Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1461 à 1496
doi: 10.3917/rfp.665.1461

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I – L'agir et les processus de transformation

Volume 66 2002/5

“ L’analyse n’opère que par la voie du langage et ne peut que passer par le filtre des mots, même quand on veut réserver la place des facteurs non verbaux (ou préverbaux) qui ne prennent sens que par rapport aux précédents. Et pourtant, ce que vise l’analyse est une réalité psychique dont la nature est étrangère au langage, qui cependant sera modifiée par l’interprétation qui, elle aussi, est “une suite de mots”. ”
A. Green, La déliaison.
 
en deçà des mots, les paradoxes de l’interprétation
 
 
Dans le cadre de notre travail commun sur les transformations, l’axe d’entrée que j’ai choisi d’aborder nous confronte d’emblée au paradoxe posé par A. Green (1992) sur le rôle du langage dans l’analyse. L’interprétation est en apparence notre seul outil, notre seul levier mais pourtant l’essentiel de notre travail se situe « ailleurs ». D’autant plus que la clinique contemporaine nous confronte à des patients qui ont des difficultés à utiliser l’ordre des mots pour communiquer, ce qui accentue d’autant ce paradoxe et renforce la difficulté. Que va donc devenir l’interprétation dans ce cadre particulier, « en deçà de la névrose de transfert » que nous avons choisi d’aborder ?
Des patients présentés par notre groupe, Rafaël est celui qui se rapproche le plus de la lignée psychotique, avec les caractéristiques psychiques qui en découlent. Dès notre première rencontre et tout au long de la première année de notre travail se sont posées pour moi, d’une façon que je pourrais dire paradigmatique, les questions que je souhaite aborder sur le lien entre les possibilités de transformation qui s’ouvrent dans la cure et l’interprétation. En effet, l’interprétation est à repenser dans sa fonction même. Pour faire le lien avec le congrès de l’an dernier sur la figurabilité, je repartirai des hypothèses de Sá ra et César Botella (2001) concernant « un type d’interprétation opposé à celui de l’interprétation classique » qui, au lieu de désunir comme le fait l’interprétation classique, trouve sa finalité dans la liaison. Mon hypothèse est que la balance du travail psychique en jeu dans le champ psychanalytique penche au début presque entièrement du côté d’un travail particulier de l’analyste, que j’ai appelé un travail en co-esthésie. Mais cependant, si ce travail se met en route chez l’analyste, c’est qu’il est « réponse » à une force inconsciente et puissante chez le patient « à une attente de transformation », à ce que nous pourrions appeler une compulsion à représenter en pensant à l’expression de A. Green (2001) : « Une exigence à représenter. »
Après avoir synthétisé les références internes qui ont servi de base à ma réflexion sur l’interprétation, sans pouvoir donner la place que je voudrais à tous les auteurs qui m’ont accompagnée dans mes réflexions, je vous invite à nous suivre, Rafaël et moi, dans notre cheminement tout au long de notre première année de travail analytique. Dans le cadre de toutes les réflexions actuelles qui portent sur la différenciation psychanalyse-psychothérapie, la question reste ouverte : ce type de travail qui, pour moi, est authentiquement psychanalytique, peut être considéré comme un pré-travail en référence à la cure classique mais n’est-il pas temps d’intégrer comme pleinement psychanalytique un travail qui porte sur des zones de la réalité psychique de nos analysants là où les frontières tendent à s’estomper ou avons-nous peur d’y perdre notre identité... d’analyste ?
Enfin, peut-être pour nous permettre de retomber sur nos pieds, je vous proposerai une interrogation sur le rôle de l’Inconscient dans l’interprétation, rôle qui rejoint le paradoxe du langage puisque, à la fois, nous le verrons, les transformations puisent leur énergie dans l’inconscient en contournant le préconscient mais que celui-ci prendra, dans un deuxième temps un rôle de relais privilégié pour qu’elles puissent s’intégrer, se métaboliser pleinement chez le patient.
 
DE « CONSTRUCTIONS EN ANALYSE » À « TRANSFORMATIONS »
 
 
Tout au long de son œuvre, Freud va s’appuyer avec force sur l’observation clinique : « Le véritable commencement de toute activité scientifique consiste plutôt dans la description de phénomènes... le fondement de la science, c’est l’observation même. » C’est elle qui, nous le savons, le conduira à une constante réévaluation de son modèle, à « une transformation du modèle ». La tâche de « l’art d’interpréter n’échappera pas à cette évolution ». Pensant au début pouvoir « combler toutes les lacunes de la mémoire » par l’interprétation, Freud complexifie la tâche de l’analyste par l’analyse du transfert et des résistances. L’automatisme de répétition a remplacé la compulsion au souvenir. Freud (1914) se rend compte que la force agissante est une force actuelle toujours active prête à se représenter dans la séance. C’est l’interprétation dans le transfert qui va permettre de transformer cette répétition en acte – voir le chapitre de Jacqueline et Maurice – et en souvenir.
Mais je vous propose de faire un bond dans le temps pour arriver, en 1937, à « Constructions dans l’analyse ». Le souhait de retrouver une image fidèle des années oubliées reste vivace chez Freud mais il doit y renoncer. Il propose un autre type d’interprétation, c’est-à-dire une construction ou plutôt une reconstruction de la préhistoire oubliée. Je souhaite dans ce texte d’une grande richesse insister sur trois points : le travail de l’analyste, le retour hallucinatoire de souvenirs et le noyau de vérité contenu dans le délire.
Déjà, Freud propose l’esquisse d’un modèle de travail à deux. Même si l’image qu’il décrit est celle de deux scènes séparées, en proposant l’idée d’une liaison par la proposition, l’offre en quelque sorte, d’une construction au patient, il évoque la nécessité d’une reconstruction qu’il différencie de l’interprétation. La vivacité des images qui peuvent survenir sur un mode hallucinatoire – dans des cas qui ne sont pas psychotiques, souligne-t-il – marque le caractère primaire de l’événement oublié à une époque où l’enfant savait à peine parler. Dans ce texte, contemporain de celui sur le clivage du Moi (1938), Freud établit un lien entre l’hallucinatoire de la prime enfance antéverbale pour reprendre l’expression de Catherine Parat et l’hallucination chez le psychotique qui contient aussi un morceau de vérité historique. Le morceau perdu de l’histoire, comme le morceau clivé et perdu du Moi sont porteurs de souffrance et en attente d’être retrouvés.
Le travail de notre groupe sur les transformations nous a inévitablement conduits à prendre la pensée de Bion comme autre base de réflexion commune. Pour aborder le point de vue interpsychique qui se déploie dans le champ psychanalytique, les notions d’identification projective, de capacité de rêverie et de fonction alpha nous sont apparues comme incontournables.
