2002
Revue française de psychanalyse
Revue des revues
Points de vue actuels sur la rencontre entre psychanalyse et psychose, ainsi que sur la question du clivage :
LIBRES CAHIERS POUR LA PSYCHANALYSE, no 4, 2002.
Les divisions de l’être
C’est autour de la notion de clivage que s’organise la réflexion des auteurs ayant participé à l’élaboration de l’ensemble des textes de ce numéro.
Evelyne Séchaud, dans un article très bref ( « La double nature du clivage » ) mais indispensable à l’équilibre de cette publication, nous rappelle que Freud, en 1932, décrivait un moi clivable, dont les fragments pouvaient se réunir par la suite. « Lorsque le moi est obligé d’avouer sa faiblesse, il éclate en angoisse » et c’est alors, nous dit notre auteur, que « pour éviter cette angoisse dont l’intensité peut être variable mais parfois catastrophique, le moi déclenche des processus de défense qui provoquent en lui des clivages ». Mais en 1938, Freud dans son article « Le clivage du moi dans les processus de défense », s’interroge sur la mise en échec de la fonction synthétique du moi. Dans le clivage véritable, qui reste hors du champ de la conscience, précise É. Séchaud, « le moi maintient conscientes deux pensées opposées et inconciliables qui ne se dialectisent pas et il méconnaît totalement son double fonctionnement ». Si le clivage fonctionnel, temporaire s’oppose, pour Gérard Bayle, au clivage structurel, durable, qu’il considère comme « le résultat de défenses contre une carence narcissique par défaut de symbolisation et de subjectivation », É. Séchaud, quant à elle, estime que « la blessure narcissique est la conséquence d’une impossibilité à penser le sexuel originaire ».
Dans une très intéressante réflexion ( « L’inconscience du moi » ) suscitée par le cas d’une jeune femme qui « ne pensait jamais à ses séances entre deux », Viviane Abel-Prot explore l’étrange réalité dans laquelle sa patiente se montrait déterminée à s’installer. « Lorsque des perceptions sont incompatibles avec des représentations identificatoires fortement investies par le sujet, le déni devient une solution. » Mais si le clivage tente d’éloigner une impensable douleur, il ne fait qu’alourdir, sans solution, le poids de ce qui le rend nécessaire.
La traduction d’une présentation d’une psychanalyste kleinienne Edna O’Shaughnessy offre un témoignage très utile sur la façon dont le clivage est décrit dans le traitement du cas de M. M... : « Le moi de M. M... était clivé : une part de lui capable de conscience et de sensibilité essayait de progresser malgré l’angoisse qui menaçait ; l’autre part toute-puissante préférait demeurer dans un état d’identification projective avec l’objet, faire obstacle en méprisant les efforts “prosa ïques” du développement. Mais contrairement à ce qui se passait avant, la part consciente restait dominante et surveillait la part toute-puissante qui servait encore de défense comme un précipité laissé par l’organisation défensive. »
« Logique sans merci », nous expose Bernard Favarel-Garrigues, à propos, par exemple, du menteur et du mensonge : « Le mensonge, si ordinaire, ne relève pas du clivage. Le mensonge est d’une tout autre nature : il s’apparente à la répression, cousine de la dénégation et il ressort de la logique de la contradiction, non de celle du paradoxe... Le menteur, confondu, s’expose à la réfutation, à l’argumentation et au conflit, d’abord avec lui-même : le clivage l’y soustrait. »
Nous nous trouvons dans une atmosphère bien différente avec le très bref texte de Marilia Aisenstein « De l’obéissance », nous exposant l’impressionnante expérience menée par Stanley Milgram, dont la conclusion effrayante signale que : « ... des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction. »
Mais le « Tu ne tueras plus » de Henri Normand, reprenant les textes de Freud ( « La négation » et « Le clivage du moi dans le processus de défense » ) ne propose qu’un constat, à peine une hypothèse, dont on doit s’accommoder : « Négation et clivage pourraient ainsi représenter deux modes différents, incompatibles, d’organisation de l’appareil psychique. » Et notre auteur insiste sur la contradiction insoluble que crée, dans la situation analytique, le clivage qui « maintient le moi dans une duplicité qui fait exister un moi mobilisable et un moi rivé à sa propre origine ».
Bien pire que des « Subterfuges » que la conscience initierait, comme l’écrit Marie-José Célié, c’est « la mort qui semble être la seule issue lorsque sont mises en présence ces deux parts du moi », celle qui reconnaît la réalité et l’autre qui n’en tient pas compte. Nous retrouvons, dans l’évocation saisissante du cas d’une patiente, les figures de Mary Reilly, Dorian Gray, Jekyll-Hyde au sujet desquels l’auteur pose les questions fondamentales de la fin et de la nécessité de ce fonctionnement antagoniste mortel.
L’aptitude à la dissociation psychique, toujours protectrice. serait le pendant de la perception, toujours traumatique, de la fente féminine : à partir des têtes fendues en bronze du sculpteur Theimer, Jacques Le Dem explore cette « fente dans la pensée dont Freud entretient son lecteur en 1938, avec Le clivage du moi dans le processus de défense », bien après l’article sur le fétichisme, écrit en 1927, époque à laquelle Freud abandonne la thèse du refoulement partiel. Courte contribution, mais dans laquelle la clinique anime avec bonheur une étape théorique déterminante pour la réflexion psychanalytique et qui, de plus, évoque la figure du visiteur Freud, fasciné par la figure du Mo ïse de Saint-Pierre-aux-liens, cet homme, écrit notre auteur « capable de la plus haute prouesse psychique à la portée d’un être humain : le renoncement pulsionnel. Car Mo ïse ne brise pas les Tables de la Loi, il les sauve ».
Deux présentations très éclairantes de Maurice Berger « Je veux retourner vivre chez mes parents » et de Blandine Foliot « On dessine Basil » nous introduisent dans la sphère psychique d’enfants lourdement traumatisés pour lesquels se pose la question « d’autres processus de défense comme le refoulement et la répression » que le clivage.
