2002
Revue française de psychanalyse
I – L'agir et les processus de transformation
L’expérience agie partagée
Jacqueline Godfrind-Haber
Maurice Haber
15, avenue Henri Dietrich
1200 Bruxelles (Belgique)
La psychanalyse, telle qu’elle nous fut léguée par Freud, est essentiellement une « cure de paroles ». Les conditions du cadre le spécifient : la règle d’association libre invite l’analysant à exprimer verbalement ce qu’il pense et ressent. L’analyste utilise l’interprétation comme outil privilégié. Le travail analytique se déploie grâce et par le langage au travers duquel s’expriment les représentations et les affects. Les effets d’amélioration du fonctionnement psychique sont attendus de l’échange de mots qui verbalisent la réalité psychique de l’analysant.
Les enjeux de cet échange verbal se sont modifiés avec l’évolution de la compréhension du fonctionnement psychique. Dans les premiers temps de l’analyse, l’accent fut mis par Freud sur la prise de conscience de l’inconscient. Les mots de l’analyste expriment ce qu’il estime être le « sens latent » du discours de l’analysant, fil conducteur vers la remémoration d’un passé refoulé.
Au seul travail de verbalisation de la mémoire, d’autres paramètres opérationnels sont pris en considération dans l’évolution de la théorie de la technique. Parmi ceux-ci, mentionnons dès à présent le transfert ; considéré d’abord par Freud comme entrave à la remémoration, il devint ensuite un « levier de la cure ». Nous aurons à y revenir largement pour le propos qui est le nôtre. Disons-en déjà qu’il introduit la dimension relationnelle dans la cure dans le même temps qu’il interpelle le domaine de l’affect mais surtout, pour ce qui nous concerne, celui de l’agir.
La découverte du transfert intronise également la notion de « névrose de transfert », reviviscence et représentation progressives dans la cure de la névrose infantile, conception du travail analytique à laquelle nous restons fidèles en tant que référence paradigmatique. En effet, cet abord s’adresse à des analysants qui disposent de ressources de symbolisation suffisantes pour que ladite névrose de transfert se déploie dans les conditions de cadre traditionnelles.
Au transfert s’est adjoint le contre-transfert, dimension peu développée par Freud mais qui prit rapidement l’extension que l’on sait. Comme le transfert, il fut d’abord considéré comme un obstacle au travail analytique pour devenir outil de compréhension, d’interrogation et de créativité pour l’analyste.
Actuellement, c’est le champ transféro - contre-transférentiel qui est interrogé, aire transitionnelle conçue comme lieu d’échanges où est censé se tisser le « travail analytique ». Travail dont l’expression la plus repérable s’effectue par l’échange verbal qui s’y déploie, témoin de la rencontre de deux psychismes, aire interpsychique.
Peut-on, pour autant, réduire les « agents de transformation » qui spécifient le travail psychanalytique au seul langage ? Nul ne se hasarderait aujourd’hui à pareille affirmation. Nous venons de le rappeler, Freud lui-même avait mis en évidence d’autres paramètres que le seul langage. Après lui, la rencontre avec les problématiques limites et les failles de la symbolisation qui les caractérisent, a conduit les analystes à interroger de nouveaux facteurs impliqués dans les problématiques en cause et susceptibles de participer aux modifications du fonctionnement psychique. La présence de ces facteurs s’est avérée généralisable à la plupart des cures.
Sans doute, l’approche d’autres paramètres que le langage reste-t-elle plus difficile à isoler, maîtriser, comprendre et théoriser et, en particulier, l’incidence desdits paramètres sur les transformations obtenues dans la cure. Notre démarche va cependant dans ce sens, qui tentera de prendre en compte l’agir dans la cure. Et cet agir dans la cure, c’est non seulement celui de l’analysant dont nous tiendrons compte mais également celui de l’analyste. En d’autres termes, nous nous centrerons sur l’abord de l’échange agi qui existe entre analyste et analysant.
Notre propos sera dès lors de tenter une exploration et une théorisation de ce qui se joue au niveau des mouvements interactifs qui se déploient dans toute analyse entre analysant et analyste, quelle que soit la structure de l’analysant. En deçà des transformations apportées, en principe, par le travail de l’interprétation qui porte, notamment, sur l’analyse de la traditionnelle « névrose de transfert », peut-on penser que la part « agie » de l’échange transféro - contre-transférentiel contribue à des transformations psychiques et comment ? Quelle fonction transformatrice assure cet échange agi souterrain ? Quelle part cette dimension prend-elle dans les modifications du fonctionnement mental attendues du travail analytique, qu’il s’agisse de prise de conscience, de déploiement de la symbolisation, de mise en sens, d’enrichissement de la réalité psychique et comment ?
La prise en compte du domaine de l’agir a le mérite de mettre clairement en évidence un indice de transformation : l’attente qui est la nôtre concerne le passage d’un registre agi à un registre pensé, signant le déploiement de la pensée en regard de l’agir. Nous aurons, dans un premier temps, à définir ce que nous entendons par l’agir dans la cure. Disons d’ores et déjà que c’est à dessein que nous avons choisi le terme d’agir, terme qui, parmi d’autres, nous a paru le plus apte à désigner dans leur généralité les manifestations agies dans la cure. Ce choix ne résout pas pour autant les ambigu ïtés liées aux concepts de mise en acte, d’action, d’acte, d’acting... dont l’examen servira notre propos.
Dans la littérature analytique les termes que nous venons d’évoquer concernent essentiellement l’analysant. Or, nous l’avons dit, notre propos concerne l’agir dans le dialogue transféro - contre-transférentiel. Il implique, dès lors, l’agir de l’analyste. Notre intérêt dépasse la seule considération de l’ « activité » de l’analyste, qu’elle soit d’interprétation ou de maintien du cadre pour ne citer que celles-là, inhérente à sa fonction d’analyste, activité essentiellement consciente. Notre souci est d’interroger ce qui, des « manifestations agies » de l’analyste, s’inscrit dans le processus inconscient de la cure. Nous développerons l’idée que les sollicitations agies de l’analysant entraînent l’analyste à des réponses le plus souvent inconscientes qui s’expriment en partie dans un registre de fonctionnement analogue à celui qu’utilise l’analysant « en action » ; lapidairement exprimé : « L’acte appelle l’acte. » Notre hypothèse de travail est d’interroger ce réseau d’échanges agis souterrains et de tenter d’en apprécier l’impact sur le processus dans un après-coup élaboratif. C’est dire que c’est le travail contre-transférentiel que nous interpellons avec l’espoir de mieux comprendre ce qui, dans le travail analytique, nous échappe le plus radicalement. La spécificité du travail de l’analyse se disait jadis en termes de découverte de l’inconscient. Toujours d’actualité, cette ambition se double aujourd’hui de celle d’un enrichissement de la réalité psychique et de l’élargissement de la créativité. Il nous est apparu que, dans ce double enjeu, l’ « agir » constituait un bastion particulièrement bien défendu mais, également, une voie d’accès privilégiée.
POUR INTRODUIRE L’AGIR DANS LA CURE : L’AGIEREN
« ... le patient n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé et ne fait que le traduire en acte. Ce n’est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d’action. Le malade répète évidemment cet acte sans savoir qu’il s’agit d’une répétition » (c’est nous qui soulignons) (Freud, 1914).
Pour introduire notre propos, l’agir dans la cure, nous avons choisi une réflexion sur l’agieren. « Voie royale » d’accès à notre sujet, l’agieren pose les interrogations qu’il nous reviendra, dans un second temps, d’étendre aux « manifestations agies » dans la cure. L’agieren, traduit par « mise en acte » fut développé par Freud particulièrement en 1914 dans le texte « Remémoration, répétition, élaboration », texte duquel la citation qui précède est extraite.
La prise en considération des manifestations agies impliquées par la « mise en acte » marque un tournant dans la « théorie de la technique » dans l’histoire, encore jeune, de la psychanalyse. Le début de l’article est consacré à l’évolution de la technique jusqu’à l’introduction du nouveau concept. Freud évoque la technique hypnotique dont le but était de retrouver le « rappel de souvenirs » ayant provoqué l’apparition du symptôme et susceptible d’entraîner l’ « abréaction » émotionnelle salvatrice ; il évoque ensuite l’association libre destinée, elle aussi, à retrouver ce dont le patient n’arrive pas à se souvenir. Le but de ces diverses techniques est resté le même, nous dit Freud : du point de vue descriptif, combler les lacunes de la mémoire, du point de vue dynamique, vaincre les résistances du refoulement. Et Freud de constater la reconnaissance qu’il doit à la « vieille technique hypnotique » qui a fait « connaître certains processus de l’analyse sous une forme schématisée et isolée ».
À cette époque de la psychanalyse, la remémoration des souvenirs oubliés et des conflits intrapsychiques refoulés à travers les associations du patient est considérée comme l’agent de changement (de transformation...) du fonctionnement psychique. Freud y associait toutefois la catharsis qui incluait l’affect comme élément susceptible de soulager la souffrance et d’assurer un effet de guérison. Cette conception du travail psychanalytique relève, tout particulièrement, de ce qu’on a appelé la conception monadique des théories de Freud : analyste et analysant se penchent sur le psychisme de l’analysant pour en « analyser » les dysfonctionnements liés aux troubles de la mémoire. Et, dans ce travail de remémoration, la « mise en acte » intervient en tant que révélateur de fantasmes refoulés ; elle est l’expression d’un secteur représenté mais refoulé du psychisme. Soulignons, dès à présent, le travail de condensation qui, comme dans le rêve, est à l’œuvre dans la mise en acte chargée d’un faisceau de significations sous-jacentes.