Ce que Bion (1962) nous apporte avec la théorie des fonctions, c’est une qualité de souplesse processuelle et une densité sensorielle qui m’ont été particulièrement précieuses pour aborder le travail avec Rafaël pour qui l’identification projective était massivement le moyen de communication privilégié. L’importance que Bion (1970) accorde à l’engagement émotionnel et à l’intuition (intuit) de l’analyste m’a confortée dans mes hypothèses de travail.
Plus près de nous, en s’appuyant sur des théorisations différentes, plusieurs auteurs ont essayé de cerner au plus près cet état psychique particulier propre à la relation analytique. Michel de M’uzan (1994) décrit ce qu’il appelle le système paradoxal qui est la capacité pour l’analyste de se laisser aller à régresser en identification primaire avec son patient en tolérant un vécu de dépersonnalisation dans lequel les frontières du Moi de l’analyste s’estompent : la chimère est « cette nouvelle entité, presque un être, produit des inconscients imbriqués des protagonistes ». L’interprétation féconde y trouve sa source. Sá ra et César Botella (1989) décrivent à leur tour cet état de séance – mi-état diurne, mi-état nocturne – permettant à l’analyste d’entrer en résonance d’identité de perception avec son patient. Catherine Parat (1995), reprenant quant à elle l’expression de Freud – la communication d’inconscient à inconscient – nous incite à accorder une attention particulière aux possibilités régressives et au mode régressif de l’analyste pendant la séance et met l’accent sur un mode d’accompagnement narcissique qui permet à la fois une identification profonde tout en maintenant la neutralité et en respectant le cadre. « Il s’agit, dit-elle, de la possibilité d’une relation interhumaine qui s’établit directement et régressivement sur un mode préverbal, antéverbal, où l’affect de l’un rentre en résonance avec celui ce l’autre. »
Les auteurs français ne sont pas les seuls, bien sûr, à tenter de cerner de plus près ce phénomène : Christopher Bollas (1989), avec ses « interprétations sorties du mur » comme il les appelle dans son livre Les forces de la destinée, Antonino Ferro (1996), qui reprend la notion de champ analytique développée par Madeleine Baranger (1993) soulignent aussi l’importance du fonctionnement psychique de l’analyste dans les possibilités transformationnelles qui émergent de l’interprétation.
 
UN CHEMINEMENT À DEUX
 
 
1.La construction du site analytique
Le premier temps de la rencontre
Rafaël arrive avec une dizaine de minutes de retard au premier rendez-vous que nous avons fixé. J’étais, d’une certaine façon, prévenue. Ne m’avait-il pas dit, au téléphone : « J’ai peur de me perdre en venant chez vous » ? J’avais été sensible à l’inquiétude qui perçait dans sa voix.
Je vais donc l’accueillir à la porte d’entrée de la maison et, lui indiquant le chemin de mon bureau d’un geste qui m’est familier, je m’efface pour le laisser passer. Rafaël s’immobilise, pétrifié, l’angoisse déformant son visage. Il me dit avec emphase, s’efforçant de prendre un ton mondain : « Après vous, je vous prie. » J’ai, un bref instant, une hésitation intérieure mais je passe la première lui montrant le chemin.
Dans mon bureau, il reste un long moment silencieux, essayant visiblement de se reprendre. Enfin, il me dit : « Je suis venu à la demande de mon psychiatre, de ma femme aussi... Moi, je n’ai qu’un souhait, mourir... La mort m’habite en permanence... alors... je sais que vous êtes psychanalyste... il est hors de question que je parle de mon passé... »
Le ton est froid, détaché. Le contraste entre ce ton et le masque douloureux qu’il porte sur son visage me frappe.
Après un long moment de silence, je lui dis d’un ton ferme et distant : « J’ai bien entendu ce que vous venez de me dire mais cependant vous êtes là... et moi j’ai besoin d’avoir des repères dans ce qui vous arrive, même si c’est douloureux pour vous. »
« Douloureux, non, indifférent », me reprend-il en me jetant un air courroucé.
Cependant, après une hésitation, il me parle du motif de sa venue. Il parle lentement, avec un langage extrêmement précieux, emprunté, d’un ton suffisant et froid. Mais il ne me quitte pas des yeux.
Envoyé à l’étranger dans le cadre de son travail, il y a six ans maintenant, Rafaël s’est trouvé face à un chef hiérarchique dénigrant et exigeant. Peu à peu, il s’est senti sombrer jusqu’à se retrouver dans une totale incapacité à fonctionner. Rapatrié à Bruxelles, il est resté deux ans dans cet état, totalement apragmatique malgré le traitement médicamenteux mis en place en même temps qu’un essai de psychothérapie. Il y a quelques mois, son psychiatre l’a poussé à reprendre le travail malgré son état pour pallier le risque d’une mise à la retraite anticipée ou d’ « une invalidité permanente ». Il a effectivement repris le travail mais la situation est insupportable : il reste des heures sans rien faire, ne supportant pas d’être seul dans son bureau mais, en même temps, il fuit les contacts et erre dans les couloirs. Même chez lui, il se sent mal dans certaines pièces de la maison. Son psychiatre lui a proposé de prendre contact avec moi.
Me dire tout cela lui avait demandé un effort intense, il s’arrête épuisé. Au moment où l’entretien se termine, Rafaël met un temps infini à quitter mon bureau. J’ai l’impression qu’il ne parvient plus à s’arracher au cadre.
D’emblée, lors de notre première rencontre, sont présents trois axes importants pour notre réflexion : la problématique identitaire et narcissique, la place prépondérante du perceptif et, dans le fonctionnement de l’analyste, la nécessité d’un engagement d’entrée de jeu plus actif. Plus précisément, un engagement où la balance activité-passivité est sollicitée sur un mode différent que lorsque nous nous trouvons avec un patient dont le fonctionnement psychique est sous le signe de la représentation comme mode principal de figuration.
Si nous reprenons les différents moments de cet entretien, la problématique identitaire apparaît avant même notre première rencontre : « J’ai peur de me perdre en venant chez vous. » Se perdre comme il s’est perdu dans ce pays étranger face à cet homme menaçant. Narcissiques, les pauvres mécanismes de protection qu’il déploie : son emphase, une certaine arrogance dans sa posture. Ils ne tiennent plus beaucoup mais j’imagine combien ils ont dû être intenses avant sa décompensation pour lui permettre de tenir ensemble.
Le perceptif est intensément présent dès l’instant où il s’arrête, pétrifié, au moment où il risque de me perdre de vue. Il ne me quitte pas des yeux pendant tout l’entretien. De mon côté, je « vois » sa douleur plus que je ne la sens tant son langage précieux fait barrage à l’affect. Ne plus me voir et me donner à voir, cette dimension prendra une place importante dans les premiers temps de notre travail.