Avec « Le double amoureux », Caroline Giros-Israël, avant d’aborder les problèmes de couple qu’avait provoqués pour une patiente l’annonce d’une grossesse, évoque le « profond embarras » que suscite la question du clivage, abordée par Freud dans les textes de 1927 et 1938. « On peut en effet se demander si, d’une part, le clivage dans la névrose ne se réduit pas à la notion d’ambivalence et si, d’autre part, le déni de la réalité ne situe pas ce processus du moi du côté des psychoses. À vouloir ramener ces attitudes du moi à une défense contre le retour du refoulé, c’est-à-dire à un clivage topique entre le moi et le ça, ne perd-on pas de vue les liens que le moi du névrosé entretient avec la réalité ? »
S’intéressant à ce qu’il appelle le « clivage inhérent à la survenue de l’inconscient » dans l’écoute analytique, Pierre Fedida souligne que « la mobilité des scènes psychiques sollicitées par la parole du patient ne serait guère possible si le clivage n’était à l’œuvre dans l’interprétation et la construction ». En effet, insiste-t-il, « l’analyste n’existe que par la construction de cette architecture qui prend nom de clivage ». Cependant, il a le souci de préciser que : « Comportementalisé par l’école de Kernberg tel un fait observable, le clivage du moi est devenu un quasi-concept des psychoses et des états limites. En 1938, Freud prend soin de noter que le clivage du moi est tout proche de ce qu’on constate dans la psychose mais n’en est pas moins un trait du moi dans sa normalité. Le clivage du moi ne s’observe pas comme un fait de comportement. »
C’est par une question, posée dans l’introduction de ce numéro des Libres Cahiers pour la Psychanalyse, que pourrait se trouver une conclusion à l’ensemble des contributions : « D’où vient qu’une fixation conceptuelle aussi rigide soit le destin théorique échu à ce que Freud tenait pour un processus de défense humain, universel ? C’est que le clivage touche à deux autres réalités psychiques, tout aussi complexes mais plus faciles à théoriser qu’à concevoir de l’intérieur : la cosubstantialité originaire du moi et de l’objet, d’une part, le travail du refoulement et l’extension qu’il faut accorder à cet autre processus de défense antérieurement découvert, d’autre part. On le voit, l’adjonction de la notion de clivage à la théorie contraint les analystes à repenser leur représentation du moi, de sa structure et de son économie défensive. »
Marie-Claire Durieux
PSYCHANALYSE ET PSYCHOSE, no 2, 2002
Sentir le corps
Ce numéro très riche interroge et approfondit la fameuse formule freudienne « le Moi est avant tout une entité corporelle », et remet en question le statut du corps pour la psyché : le plus souvent considéré comme simple support ou contenant, ne serait-il pas en fait, comme le pense R. Angelergues, « la source même et l’animation de l’activité psychique » tout au long de la vie ? Si l’on admet avec Winnicott que le sentiment d’existence se construit à partir des relations physiques primaires avec la mère, quelle place accorder à la mise en présence des corps dans la rencontre psychanalytique avec les patients psychotiques, dont les ressentis corporels sont tantôt totalement niés tantôt envahissants à l’excès ? Comment prendre en compte, penser et interpréter dans le travail analytique le matériel infraverbal, sensoriel et émotionnel, qui circule entre les corps, tout en offrant un cadre suffisamment contenant et pare-excitant ?
Une partie des textes est consacrée aux aménagements techniques importants souvent nécessaires pour constituer un « bouclier de Persée » médiateur dans cette confrontation entre les corps : utilisation simultanée de plusieurs espaces thérapeutiques, psychodrame, psychothérapie de relaxation.
Anne-Marie Baumgarten évoque, vingt ans après, le mémorable cas de Nathalie, « cas historique » pour le Centre où elle était appelée « notre Tanagra » tant la grâce évanescente de son corps, alliée à son acharnement inflexible à se suicider, suscitait un investissement collectif massif. C’est probablement la permanence mais aussi la fragmentation de cet investissement pluriel, auquel s’adjoignait de surcroît celui des soignants de son lieu d’hospitalisation psychiatrique, qui lui a permis de se maintenir en vie pendant son traitement, malgré « l’ivresse glorieuse » qu’elle éprouvait à se suicider. Se suicider non pas pour mourir mais pour atteindre une sorte de « déité », une fusion parfaite avec une mère divine dont elle serait l’idole. Niant farouchement la réalité de son corps et de ses affects, elle se voulait asexuée et insensible, sans besoin ni désir, impénétrable et lisse, invulnérable et immortelle. Elle tendait à éradiquer tout ressenti corporel, y compris la douleur des soins nécessités par ses procédés suicidaires particulièrement auto-agressifs (absorption de soude caustique ou d’eau de Javel). Dans ces psychoses froides, écrit E. Kestemberg, le corps dénié est utilisé comme source de plaisir masochiste anobjectal et mortifère, au service d’un Soi hypertrophié, malade d’une grandeur mégalomaniaque sans représentation délirante mais sans cesse agie. Lorsque Nathalie, qui avait malgré tout accepté l’idée d’une psychothérapie, ressentit dans son corps des émotions pour un objet, à l’occasion des premières vacances, sa terreur de la dépendance relança aussitôt l’envie de disparaître « pour éteindre les feux de l’amour ». Retrouver une sensibilité et un corps érogène correspondait pour elle à une rupture narcissique terrifiante, une menace de perte de son Idéal du Moi. La poursuite de la relation analytique ne fut possible qu’à l’abri de la relation fétichique, « duplication externe du Soi garante de sa continuité », instaurée parallèlement avec E. Kestemberg, utilisée par ailleurs dans sa fonction pare-excitante de tiers institutionnel protecteur. Peu à peu, les multiples tentatives de suicide pour anéantir les mouvements intenses vécus dans le transfert se firent de moins en moins graves, et finirent par céder le pas à la création d’une distance sur un mode phobique, apte à conjurer le danger de « vidage » libidinal, tout en conservant l’objet. Toutefois, l’interruption prématurée par la patiente de ce traitement collectif, à la fois passionnant et fort éprouvant, a laissé une incertitude quant au degré d’introjection des expériences émotionnelles vécues dans sa rencontre avec l’altérité.