Pareille conception est-elle aujourd’hui caduque ? Nous ne le croyons pas. Toute cure inclut des « levées du refoulement » donnant lieu au travail sur la mémoire qui continue à spécifier un des axes centraux de l’abord psychanalytique. Freud avait déjà souligné l’importance de la perlaboration dans l’intégration de ces moments de réminiscence. Aujourd’hui, du « rendre conscient l’inconscient », l’analyse accentue encore le but déjà proposé par Freud, celui de promouvoir l’élargissement du fonctionnement mental par la remise en circulation d’éléments psychiques écartés par le refoulement. On sait l’importance accordée à l’élaboration psychique d’un passé revisité qui permet sa « réappropriation subjectivante ». Certes, cet élargissement passe par la démystification des fantômes du passé qui figent les forces de vie ; mais il convoque d’autres dimensions de la cure qui sont au centre de nos intérêts et qu’annonce, selon nous, la prise en considération par Freud de l’agieren.
Tenir compte de la « mise en acte » modifie les enjeux du travail psychanalytique.
Certes, pour Freud, la finalité du travail analytique reste inchangée : « Son but (de l’analyse) est le rappel du souvenir à la vieille façon, la reproduction dans le domaine psychique » (Freud, ibid.). Mais la voie d’accès en est modifiée : dans la « mise en acte », la « névrose de transfert » agit la névrose infantile. Si une partie du travail de l’analyste concerne toujours le travail sur la remémoration, il est confronté sur le terrain à l’actualisation des désirs et des fantasmes inconscients. La « mise en acte » introduit deux paramètres, l’agir et le transfert.
Si nous avons choisi d’introduire notre propos par le texte princeps de Freud « Remémoration... », c’est bien dans la mesure où Freud insiste sur la dimension agie des manifestations transférentielles, comme l’indique, parmi d’autres, la citation suivante : « L’analysé ne dit pas qu’il se rappelle avoir été insolent et insoumis à l’égard de l’autorité parentale, mais il se comporte de cette façon à l’égard de l’analyste » (c’est nous qui soulignons) (Freud, ibid.). Outre le fait qu’au travers de la « mise en acte », les souvenirs ne sont plus pensés mais agis, Freud donne ici toute sa place au transfert quand il dit que le patient traduit en acte ce dont il ne se souvient pas et le traduit à l’égard de la « personne du médecin » (Freud, ibid.).
« L’automatisme de répétition » qui pousse le patient à reproduire des scénarios infantiles dans la cure mais aussi « ses inhibitions, ses attitudes, ses inadéquations, ses traits de caractères... ses symptômes » s’adresse à l’analyste. « Le transfert n’est lui-même qu’un fragment de répétition... »
L’introduction de la dynamique du transfert ouvre la voie à des réflexions nouvelles quant aux « leviers » de la thérapeutique analytique, agents de transformation du fonctionnement psychique. Elle reconnaît une dimension essentielle de la cure : celle de l’importance de la présence et de la fonction de l’objet-analyste à l’égard duquel les scénarios mis en scène sont adressés, donnant ainsi corps et affects aux fantasmes refoulés. Même si, pour Freud, le but du transfert reste la remémoration, il conceptualise une dimension à laquelle les développements ultérieurs de la théorie de la technique vont donner tout son essor.
La découverte du transfert introduit la part d’actualité qui se vit dans l’analyse, actualité d’une rencontre nouvelle entre deux psychismes, au transfert de l’analysant répondant le contre-transfert de l’analyste. Cette rencontre permet que se déploie le champ du travail analytique, qu’on l’appelle espace analytique ou espace transitionnel, certes chargé du passé de l’analysant mais vitalisé par la relation transférentielle à l’analyste et soutenu par l’implication contre-transférentielle de ce dernier. Les tentatives de compréhension et de conceptualisation de ce qui se joue, ce qui se vit, et surtout ce qui, au sein de ce champ interpsychique, contribue aux transformations psychiques attendues de la psychanalyse sont au cœur des préoccupations théoriques et techniques actuelles. C’est à ces tentatives que nous souhaitons participer en prenant pour sujet de nos réflexions les manifestations agies dont nous venons de rappeler le lien avec la mise en acte et le transfert.
Les « manifestations agies dans la cure » incluent des faits cliniques de nature et de fonction différentes dont il s’agira de cerner les disparités et les complexités. Nous avons choisi de les rassembler sous le vocable général d’agir.
C’est à dessein que nous avons introduit l’agir dans la cure par la notion de « mise en acte » qui peut être, en effet, considérée en tant que prototype référentiel pour toute manifestation agie. Interroger les facteurs qui interviennent dans la « mise en acte », phénomène mystérieux et composite, permettra un premier balisage des axes de réflexion selon lesquels la clinique de l’agir peut être abordée.
Nous avons introduit plus haut un de ces axes quand nous avons évoqué, en conformité avec les thèses freudiennes, le rapport de la mise en acte à la mémoire. Ce rapport interroge le passage d’un sens latent représenté à l’agieren, changement de registre de fonctionnement, processus de « transformation » pourrait-on dire, « régression formelle » a-t-on évoqué, « version régressive de la remémoration », dit Jean-Luc Donnet (1995) qui transpose (transforme ?) un scénario pensé mais refoulé en scénario joué. Le questionnement relatif au passage de la mémoire à l’agieren introduit une interrogation plus vaste qui concerne toute manifestation agie, celle du lien que l’agir entretient, ou non, avec la représentation.
Michèle et Roger Perron (1987), dans leur rapport sur « fantasme et action », rappellent que, dans la conception classique de la cure, « l’action ne peut que s’opposer à l’émergence et à l’élaboration des fantasmes ». Pareille conception réduit la fonction de l’agir à celle de résistance au processus et de court-circuitage de la mentalisation. On se souviendra que la démarche de M. et R. Perron est de montrer que cette opposition « ne prend toute sa valeur qu’à se nuancer, voire à se dialectiser ». Dans ce sens, M. et R. Perron créditent le domaine de l’agir d’une nouvelle fonction, celle de porteur de communication, « message émis dans l’illégalité » par rapport à la cure de paroles.
Même si la question reste entière d’apprécier dans quelle mesure la « part agie » implique une tentative de court-circuitage d’une représentation intolérable, accentuant ainsi l’effet du refoulement, la thèse de la communication, dynamisée par le mouvement pulsionnel vers l’objet véhiculé par l’ « action », sera au centre de nos propres développements. Outre le sens latent que reproduit la « mise en acte », la « part agie » concerne le « comportement » qui s’adresse à l’analyste, forme d’ « action »
[1] exercée sur lui et responsable de la
pression transférentielle, pression qui interroge la notion de
décharge présente dans tout agir.
La dimension de « décharge », dimension économique afférente à l’agir, dépasse la seule interrogation de sa présence dans toute « mise en acte ». L’importance qu’elle peut prendre dans certaines manifestations agies éloigne du seul champ de la « mise en acte » et introduit à une autre clinique qui se démarque de la théorisation freudienne propre au fonctionnement névrotique. Cette clinique concerne les caractéristiques de fonctionnement de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les états limites au sein desquels l’agir-décharge prend une place toute particulière. Mais pas seulement : ces formes de manifestations agies concernent également le registre de « fonctionnement de base » que nous estimons présent chez tout un chacun et particulièrement susceptible de s’exprimer lors de ruptures d’équilibre économique.
Ajoutons encore qu’une catégorie d’ « agir » retient tout particulièrement notre attention : il s’agit des manifestations corporelles motrices qui participent de la communication infraverbale. Il convient d’attacher toute l’importance qui leur revient aux « canaux » corporels moteurs qui véhiculent des messages souvent imperceptibles consciemment : mimiques, gestuelle, position du corps, intonation de la voix, etc. dont l’implication intervient dans le processus.
Pour cerner la place, la fonction, le rôle de l’agir nous nous arrêterons à des considérations métapsychologiques. Nous avons choisi de nous référer à certains modèles théoriques qui nous ont paru heuristiques, sans ambition d’exhaustivité. Dans ce parcours, c’est vers Freud que nous nous sommes d’abord tournés.
FREUD : DE L’ « ESQUISSE » AUX « DEUX PRINCIPES »
Deux textes princeps de Freud retiennent l’attention de quiconque s’intéresse à l’agir : « De l’esquisse d’une psychologie scientifique » (1895), et « Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques » (1911).
Dès l’ « Esquisse », Freud introduit la notion d’action en tant que « décharge d’excitation », décharge motrice sous forme d’agitation, de cris, etc. À cette première forme de décharge, élément constitutif de l’ « arc réflexe », Freud ajoute celle d’ « action spécifique », action susceptible, de par son adéquation, de résoudre la tension suscitée par le besoin. Et Freud de mentionner la nécessité d’une « intervention extérieure », aide qui rend possible la constitution de l’ « action spécifique ».