Dès l’instant de la rencontre, mon contre-transfert est mobilisé avec force. Bien sûr, il était déjà en alerte : le retard, la peur de se perdre avaient ouverts chez moi une série d’images. Mais c’est au moment où je me laisse faire en lui ouvrant le chemin que la rencontre s’est nouée. Dans un même mouvement, mais mis en mots cette fois, à la fois je lui dis que j’ai besoin de repères – c’est moi qui suis perdue – tout en prenant activement la conduite de l’entretien.
Après le départ de Rafaël, je reste songeuse. Un lien même ténu est-il possible, un espace partagé peut-il se créer ? Pourtant, je me suis rendu compte, dans l’après-coup, que j’étais sûre de le revoir...
Son histoire ou « qu’en est-il de la remémoration » ?
Comme nous pouvions nous y attendre, Rafaël a peu de souvenirs. Son récit est pauvre, presque factuel. Mais je suis à la fois déroutée et embarrassée par la façon extrêmement précieuse et empruntée qu’il a de s’exprimer.
Rafaël a donc 38 ans. Il est né dans un pays étranger, sous un régime politique dictatorial. Son père est un haut fonctionnaire du régime. Quand mon patient a 6 ans, son père est nommé dans un pays francophone. C’est de là que Rafaël tient son français impeccable et « emprunté ». Il fera toutes ses études en français. Quand un coup d’état renverse le régime quelques années plus tard, son père est démis de ses fonctions et interdit de séjour dans leur pays d’origine. La famille vivote alors « dans la misère ordinaire de l’émigré banal », selon son expression. Il décrit son père comme un homme autoritaire et aigri. Sa mère, déprimée et angoissée, voit le monde extérieur comme une menace. Il a un frère cadet qui ne va pas bien, lui aussi.
Après des études brillantes, il trouve un poste à Bruxelles où il rencontre sa femme. Ils ont plusieurs enfants. Tout va apparemment bien, apparemment jusqu’à la mutation dans ce pays étranger – un peu plus tard cependant, il me fera part d’une réflexion de sa femme : « Tu es beaucoup plus humain depuis que tu as été malade... »
Il s’exprime avec lenteur et froideur. L’histoire qu’il me raconte est factuelle. Il me dit n’avoir aucun souvenir précis. Il n’a pas de souvenirs de rêves non plus. Mais quand il évoque ses parents, il est assailli par des bouffées d’angoisse.
Que se passe-t-il de mon côté ? En contrepoint de ce récit, dans le troisième entretien, toujours sur le même ton, Rafaël me parle de sa haine des militaires. L’atmosphère est lourde et opaque. Quand je le raccompagne à la fin de l’entretien, je le « vois » qui enfile une redingote verte à boutons dorés ; je le « vois » boutonnant un uniforme militaire. Je me sens vaciller intérieurement quand il me dit « au revoir » en claquant des talons et en s’inclinant « comme habité par un autre ».
En vous racontant ces entretiens, je pensais à une phrase d’André Green entendue il y a quelques années mais qui me revient souvent quand il s’agit de partager des moments d’une séquence clinique comme celle-ci : « Il y a une contradiction inhérente à la démarche d’aller voir de l’autre côté de la conscience et d’en parler avec les mots de la conscience. »
Dès les entretiens préliminaires, vous pouvez voir à quel point le fonctionnement mental de l’analyste est « tout entier engagé ». Je me souviens qu’après ce moment intense, j’ai eu un moment de retrait : N’est-il pas fou de s’embarquer dans cette histoire ?
Deux aspects du clivage apparaissaient chez Rafaël : un clivage du Moi qui m’apparaît avec brutalité dans ce moment hallucinatoire que je viens de décrire qui porte la marque de l’empiétement par l’objet, d’une part, et un clivage entre une partie très secondarisée de son fonctionnement psychique traduite par un langage précieux et un état d’angoisse indifférencié qui affleurait par instant sans représentation et sans image, d’autre part. Entre les deux, un blanc, un vide, pas de liens.
Pour le moment, revenons du côté du fonctionnement mental de l’analyste. L’intensité de mon engagement émotionnel ne m’apparut dans son ampleur que quelques mois plus tard. En effet, la redingote en question, si elle était bien verte avec des parements et un col « officier », n’avait pas de boutons dorés !
L’hallucinatoire est un mode de fonctionnement psychique qui nous ramène à « Constructions dans l’analyse ». Freud (1937) insiste sur la poussée vers le haut de souvenirs vivaces, extrêmement nets, de traces mnésiques significatives, souvenirs qui peuvent être qualifiés d’hallucinatoires et même d’hallucinations marquant « le retour d’un événement oublié, vu ou entendu par l’enfant à une époque où il savait à peine parler ». Mais ici, ce qui est important, c’est que la mise en forme hallucinatoire est portée par le psychisme de l’analyste.
La question de la remémoration est donc d’emblée en jeu. Nous le savons, au départ, ces patients se présentent le plus souvent comme Rafaël, sans souvenirs.
Déjà, en 1914, dans « Remémoration, répétition, perlaboration », Freud évoque un groupe de processus psychiques qui nous intéressent dans ce cadre : « Il arrive souvent que l’on se souvienne d’une chose qui n’avait pu tomber dans l’oubli parce qu’elle n’avait jamais été consciente et qu’on ne l’avait jamais remarquée. » Comme nous le rappellent Jacqueline et Maurice Haber, c’est en l’agissant dans le transfert que le souvenir prend corps.
Cette amnésie première nous pose cependant un problème qui va « au-delà » ou « en deçà » des souvenirs qui sont soumis à la compulsion de répétition décrite en 1914. Les phénomènes que nous essayons de cerner ici se trouvent hors du champ de la représentation. Il faut faire un double mouvement dans l’œuvre de Freud vers l’Esquisse (1895) et après « le tournant des années folles » pour y trouver en germe un éclairage sur l’inscription des traces mnésiques.
Le schéma de la lettre 52 montre à l’une de ses extrémités le signe « Percp. » – les neurones où apparaissent les perceptions et qui ne conservent aucune trace de l’événement. Puis, le signe Percp.S. – c’est ici le premier enregistrement des perceptions, tout à fait incapable de devenir conscient et aménagé selon les associations de simultanéité ; la deuxième inscription, L’Incs. (l’Inconscient) est aussi inconsciente mais correspondrait peut-être à des souvenirs conceptionnels disposés selon des relations causales. Enfin, la troisième transformation – Le Précs. (le Préconscient), est liée aux représentations verbales et correspond à notre Moi officiel. Les investissements découlant du préconscient deviennent conscients d’après certaines lois. Cette conscience de pensée secondaire est probablement liée, nous dit Freud, à la réactivation hallucinatoire de représentations verbales.