Le « jeune homme au catogan » présenté par Geneviève Welsh, Alain Gibeault et Bertrand Caillierez donne lieu, lui aussi, à un travail collectif exemplaire, à la fois de liaison et de différenciation de trois espaces thérapeutiques complémentaires. La prise en charge de ce jeune patient toxicomane, dont la présentation corporelle voyante affiche de nombreux signes à la fois féminins et « sataniques », est inaugurée par des consultations psychiatriques attentives à la mise en mots des éprouvés corporels issus des médicaments : la prescription, conçue par G. Welsh comme « travail à deux », tente d’initier un trajet menant du comportement à la pensée. Ce garçon recourait depuis plusieurs années à la surexcitation sensorielle, à l’aide conjointement de haschich et de musique hard, pour obtenir des décharges orgastiques solitaires intenses, solution d’autosuffisance sexuelle satisfaisante pour lui jusqu’à une expérience très angoissante, sous LSD, de « basculement de ses bases perceptives » qui l’a conduit à un épisode délirant suivi d’une tentative de suicide. Le patient souhaitera poursuivre ces consultations parallèlement à la psychothérapie entreprise par la suite, « pour se rassurer quand les émois transférentiels étaient trop violents ». A. Gibeault, qui le rencontre pour évaluer l’indication, amorce une compréhension du recours privilégié à des sensations corporelles fortes pour soutenir la continuité narcissique, à travers l’exercice d’un autoérotisme visant à exclure tout objet, pour lutter contre la passivité et la dépendance vis-à-vis d’une emprise maternelle persécutante et castratrice. La psychothérapie avec B. Caillierez sera caractérisée dans un premier temps par l’abstention interprétative, afin de respecter l’accrochage du patient à un registre purement intellectuel excluant l’expression du moindre ressenti émotionnel, tandis que l’analyste perçoit dans son propre corps, et à travers les manifestations corporelles du patient (agitation motrice, rougeurs, transpiration), l’ampleur des angoisses d’intrusion et de confusion sujet/objet. Pour formuler ses premières interprétations, très prudentes, l’analyste attendra qu’un début de différenciation ait été amorcé, et que le patient ait assez relâché son discours raisonneur pour laisser paraître sa détresse. Par la suite, les affects de plus en plus intenses, passant par des ressentis corporels violents parfois déchargés en tapant sur les murs, deviennent accessibles à la verbalisation, en même temps que les souvenirs traumatiques d’un passé extrêmement douloureux. Au bout de deux ans, l’apparence corporelle du patient s’est virilisée, il a abandonné son maquillage et ses bijoux féminins, et s’engage dans une relation amoureuse avec une jeune fille. Sa demande d’interruption, comprise comme désir à respecter de continuer seul son évolution vers la génitalité adulte, sera alors acceptée par l’analyste. Dans cette cure, l’accent est mis sur la nécessité de tolérer le besoin, vital pour le patient au début de la relation duelle, de contrôler et neutraliser l’objet/analyste envahissant, tout en restant attentif aux vécus corporels silencieux réciproques, pour favoriser « la communication d’inconscient à inconscient » et accompagner la redécouverte par le sujet de son « incarnation » dans un corps sexué.
C’est dans un autre contexte collectif, celui du psychodrame, que la violence comportementale souvent effrayante et longtemps incompréhensible du patient évoqué par Antoine Nastasi a pu être supportée par le groupe. Pour l’auteur, le recours à l’acte violent, tout en cherchant à évacuer l’émotion, « hurle la détresse » du patient, un désespoir issu d’un danger de perte de représentation et de ressenti d’existence, et vise à « toucher » l’autre sur un mode confusionnel primaire des sentiments. En se référant au modèle de P. Aulagnier sur les origines du sujet, où il rappelle l’importance de la qualité émotionnelle du « toucher maternel primaire attestant d’un ressenti créateur pour l’enfant de représentation de soi et du monde », il se livre à une réflexion très fine sur les différentes modalités de « traduction des émotions ». L’analyste peut, par exemple, éprouver la sensation physique du désir d’un geste apaisant, dont il s’abstient bien sûr, mais dont le ressenti crée une « résonance émotionnelle entre les corps » offrant à l’autre une première forme de représentation de soi. Quoique l’expression émotionnelle soit ici immédiate et bruyante, à l’inverse du cas de B. Caillierez, A. Nastasi rejoint la technique préconisée par celui-ci, en insistant sur la nécessité d’accepter un temps une « zone intermédiaire d’indifférenciation », qui accueille et intègre dans « le corps ému » les émotions expulsées par l’acte, avant de chercher à les mettre en sens : pour lui, « l’acte n’attend pas d’être compris, sa traduction hâtée se présenterait comme un acte en réponse à l’acte, une mise à distance rejetante provoquant davantage encore la violence ».
À propos d’un autre cas où le dispositif de la psychanalyse classique, puis du face-à-face, se sont soldés par une tentative de suicide, comprise comme ultime recours à l’autodestruction pour échapper à une indépassable angoisse d’annihilation dans la relation duelle, Alain Gibeault précise les avantages techniques du psychodrame : celui-ci offre une voie de négociation par rapport au vécu d’incorporation dévorante de et par l’objet, en fragmentant l’excitation grâce à la pluralité des protagonistes ; l’activité du jeu protège contre l’angoisse de passivation ; enfin la mise en scène des corps, appuyée sur la mimique représentative, ouvre un passage symbolisant vers la parole et introduit un écart entre la mise en acte et la représentation. Il faut lire en détail la très intéressante description de l’évolution spectaculaire du patient en question. Sa présence corporelle, au début informe et sans contours, reflète sa volonté d’être sans corps comme Dieu. Il a construit un fantasme d’auto-engendrement qui dénie tout lien entre sa naissance et une scène primitive vécue comme terrifiante, sadique et dangereuse. Pour lui, les relations sexuelles sont mortifères, chargées d’un danger de dépossession et de vidage de son être tout entier. Peu à peu, grâce à la diffraction du transfert mais aussi au regard tiers du meneur de jeu garant de la réappropriation du corps et des affects, il pourra émerger de la confusion psychotique et devenir « sujet incarné, acceptant d’avoir comme tout le monde un corps non seulement vulnérable et mortel, mais aussi désirant ».