C’est dans « Les deux principes » que Freud développe les points de vue ébauchés dans l’ « Esquisse ». Il incombe à la décharge motrice de « débarrasser l’appareil psychique de l’accroissement des excitations », manifestation de la « motricité » qui obéit au principe de plaisir le plus élémentaire. Avec l’intronisation du principe de réalité, cette décharge motrice « prend alors une nouvelle fonction, dans la mesure où elle est employée à une modification appropriée de la réalité. Elle se change en action ». « La suspension, devenue nécessaire, de la décharge motrice est assurée par le processus de pensée qui se forme à partir de l’activité de représentation. » Pour Freud, il y aurait transformation de la décharge motrice en action quand la naissance de la pensée autorise le délai suspensif de la décharge, processus qui témoigne de la liaison intime qui unit représentation et action.
Le schéma développé par Freud reste pour nous chargé d’interrogations. Plus précisément, le rapport entre « décharge motrice » et « action » que Freud assimile dans « les deux principes » à un « changement », transformation donc de l’une en l’autre, pose question. L’ « action » telle que Freud en parle ici s’avère un processus complexe, aboutissement d’une insertion de l’agir dans un réseau qui inclut la représentation pour permettre les modifications efficaces de la réalité. Et s’agit-il vraiment du passage d’un état à l’autre, de la décharge à l’action ?
[2] Pour notre part, c’est ici que l’intervention de l’objet dans le processus prend toute son importance, nous y reviendrons plus loin.
Pour l’instant, nous insisterons sur la difficulté de préciser le statut métapsychologique de l’agir. Notre propre hypothèse irait dans le sens d’admettre la coexistence, dans toute action, d’une composante économique, héritière de la décharge primordiale et de composantes plus élaborées dont il s’agira de préciser la nature. Tout agir, si élaboré soit-il, reste, peu ou prou, imprégné par ses racines et, en cela, porteur d’un certain degré de décharge. Pareille façon de théoriser l’agir nous paraît adéquate pour rendre compte des manifestations cliniques : elle objective la présence d’un élément économique, force attachée à toute action ; elle renvoie par ailleurs au rapport à la représentation, sens caché initié par le projet de « modification » de la réalité.
Ajoutons, cependant, que le modèle de l’agir que nous retenons reste porteur d’une interrogation majeure, à savoir le rapport de l’acte à l’inconscient. Paul-Laurent Assoun (1985) développe l’idée d’une aporie de l’acte et de l’inconscient en s’appuyant sur la contradiction incontournable qui existe, selon lui, entre le « volontarisme » de toute action et la notion d’inconscient qui « au service du désir, s’accommode mal de ce “volontarisme” inhérent à la notion ». Peut-être. Mais de quel inconscient P.-L. Assoun parle-t-il ?
Sur le plan théorique, l’évolution de la notion de répétition, liée à celle d’agir dans la répétition agie, permet de conceptualiser un aspect des composantes de l’agir dans le transfert.
Il en fut précédemment question quand nous évoquions l’ « automatisme de répétition », terme utilisé par Freud en 1914 pour spécifier la traduction en acte de souvenirs qui se répètent dans l’actualité de la cure. Mue par le « principe de plaisir », cette répétition agie entretient des rapports étroits avec des scénarios inconscients représentés dont l’actualisation dans le champ transférentiel a pour finalité la recherche de satisfaction de désirs anachroniques refoulés auprès de l’objet-analyste.
Le « tournant de 1920 », avec l’ « Au-delà du principe de plaisir » (1920), marque le développement par Freud de la notion de compulsion de répétition et ses expressions dans le transfert. Les manifestations agies associées à la compulsion de répétition occupent une fonction différente de celles propres à l’automatisme de répétition, tant dans l’économie intrapsychique que dans l’intention transférentielle. Répétition des « expériences du passé qui ne comportent aucune possibilité de plaisir » (Freud, 1920), elles sont destinées à maîtriser les expériences traumatiques, voire « abréagir sur un mode fractionné des tensions excessives » (Laplanche et Pontalis, 1967). Sur le plan structural, elle correspond à une exigence d’homéostasie (Widlöcher, 1970) par le contrôle exercé sur les blessures narcissiques. Cette « reproduction du même » a pour finalité, rappelle Green (2000), la maîtrise des traumatismes survenus avant l’acquisition du langage ; il évoque le rapport de telles manifestations agies au « destin de la trace », trace non constituée ou à peine constituée, dont il interroge l’aptitude à devenir l’objet d’un travail.
L’ « au-delà » introduit de profonds bouleversements dans la conception du fonctionnement psychique dans la cure. Il ouvre la voie à la prise en considération d’autres types de fonctionnement mental que le fonctionnement névrotique, « fonctionnements limites » qui donneront lieu à de multiples élaborations cliniques et théoriques. La « compulsion de répétition » est associée à des failles du fonctionnement mental dont témoigne la nature des agirs qui l’accompagnent, expression de contrôle, de maîtrise et, nous l’avons déjà dit, de décharge. On sait combien le transfert infiltré de telles problématiques offre de résistance aux transformations attendues de l’analyse, les agir participant tout particulièrement aux dites résistances, tout en devenant eux-mêmes enjeux et agents de symbolisation. Agents surtout dans la mesure où ils gardent valeur de communication, « cri muet en direction de l’objet pour lui signaler la détresse du sujet, et l’amener à réfléchir... », dit encore Green (2000). Et la prise en considération des réponses de l’objet, c’est encore chez Freud que nous en chercherons les précurseurs.
Outre leur apport dans les tentatives de compréhension des mécanismes qui interviennent dans l’agir, les deux textes de Freud cités plus haut, l’ « Esquisse » et « Les deux principes », introduisent une dimension essentielle à notre propos, celle de l’importance de l’objet. C’est dans l’ « Esquisse » que la référence aux « soins maternels » est la plus explicite quand Freud évoque une « aide extérieure (et) au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant » pour permettre à l’ « action spécifique » de se constituer. Référence qui réapparaît dans « Les deux principes » sous la forme de la fameuse note de bas de page si souvent citée « à condition d’y ajouter les soins maternels... ». Et que se passe-t-il quand les soins maternels sont pris en compte ? « Un peu plus tard, l’enfant apprend à utiliser ses manifestations de décharge intentionnellement comme moyen d’expression. »
Nous avions insisté sur le fait que la « décharge économique », racine de l’agir, se « transformait en action » sous l’égide du principe de réalité. La prise en considération des « soins maternels » « au courant... (de) l’état de l’enfant » introduit une dimension nouvelle dans les hypothèses relatives à cette « transformation », dès lors que la décharge acquiert valeur de pression sur l’entourage. De « signal » de détresse (hilflosigkeit), la décharge motrice se constitue très précocement en moyen de communication, moyen d’expression auquel la mère répond, créant ainsi un échange fondateur du sens attaché progressivement aux manifestations agies de l’infans.
Selon nous, l’agir garde l’empreinte de l’importance qu’il eut comme premier moyen d’ “ atteindre l’objet ”, moyen de communication dans la relation primaire à la mère. L’agir reste un véhicule privilégié des sollicitations à l’objet, le canal par lequel « passe » impérieusement le désir de communiquer. C’est en cela qu’il se traduit par la pression qu’il exerce dans les manifestations transférentielles en tant que vecteur relationnel.
Avant d’approfondir ces premières hypothèses, précisons pour l’instant que la relecture des deux textes princeps de Freud ouvre la voie à deux axes de réflexion relatifs aux manifestations agies. D’une part, ils posent les premiers jalons d’une interrogation sur le rapport entre l’agir et les constellations intrapsychiques qui lui sont associées. D’autre part, ils initient les interrogations sur l’importance de l’objet dans l’instauration de la communication à travers l’agir.
Bion propose un modèle des origines de la vie psychique qui, étayé sur l’article de Freud, « Les deux principes », en élargit les intuitions en développant, notamment, les mécanismes qui régissent l’intervention des « soins maternels ». Nous avons choisi de rapporter les éléments de la pensée de Bion (1962) essentiels à notre propos, ceux qui concernent l’intervention de la mère dans le processus de psychisation. L’infans est soumis à des expériences sensorielles et émotionnelles douloureuses lors des moments de frustration. La mère intervient alors comme réceptacle des projections des éléments dits « β », éléments émotionnels insupportables, inaptes à être « digérés » tels quels. C’est grâce à sa « fonction α », fonction de métabolisation psychique propre à la qualité de rêverie maternelle, que la mère « transforme » les éléments « β » et les renvoie « détoxiqués » à l’infans, assurant ainsi une fonction médiatrice dans la potentialisation des capacités de représentation de l’infans. L’introjection de la fonction α de la mère par l’infans met en place la matrice de sa propre fonction α. Selon Bion, la communication entre la mère et l’infans se fait par le truchement de l’identification projective, communication qui utilise, entre autres, les moyens corporels dont dispose l’infans. Parmi ces moyens, les manifestations motrices interviennent pour une large part.
L’IDENTIFICATION PROJECTIVE
Il nous importe d’approfondir la compréhension du concept d’ « identification projective » dans la mesure où son association aux manifestations agies éclaire certains phénomènes cliniques qui intéressent notre propos. Nous l’avons dit, cette notion inclut les manifestations agies en tant que vecteur de communication dans le même temps qu’elle introduit le psychisme maternel en tant que récepteur de la communication susceptible de contribuer aux « transformations » des éléments de l’échange.
