2002
Revue française de psychanalyse
Critiques de livres
“ Les rêves qui tournent une page : rêves d’intégration à contenu paradoxal régressif ” par Jean-Michel Quinodoz
[1]
Martine Lussier
2, rue Rubens
75013 Paris
La compréhension psychanalytique des rêves n’offre plus beaucoup matière à réflexion aux psychanalystes en France ; même le centenaire de la parution de L’interprétation des rêves n’a pas été l’occasion de publications significatives. Le livre de J.-M. Quinodoz a le grand mérite de continuer à alimenter notre réflexion et notre intérêt pour ce qui est tout de même, selon Freud, la via regia vers l’inconscient ; en outre, l’auteur réfléchit au rêve dans une perspective kleinienne ; enfin, sa problématique alimente aussi la réflexion sur la valeur et la fonction de la régression, récemment discutées par C. et S. Botella. Autant de bonnes raisons de lire ce livre.
En effet, tout au long de la lecture, nous voyons primer le mouvement psychique régression – intégration car c’est ce qui distingue, au fond, les rêves à caractère paradoxal évoqués par l’auteur : ils marquent une étape dans les processus d’intégration psychique malgré leur apparence régressive ; or, en France, nous parlons souvent de la régression et peu de l’intégration, notion plutôt kleinienne (et winnicottienne)
[2]. Il est donc intéressant de voir comment l’auteur la présente ; la capacité accrue d’intégration du patient est l’indice de la guérison et peut s’apprécier selon des critères externes : disparition des symptômes, de l’angoisse, levée de l’inhibition, et internes : diminution de la projection au profit de l’introjection, capacité de passer de la position parano ïde-schizo ïde à la position dépressive, perception de l’analyste comme personne séparée, prédominance de l’amour sur la haine et tolérance des affects tristes et sombres.
Revenons sur ces rêves particuliers. Ils se produisent après une phase positive, intégratrice de l’analyse, perceptible dans la relation transférentielle ; le contenu manifeste du rêve est angoissant, il effraye le rêveur et semble signer une régression parce que le moi se trouve confronté au retour de projections indésirables ; ce type de rêve pourrait être compris comme un rêve traumatique puisqu’il y aurait une répétition. Quinodoz s’emploie à démontrer qu’en réalité, ces rêves sont la marque d’une progression puisqu’ils illustrent la capacité du patient à maîtriser l’angoisse ; en outre, l’auteur montre que le mouvement psychique est inverse à l’habituel : on repère un changement dans le fonctionnement psychique puis apparaissent des fantasmes étayant une résistance ; cela éclaire a posteriori le changement constaté et relance l’élaboration. À partir de deux exemples cliniques détaillés, il montre comment ces rêves constituent un tournant et comment permettre au patient de le percevoir ; il insiste sur la fonction de ce type de rêve dans la relation thérapeutique et en quoi ce rêve témoigne de la capacité du patient à rassembler les parties du moi jusque-là déniées, clivées ou projetées. L’analyse du contenu du rêve arrive en second ; elle s’effectue dans un contexte d’unité du moi ; par conséquent, le mécanisme de refoulement se substitue à celui du clivage.
Étant donné la fonction particulière de ces rêves, l’auteur insiste sur le fait que l’analyste risque de se laisser aveugler par l’apparente régression, de céder passivement aux affects d’angoisse, voire de faire l’hypothèse d’une réaction thérapeutique négative : « S’il ne vient pas à l’esprit du psychanalyste que l’angoisse du patient peut accompagner un mouvement d’intégration, celui-ci sera tenté d’interpréter le sens du rêve dans un contexte partiel au risque de renforcer l’angoisse, et non dans le contexte élargi d’une étape dans l’évolution psychique du patient » ; il faut donc réfléchir en fonction de la temporalité de la cure et comprendre pourquoi ce rêve apparaît à ce moment-là. Sinon, le psychanalyste risque de prolonger indûment la cure psychanalytique. Ce développement montre de manière très intéressante que la régression n’a pas forcément une valeur négative, ce qu’ont aussi voulu montrer C. et S. Botella.
L’auteur nous permet aussi de faire un voyage à travers les théorisations du rêve traumatique ou angoissant au cours du XXe siècle par la revue bibliographique qu’il présente in fine – c’est original comme place ; d’ordinaire, un auteur commence par se débarrasser du travail des autres ; c’est donc le signe d’une bonne intégration chez l’auteur ! Les propositions de Guillaumin sur les rêves récapitulatifs et de Stewart sur des rêves envahissant le moi ont quelques traits communs avec celles de J.-M. Quinodoz.
L’auteur achève son livre en esquissant un parallèle entre l’impact de ces rêves et l’impact esthétique d’une œuvre d’art ; le parallèle se fonde sur le symbolisme primitif et sur le symbolisme évolué ; en outre, le rêve comme l’œuvre d’art ne sont pas que l’expression d’un conflit psychique mais aussi une tentative de solution à ce conflit : ils résulteraient du besoin de réparation naissant de l’élaboration de la position dépressive. C’est un complément intéressant selon la perspective kleinienne à ce que D. Anzieu a proposé dans Le corps de l’œuvre. Sa démonstration se fonde sur l’œuvre de Magritte, en la rapportant au suicide de sa mère schizophrène.
Dommage que la métaphore qui sert de titre à cet ouvrage puisse avoir des connotations négatives puisque tourner la page, c’est passer à quelque chose de nouveau en ayant la volonté d’
oublier, ce qui n’implique pas le mécanisme d’intégration et cette image pourrait ne pas rendre compte exactement du processus psychique que décrit l’auteur ; pour lui, l’expression « renvoie à la capacité du patient de se représenter
a posteriori un fantasme hautement significatif, qui surgit après que la problématique sous-jacente a été dépassée ». En revanche, l’expression a le mérite d’associer le passé et l’avenir et peut donc évoquer l’équilibre dynamique soumis à des remaniements réguliers où, pour reprendre les termes de l’auteur, la tendance à l’intégration (pulsions de vie) l’emporte sur la tendance à la fragmentation (pulsion de mort). C’est comme si nous pouvions vérifier avec cette expression ce que l’auteur s’emploie à bien distinguer dans ce livre à propos du rêve : penser d’abord à la fonction, ensuite seulement au contenu ! Ce livre a donc le grand mérite de réveiller nos pensées
[3] sur la fonction du rêve, en particulier en élargissant les propositions freudiennes.
[1]
Paris, PUF, 2001, coll. « Le fait psychanalytique », 137 p.
[2]
On peut s’instruire sur la position de Winnicott en lisant (1996) trad. franç.
Le langage de Winnicott : dictionnaire explicatif des termes winnicottiens, Paris, Popesco, 2001.
[3]
En témoigne aussi la publication de la riche discussion que ce thème a provoquée sur le site internet de l’IJP. Cf. P. Williams, « Internet discussion review, “Dreams that turn over a page : integration dreams with paradoxical regrressive content” by Jean-Michel Quinodoz »,
Int. J. of Psychoanal., 1999, 80, p. 845-856.