Ce qui est important pour nous dans ce passage de Freud, maintes fois cité par la profondeur des perspectives qui y sont développées, c’est l’hypothèse que la mémoire est présente non pas une seule mais plusieurs fois et qu’elle se compose de diverses couches de stratification, « trois au moins et probablement davantage ». Ces traces peuvent être remaniées de temps en temps suivant les circonstances nouvelles.
Plus loin, il ajoute que ces enregistrements successifs représentent la production psychique d’époques successives de la vie, les fameux fueros, ces traces du passé qui ont survécu. Freud enchaîne en soulignant que c’est à la limite entre deux époques que doit se situer la traduction. L’image des Fueros reviendra sous sa plume dans L’Abrégé (1938) quand il décrira le Ça comme la plus ancienne des provinces psychiques.
Comme le fait remarquer J. Laplanche (1987), il y a déjà là quelque chose de plus inconscient que l’Inconscient, c’est ce « signe de perception », plus inaccessible encore, caractéristique des dépôts perceptifs. Pour ma part, j’aimerais souligner dès à présent que ce processus d’inscription est en cours à tout instant dans le psychisme, qu’il y a un remaniement constant des traces inscrites. L’inconscient n’est pas constitué une fois pour toutes, même l’inconscient refoulé. Nous pourrons voir que les différents niveaux coexistent et sont activés dans le même mouvement.
La mise en place du cadre
Depuis novembre, nous nous étions vus, Rafaël et moi, quatre fois. Non sans mal. Comme il était aussi perdu dans le temps que dans l’espace, il lui était arrivé de se perdre en chemin, de ne pas venir le bon jour ou pas à la bonne heure. Chaque rencontre était pour lui difficile à vivre tellement l’angoisse était intense, presque physiquement palpable. La difficulté qu’il éprouvait à venir était aussi forte que sa difficulté à se séparer. À chaque entretien, le moment de la séparation était devenu ma crainte. Il mettait parfois dix minutes à quitter mon bureau. J’avais le sentiment que le temps, d’un coup, s’était arrêté ou plutôt qu’il était « suspendu ». Cependant, au terme de ces quatre entretiens, je lui propose un travail psychanalytique, à partir de janvier, au rythme d’une fois par semaine, en face à face. Il accepte ma proposition en ajoutant « de toute façon, je n’ai pas le choix, c’est ça ou mourir ».
Le titre de ce chapitre est un hommage à des travaux qui ont été des repères dans mes réflexions : La construction de l’espace analytique de S. Viderman (1970) et la notion de site analytique développée par J.-L. Donnet (1995) dans Le divan bien tempéré. Nous ne mesurons sans doute pas aujourd’hui combien les thèses de Viderman ont soulevé de polémiques tant elles nous paraissent familières, nous qui appartenons à la génération d’analystes de la fin des années 1970.
« Non, l’analyste n’est pas un miroir, un écran neutre », affirmait-il avec vigueur, ou encore « c’est moins avec ses connaissances et son expérience – dont il n’est pas question de nier le rôle et l’importance – qu’avec son contre-transfert que l’analyste fait l’analyse... La névrose de transfert est organiquement liée à l’existence, à l’action de l’analyste et aux conditions où elle se manifeste et qui la fondent. »
Mais, comme le souligne J.-L. Donnet, S. Viderman supposait acquis le déploiement d’une névrose de transfert en excluant du champ les problématiques psychotiques et limites. En proposant la notion de « site analytique », J.-L. Donnet élargit le paysage :
« Le site analytique serait donc à envisager d’abord sous l’angle du paysage, plus ou moins attirant ou commode qu’il offre au premier regard (...) cette “géographie” intervient aussi dans la pratique de l’ “indication” en soutenant l’évaluation de l’adéquation probable du site au patient, en anticipant la nécessité d’aménagements, bref en préparant la décision d’ “établissement” qui, aléatoirement, doit intervenir (...) Mais cette géographie du site est théorique. La pratique analytique exige que de la rencontre du sujet – avec son projet de survie et d’expansion “psychiques” – et du site où il s’établit, naisse une histoire marquée par l’après-coup. Les “éléments locaux” du site n’y adviendront à une existence consistante que par l’utilisation que le patient se découvre capable d’en faire. »
J’ai donc proposé à Rafaël un site analytique qui me semblait en accord avec le seul projet qu’il avait pu exprimer : sa survie psychique. Mais pourquoi ce choix ? Pourquoi le face-à-face et pourquoi le rythme d’une fois par semaine ? Pourquoi donc ce dispositif-là ?
Nous pouvons dire, bien sûr en schématisant les choses, que les patients font appel à trois modes préférentiels d’expression et de figuration dans ce qu’ils ont à nous communiquer : la représentation et son travail bien tempéré, la motricité par l’intermédiaire de l’agi et le perceptif à la fois comme défense et figuration de ce qui n’a pas pu être pensé et représenté. La difficulté est de leur proposer un cadre, un dispositif, qui permettra de respecter et de mettre en jeu ce mode de fonctionnement privilégié, même s’il est difficile pour nous de nous y prêter et de nous laisser déstabiliser en nous éloignant de nos repères habituels. Malgré un langage extrêmement secondarisé qui pourrait faire penser que son mode de communication préférentiel est le verbe et la représentation, en fait Rafaël l’utilise comme un contre-investissement massif face à un gouffre qui pourrait s’ouvrir sous ses pas. L’essentiel de ce qu’il me communique passe par le perceptif et le visuel. Le danger d’une rupture des digues, déjà tenant avec peine, était à mes yeux nécessairement à éviter. Nous étions sur une crête et Rafaël risquait à tout moment soit de se perdre dans une dépression blanche et sans fond, soit d’exploser tant la violence sous-jacente affleurait. D’autre part, si l’angoisse de séparation se marquait avec intensité à la fin de chacune de nos rencontres, l’angoisse d’intrusion était tout aussi aiguë.
Lui proposer le divan risquait de lui faire perdre ses repères, déjà bien fragiles, et de susciter une lutte permanente contre la régression vécue non comme une ouverture mais comme une menace potentielle d’effondrement. L’étayage par le regard, porteur de l’attention, et la présence de l’analyste me sont apparus comme un appui indispensable pour qu’une enveloppe psychique, une peau psychique dirait D. Anzieu (1987), puisse se tisser-retisser chez Rafaël.
Pour le nombre de séances, j’ai hésité plus longuement. J’aurais préféré lui proposer plus de séances par semaine. Mais j’avais déjà pu expérimenter dans les entretiens préliminaires sa désorganisation dans le temps et dans l’espace. Lui proposer plus de séances risquait d’augmenter sa confusion et son agitation tant qu’un préalable n’était pas établi : il me semblait nécessaire qu’un fond de continuité d’être et d’apaisement puisse être expérimenté, vécu dans la construction du lien analytique avant qu’il puisse profiter vraiment d’un rythme plus soutenu. Je lui ai donc proposé une séance par semaine, tout en laissant ouverte la possibilité d’en augmenter le nombre.