Du moins est-ce la façon dont Bion utilise la notion d’identification projective. On sait, en effet, combien ce terme connaît d’interprétations différentes depuis qu’il fut introduit par M. Klein. Celle que Bion (1962) donne à l’identification projective se démarque de la définition retenue par M. Klein sinon qu’elle concerne également la conceptualisation d’un registre précoce du fonctionnement psychique. Pour lui, il s’agit d’abord d’un
mécanisme normal notamment, comme nous l’avons déjà relevé, en tant que moyen de communication entre l’infans et la mère. « Si la mère et l’enfant sont ajustés l’un à l’autre, l’identification projective joue un rôle de premier plan dans la relation dirigée par la mère ; l’enfant est capable, par l’opération d’un sens rudimentaire de la réalité, de
se comporter de telle manière que l’identification projective – qui est habituellement un fantasme omnipotent – est un phénomène réalistique. J’ai tendance à croire que c’est là sa condition normale... En tant qu’
activité réalistique, elle se révèle comme un
comportement raisonnablement calculé pour susciter chez la mère des sentiments dont l’enfant désire être débarrassé » (c’est nous qui soulignons) (Bion, 1962)
[3].
Il revient alors à la mère de recevoir ces messages et de « transformer » leur charge. Ainsi de l’exemple cité par Bion : « ... Si l’enfant a le sentiment qu’il est en train de mourir, cela peut éveiller chez la mère des craintes qu’il ne meure. Une mère bien équilibrée peut accepter ces craintes et avoir une réaction qui produise un effet thérapeutique, c’est-à-dire réagir de manière à donner à l’enfant le sentiment qu’on lui rend sa personnalité effrayée, mais sous une forme qu’il peut tolérer... » L’effet thérapeutique dont parle ici Bion est également considéré comme élément de transformation : selon lui, l’expérience ainsi partagée entre l’infans et la mère potentialise la « naissance de la vie psychique », l’infans développant sa propre fonction α au contact de la fonction α de la mère.
Bion souligne
l’importance des manifestations « comportementales » étroitement liées aux affects dans l’identification projective. Nous ne méconnaissons évidemment pas l’association intime qui unit agir et sentiments dans l’identification projective
[4], ni la part que prennent les affects dans les échanges par identification projective. L’agir lui-même véhicule une charge d’affects, ne serait-ce que par les répercussions émotionnelles qu’il provoque chez l’analyste, que son éprouvé existe ou non chez l’analysant. Les exemples cliniques seront, à cet égard, démonstratifs en ce que, sur le terrain, on ne peut dissocier agir et affect. Ils témoigneront également du fait que l’affect reste au cœur de nos préoccupations, même si, pour notre propos, nous subordonnons son importance à celle que nous accordons à l’agir dont nous avons choisi de privilégier l’exploration
[5].
La communication par identification projective continue de fonctionner tout au long de la vie. Pour notre part, l’identification projective retient notre attention en tant que conceptualisation de l’existence d’une forme de communication dans la relation transféro - contre-transférentielle où l’agir joue un rôle important. Héritière de l’échange précoce entre mère et infans que nous avons évoqué plus haut, elle est plus ou moins « agissante » selon les types de personnalité et les moments d’analyse. Sa prise en considération assigne nécessairement la place de « récepteur » à l’analyste qui ne peut se dérober au fait d’être atteint par ladite identification projective, instaurant ainsi une forme d’échange porteur, selon nous, d’un potentiel de symbolisation. Du moins est-ce une hypothèse que nous souhaitons défendre.
C’est revenir par ce biais à des questions que nous avions laissées en suspens et qui concernent la théorisation de fonctionnements qui se déploient dans la cure « en deçà de la névrose » et qui ne relèvent pas du fonctionnement névrotique, fonctionnements au sein desquels l’agir remplit des fonctions spécifiques. Il n’est évidemment pas dans notre intention d’évoquer les multiples angles d’approche selon lesquels sont envisagés les troubles du fonctionnement psychique dans leur articulation avec les enjeux cliniques posés par leur apparition dans la cure. Nous choisissons, pour notre part, de nous référer à une théorisation qui s’appuie sur la notion de processus de symbolisation en insistant sur la place que peuvent y occuper les considérations sur l’agir.
Le recours à la fonction symbolisante développée par l’un d’entre nous (J. Godfrind, 1993) nous a paru heuristique pour répondre aux préoccupations cliniques d’aujourd’hui. Elle permet d’apprécier les capacités élaboratives et intégratives d’un travail psychique qui trouve son accomplissement le plus « évolué » dans l’organisation névrotique ou « la part névrotique de la personnalité » ; elle permet également de spécifier les failles d’un fonctionnement « en deçà de la névrose », et, pour notre propos, d’assigner la nature et la place des agirs dans ce registre de fonctionnement.
Proche de la notion de fonction α de Bion, nous avons choisi l’expression « fonction de symbolisation » pour rendre compte du processus interne qui, à l’instar du travail du rêve, travaille pendant l’état de veille selon des registres différents qui coexistent au sein d’un même fonctionnement, « transformant les données sensorielles, perceptives, affectives, motrices dans des images mentales » (J. Godfrind, ibid.). Ces registres sont les témoins des systèmes d’organisation de la fonction de symbolisation articulés sur les étapes de la relation à l’objet, la position dépressive en constituant un moment essentiel. Nous avons précisé le rôle que nous attribuons à la mère dans le développement de la fonction symbolisante et la part qu’y prend l’agir.
Nous devons à René Roussillon (1995-I999) un remarquable apport métapsychologique sur la symbolisation. Nous ne pouvons rendre l’hommage qu’il mérite à la richesse de ses élaborations dont nous nous sentons imprégnés. Nous ferons brièvement référence aux symbolisations primaire et secondaire. La symbolisation primaire est « le processus par lequel les traces perceptives sont transformées en représentations de chose, c’est-à-dire le premier travail de métabolisation de l’expérience et de la pulsion » (1995). Si le travail du rêve relève du processus primaire, R. Roussillon fait remarquer qu’il n’en est qu’un modèle qui « tend à mettre en opposition l’acte et la symbolisation », sans « penser la place de la construction du psychanalyste » dans la situation analytique. Et R. Roussillon de souligner l’importance de l’acte et l’interaction dans la constitution des formes primaires de symbolisation, thèse à laquelle nous adhérons pleinement : « Grâce à la perception la matière psychique prend forme, grâce à l’hallucination la matière perceptive prend vie, grâce à la motricité elle deviendra transformable » (c’est nous qui soulignons) (1999). Mais, ajoute l’auteur, « quelle que soit la qualité du travail de symbolisation primaire, ... ce travail ne saurait être total » (1995). Ce premier temps dans la constitution du processus de symbolisation s’instaure avant l’acquisition du langage (1995, 1999). Avec la reconnaissance de l’objet séparé et avec l’acquisition du langage, ce premier niveau sera pris en relais par la symbolisation secondaire, travail de transformation des représentations de choses en représentations de mots.
La cure donne à voir la
coexistence des différents niveaux de symbolisation, coexistence qui est à la source de la polysémie et de la richesse du fonctionnement psychique. Mais elle met également en évidence les
troubles des différents niveaux de symbolisation ainsi que les difficultés de circulation d’un niveau à l’autre
[6]. Le travail psychanalytique peut être envisagé sous l’angle du déploiement et de la mobilité des qualités de symbolisation.
DE LA SYMBOLISATION PRIMAIRE
Si le travail de symbolisation primaire ne saurait jamais être total, il peut également être déficitaire. Un premier tableau clinique concerne les défauts de symbolisation primaire, associés aux symptomatologies « traumatiques ». Ici, le manque à représenter le plus basal imprime sa physionomie aux manifestations « limites », témoins d’une incapacité fondamentale à lier les excitations. L’aspect de décharge de l’agir participe de l’expression éclatée de l’irreprésentable. De telles failles peuvent d’ailleurs apparaître dans n’importe quelle structure par rupture de l’équilibre économique caractérisée par un état de défaillance des fonctions contenantes et pare-excitantes. Nous aurons à considérer le travail de symbolisation primaire que la cure permet et la contribution des agirs dans ce processus.
Un autre cas de figure qui correspond au niveau de symbolisation « primaire » de l’agir retient particulièrement notre attention : selon nous,
certains agirs véhiculent un sens inscrit en deçà du langage, fixation à un mode relationnel largement expérimenté dans le passé.
Nous avançons l’hypothèse qu’avant l’acquisition du langage, les relations nouées avec l’entourage, vécues dans des échanges agis réitérés, se fixent en images mentales, images qui reproduisent des « façons de traiter l’objet », « traces d’échanges agis » dont le déploiement dans le transfert joue un rôle essentiel
[7].
Ces « images mentales » ont évoqué pour nous la notion de « représentation d’action » développée par Michèle Perron–Borelli. L’intérêt de cet auteur pour cette notion s’inscrit dans ses recherches sur le fantasme inconscient dont la représentation d’action, « représentant l’action et ses protagonistes » constitue la matrice originelle. « La représentation d’action... se substitue à l’action de la même manière qu’une représentation de l’objet peut se substituer à la présence actuelle d’un objet réel » (2001). Dès son article de 1985, Michèle Perron-Borelli met l’accent sur le déplacement de l’énergie pulsionnelle propre à l’investissement de l’acte moteur sur la représentation d’action, « ensemble processuel » au sein duquel l’action fait lien entre le sujet et l’objet. Dans son ouvrage sur la dynamique du transfert (1997), Michèle Perron-Borelli ajoute des considérations qui nous intéressent tout particulièrement quand, en articulation sur l’évolution des théories de Freud quant à la représentation (après 1920), elle insiste sur le fait que, comme toute représentation, la représentation d’action « reflète l’empreinte du monde extérieur, à partir de la perception qu’en a d’abord le sujet et des expériences diverses qui peuvent transformer ces perceptions en “traces mnésiques” ».