Christine Pelissier nous expose très clairement la technique de l’approche psychothérapique à travers la médiation corporelle de la relaxation : l’analyste, qui demande au patient de dire ce qu’il ressent dans son corps, le touche physiquement et se tient dans le champ de son regard, se fonde essentiellement sur son propre « contre-transfert corporel » pour appréhender les mouvements psychiques du patient. L’exemple clinique choisi, très intéressant et très riche, concerne un jeune homme présentant des états « d’effondrement catastrophique », dont il se défend par des automutilations ou des tentatives de suicide, les premières correspondant à une lutte sadomasochique contre le mauvais objet maternel incorporé dans le moi et les secondes à un refuge mortifère dans le Nirvana. La réalité de son corps n’est pas niée mais intolérablement décevante, elle le renvoie à un écart impossible à combler avec l’idéal de minceur anorexique exigé par une mère très narcissique, qui l’a abandonné précocement. De plus, des poussées ulcéreuses, vécues comme « éventrations », reflètent l’échec de la construction d’une enveloppe corporelle suffisamment solide. L’auteur nous montre comment le cadre proposé parvient à pallier les carences fondamentales de l’objet primaire dans ses fonctions d’étayage contenant, de pare-excitation et d’intrication pulsionnelle. L’arrangement des coussins pour aider le patient à trouver une position confortable métaphorise l’ajustement du corps maternel au corps propre, les attitudes délibérées de sollicitude manifestent un investissement libidinal attentif à reconnaître et ressentir la détresse, pour favoriser l’instauration d’un « transfert de base » au sens de C. Parat, un transfert d’étayage contenant qui permettra au patient, grâce à la « mémoire du corps », de retrouver en lui un bon objet nourricier jusque-là clivé. On voit la thérapeute s’adapter, selon les moments, aux besoins de fusion ou de différenciation. Elle souligne que le soutien corporel passe par l’intermédiaire du divan, objet neutre dont la valeur pare-excitante protège de l’empiétement et renforce l’investissement narcissique des frontières du corps. Peu à peu, on voit se produire un décollement de l’objet primaire, une relance des plaisirs autoérotiques basaux tels que manger/dormir, enfin la création d’un espace entre le passé traumatique et le présent aboutissant à la réappropriation d’une histoire jusque-là subie.
Marie-Lise Roux, spécialiste depuis longtemps de la psychothérapie de relaxation, explicite de manière très éclairante les fondements théoriques de cette technique. Elle considère tout d’abord la genèse complexe de la construction du principe de plaisir/déplaisir à partir des premières expériences corporelles. Les sensations de déplaisir, historiquement premières et inhérentes à toute expérience de vie, rompent le Nirvana et induisent le vœu de « non sentir » pour échapper à la passivation face aux excitations. En raison du décalage entre la maturité sensorielle et l’immaturité motrice, le plaisir par arrêt des tensions est étroitement dépendant de la présence et de l’activité du corps de « l’objet nourricier », dont la qualité doit être suffisamment satisfaisante pour que se construise un réseau perceptif agréable, et dont le rythme répété ouvre la voie de la temporalité. Ainsi, « la différenciation et la qualification des perceptions en termes de plaisir/déplaisir est un travail psychique qui requiert un espace que le corps lui-même est chargé de représenter pour la psyché ... le Moi se construit à partir du corps propre étayé sur le corps de l’objet ». Mais « sentir son corps » suppose aussi la capacité de différencier dedans et dehors en même temps que plaisir et déplaisir, et les soins maternels, garants de l’espace contenant du corps, doivent offrir progressivement un espace neutre désérotisé à valeur de « bouclier de Persée » pour échapper au risque fusionnel. Les vicissitudes de ce travail de double différenciation sont diverses. Dans les états limites, le recours aux excitations perceptives externes ou à la décharge immédiate des mouvements pulsionnels témoignerait de l’échec de la fonction pare-excitante de l’objet dont l’abandon est sans cesse redouté, tandis que dans la psychose le corps, devenu objet persécuteur soumis à l’emprise du corps maternel non différencié, devient un lieu de défenses multiformes contre celui-ci : les activités sensori-motrices stéréotypées tentent de construire une barrière contre le monde externe envahissant, les automutilations cherchent dans la douleur physique un indice de réalité d’existence, ou bien encore l’anéantissement radical de tout éprouvé corporel (la « décorporéité ») vise à dénier le danger d’englobement par l’objet. Dans ce beau travail remarquablement clair et synthétique, on a toutefois un peu de mal à comprendre la formule selon laquelle « le corps serait le véritable premier objet transitionnel », si l’on se souvient de la définition de celui-ci par Winnicott comme « first not-me possession »... Peut-être s’agit-il d’un lapsus, car le travail rapporté par C. Pélissier vise manifestement à inscrire le corps dans un espace transitionnel, à la fois d’étayage et de différenciation par rapport au corps de l’autre.