C’est donc en tenant compte de ces différents éléments que s’est mis en place notre site analytique qui paraît certes minimal pour un patient aussi gravement en détresse, mais qui, à ce moment-là de notre travail, était le seul que Rafaël me semblait pouvoir utiliser et s’approprier.
2.« Un monde à feu et à sang »
Nous nous voyons donc une fois par semaine depuis début janvier. Rafaël, avec son langage précieux, me décrit le vide de ses journées, sa difficulté à se lever, son errance dans les couloirs de « la Boutique », nom qu’il a donné à son lieu de travail où, dans un même mouvement, il fuit son bureau où il ne peut pas rester seul, mais il évite au cours de ses pérégrinations dans les couloirs de rencontrer ses collègues. Chez lui aussi, il fuit certaines pièces de la maison, le salon, le bureau ; il passe de la cuisine à la chambre. Il évite même les chambres de ses enfants. J’ai l’impression de voir un fantôme qui erre dans un univers désaffecté. La même atmosphère règne dans la séance : à la fois Rafaël ne me quitte pas des yeux, tout en supportant difficilement une manifestation de ma présence, de mon écoute. Pourtant, il vient et il est même plus régulier. Parfois, j’ai l’espoir de trouver un fil associatif dans ce qu’il dit. Il a alors une façon très particulière de détruire sur le champ mon fil si ténu. Il prononce en anglais un « and so what ? » ( « et alors ? » ) qui me glace. De quoi se protège-t-il et de quoi nous protège-t-il dans cette glaciation ?
Vers la mi-février, il me dit en commençant une séance qu’il a fait la veille un rêve étrange... « Hier... un rêve ? » « Pas un rêve endormi, précise-t.il, un rêve avant de m’endormir, plutôt comme une fiction. » Avec précaution, il me décrit « son rêve » : « Je suis dans un monde à feu et à sang. » Il me décrit la guerre, le bruit, la fureur, le sang, l’horreur, les cris, avec précaution, avec précision mais toujours avec ce langage précieux et affecté. L’écart entre sa description si précieuse et l’horreur qu’il me décrit me plonge dans un malaise à la limite du soutenable...
« Après avoir imaginé, vu tout cela, me dit-il, bizarrement j’ai bien dormi. » Il paraît inquiet : comment une horreur comme cela a-t-elle pu le calmer ? « La fureur fait rage à l’extérieur et moi je m’endors ! »
Pendant plusieurs séances, nous allons suivre ensemble ce monde à feu et à sang et son évolution. Rafaël est plus animé et, de mon côté, je préfère affronter le bruit et la fureur plutôt que la désertification précédente. Il imagine donc ce monde à feu et à sang et le regarde dans une « bulle protectrice » ; puis il n’est plus seul dans cette bulle, il est avec sa famille, sa femme et ses enfants. Qui de nous deux a eu l’idée d’un bateau ? Je ne peux plus vous le dire. Bateau qui est devenu l’arche de Noé, bulle de paix dans la tempête du déluge, image de la punition des hommes mais aussi gage de survie. Un tissage associatif s’est construit entre nous, je lui raconte les diverses versions de l’histoire de l’arche de Noé dans les différents lieux du monde. Prudemment, je fais le lien entre le « vide » et l’angoisse qu’il vit et ce monde intérieur à feu et à sang. Je lui dis que le vide est une fausse paix, que nous pouvons affronter la rage et la fureur. J’ai bien sûr droit à son « and so what ? » mais le ton est moins convaincu, moins dévastateur.
Nous pouvons dans ce premier temps de notre travail soulever trois points théoriques importants : l’attaque contre les liens, le mouvement projectif et la pensée verbale.
Dans les premières séances, en utilisant au maximum le langage précieux qui est le sien comme contre-investissement massif de la violence déstructurante qui l’habite, Rafaël, comme je l’ai décrit, sape tout essai de faire lien de ma part par son expression fatale : « And so what ? » Je peux difficilement vous rendre palpable avec des mots la violence de cette petite phrase qui vient couper brutalement tout mouvement de sens qui aurait pu naître auparavant. Mais le mouvement d’identification projective qui était amorcé dans les entretiens préliminaires est toujours actif. J’ai la nette sensation que Rafaël me fait vivre « quelque chose » qu’il a dû subir à son insu. Mais il est bien trop tôt pour l’interpréter dans la mesure où se serait plutôt lui renvoyer l’insupportable sans l’avoir « digéré » pour lui. Ce mouvement où, dans son rêve-fiction, Rafaël peut mettre en dehors de lui cette agressivité-destructivité primitive, ce qui lui permet de dormir, est un moment important dans le processus entamé : il a pu mettre « hors de soi » le mauvais. Même s’il ne le dit pas comme tel, Rafaël sait qu’il a fait ce rêve-fiction la veille de notre séance et aussi qu’il allait me le raconter. Malgré ses attaques, un lien s’est tissé qui va se mettre en forme dans un mouvement projectif. C’est la première fois que je le vois s’inquiéter de son propre fonctionnement quand il constate qu’après avoir construit cette fiction, il s’endort, apaisé. Le contraste entre la violence des images qu’il évoque et sa façon de s’exprimer extrêmement secondarisée me laissait une marge de manœuvre très étroite pour intervenir. Si je restais comme lui à un niveau très secondarisé, je passais à côté de la violence ; d’un autre côté, j’avais bien perçu combien cette secondarisation extrême lui servait justement de contre-investissement à cette violence qui risquait à tout moment d’exploser. Il m’apparut alors dans le tissage associatif qui s’est construit entre nous autour de l’arche de Noé qu’un espace entre deux – c’est-à-dire entre la violence brute et la secondarisation rationaliste – pouvait s’ouvrir. Pour moi, il s’agit ici d’une première forme d’interprétation, qui permet la mise en mouvement de quelque chose. Elle pourrait s’apparenter à un squiggle interprétatif pour adulte si je peux me permettre cette comparaison.