Dans ses élaborations, Michèle Perron-Borelli privilégie le destin de la représentation d’action en tant que prototype du fantasme dont il devient partie constitutive. Pour notre part, nous nous référons à la permanence, dans le fonctionnement psychique, des « traces d’échanges agis » que nous évoquions. Ces traces sont proches, nous a-t-il semblé, du prototype qui fonde la « représentation d’action » telle que la conçoit M. Perron-Borelli. Toutefois, elles gardent selon nous une qualité de « représentation de l’action » indépendante d’une inclusion dans le fantasme. Nous préférons dès lors les appeler « images d’action » pour préciser la spécificité de notre abord.
Le récent travail de Claude Le Guen (2001) est venu à point nommé pour préciser nos réflexions. Cet auteur, quant à lui, développe la notion de « représentation motrice » qu’il introduit comme nouvelle notion dans la métapsychologie. Proche, nous dit-il, de la « représentation d’action » de M. Perron Borelli, elle s’en démarque cependant. C. Le Guen estime que la représentation motrice assure « la coordination, la circulation, la liaison entre les autres représentants », représentations de chose et représentations de mot. Pour notre propos, nous avons le sentiment que ce concept rend compte de l’actualité, dans le fonctionnement psychique, d’une « représentance » de l’agir qui rejoint nos préoccupations. L’auteur met l’accent sur le fait qu’elle « représente » la motricité elle-même, impliquant ainsi « le corps et les sources biologiques de la pulsion », perspective qui évoque, pour nous, le courant basal de l’organisation psychique. L’association de la représentation motrice à la prise en considération du but de la pulsion ( « il n’y a pas de motricité sans but (sans désir, en somme) ni de but sans “raison” de l’atteindre » ) contribue encore à notre impression de proximité entre la représentation motrice et ce que nous avons décidé d’appeler « image d’action ». Enfin, sur le plan clinique, nous sommes sensibles au constat que : « ... la représentation motrice, tout comme certaines représentations de mot et certains affects, peut apparaître presque pure, ne pouvant se raccorder aux autres représentations que par un travail de perlaboration – travail que, dans les meilleurs des cas, permet la cure » (c’est nous qui soulignons).
Dans la clinique, un régime où domine le déploiement d’ « images d’action » confère à la relation transférentielle un caractère figé qui n’est pas sans évoquer ce que nous avons dit des manifestations générées par la compulsion de répétition agie. Ce mode d’expression, en tant que répétition d’une façon d’être connue, assure un bastion de sécurité qui oppose une résistance tenace aux tentatives de mise en question. Il détient dès lors une puissance d’immobilisation psychique, bloquant l’élaboration fantasmatique du scénario primaire qu’il agit. Nous aborderons plus loin la manière de traiter ces traces d’échanges agis dans l’espoir qu’elles soient (re)prises en signification, « transformées » selon le vertex que nous privilégions par l’accès à un niveau de symbolisation « secondaire » qui confère une mobilité psychique de qualité différente aux relations fantasmatiques nouées avec l’objet.
C’est dire que nous espérons de la cure l’élargissement de la fonction de symbolisation. Cet élargissement touche tous les registres de symbolisation. Il concerne les qualités de symbolisation primaire quand elles sont défaillantes. Il consiste également en l’assouplissement de la mobilité psychique dont il vient d’être question et qui, notamment, autorise le passage du registre agi au registre pensé. Enfin, il concerne une liberté fantasmatique dégagée de ses entraves névrotiques.
Et nous pensons que
le déploiement de la fonction de symbolisation de l’analysant est médiatisé par l’activité du psychisme de l’analyste. Nous avons souligné plus haut la part prise par le psychisme maternel dans le processus de symbolisation chez l’infans dont la psychisation s’alimente à la rencontre avec le psychisme maternel. Nous soutenons l’hypothèse d’une homologie entre l’importance de l’intervention de la mère dans l’organisation psychique de l’infans et celle de l’analyste dans l’étoffement des qualités de symbolisation de l’analysant. L’analyste met à la disposition de l’analysant sa « capacité de rêverie » selon l’expression de Bion, qualité de liaison porteuse de symbolisation primaire mais aussi qualité de créativité associative au niveau « secondaire », servant ainsi de
médiateur dans le processus d’expansion du fonctionnement psychique. Nous avons retenu le terme de
« contre-transfert symbolisant » pour qualifier cette disposition psychique de l’analyste
[8].
Le processus transformationnel que nous tentons de cerner se crée dans une aire de rencontre entre les psychismes des deux protagonistes de la relation analytique, lieu de la chimère selon la belle expression de Michel de M’Uzan (1977), aire transitionnelle (Winnicott, 1971) ou encore espace analytique (Viderman, 1970). La psyché de l’analyste participe à un travail partagé où les empreintes de chacun deviennent indissociables. Il faudra un second temps de séparation et de différenciation, travail qui concerne les deux protagonistes de la relation, pour permettre à l’analysant d’effectuer un travail de subjectivation et d’appropriation de l’apport de ce qui fut une création commune.
Parmi les éléments qui interviennent dans cette création commune, les manifestations agies occupent une place importante dont nous interrogeons l’implication dans les processus transformationnels.
LE COURANT DE BASE DU TRANSFERT
L’expression des manifestations agies est associée, selon nous, au registre de ce que l’un de nous a appelé le « transfert de base » (J. Godfrind, 1993) et préfère, aujourd’hui, appeler le « courant de base du transfert ». Ce « courant du transfert » reproduit les aléas de la « problématique de base », celle qui concerne les avatars de la « relation à l’objet premier », du moins est-ce notre hypothèse. Ce sont les états limites, chez lesquels il prend l’avant-plan de la scène analytique, qui permettent d’en isoler les caractéristiques. Il répète les modalités narcissiques de la rencontre avec l’objet selon un registre où se réactivent, notamment, les failles de la symbolisation primaire.
L’identification projective et les agir trouvent ici un terrain d’exercice privilégié. C’est à ce niveau du transfert que se déploient les images d’action que nous évoquions précédemment, messages agis assignant un rôle (Joseph Sandler, 1976) à l’objet-analyste dont on « attend » une réponse préétablie par les expériences du passé. L’ « activité » de l’analysant vise l’objet-analyste, reproduisant des « modes d’être à l’autre » dans un mouvement de provocation d’une réponse connue, maîtrisée parce que maintes fois vécue dans le passé, forme d’emprise exercée sur l’objet. À travers de tels « agirs » s’exprime une « sollicitation de base » qui exerce une pression sur l’analyste qui l’atteint à un niveau de son contre-transfert que nous estimons également « de base », instaurant un dialogue transféro - contre-transférentiel particulier.
C’est également au niveau du courant de base du transfert que s’expriment les agir témoins des failles de la symbolisation primaire. Ces agir ont un caractère immédiat, impulsif, peu élaboré, de l’ordre de la décharge. Nous en retiendrons pour l’instant l’enjeu qu’ils induisent, celui d’une symbolisation apportée par la cure, en réponse à l’ « exigence à représenter » (A. Green, 2000) que lui prête l’analyste, procès de symbolisation assuré par le « contre-transfert symbolisant ». Le travail à ce niveau du transfert devient, de ce fait, l’agent de la récupération d’une mobilité psychique porteuse d’une création psychique dans la cure. Donner sens dans le transfert peut relancer un processus intrapsychique gelé, restaurer une circulation symbolisante, ouvrir la voie au « processus tertiaire » (A. Green) que la force de l’agir hypothéquait lourdement. Dans cette libération, un passé jusque-là non métabolisé, immobilisé lui aussi, se trouve revisité, contribuant, également, à la récupération des forces vives susceptibles de permettre l’essor d’un travail analytique à un autre niveau de symbolisation.
Nous venons d’expliciter les caractéristiques du courant de base du transfert en tant que fonctionnement prévalent dans des structures à prédominance « limite » chez lesquelles ledit transfert s’exprime sur un mode exacerbé. Nous pensons cependant qu’un « courant de base du transfert » chemine dans toute analyse en contrepoint du régime du « divan bien tempéré » (J.-L. Donnet, 1995). Relativement peu bruyant chez les névrosés, il n’en reste pas moins le vecteur d’expression de la part « archa ïque » du fonctionnement psychique. Nous lui prêtons une double fonction dans le processus analytique, aspects d’ailleurs paradoxaux de son action. D’une part, c’est ce courant de base qui préside à l’adaptation au cadre par investissement des conditions de l’analyse et de l’objet-analyste qui assure le terreau sur lequel s’étaie la névrose de transfert. José Bleger (1967) évoque à ce propos l’immobilisation des parties les moins élaborées du psychisme dont le cadre devient le « dépositaire ». Mais, d’autre part, la conflictualisation de ce courant de base libère l’expression des « parties les moins élaborées du psychisme », donnant lieu, sous le coup de ce qu’on peut également qualifier de moments de rupture d’équilibre économique, à des tableaux conformes à ceux que présentent les états limites et qui incluent, notamment, les expressions agies témoins des défaillances de la symbolisation primaire. Outre les moments d’exacerbation de ce courant de base, nous pensons que ces manifestations cheminent tout au long du processus en contrepoint des niveaux plus évolués, manifestations du transfert qui sont sans doute celles qui, dans le processus, sont le plus loin du champ de la conscience.
