuil, nous pouvons de nouveau constater un manque d’harmonie. Il y a six auteurs. La présentation des trois œuvres est une lecture plus descriptive que critique ; Deuil et mélancolie est présenté de manière brève, plutôt idéalisée, sans s’arrêter sur les limites ou les obscurités du texte ; en revanche, Éphémère destinée fait l’objet d’un développement étonnant par sa longueur (une page, pour un texte de Freud qui en fait trois) ; ce développement a le mérite de bien mettre en valeur la question de la temporalité, ce qui confirme qu’on aurait dû traduire Vergänglichkeit par Vanité, terme qui désigne un genre pictural correspondant exactement au propos freudien. Deuil et mélancolie est mentionné dans quatre des rubriques, soit de manière répétitive, soit en soulignant des éléments différents mais cela ne fait pas progresser l’approfondissement de l’analyse. La manie et la mélancolie sont plutôt présentées dans le registre psychiatrique avec, néanmoins, un petit commentaire du texte princeps. La rubrique Travail de deuil contient une sorte de libre commentaire psychologique, sans réelle problématique métapsychologique ; à la fin, il y a seize compléments proposés ; pour certains (acting-out/acting in, allergique (relation d’objet –), asthme, éthique, paternité, tabou), il est difficile de comprendre clairement pourquoi et il n’y a pas de renvoi à dépression mélancolique, manie, mélancolie, perte, position dépressive. Les deux notices Dépression mélancolique et Position dépressive sont remarquables selon la problématique psychanalytique, mais la première est plutôt redondante avec Mélancolie. Cependant il y a aussi des ensembles cohérents écrits par un seul auteur comme tout ce qui concerne le sadisme et le masochisme.
Il va de soi que ce
Dictionnaire international ne se substitue pas aux dictionnaires spécialisés
[7] ; ce n’était pas son objectif, comme le précise A. de Mijolla dans la présentation de ce grand’œuvre qui a une richesse particulière ; en effet, il comprend des notions généralement ignorées par les autres dictionnaires. Nous pouvons lire, par exemple, les rubriques
Pudeur, Éthique, à rapprocher de l’intéressant
Limites (violation des –), Formation du psychanalyste, rubrique un peu brève mais accompagnée de 17 compléments, ou les élaborations théoriques résultant de la clinique comme
Mère morte (complexe de la –) ou
Moi-peau. Des métaphores sont
aussi présentées :
Continent noir, Sorcière métapsychologie, bien utiles pour
l’épistémologie ; dans le coup, on regrette de ne pas trouver Assèchement du Zuyderzee ( « Là où était du ça, du moi doit advenir. C’est là un travail culturel, à peu près comme l’assèchement du Zuyderzee » ). Enfin, les cas cliniques sont nombreux et variés (enfants et adultes, Européens et non-Européens), par exemple,
« A. Z. » ou
Richard (cas -).
La bibliographie est considérable (environ 80 pages), très variée, très intéressante étant donné son caractère international ; cela confirme le souci d’ouverture de l’ouvrage ; les références sont plutôt complètes
[8]. Il est dommage, cependant, que ne soient pas précisées les règles qui ont présidé au choix parce que le lecteur ne comprendra pas pourquoi, par exemple, y figure
La force des choses de S. de Beauvoir mais que ne figurent pas le livre important de Niederland sur le président Schreber ou la plus récente biographie de Freud par Emilio Rodrigué
[9] ; certes, la traduction française est une
Schlamperei (du travail cochonné) comme dirait Freud, mais cette biographie rédigée par un lacanien sud-américain n’est pas inintéressante et comporte les résultats des recherches historiques les plus récentes (sur la maladie de Freud, par exemple) ; de même, nous n’y trouvons pas la somme d’Horacio Etchegoyen,
The fundamentals of psychoanalytic technique
[10] ; dans la présentation de la « Bibliographie freudienne », manque la référence à :
Konkordanz zu den gesammelten Werken von Sigmund Freud, publiée sous la direction de S. Guttmann
[11] (« a star is born », avait commenté P. Mahony) et à
Freud : versions françaises
[12], bibliographie établie en 1994
[13].
Ce Dictionnaire international, qui va certainement devenir « Le Mijolla » est un guide culturel remarquable, qui permet et entretient l’ouverture d’esprit. Même si nous avions pu imaginer un autre agencement conceptuel, l’abondance et la variété des rubriques font que cet ouvrage devient et restera longtemps l’ouvrage de référence majeur pour apporter les premières satisfactions à notre curiosité pérenne.
[1]
Sous la direction de Alain de Mijolla, comité éditorial : S. de Mijolla-Mellor, R. Perron, B. Golse, Paris, Calmann-Lévy, 2002, 2 vol. (2 017 p.). Dans ce compte rendu, toute entrée du dictionnaire est mise en italiques.
[2]
Le renvoi au psychanalyste indien, G. Bose, manque.
[3]
La notice se trouve au titre en français.
[4]
Il y a 170 entrées à des œuvres.
[5]
Il existe une traduction française, plutôt médiocre mais qui a le mérite d’exister :
Études sur la technique psychanalytique : transfert et contre-transfert, Meyzieu, Césura, 1997.
[6]
Dommage que ce terme n’ait pas d’entrée, sauf dans les deux pages de « Quelques définitions » dont la fonction n’est pas très claire.
[7]
Comme celui de R. D. Hinshelwood (1989) trad.
Dictionnaire de la pensée kleinienne, Paris, PUF, 2000 et de J. Abram (1996) trad.
Le langage de Winnicott : dictionnaire explicatif des termes winnicottiens, Paris, Popesco, 2001.
[8]
Parfois le titre original ou la mention de traduction manquent ; c’est dommage dans ce dictionnaire international
; la pagination fait parfois défaut.
[9]
Sigmund Freud. El siglo del psicoaná lisis, Buenos-Aires, Éd. Sudamericana, 1996, trad. franç.
Freud : le siècle de la psychanalyse, Paris, Payot, 2000.
[10]
L’original est en espagnol, il existe aussi des traductions italienne, allemande et roumaine. Voici les réf. anglaises, Rev. ed., London, Karnac books, 1999, 876 p.
[11]
Waterloo (Ont.), North Waterloo Academic Press, 1995 (6 vol.).
[12]
Freud : versions françaises, recension des traductions françaises des notes, contributions, articles et ouvrages de Sigmund Freud par J.-M. Cantau
et al., Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1994, 158 p.
[13]
Signalons que la
Freud-Bibliographie mit Werkkonkordanz par I. Meyer-Palmedo et G. Fichtner a connu une deuxième édition (1999) considérablement augmentée (60 p. supplémentaires).