Nous pouvons nous poser la question de l’interprétation à ce moment de notre travail. Si nous prenons la définition de l’interprétation dans son sens classique en reprenant, par exemple, le dictionnaire de Laplanche et Pontalis (1967) comme base :
« En dégageant du sens latent dans les dires et les conduites d’un sujet, l’interprétation met au jour les modalités du conflit défensif et vise en dernier ressort le désir qui se formule dans toute production de l’Inconscient. »
Nous sommes loin de cette définition. Loin même de la définition de l’Interprétation mutative telle que Strachey (1934) l’a précisée :
« Dans mon intention de clarté, je prends l’exemple de l’interprétation d’une pulsion hostile. En vertu de son pouvoir en tant que Surmoi auxiliaire, l’analyste permet à une certaine quantité minime de l’énergie instinctuelle du patient de devenir consciente. Puisque l’analyste est aussi, de par la nature des choses, l’objet des pulsions inconscientes du patient, le quantum de ses pulsions qui vient d’accéder à sa conscience sera consciemment dirigé contre l’analyste. C’est là le point critique. Si tout va bien... le patient prendra conscience d’une différence entre son objet fantasmatique originel et l’objet réel extérieur. C’est ainsi que l’interprétation est mutative puisqu’elle a réussi à faire une brèche dans le cercle vicieux névrotique. »
Cette belle définition de l’interprétation correspond à un régime économique névrotique où la névrose de transfert a pu se construire et se déployer. Avec Rafaël, nous sommes loin de ce registre ! Pourtant, il est capital dans des séances comme celle-là que l’analyste ne reste pas silencieux. Il laisserait alors le patient non pas dans une solitude réflexive mais dans un vide destructeur face à sa violence et à son angoisse. Mais les conditions d’une interprétation plus directe de la situation transférentielle ne sont pas non plus remplies. Elle serait hors champ de son psychisme et donc prématurée. C’est pourquoi j’ai choisi d’intervenir sous la forme d’un tissage associatif. En reprenant l’expression d’Antonino Ferro (1996) de dérivés narratifs, je pourrais dire que, ici, c’est l’analyste qui donne au patient de la matière psychique à utiliser pour tisser peu à peu ses propres dérivés narratifs.
Mais un point est à souligner dans notre fil conducteur des transformations, c’est que ce mouvement projectif chez le patient correspondait pour moi à une possibilité d’associer qui me faisait penser que dans la rage et la fureur, quelque chose de la vie se remettait en route. L’histoire de son pays qui vivait dans son enfance sous la dictature, le père et son histoire douloureuse, la catastrophe qu’il a traversée, les images se mettaient en forme dans mes associations. Le déluge est l’image de la punition que le tout-puissant inflige aux hommes pour les fautes commises mais l’arche où s’embarque Noé, sa famille et tous les animaux de la terre, par couple, est une promesse de vie. Dans le récit de la Bible, c’est la colombe qui va ramener le brin d’olivier qui donnera le signal qu’une vie sur terre est à nouveau possible, tandis que chez les Indiens Cherokee, c’est le loup qui nage jusqu’à la rive, ce qui nous permet d’évoquer la nécessité de la présence de tous les animaux, de ceux qui donnent une image paisible et de ceux qui font peur comme dans les contes pour enfants.... comme dans notre psychisme.
Le clivage entre les différents espaces psychiques chez Rafaël est double : à la fois clivage du Moi avec les empiétements de l’autre tels qu’ils m’étaient apparus dès les premiers entretiens et le clivage entre le Conscient/Préconscient et l’Inconscient. Vers la fin de son œuvre avec « Analyse avec fin et analyse sans fin », « Constructions dans l’analyse », « Le clivage du Moi » et L’Abrégé, Freud dans ses réflexions introduit le modèle des distorsions du Moi, à partir des traumatismes précoces et des défenses qu’ils suscitent, tout en évoquant le roc constitutionnel. Le poids de la répétition passe du refoulement au clivage. Une interprétation trop directe pourrait, au mieux, ne pas être « entendue », au pire, accentuer le clivage. Ce que je proposais comme tissage associatif à Rafaël, il a pu non seulement l’ « entendre » mais le reprendre et, ce mouvement a débouché sur un souvenir d’enfance.
3.Le rêve « à petits pas »
Nous arrivons vers la fin mars à deux séances des vacances de Pâques qui sont tardives cette année. Il me parle pour la première fois de sa grand-mère, première figure positive de son enfance qui apparaît dans ses associations. Il me la décrit comme une femme forte et vivante qui représentait un espace de paix et de liberté dans son enfance. Une vraie démocrate, ajoute-t-il. Il avait été coupé d’elle une première fois quand la famille avait suivi le père à l’étranger – il avait 6 ans – même s’il la retrouvait parfois pendant les vacances. Mais la coupure a été totale après la chute du régime, le père étant alors interdit de séjour. Il l’a retrouvée à 18 ans quand il a pu, pour la première fois, retourner au pays. Il ajoute : « Elle est morte, il y a un peu plus de six ans. »
À ce moment, je lui avais simplement posé une question, mi-constat, mi-interrogation : « Peu de temps avant votre départ à l’étranger ? » Une image s’était imposée à moi en disant ces mots, je me voyais avançant vers lui « à petits pas »...
La semaine suivante, il revient et commence la séance en me disant son étonnement : il a rêvé, un « vrai » rêve et il s’en souvient ! Il s’agit d’un rêve avec sa grand-mère dont nous avions parlé la semaine dernière justement. Il a rêvé et en même temps il s’est souvenu que, dans son enfance, il rêvait.
Le rêve :
Il est à l’étranger dans le pays de sa mission, des militaires le poursuivent. Il est seul et il court dans la rue. Il a peur d’être tué. Il y a un bruit de guerre autour de lui. Soudain, il voit une porte dans un renfoncement de mur. Il peut l’ouvrir et la refermer derrière lui. Il court encore mais, peu à peu, il se rend compte qu’il n’est plus poursuivi, qu’il est dans son pays d’origine, dans la rue où sa grand-mère habitait quand il était petit. Il la voit arriver vers lui, marchant à petits pas.
En se réveillant, il me dit que l’impression était tellement forte que, l’espace d’un moment, il ne savait plus si elle était morte ou encore vivante.
Sur le rêve lui-même, il a, lui, peu d’associations. Il remarque la couleur des uniformes militaires, la même couleur (verte !) que celui des uniformes de son pays, mais il n’est plus sûr. Il est visiblement ému. Il me dit alors qu’il n’est plus retourné dans son pays depuis la mort de sa grand-mère.
Mais les vacances de Pâques sont là.
Dans une série de petits articles écrits entre 1922 et 1932, Freud décrit le rêve comme un moyen archa ïque de communication et se pose la question de l’influence de l’objet, en particulier de l’objet analyste, dans le rêve : La présence de l’analyste, c’est-à-dire le transfert est-il capable de potentialiser le travail du rêve ? Il souligne aussi que l’émotion agit comme créatrice véritable du rêve et comme moteur énergétique. En 1925, il souligne que « le transfert de souvenirs à tonalité fortement affective réussit sans difficultés et, en particulier, au moment où une représentation émerge de l’Inconscient, c’est-à-dire, dit-il “dès qu’elle passe du processus primaire au processus secondaire”. Ces “perceptions inconscientes” peuvent être soumises à une élaboration dans le rêve la nuit suivante ». Il rapproche aussi l’ « activité de rêver » de l’ « activité de jouer » ou « de fantasmer », activités plus originelles que l’activité intellectuelle.