Il reviendra à l’analyste d’apprécier la qualité des expressions agies. On peut en effet penser qu’à ce niveau de fonctionnement les manifestations agies procèdent essentiellement de la décharge expulsive liée à la défaillance de la contention interne, modalité économique de l’agir mais qui, dans le même temps, assure une fonction de court-circuitage de la mentalisation. Nous restons cependant pour notre part sensibles à la dimension de communication de toute manifestation agie, le cri de détresse dont parle A. Green (2000). Par ailleurs, est-il pertinent de considérer les agir du registre que nous envisageons ici, si immédiats nous paraissent-ils, uniquement sous l’angle de la décharge ? L’agir qui s’y déploie est-il nécessairement dénué de sens ou peut-on l’associer à une trace porteuse d’une certaine signification et laquelle ? Et, dans cette appréciation quel poids peut-on attribuer à la réceptivité contre-transférentielle de l’analyste ? Et surtout, quel rôle attribuer aux réponses qu’elles induiront de la part de l’analyste, étant entendu que ces interrogations concernent des manifestations totalement inconscientes pour les deux protagonistes de la relation, celles de l’analyste en particulier qui relèvent de son contre-transfert ?
Nous considérons le contre-transfert comme l’ensemble de l’engagement de l’analyste dans l’espace transféro - contre-transférentiel construit sur la rencontre de deux psychismes. Il concerne les réponses conscientes et inconscientes aux sollicitations de l’analysant et l’élaboration qui peut en être faite ; il inclut les expériences et la théorie de l’analyste. Et, pour le propos qui est le nôtre, nous soulignons spécifiquement les réponses qu’entraînent inévitablement les stimulations agies auxquelles l’analyste est soumis de la part des analysants mais aussi la part prise par les agir de l’analyste induites par ses mouvements contre-transférentiels.
Une telle définition met l’accent sur la relativité de la neutralité de l’analyste : « Certes, l’illusion est brisée : la neutralité ne correspond pas à un état de l’analyste. Mais, enrichie des vicissitudes dont elle est nécessairement l’objet, elle prend (...) une valeur heuristique nouvelle. Pour autant qu’on la conçoive comme une position de dégagement paradigmatique qui serve de cap à l’analyste dans l’élaboration psychique incessante que requièrent non seulement les pièges de son organisation fantasmatique inconsciente mais également les vacillements de son fonctionnement symbolique. Elle est nécessité impérieuse et conquête permanente pour l’analyste qui accepte de rencontrer, avec son analysant, les limites du sentir, de l’agi et du pensable » (J. Godfrind, 1990).
Dans le même esprit, Jean Guillaumin (1998) estime que les transferts de l’analysant « se caractérisent invariablement comme des méprises psychiques » qui soumettent l’analyste, par une expérience sentie, à des excitations psychiques qui ne peuvent être évacuées. Cet auteur évoque des moments de « vacillement identitaire » chez l’analyste, ébranlé par les « traumatismes » véhiculés par les messages de l’analysant, maintenant une tension qui donne lieu à une nécessaire élaboration. En même temps que les inductions émotionnelles, les agir de l’analysant nous semblent particulièrement aptes à provoquer ces moments de « vacillement identitaire » que nous pensons associés aux défaillances momentanées de la contention et des capacités de symbolisation de l’analyste. La « position de dégagement » renvoie au travail d’élaboration que requièrent les moments où le contre-transfert, sollicité par les transferts de l’analysant, « parle » par-devers l’analyste, en contrebandier du contre-transfert, dit J. Guillaumin, notamment sous forme d’agir. Le mouvement de dégagement participe de ce que nous appelons le contre-transfert symbolisant.
Les manifestations agies de l’analyste peuvent être provoquées par n’importe quel niveau de sollicitation de la part de l’analysant. Toutefois, nous pensons que ce sont les manifestations « de base » de l’analysant, auxquelles participent tout particulièrement les agir, qui affectent le plus infailliblement l’analyste et risquent de provoquer une réponse de même niveau. C’est dire qu’on peut évoquer pour le contre-transfert comme pour le transfert, la coexistence d’un niveau « névrotique » du fonctionnement et d’un niveau « basal ».
Les « états limites » chez lesquels un registre de fonctionnement « basal » est prédominant sont le plus susceptibles de « toucher » l’analyste et d’attaquer sa contention psychique. Cependant, nous considérons que « les deux courants du transfert » participent aux communications faites à l’analyste par tout analysant. Le « courant de base » qui s’y exprime sollicite préférentiellement le courant contre-transférentiel basal de l’analyste dont l’expression agie est une des manifestations, créant ainsi un réseau d’échanges agis dont nous nous proposons d’interroger les incidences sur le processus.
Comment se manifestent les agir de l’analyste soumis, lui aussi, à la règle de suspension de l’ « activité » ? Tout analyste est sensible à l’apparition des « actes manqués » qu’il est susceptible de poser dans sa pratique, « actes » au sens plein du terme dont la présence s’impose. Mais, comme pour l’analysant, nous accordons l’importance qui leur revient aux messages beaucoup moins « évidents » véhiculés par le corps de l’analyste. On peut, à cet égard, évoquer le « style » de l’analyste (J. Godfrind, 1997) qu’il se manifeste dans la mélodie, le rythme, l’intensité des interventions (L. Khan, 2000 a éloquemment décrit ces nuances) ou dans la gestuelle corporelle, style qui participe de la personnalité de l’analyste mais dont les modulations traduisent les réponses aux sollicitations de l’analysant et tissent le réseau d’échanges agis dont nous débattons.
Et c’est au destin de l’entrelacs transféro - contre-transférentiel ainsi noué que nous nous attacherons. Destin porteur de créativité psychique nouvelle, nous allons nous en expliquer, mais aussi obstacle immobilisant le processus quand le destin devient funeste. Et, dans cet entrelacs, c’est au rôle joué par les agir que nous nous arrêtons. Il est temps de préciser notre propos.
ARGUMENT : DE L’ÉCHANGE AGI
Nous pensons que dans toute cure analytique et à tous moments, l’analysant utilise le canal de l’ « agir » pour envoyer des messages infra-verbaux à l’analyste. En relation éventuelle avec les fantasmes refoulés du patient, ces messages sont néanmoins le produit d’une communication par identification projective qui s’exprime au niveau basal du transfert, selon le registre de fonctionnement qui lui est propre. Ils exercent une pression spécifique sur l’analyste dont le travail se trouve infiltré par cette induction. Nous pensons que l’analyste, ébranlé par les messages excitants qui lui parviennent, répond temporairement à ces sollicitations, qu’il le veuille ou non, en utilisant le même registre de fonctionnement, dont l’agir est une des manifestations, instaurant un échange agi dont nous débattons. En cela, l’acte appelle l’acte, les réponses contre-transférentielles agies de l’analyste initiant ainsi un réseau de communication souterraine.
Les réponses de l’analyste sont le plus souvent inconscientes et ne se révèlent qu’à travers l’analyse contre-transférentielle souvent initiée par des « incidents de parcours » qu’illustreront nos exemples cliniques. Nous interrogerons, dès lors, le rôle, la fonction, la contribution ou la résistance qu’apporte cette dimension interactive de la cure, consciente ou inconsciente, au processus analytique. Nous le ferons plus précisément en termes de transformations psychiques favorisées, du moins le supposons-nous, par la participation de l’ « objet transformationnel » que constituent les capacités de travail psychique inconscient de l’analyste. Nous considérerons comme indices de transformation le passage de l’expression agie à l’expression pensée pour les deux protagonistes de la relation transféro - contre-transférentielle. Un exemple clinique nous introduira au cœur de nos interrogations.
Depuis quelque temps, Francine revient obstinément à une requête, véritable idée fixe : elle veut diminuer le nombre de ses séances de 4 à 3. Elle justifie sa demande par une série d’arguments qui envahissent l’analyste par la souffrance qu’ils véhiculent : elle est terrassée par des douleurs lombaires et doit consacrer du temps à son traitement ; ses enfants l’accaparent, les réveils nocturnes de son petit dernier la bouleversent et l’épuisent ; son mari ne peut l’assister actuellement, trop absorbé qu’il est par sa profession. L’analyse devient pour elle une contrainte infernale, elle en a assez... Ses plaintes deviennent revendications acerbes. Francine est persuadée du bien-fondé de sa requête, totalement fermée aux interventions qui soulignent l’aspect pourtant évident de défense contre un mouvement d’affirmation au sein du processus, sous-tendu par des gratifications narcissiques dans la réalité : avant d’accoucher d’un garçon, elle venait d’apprendre une promotion professionnelle espérée depuis longtemps. Mais, qu’à cela ne tienne, ce sont la rigidité et la froideur de l’analyste qui opposent une fin de non-recevoir à sa détresse.