Liliane Abensour établit un parallèle très subtil entre l’évolution des psychothérapies en face à face des patients psychotiques et l’histoire d’Esther Khan (personnage central du film d’A. Desplechin, d’après une nouvelle d’A. Symons), dont le corps insensible peu à peu s’anime, ressent et prend forme à travers la lente et douloureuse acquisition de sa pratique de comédienne. Reniée par sa mère comme n’appartenant pas à l’espèce humaine mais animale ( « c’est un singe » ), Esther adolescente se masturbe pour éprouver un sentiment d’existence corporelle, mais ne ressent rien, ni physiquement ni psychiquement, au contact des hommes : elle doit rester coupée du monde trop dangereux des autres, qu’elle désanime tout comme elle est désanimée. Lorsqu’elle prend un amant, c’est uniquement dans l’espoir de parvenir à un éprouvé physique pour progresser dans son jeu théâtral, idéal qu’elle s’est fixé pour exposer son corps au regard admiratif d’un public anonyme, en compensation du rejet maternel. Si la défloration la laisse froide, sans plaisir ni douleur, l’abandon par son amant, vécu comme perte de soi, la renvoie brutalement à son effroyable solitude enfantine première, souffrance psychique intense qu’elle traite par des attaques répétées de son corps, à la fois pour l’évacuer et pour garder le sentiment de sa propre existence. Dans l’apprentissage de son métier, elle est lourdement handicapée par l’absence d’affects : les textes de ses rôles sont pour elle dissociés du sens émotionnel qu’ils véhiculent, elle les apprend mécaniquement par cœur mais elle doit s’en faire expliquer la signification et imiter les intonations justes proposées par ses professeurs. C’est par l’intermédiaire externe de ceux-ci qu’elle parvient enfin à conquérir une intériorité, une présence à la scène et au monde, dans l’angoisse et la douleur du débordement par l’excès de sensations lié au retour de son corps à la vie. L’auteur fait une analogie entre la technique cinématographique et le « champ-contrechamp » du face-à-face, dont le dispositif offre au patient psychotique, à travers la perception de la présence corporelle de l’analyste, la possibilité d’être vu et de se voir soi-même selon des perspectives différentes, dans un regard externe à la fois garant de la réalité de son existence et médiateur par rapport au regard pétrifiant de Méduse, au sein d’une relation favorisant peu à peu le dégel progressif des émotions qui le constituent comme sujet.
Le remarquable travail effectué par Eleana Mylona illustre parfaitement ces différentes fonctions du face-à-face, avec un patient dont l’expression langagière, pourtant très riche, recherchée et précise, est désarticulée et dysarthrique, à l’image de la coordination démantelée de l’ensemble de son corps. Sa maladresse gestuelle, dangereuse pour lui et pour les autres, l’a fait renvoyer du lycée technique avec un diagnostic de déficience intellectuelle. Ce patient manifestement psychotique oscille entre une image de soi tantôt invulnérable tantôt extrêmement fragile, bascule sans cesse dans son vécu relationnel de l’idéalisation à la persécution, et semble ne ressentir son existence qu’à travers la violence réciproque, dans un contexte d’indistinction dedans/dehors : « Les excitations internes non qualifiées traversent le corps transparent jusqu’au monde externe, perçu comme prolongation de soi-même, et font retour sous forme d’effraction menaçant l’intégrité corporelle. » Pour contenir et qualifier cette excitation indifférenciée, l’analyste se garde de penser à la place du patient (comme le fait sa mère), et se borne à faire des liens entre les propos et sentiments exprimés d’une séance à l’autre. Il lui faudra un certain temps pour oser intégrer au matériel les « bruits incongrus » du corps émis parallèlement à la verbalisation (rots et pets), en leur conférant un statut langagier de communication qui permet au patient de se sentir écouté et accepté tel qu’il est. Peu à peu une différenciation s’établit, une distance critique se construit par rapport à la mère omnipotente, et les troubles de la coordination corporelle se symbolisent en termes d’incorporation des traces de la présence d’un père trop tôt disparu (mis à la porte par la mère lorsqu’il avait 3 ans), père admiré mais toujours ivre.
À partir du récit fort bien écrit par le neurologue O. Sacks d’une expérience personnelle d’asomatognosie, Nicolas Danziger décrit les graves altérations de l’image du corps consécutives aux lésions cérébrales de l’hémisphère droit, en raison de la désorganisation des mécanismes d’intégration polysensorielle. Le déficit moteur et l’insensibilité profonde de l’hémicorps gauche entraînent un sentiment d’étrangeté, une perte du sentiment d’appartenance, voire une répudiation ou une aversion du membre désanimé, qui peuvent donner lieu à une élaboration délirante d’allure psychotique. L’extension fréquente de l’hallucination négative à l’espace extra-corporel gauche est rapportée à la conception par R. Angelergues de la construction du sentiment d’unité corporelle, « qui naît avec la distinction du mien et du non-mien, en termes exclusivement affectifs et possessifs », d’où l’auteur infère que « tout corps propre, autrui, espace, objets, n’existent que par rapport au sujet » : si le membre lésé n’est plus source de perception interne, il est perçu comme objet étranger. Ainsi, le Moi corporel continue toute la vie à s’étayer sur les expériences sensori-motrices, dont les modifications entraînent une défaillance douloureuse du Moi-peau, qui peut être aggravée ou soulagée selon que le neurologue dénie ou accueille la plainte du patient par une écoute et une parole restituant une « peau de mots ».
De son côté, Danielle Quinodoz affirme que « le sentiment d’être une personne entière ne dépend pas de l’intégrité du corps », en désignant par là il est vrai, non pas un déficit organique, mais les opérations mutilantes subies par une transsexuelle. Le traitement de celle-ci par une cure classique fera progressivement évoluer son sentiment premier d’ambigu ïté identitaire intolérable, par confusion et clivage des sexes, vers une cohésion interne fondée sur leur différenciation et l’acceptation de ses propres aspects masculins. Il faut lire en détail le récit très intéressant de cette cure difficile et éprouvante, où prévalent des mécanismes massifs d’identification projective, et où surviennent des passages à l’acte visant à acquérir une identité totalement féminine par des moyens concrets (interventions esthétiques), avant d’admettre l’impossibilité d’une telle acquisition sur le plan psychique. Pour l’auteur, c’est avant tout grâce à son acceptation silencieuse de sa propre incertitude quant à l’identité sexuelle de sa patiente, que celle-ci parviendra à investir positivement et érotiquement son corps transsexuel tel qu’il est : elle accorde une importance fondamentale au maniement de la relation infra-verbale, qui joue le rôle d’objet intégrateur qui a manqué, avec de tels « patients hétérogènes déchirés en morceaux et écartelés entre des parties clivées qui s’excluent les unes les autres ».