Comme souvent quand nous réfléchissons à un rêve raconté par un patient, une diversité de niveaux, d’espaces et de temps psychiques s’ouvrent devant nous, forme polyphonique d’expressions d’un « ailleurs inconscient ». Pour la première fois, Rafaël vit dans la relation analytique une véritable expérience de rêve. Différents temps de son histoire y apparaissent simultanément, reprenant le lien que j’avais évoqué dans la séance précédente : le présent de notre relation, le séjour dans ce pays hostile après la mort de sa grand- mère, l’enfance quand il la retrouve. Différents lieux aussi se dessinent : le pays de sa mission, la rue de sa grand-mère. Les espaces psychiques se différencient : Rafaël peut ouvrir puis refermer cette porte qui le protège de ses persécuteurs internes pour aller à la rencontre d’un objet rassurant. Clivage nécessaire pour pouvoir s’appuyer et s’organiser, il permettra à Rafaël d’émerger du chaos. Les différents objets internes se profilent, la grand-mère bien sûr, mais aussi présent-absent dans la couleur des uniformes militaires, le père qui a dû fuir le pays.
Enfin, Rafaël vit véritablement le rêve comme une expérience émotionnelle : « L’espace du rêve est une zone psychique dans laquelle le processus du rêve s’actualise dans la réalité d’une expérience. Il y a là deux structures psychiques, distinctes, même si elles sont complémentaires » (Masud Khan, 1972). Expérience émotionnelle vécue dans la relation analytique qui en est le moteur : il faut souligner que l’image de la grand-mère apparaît dans les associations de Rafaël à l’approche des premières vacances significatives depuis le début de notre travail. Il y a eu dans cette séquence un double mouvement chez Rafaël et chez moi, l’analyste, difficile à traduire une fois encore avec les mots de la conscience.
De mon côté, si je me sentais prudente depuis le début de notre travail, dans l’image qui a surgi au moment où je faisais le lien entre la mort de sa grand-mère et son départ à l’étranger, je me voyais avancer vers lui physiquement à petits pas. Ce n’est qu’après son rêve que j’ai réalisé que dans ce moment particulier, j’étais complètement identifiée à la grand-mère perdue avec cette démarche tellement caractéristique d’une personne âgée. En même temps, Rafaël reprend dans le rêve mon intervention, la met en images et me renvoie à sa façon qu’il a non seulement perçu ma prudence mais aussi ma place dans le transfert. Nous avions eu l’un et l’autre une perception inconsciente. Le rêve met donc aussi en scène un dialogue processuel à la fois intrapsychique et interpsychique, c’est-à-dire dans un espace qui s’est créé entre nous, une expérience de partage psychique. Ce travail de liaison passe pour le moment encore essentiellement par le psychisme de l’analyste mais déjà Rafaël a pu vivre une expérience de rêve, expérience psychique qui est la première étape vers l’appropriation d’un sens. Ce qui est frappant, c’est que ce travail se passe à un niveau inconscient chez l’analyste comme chez le patient « en contournant » en quelque sorte le préconscient. En octobre 2000, alors que nous étions déjà avancés dans nos réflexions, au séminaire européen organisé par A. Green à Paris, j’ai pu constater au cours des exposés et des discussions que ces hypothèses étaient en travail chez plusieurs d’entre nous, ce qui a donné une nouvelle impulsion à mes réflexions.
Pendant les vacances de Pâques, par deux fois, Rafaël téléphonera pour s’assurer que je suis toujours en vacances, qu’il ne s’est pas trompé dans les dates. Mais à la reprise des séances, le contact se renoue difficilement. Le « and so what ? » a repris toute sa virulence malgré mes tentatives de reprendre le fil.
Comme le disait avec sagesse Winnicott (1988) : « À la fin de cette séance, on pouvait dire que le travail accompli avait eu un effet profond... mais nous savons qu’il nous faut toujours recommencer et que mieux vaut ne pas trop espérer. »
Vers la mi-juin, il me reparle de sa grand-mère en retrouvant un souvenir d’enfance. Il doit avoir 4-5 ans. Ils allaient parfois au bord de la mer ensemble en tramway. Il se souvient du plaisir qu’il avait à être à côté du conducteur de tram ou sur la plate-forme arrière qui, à l’époque, était à ciel ouvert : « J’avais une sensation de liberté et je me souviens que je voulais devenir conducteur de tram ! » En évoquant ce souvenir, le visage de Rafaël change : apaisé, souriant, il a soudain l’air plus jeune. Je peux l’imaginer, petit garçon, vivant cette aventure par un après-midi d’été, admirant le conducteur du tram sous le regard de sa grand-mère... Une scène triangulaire se dessine quand la pulsionnalité ravageuse s’apaise pour faire place au plaisir.
Parallèlement à cette évocation, comme si une certaine temporalité se redéployait, Rafaël s’ouvre à sa réalité du moment, me parle de ses enfants, de son souci pour eux et pour sa femme qui a sur ses épaules tout le poids de la famille. Les difficultés persistent au travail mais il a accepté quelques missions, à l’étranger, qui se sont bien passées.
Mais à l’approche des grandes vacances, l’oppression et l’angoisse reviennent en force. Il me demande si je peux lui donner une deuxième séance à la rentrée de septembre. Maintenant qu’il a l’expérience d’avoir pu utiliser le cadre, il éprouve de l’intérieur le besoin d’une deuxième séance.
Dans ces premiers mois de notre travail, à aucun moment je n’ai fait d’interprétation dans le sens habituel du terme. Pourtant, je considère ce type de travail interprétatif comme authentiquement psychanalytique puisqu’il garde une référence interne aux bases d’un fonctionnement analytique en tenant compte du point de vue topique, dynamique et surtout dans ces premiers temps économique. Je rejoins ici Sá ra et César Botella (2001) quand ils se penchent à la fin de leur rapport sur le lien entre l’écoute regrédiente et l’interprétation : « La figurabilité pourra étayer un type d’interprétation opposée à l’interprétation classique. Les interventions de l’analyste qui, au lieu de désunir comme le fait l’interprétation classique, trouvent au contraire leur finalité dans ce que Freud décrit dans “Au-delà du principe de plaisir”, c’est-à-dire “celle de lier les pulsions instinctuelles, une des plus précoces et importantes fonctions de l’appareil psychique... un acte préparatoire qui introduit et assure la maîtrise du principe de plaisir”... »
Par rapport à ce que Sá ra et César Botella décrivent d’une intervention qui, comme le ferait l’interprétation classique, ne dévoile pas un sens latent, mais est créatrice d’un sens là où il n’y avait que désorganisation, le travail interprétatif que j’ai mis en place avec Rafaël dans ces premiers mois du processus est un préalable à la création d’un sens, et vise à la recréation d’un contenant psychique tant la désorganisation et la désintrication à l’œuvre chez lui étaient importantes. Ce travail repose sur deux modalités de fonctionnement de l’analyste.