L’analyste est ébranlée. Jusqu’à présent, Francine s’était montré une analysante collaborante, parfaitement adaptée au cadre, soucieuse de répondre aux critères de la « bonne analysante ». Aujourd’hui, Francine, à travers ses plaintes et ses récriminations, est arrivée à faire vivre à son analyste le rôle de tortionnaire qui lui est imputé. Mais aussi, l’analyste se sent soumise à une tension intense, elle éprouve la pression aiguë exercée sur elle.
L’analyste s’interroge : à quoi répond l’importance du malaise contre-transférentiel qu’elle ressent, par quoi est-il induit ? Certes, la séquence qui se déroule correspond à ce que Freud entend par l’ « agieren », « façon de se comporter à l’égard de l’analyste » révélateur, du moins peut-on l’espérer, de fantasmes infantiles refoulés. Cependant, l’analyste est sensible à l’intensité de ses propres vécus et se demande comment ils se traduisent dans son mode d’être à Francine. Il faudra un événement survenu dans le champ transféro - contre-transférentiel pour que, tout à coup, la situation s’éclaire.
C’est dans ce climat que, pour des raisons personnelles, l’analyste doit, ponctuellement, libérer quelques heures dans son horaire ; elle peut décider de les situer au moment qui lui convient le mieux. Elle choisit une plage horaire qui inclut une séance de Francine. Elle se surprend à le faire avec une certaine désinvolture, ce qui n’est pas son habitude : après tout, supprimer une des quatre séances, réalise le souhait de Francine... Mais catastrophe ! Voilà Francine désemparée, angoissée. La rupture dans le cadre induite par l’agir de l’analyste l’oblige à réaliser ce qu’elle se cachait farouchement, combien elle tient à cette 4e séance... et à son analyste ! Ce moment de l’analyse donne lieu au déploiement d’un travail élaboratif étayé sur l’évocation de souvenirs en relation avec ce qui « s’était agi » entre son analyste et elle durant la période qui précède. Avant d’être la petite fille conforme et docile qu’avait connu son analyste jusqu’à présent, Francine se souvient tout à coup de la fillette violente, opposante, revendicatrice qu’elle fut et dont l’analyste a bien repéré les accents. Elle rencontra, auprès de sa mère, la froideur et la rigidité qu’elle prête à son analyste, du moins est-ce le scénario qu’elle évoque. Devant la sévérité de sa mère, elle retrouve le souvenir de ses bouderies obstinées, refuge dans une attitude de retrait et d’opposition que le souhait de suppression de la 4e séance représente.
Sous la froideur et la rigidité de sa mère, Francine retrouve aussi, dans le mouvement de remémoration, une mère geignarde, toujours souffrante, imposant à son entourage, son mari en particulier, l’emprise de ses maux. Et Francine de réaliser que c’est à ce traitement qu’elle a soumis son analyste en identification primaire à une image maternelle aliénante. Le cheminement vers la « désidentification » passe par la pénible prise de conscience d’attitudes personnelles communes à la mère, faites de plaintes et de récriminations, « terrorisme masochique » qu’elle impose non seulement à son analyste mais également à son entourage.
DE LA REMÉMORATION À L’ÉCHANGE AGI
Le moment d’analyse dont il est ici question se solda par l’apparition d’indices de transformation dans le fonctionnement de Francine. Au sein de l’analyse d’abord, par l’accès recouvré à la possibilité de penser une part de son passé et ses conflits organisés autour de la sexualité infantile. Par ailleurs, cette période de l’analyse a correspondu pour Francine à une expansion de ses possibilités d’affirmation dans la réalité.
Ces transformations peuvent être attribuées, comme l’avait bien vu Freud, à la levée du refoulement à partir de la mise en acte. La séquence d’analyse que nous présentons illustre combien l’accès à l’inconscient refoulé reste un enjeu important du travail analytique dans l’élargissement de la réalité psychique, pour autant qu’on inclut à cette part de « travail de mémoire » le temps de la perlaboration « symbolisante » (Donnet, 1995) qui en assure l’issue d’ « appropriation subjectivante » (Roussillon, 1995). L’exemple cité illustre la richesse propre à l’agieren qui condense un faisceau de significations : qu’on pense à Francine qui, dans le même temps qu’elle se comporte comme une petite fille opposante et boudeuse, « actualisant » sa violence rentrée à l’égard de sa mère, donne à voir un corps souffrant comme celui de cette même mère, outil de séduction masochique à l’égard du père... Ces quelques éléments sont loin de couvrir toutes les interprétations qu’on peut donner des attitudes de Francine impliquées dans la mise en acte, interprétations que la poursuite de l’analyse rendra possible.
Notre propos n’est pas de nous étendre sur la valeur transformatrice de
l’élaboration psychique à partir des effets de mémoire. L’exemple choisi servira à introduire notre réflexion par les questions que pose la dimension agie associée à la « mise en acte ». Le moment d’analyse, entre la requête de Francine et l’agir de l’analyste, fut un temps de
suspens de la compréhension de l’analyste et, a fortiori, de l’analysant, malgré une intense activité psychique interrogative chez l’analyste. Nous avons insisté sur la pression qu’exerçait Francine sur l’analyste et les sentiments complexes qu’elle induisait.
Nous défendons l’idée que, sous le coup de cette pression, l’analyste répond inconsciemment par des manifestations agies, instaurant un échange agi souterrain. Certes, l’espace analytique reste nourri par le « matériel » du patient. Le travail analytique « représenté » peut s’y poursuivre sur des problématiques dont l’aspect « périphérique » n’apparaîtra que dans l’après-coup, au moment où se dévoileront les enjeux de l’agieren. L’
échange agi se déploie en deçà de ce travail ; il échappe à la conscience de l’analyste et s’inscrit dans un réseau d’
agis croisés dont nous pensons qu’ils contribuent, à côté de la part dévolue aux formulations verbales du travail analytique et en articulation avec lui, aux
transformations psychiques attendues de la cure. Il revient à l’analyste d’élaborer ce qu’il peut de cette dimension agie de la cure. Le plus souvent, il ne pourra le faire qu’
après la résolution du temps de suspens au cours duquel, comme son analysant, il ne peut que subir des manifestations agies dont le sens et l’existence même lui échappent (« Le moment où cela se passe n’est pas le moment où cela se signifie », A. Green, 2000)
[9]. C’est l’analyse de son contre-transfert qui lui permettra de formuler certaines hypothèses. La séquence de l’analyse de Francine nous permettra d’illustrer notre propos.
Avant d’y venir, nous nous arrêterons à un autre aspect de l’échange agi mis en évidence par cette analyse, agir ponctuel celui-là, objectivé par l’agir de l’analyste qui décommande une séance. Cet agir marque un moment de rupture clairement repérable dans le processus. Il co ïncide avec la « prise de conscience » qui, dans la conception plus large qu’on se fait aujourd’hui du travail analytique, se formulerait plus volontiers en termes de changement de régime, reprise par la mentalisation, « transformation en psychique », dit J. Guillaumin (1998). On peut le considérer comme le moment de reprise du travail de psychisation de la problématique jusque-là contenue dans la mise en acte et moment résolutif de la phase d’échanges agis qui le précède.
LE DÉNOUEMENT : OÙ L’AGIR A VALEUR D’INTERPRÉTATION
Dans la séquence de l’analyse de Francine que nous avons rapportée, l’échange agi s’est trouvé interrompu par un « événement » ponctuel qui vient dénouer la situation, rompant une répétition agie entretenue par l’implication inconsciente des deux protagonistes de la relation transféro - contre-transférentielle. L’acte ainsi posé – la suppression d’une séance – prend valeur d’interprétation pour l’analyste autant que pour l’analysant : pour tous deux, la modification du niveau de fonctionnement élaboratif rend compte de l’impact interprétatif de ce moment. Il donne à l’analyste l’occasion d’analyser après-coup les éléments impliqués dans le dialogue transféro - contre-transférentiel. Il objective une « transformation » en ce qu’il ouvre le champ transféro - contre-transférentiel à l’expression psychique de ce qui, jusque-là, était agi.
Dans d’autres circonstances, ce moment de rupture peut être initié par des « agir » plus discrets qu’un acte aussi évident de l’analyste : ainsi d’une formulation verbale qui lui « échappe », une tonalité inhabituelle de la voix, un état d’esprit insolite qui, quand il les perçoit, alertent sa vigilance et l’incitent à s’interroger sur la nature de l’échange transféro - contre-transférentiel. L’interprétation « classique » elle-même doit être considérée comme un acte posé par l’analyste. L’analysant peut être, lui aussi, l’agent de rupture par un agi, une remarque, une qualité particulière de matériel, un rêve, etc., qu’il reviendra à l’analyste d’entendre et de comprendre.
Il n’est pas dans nos intentions de nous étendre sur la notion d’interprétation, domaine que développe Marie-France Dispaux. Nous nous sommes cependant autorisés à quelques remarques compte tenu du fait que c’est un agir qui prend valeur d’interprétation. L’association de l’agir à la fonction interprétante a évoqué pour nous les positions de J.-L. Donnet (1995) sur l’interprétation dans son rapport à la « répétition agie ». Nous le citons : « C’est sans doute lorsqu’elle doit rencontrer la répétition agie dans le transfert, que l’interprétation trouve son plus grand enjeu, son plus grand défi, et par là sa plus grande portée. Dans certains moments privilégiés, l’intervention du psychanalyste réalise un franchissement crucial où paraît se spécifier l’essence même de son jeu, sa justesse de ton. Ce franchissement n’est pas sans rapport avec l’annulation – et l’interprétation – d’un écart économico-symbolique mystérieusement optimal » (c’est nous qui soulignons).