La traduction d’un très riche article de Riccardo Lombardi, paru en 2000 dans la Rivista di Psyconalisi, qui synthétise les réflexions de l’auteur avec celles de I. Matte Blanco et A. B. Ferrari, force l’attention par l’originalité de leur point de vue sur les matrices corporelles de la pensée et du sentiment d’identité. Dans le développement primaire du Moi naissant, ils postulent l’existence d’un double rapport parallèle, l’un dit « horizontal » entre le Moi et l’objet externe, l’autre dit « vertical » entre le Moi et le corps comme premier objet d’élection pour la psyché. Ce rapport vertical à soi-même serait l’organisateur, interne à l’enfant et antérieur à la relation d’objet, des processus de transformation des données sensorielles vers la pensée, à travers la médiation de l’émotion, conçue comme première expression mentale de la captation subjective des événements corporels. Ceux-ci trouveraient essentiellement leur source dans l’expérience de la douleur du manque, qui pousserait vers une représentation de la corporéité : pour les auteurs, la mise en fonction de l’activité de pensée pourrait se passer de la fonction maternelle alpha postulée par Bion (et aussi, semble-t-il, des expériences de plaisir avec la mère ?). Cette conception selon laquelle « le monde sensoriel et émotionnel émanant du corps fournit la matière première sur laquelle s’exerce la fonction organisatrice de l’esprit », préalablement à la relation objectale, conduit à préconiser, avec les patients dits « narcissiques » et « psychotiques », une technique privilégiant délibérément « l’axe relationnel interne, nœud organisateur, aire où se réalise la transformation de l’Inconscient structural en manifestation consciente, par des interventions exclusivement axées sur le ressenti corporel en évitant toute interprétation de transfert ». Il s’agit par là, non seulement de « dépasser les difficultés à travailler le pensable, lorsque l’organisation perceptive interne fragmentée des sensations et émotions affaiblit, voire annule l’auto-observation et la conscience de soi », mais aussi de « soulager les angoisses contre-transférentielles issues de la théorie objectale qui conduit à voir le système narcissique des patients comme défensif, dans un rapport à l’altérité donné comme constitutivement primaire ». L’aire élective d’explication se déplace de la relation primaire mère/enfant vers l’axe relationnel interne, « relation à soi-même présentant les caractéristiques complexes de la relation objectale », dont le fonctionnement oscillant de la sensation à la pensée doit s’organiser avant toute approche possible de la relation intersubjective et des liens passé/présent. Il faut lire avec attention ce travail très riche et un peu compact, qui propose des perspectives techniques finalement assez proches de plusieurs autres auteurs, malgré les divergences théoriques fondamentales concernant le rôle de l’objet primaire.
Vassilis Kapsambelis affirme lui aussi que « la matière première à partir de laquelle se construisent nos différents matériaux psychiques sont nos sensations corporelles » mais, à la différence des Italiens, il pose d’emblée l’appareil psychique comme système fonctionnel à part entière, en interaction avec les autres mais irréductible à aucun de ces autres. Avec une rigueur conceptuelle impressionnante, il nous propose une réflexion profondément ancrée dans la métapsychologie freudienne sur les effets psychiques des psychotropes, d’un point de vue qualitatif nouveau par rapport aux théorisations antérieures jusque-là centrées sur les modifications quantitatives de la pression pulsionnelle. Il propose des points de repère précis pour évaluer l’efficacité des médications psychiatriques, selon qu’elles favorisent ou non trois aspects économiques essentiels du fonctionnement mental : une meilleure liaison entre les processus primaires et secondaires, évitant le brusque basculement des uns aux autres et favorisant par là l’objectalisation ; une facilitation de la « projectivité initiale » reliant le psychisme à son environnement ; enfin la relance des capacités auto-érotiques incluant l’objet, qui favorisent le passage de la sensation vers la représentation, du besoin vers le désir, de la jouissance vers le plaisir de fonctionnement et d’investissement du Moi. Toutefois, l’auteur ne manque pas de souligner que, selon les cas, les psychotropes peuvent aussi inverser le sens de ces trajectoires souhaitées, et conduire au contraire à une primarisation des processus mentaux, à une fluidification excessive des investissements, ou bien encore à une attraction accrue vers le Nirvana ou les autoérotismes stéréotypés vides d’objet. Il nous fait admirablement sentir les difficultés de la prescription, qui ne peut avancer que par tâtonnement, et doit aussi bien sûr tenir compte du glissement toujours possible vers la toxicomanie et le refus de traiter mentalement les tensions.
J’ai choisi pour conclure le bel article de Michel de M’Uzan, qui incite fermement à renoncer aux efforts pour construire une nosographie psychosomatique calquée sur la nosographie médicale, et à s’en tenir à une approche métapsychologique rigoureuse, fondée sur « l’échange langagier, seul instrument dont dispose le psychanalyste », pour évaluer dans chaque cas les rapports entre les données économiques et les capacités élaboratives de l’appareil psychique. Il nous expose son concept original de « psychose actuelle » (par référence à la névrose actuelle), pour comprendre le fonctionnement mental de certaines somatoses sévères : le surinvestissement du factuel, caractéristique des états opératoires, peut être mobilisé défensivement contre les conséquences d’un mécanisme psychotique de forclusion, si les expériences catastrophiques qui en découlent ne sont pas gérées par un processus de mentalisation délirante. L’absence de délire va alors de pair avec une « folie du corps », sous l’effet d’un excès de pression pulsionnelle déqualifiée, soustraite au principe de plaisir, et devenue pure énergie d’excitation en quête de décharge totale. Mais l’auteur nous recommande, avec sa subtilité habituelle, de garder un regard relativisé par rapport à toutes les constructions théoriques, toujours en risque de se transformer en doctrine. Il n’hésite pas à intégrer ses propres élaborations dans la compulsion qui nous est commune à « théoriser pour garder une certaine maîtrise sur un vivant qui ne cesse de se dérober », et n’exclut pas « la possibilité que le corps, après tout, n’en fasse qu’à sa tête ».
Denise Bouchet-Kervella
RIVISTA DI PSICOANALISI, no 4, 2000 ; nos 1 et 4, 2001
De la difficulté dans la rencontre avec la psychose
Partons à la lecture de la Rivista avec des questions : Comment des psychanalystes italiens par leurs outils conceptuels et techniques, rencontrent les patients psychotiques ? Comment relatent-ils leurs avancées ainsi que leurs difficultés dans cette clinique à la frontière de l’analysable ? Et, que devient la méthode analytique à l’épreuve d’états psychiques et de fonctionnements si éloignés des conditions propices à la « cure par la parole » ?
Bien que la clinique analytique des états et des personnalités à structure psychotique ne soit pas du tout récente en psychanalyse, il faut cependant admettre qu’elle reste soumise à de nombreuses réserves et limites. Preuve en est que, les articles concernant les traitements de patients psychotiques ou atteints de manifestations majeures de cette série, avaient quelque peu déserté la Rivista pour se loger dans les revues italiennes de psychothérapie et psychopathologie analytique, infantile en particulier. Or, le fait qu’à partir des années 1970 un certain nombre d’analystes italiens soit impliqué dans les nouvelles institutions psychiatriques hospitalières et de secteur, avait amené à une attention particulière pour la clinique des cas lourds ; mais, dans la suite, les mêmes semblaient avoir tempéré quelque peu leurs investissements d’une telle clinique. À nouveau, quelque chose change dans ce domaine. Dans les volumes de ces deux dernières années, la Rivista fait place à plusieurs articles théoriques, cliniques et historiques autour de la psychose « et du transfert qui n’est pas là ». Signalons alors tout de suite, dans une perspective d’analyse historique, un intéressant article de Francesca Napolitano (no 4/2000) qui pointe dans la pensée de Freud des années 1910-1915, des vues contradictoires concernant les possibilités de translation – là ou pas là ? –, chez le psychotique.
L’auteur, outre qu’il souligne la contradiction entre le Freud clinicien et le Freud théoricien à propos de la question du transfert psychotique, cherche aussi à en donner une explication. Il le fait par la mise en évidence de l’affrontement constant dans la posture intellectuelle de Freud entre l’adoption de la démarche déductive et celle inductive lors de la formulation de la métapsychologie. Pour conclure cet article, Napolitano avance une proposition visant à redonner une cohérence métapsychologique à cette question du transfert du psychotique. Cette contribution nous paraît quelque peu laborieuse, bien que méritant d’être poursuivie.
Francesca Barale et Stefania Ucelli (no 4/2001), suivant encore ici une perspective d’analyse historique, décident de revenir sur les bases de départ d’une conception proprement psychodynamique de la psychose. Elles retravaillent deux textes de K. Abraham de 1907 et 1908 sur la « dementia praecox ». Il est à noter au passage que ces textes se situent entre l’élaboration de la Sexualtheorie (1905) et l’étude du cas Schreber (1910) de Freud. Dans ces deux textes, K. Abraham apparaît soucieux d’articuler la naissante théorie pulsionnelle freudienne avec les vues de la psychopathologie européenne de l’époque. « La question abordée par Abraham est celle de savoir si dans la dementia praecox, comme dans l’hystérie, l’histoire du développement psychosexuel et sa dimension “traumatique”, contribuent à déterminer les symptômes et l’histoire de la maladie », précisent les auteurs. « Ses (de K. Abraham) descriptions montrent une série d’expériences jamais psychiquement métabolisées, restées comme des corps étrangers menaçant le “sentiment de soi”... » (sic !). C’est la question du rapport entre trauma, histoire et structure psychopathologique qui est ainsi déjà posée sans que cette dernière soit expliquée uniquement sur la base de ses antécédents historiques traumatiques, mais bien à l’aune du comment de tels événements viennent dans la suite se charger de fantaisies et par là donc se réorganiser. Les auteurs notent alors comment déjà chez Abraham, il y a une mise en tension entre trauma, histoire et structure psychopathologique, dépassant le schématisme de Bleuler entre ce qui est à considérer comme « primaire » et « secondaire » dans la maladie. La vision que Abraham va donner de la schizophrénie est celle d’une « organisation originaire autistique-auto érotique de la psychosexualité qui en empêche le développement » et dont l’autisme est la directe expression du processus primaire de clivage. Comme le notent bien les auteurs, si le pôle de l’autisme concerne la relation au monde, l’autre versant de cette problématique du narcissisme est bien celle des perturbations de l’expérience de soi, « de la mêmeté ». Dans la conclusion de leur travail, Barale et Ucelli signalent que les questions ouvertes à l’époque par Abraham à propos de la dialectique entre psychopathologie et psychodynamique, entre compréhension phénoménologique-descriptive et compréhension psychodynamique-pathogénique sont restées sans réponse. Nous n’avons eu ensuite qu’une « psychiatrie psychanalytique » d’un côté, et de l’autre une psychiatrie banale, sans psychodynamique et sans psychopathologie, « qui a perdu sa vocation anthropologique ». Le cas emblématique des débats actuels autour des conceptions de l’autisme infantile, donne la mesure de ces rencontres non abouties.