L’écart économico-symbolique, outre qu’il correspond à une exigence structurale, désigne, à notre avis, un écart intra-psychique (conflits et tensions au sein de l’organisation fantasmatique, entre régimes différents de fonctionnement psychique, entre objets internes et/ou instances, entre perceptions et représentations...) en articulation dialectique avec ce qui se déploie dans la relation transférentielle. L’écart économico-symbolique peut être « annulé » par une « interprétation » qu’elle soit verbale ou agie. La « réduction » de l’écart économico-symbolique ainsi opérée réalise une transformation psychique, une sorte de « saut » qualitatif vers une complexité psychique plus grande. Ce « saut » mutatif, qui reste mystérieux à notre compréhension, transpose l’écart économico-symbolique au sein de modalités de fonctionnement psychique plus différenciées, plus symbolisées, tout en maintenant une qualité d’incertitude et d’hétérogénéité.
J.-L. Donnet explique l’effet de l’ « action » (l’interprétation) de l’analyste sur l’analysant par une proximité de fonctionnement psychique. Le fait qu’il s’agisse, dans les faits cliniques que nous considérons, d’un échange agi qui se résout par un « acte-interprétation » nous paraît particulièrement représentatif de cette proximité.
Paradoxalement cependant, l’intervention de l’analyste apparaît comme une rupture dans l’échange qui précède. Nous faisons l’hypothèse d’un effet de « tiercé ïsation », hypothèse que nous ne pourrons argumenter qu’après avoir examiné les diverses composantes qui interviennent dans l’échange agi ainsi que les effets que nous leur attribuons.
LES MYSTÈRES DE L’ÉCHANGE AGI : FANTASME ET IMAGE D’ACTION
Revenons au moment qui précède l’agir de l’analyste pour nous intéresser à l’échange agi qui se déploie durant cette période, échange construit sur la participation de l’analysant et des réponses de l’analyste. Nous l’avons dit, nous ne pouvons que construire des hypothèses aussi bien quant aux mobiles inconscients qui infléchissent les façons d’être de l’analyste à son patient que des modalités de leur expression agie. Nous utiliserons l’exemple de Francine pour illustrer les élaborations qui deviennent possibles dans l’après-coup du « dénouement » que nous venons de commenter.
Dans un premier temps, nous retiendrons deux composantes du champ transféro - contre-transférentiel dont nous pouvons supposer que les échanges agis sont une forme d’expression : d’une part, l’univers fantasmatique de Francine que condense la « mise en acte » selon la classique définition de Freud ; d’autre part, la manifestation simultanée de ce que nous comprenons comme le déploiement d’une « image d’action ».
Arrêtons-nous d’abord à l’
organisation fantasmatique de Francine. Encore une fois, nous ne pouvons qu’élaborer après coup des hypothèses sur le contenu de ce moment d’analyse initié par l’impérieuse requête de Francine. Ses revendications, nous l’avons dit, sont sous-tendues par un réseau fantasmatique dont la richesse peut atteindre la sensibilité de l’analyste à des niveaux subtils. Ainsi, Francine interprète la rigueur de l’analyste en termes de « rigidité et de froideur », caractéristiques qu’elle attribue à sa mère. Comment l’analyste « reçoit-elle » ce reproche ? Ne peut-on imaginer des mouvements de séduction inconscients à l’égard de Francine, un sourire, une pression de main, une inflexion de voix destinés à atténuer le triste portrait qui lui est renvoyé ? Ou, au contraire, ne peut-on attribuer à un regard distrait, un geste brusque, un mouvement de recul, l’irritation inconsciente suscitée par le rappel d’une problématique propre à l’histoire personnelle de l’analyste ?
[10] Autre implication affective, celle éveillée par le tableau des souffrances qu’exhibe masochiquement Francine, message qui, cette fois, s’adresse à un père aimé mais insuffisamment disponible à sa fille au profit de la mère. Là encore, quelle réponse inconsciente l’analyste apporte-t-elle malgré elle dans ce scénario qui la sollicite dans une position œdipienne ?
Ces quelques hypothèses sont loin de couvrir le champ des implications inconscientes fantasmatiques des deux protagonistes de la relation analytique. Elles donnent un aperçu de la complexité des mobiles qui se jouent et de la vanité qu’il y aurait à vouloir en cerner la polysémie, laissant à la « part d’inconnu » son potentiel de créativité qui échappe à la prise de conscience. Dans l’entreprise qui concerne l’organisation psychique dynamisée par le jeu pulsionnel, l’essentiel du travail analytique et des transformations qu’on peut en attendre se fait à travers les représentations psychiques, conscientes et inconscientes, symbolisées par les mots (symbolisation secondaire). Notre propos est cependant de mettre l’accent sur les agir associés à la problématique névrotique dans l’échange transféro - contre-transférentiel et qui, selon nous, participent auxdites transformations selon des modalités qu’il nous faut préciser.
Avant de le faire, envisageons l’autre composante qui intervient dans ce moment de « mise en acte », le déploiement de ce que nous avons retenu comme image d’action qui sous-tend la « mise en acte » et rend compte de sa « force ». Fixation à un mode relationnel précoce inscrit avant l’acquisition du langage, avions-nous dit, sa communication se fait pour une large part au travers de l’identification projective et les « agir » qui en font partie. La séquence que nous rapportons illustre pertinemment le phénomène que nous tentons de cerner. Francine exerce une pression « réelle » sur l’analyste en sollicitant un changement de cadre ; ses accents sont ceux d’une petite fille trépignante qui exige la réalisation de ses désirs dans une immédiateté qui soumet l’univers entier à son omnipotence ; ses revendications mettent la patience de son analyste à dure épreuve comme jadis celle de ses parents.
La clinique nous incite à revenir sur les considérations théoriques que nous avions ébauchées précédemment quant au déploiement de ces manifestations agies. L’emprise exercée par Francine a, on l’a vu, suspendu les facultés de penser de l’analyste elle-même, laissant le champ libre aux expressions agies. Nous y voyons le signe de la force de la compulsion attachée à cette forme de répétition qui constitue un obstacle particulièrement résistant au changement en figeant la mobilité psychique. À notre avis, ces manifestations agies sont des lieux charnières, palier de fonctionnement organisé selon un registre de symbolisation primaire. Ces traces, inscrites en tant que « mode d’être à l’autre » disions-nous précédemment, ne se sont jamais déployées dans un registre fantasmatique. La propension de cette mémoire à s’exprimer dans la réalité de la relation, dans le transfert en particulier, en fige l’expansion vers un registre de symbolisation secondaire rendant compte, en cela, du caractère défensif tenace de ces manifestations agies. Ces « fixations » impriment sa physionomie à la relation nouée à l’objet-analyste en deçà du matériel secondarisé qui se déploie dans la cure. Elles illustrent, également, un aspect particulier du court-circuitage de la mentalisation par l’agir qui traduit une résistance forcenée contre la souffrance liée au penser. En cela, ces manifestations posent au travail analytique un défi spécifique, celui de défaire la puissance de leur arrimage à l’agir au profit du déploiement d’une symbolisation élaborative d’un sens non encore advenu jusqu’alors. Ajoutons que Francine n’a pu vraiment élaborer ces parts d’elle-même que bien plus tard dans son analyse. Il lui a fallu pour cela revivre dans le transfert les soubassements de l’organisation dont il est ici question pour, dans un second temps, aborder la (re)construction d’un passé infantile précoce associé à des expériences dont témoignera l’épisode clinique que nous rapporterons. Mais nous anticipons... Pour l’instant, nous avons à interroger la manière dont les échanges dont nous venons de débattre contribuent aux transformations psychiques.
L’EXPÉRIENCE AGIE PARTAGÉE
Revenons aux sources... Classiquement, le projet de modification du fonctionnement psychique de l’analysant par le travail analytique reposait sur l’interprétation et son élaboration psychique. L’évolution de la théorie de la technique introduit l’importance de la relation transférentielle en tant que moteur des modifications psychiques espérées. La « neutralité » de l’analyste, assurée par la règle d’abstinence, donne à l’analysant l’occasion de réaliser l’anachronisme des scénarios répétitifs revécus dans le transfert pour ensuite les perlaborer à travers le langage.
Nous avons dit nos réserves quant à la « neutralité » de l’analyste, soumis à des réactions inconscientes incontrôlables en réponse aux stimulations transférentielles dont il est l’objet, réactions qui s’expriment tout particulièrement à travers les agir.
Les réponses agies de l’analyste ont l’effet jadis dévolu à la neutralité : elles déstabilisent les arrimages des scénarios anachroniques en se démarquant des réponses attendues par l’analysant, introduisant un premier décalage dans les mécanismes répétitifs pour autant qu’elles n’entrent pas en collusion avec les sollicitations de l’analysant. Mais il y a plus : leur originalité, déterminée par l’involontaire subjectivité de l’analyste, insuffle une vivance particulière au processus. Elle entraîne l’analysant dans un échange agi inconscient, inconnu de lui, instaurant un « banc d’essai » de nouveaux modes de fonctionnement inconscients situés en deçà du langage. Expérience nouvelle
[11], « expérience correctrice » ont évoqué certains