« Corps, affects, pensée » ; c’est-à-dire, comment envisager la centralité du corps « en tant qu’objet pour la psyché » intervenant dans la symbolisation des expériences subjectives, fait l’objet de l’article de Riccardo Lombardi (no 4/2000). L’auteur développe une conception générale du travail psychique, mais dont l’articulation peut se révéler très particulière justement dans la clinique des psychoses et des états apparentés. Dans son développement, Lombardi fait amplement référence aux hypothèses théoriques de Matte Blanco d’une part, et d’autre part à celles de A. B. Ferrari : deux auteurs a priori assez éloignés. À partir de sa clinique des psychoses, l’auteur tente de clarifier l’importance accordée à « l’interaction entre le domaine de la sensorialité et celui de l’abstraction, en tant que nœud possible à même de déterminer la structuration du défaut de pensée ». On est bien au cœur de la psychanalyse contemporaine lorsque Lombardi s’interroge sur les carences d’intégration entre les vécus sensoriels et les énoncés symboliques. C’est une telle observation qui le porte à souligner la nécessité de rechercher « des instruments théoriques et opérationnels pour aider (les patients) à sentir et à différencier dans leur sentir » comme préalable indispensable à l’émergence d’une processualité relationnelle et de son analysabilité. Il faut signaler que lorsque Lombardi s’appuie sur les idées de Matte Blanco et celles de Ferrari pour développer son propos, il cherche à faire dialoguer deux théorisations fort différentes, chacune porteuse d’une complexité que nous ne pouvons pas reprendre ici. On peut toutefois rappeler que Matte Blanco, dans la reprise qu’il a faite de l’inconscient freudien, y a proposé une corrélation entre la logique infinie des émotions et le rôle que la sensation-sentiment vient jouer comme trait d’union avec la pensée, entre inconscient structurel et fonction de la conscience, bref, entre le corps et l’esprit. De même dans les conceptions de Ferrari, cet « objet originaire concret », mélange de sensations et de perceptions, est encore le corps, conçu ici comme le siège central de toute transformation pour symboliser... Pour terminer sur cet article complexe et fort stimulant, signalons que sa traduction en français se trouve publiée dans le no 2 de la revue Psychanalyse et psychose.
Un patient en analyse ayant des antécédents de décompensation et d’agitation psychomotrice, manifeste un trouble de la pensée sous forme d’une sorte de passivité et de stase dans la pensée, survenant suite à une sorte d’expérience de « rencontre manquée » avec les choses qui l’entourent. « Il semblait que face à une angoisse proche de celle de l’effondrement (Winnicott), il s’agrippait à la perception d’un objet et à la reproduction d’une telle perception dans son esprit. » Ce traitement relaté par Pier Luigi Rossi (no 4/2000), porte l’auteur à s’interroger sur les compatibilités de ces fonctionnements psychiques avec la règle fondamentale. Il note à propos de cette cure que le patient « dans une vision qui lui était propre de la règle fondamentale, voyait les images hors de la fenêtre... mais ne pouvait pas les céder à l’analyste par leur traduction en mots... Il ne communiquait pas les images présentes dans son esprit, mais seulement une sorte d’agitation dans son rapport à elles... Lorsque de l’extérieur je pouvais lui offrir une figuration à laquelle s’adresser, il était alors en mesure de se calmer », écrit Rossi. L’analyste apportant ainsi, nous semble-t-il, une confirmation perceptive pour le soi du patient, inscrite dans le temps, alternative à l’entrée dans l’expérience psychotique. En marge de cet article de P. L. Rossi, Franco de Masi (no 1/2001) confirme son constat d’insuffisance de la théorie analytique dans le domaine de la psychose d’une part et d’autre part, souligne toute la difficulté que l’on retrouve dans la relation analytique avec ces patients du fait que « dans cet état (psychotique) toute capacité associative manque, ce qui fait que l’analyste se trouve ainsi soudainement privé d’un des piliers pour comprendre ». Il continue en écrivant que « la pensée psychotique est pour l’essentiel sensorielle, qu’elle “voit” et “sent”. Elle a perdu la capacité à formuler des liens associatifs à la suite de la modalité de construction toute-puissante et sensorielle de ses pensées ». C’est cette capacité perdue d’insight associatif qui fait que ce qui fait sens dans l’esprit de l’analyste, le patient en est dépourvu. C’est plutôt du côté des parties non psychotiques chez ces patients, et donc dans leur possibilité partielle de « voir » et « se voir », de faire de vrais rêves en somme, que l’analyse a encore de la place. Dans la réponse de P. L. Rossi (no 1/2001), on peut voir se dérouler en filigrane le débat complexe sur les apports narcissiques (en formes, figurations, mots) nécessaires pour que dans ces cures puissent s’opérer les passages du sentir au voir : voir ses parties « mortes »... comme dans les rêves du patient de P. L. Rossi sur sa propre mort.
C’est davantage aux transformations du sentiment de soi, c’est-à-dire « dans l’épaisseur de la réalité psychique » que s’adresse la réflexion d’Antonello Correale (no 4/2000). Dans son article, il cherche à souligner la corrélation de l’expérience psychotique concernant les modifications profondes du sens de la réalité et les « zones traumatiques de la psyché » (de matrice contextuelle et relationnelle). La question que pose l’auteur est celle de savoir si dans cette clinique des psychoses, cette « zone traumatique » dans la psyché est à analyser directement ou plutôt dans ses alentours ; et de plus, si celle-ci est analysable, l’est-elle selon un abord fondé exclusivement sur le recours à l’insight ou plutôt par l’offre et la recherche (active ?) d’une expérience mutative. Selon l’auteur, sur le plan technique, ce qui est à restaurer chez ces patients est en priorité « un fond psychique, le plus unitaire et compact possible » et cela via une expérience analytique qui leur permet « de s’émanciper de la zone traumatique ». Une telle opération devient alors thérapeutique, par une attention particulière accordée à la vie quotidienne du patient, conjointe à cet apport actif dans la cure et à celui d’autres agents de soins médicaux et sociaux. Mais Correale ne précise pas davantage les articulations souhaitables entre l’écoute analytique en séance et ce qui vient du hors-séance, ni de leur reprise dans le fonctionnement du psychotique durant ses périodes de rémission.
Ces difficultés et limitations dans les conceptions proprement analytiques de la psychose, ainsi que dans les choix stratégiques pour son traitement analytique et dans ses articulations avec le psychiatrique et le social, suscitent des recherches et des réflexions analytiques approfondies telles que la lecture de ces quelques articles dans la Rivista nous le montre. La psychose, ce transfert qui est là et pas là, est bien encore dans le champ de pertinence de l’investigation analytique et dans une certaine mesure, à sa portée.
Sesto-Marcello Passone