Ce que j’ai appelé le tissage interprétatif autour de son « rêve du monde à feu et à sang » et qui s’est développé autour de l’image de l’arche de Noé, était un travail de liaison qui cherchait à donner une forme au chaos interne qui, à tout moment, risquait de submerger Rafaël. Nous ne sommes jamais sûrs, et ici encore moins, que ce soit le contenu de nos interventions qui soit le plus important à ce niveau de fonctionnement. Le rythme des séances, le rythme des mots, la voix, le regard tissaient, sans doute au-delà des mots, une enveloppe psychique qui a permis à Rafaël de retrouver une continuité d’être dans l’apaisement qui s’est peu à peu installé, suffisamment pour permettre une reprise de la pensée qui a débouché sur un rêve, un « vrai rêve » cette fois... J’ai choisi l’expression de tissage interprétatif en pensant à la trame discursive que propose André Green (1990) dans son article « Le silence du psychanalyste » : « Il est profitable dans certains cas où la communication témoigne d’attaques sur les liens (Bion) de tenter de constituer une trame discursive à deux dans un fil à fil verbal où le discours de l’analysant et celui de l’analyste tressent le discours d’un tissu réticulé. » Plus loin, il ajoute : « L’idée qui doit prévaloir désormais est celle de la logique du couple analytique représenté par le branchement de deux appareils psychiques l’un sur l’autre, séparés par une différence de potentiel significatif. » Dans ce premier temps de notre rencontre, l’essentiel du travail est porté par le psychisme de l’analyste, non seulement au niveau interprétatif mais aussi comme « appareil à penser les pensées ». Je pense que ce tissage interprétatif qui est travail de liaison par les mots, même s’il relève du préconscient de l’analyste puise tout son potentiel transformationnel en deçà de cette liaison ou plus précisément, qu’il est la trace visible et audible d’un travail psychique intense mais inconscient. Il y a une continuité entre nos interrogations sur les relations entre le travail du préconscient et celui de l’inconscient et le rapport de A. Bauduin centré sur le thème du « Préconscient », en 1986, à Liège. Nous avons été frappés par la continuité de nos intérêts par rapport aux thèmes de ce congrès, tant au niveau de l’acte repris par Jacqueline et Maurice qu’au niveau du fonctionnement du Préconscient et de l’Inconscient.
Dès nos premières rencontres, j’avais pu « constater » le mouvement de regrédience de ma pensée qui s’était « mis en route » dans notre rencontre, Rafaël et moi. Je cherche les mots mais ils ne sont qu’approximatifs bien sûr pour décrire le phénomène. Ces moments de vécus étranges et quasi hallucinatoires m’avaient bien sûr inquiétée mais en même temps, c’est eux qui m’avaient aussi décidée à lui proposer un cadre. D’un côté, dans le discours de Rafaël, je pouvais retrouver la description que nous donne Bion (1962) de la pensée psychotique : « L’effort du psychotique pour séparer ces deux plans – le conscient et l’inconscient – donne lieu à une pensée rationnelle caractérisée par un manque singulier de “résonance”. » Son discours est clair et articulé mais la signification en est unidimensionnelle : elle n’a ni ancrage, ni relief. Celui qui l’écoute a tendance à se dire : « Et après ? » Ce discours ne peut susciter aucune suite de pensée »... « And so what ? » C’est Rafaël qui me renvoie cet écho et cette barrière à la pensée. Mais, en même temps, j’étais de mon côté envahie d’émotions qui me montraient que l’identification projective à valeur communicationnelle était active chez Rafaël, à la recherche même d’un contenant pour les traiter. En tout cas, c’est le parti que j’ai pris, du côté de la vie. Dans ce sens, je ne suis pas d’accord avec Sá ra et César Botella (2001) à la suite de F. Guignard (1996) sur la façon dont ils conçoivent « la capacité de rêverie » chez Bion, en la situant du côté du préconscient de la mère ou de l’analyste. Je pense pour ma part que pour contenir les identifications projectives à valeur de communication telles que Bion les décrit, l’analyste ne peut que se laisser aller à une possibilité de regrédience de la pensée, non pas dans une position volontaire, il ne peut que « se laisser faire » : il n’est pas possible de décider consciemment de cet « état », c’est la rencontre analytique des deux psychismes qui la suscite et la déclenche, pour autant que l’analyste puisse « se laisser faire ». La capacité de rêverie de la mère ne correspond pas à une rêverie préconsciente, en tout cas telle que je la comprends. C’est au contraire une plongée au-delà du préconscient, au-delà de l’inconscient même dans le monde des sensations et des émotions, au plus près du monde des « intuit », de l’intuition. C’est la fonction α qui peut transformer les impressions sensorielles et les expériences émotionnelles en images visuelles, olfactives ou auditives, c’est-à-dire en éléments α utilisables par « le penser inconscient ». Nous sommes là proches du registre de l’originaire décrit par P. Aulagnier (1975). Dans la capacité de rêverie, c’est la fonction α de la mère – ou de l’analyste – qui joue ce rôle transformationnel : « La rêverie est un état d’esprit réceptif à tout objet provenant de l’objet aimé, un état d’esprit capable autrement dit d’accueillir les identifications projectives du nourrisson, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Bref, la rêverie est un facteur de la fonction α de la mère » (Bion).
Bien sûr, dans un deuxième temps, tout aussi nécessaire, il faudra pouvoir mettre en mots, tisser des liens, « remonter » en quelque sorte à un niveau préconscient ce que, au départ, seul l’analyste peut faire : j’étais parfois son « conscient », son « préconscient » et même à d’autres moments son « inconscient » tant le ressort même de ce qu’il ressentait lui était inconnu, mon psychisme faisait le lien pour lui. Je propose d’appeler ce travail, un travail en co-esthésie.
La co-esthésie, penser ensemble des sensations profondes m’est apparue comme une image propice à souligner combien cette forme de copensée plonge ses racines au-delà du verbal, dans l’antéverbal du monde des sensations en attente de forme, au plus près du corporel.
4.La mise en place de la deuxième séance
Lorsque nous nous retrouvons à la fin du mois d’août, Rafaël manifeste un réel plaisir à reprendre notre travail. D’emblée, il me dit que pour la première fois depuis des années, il a eu envie d’écrire. Il prépare un texte pour un exposé. À la mi-septembre, la deuxième séance se met en place. Après quelques erreurs, Rafaël m’explique qu’il a fait un grand progrès : il a structuré sa semaine autour des deux séances « qui lui servent de repères », ce sont ses mots, et il essayera de ne pas s’absenter ces jours-là. Il parvient à écrire jusqu’au bout son exposé et le présente en public en octobre. Ses associations à ce moment de nos séances tournent autour de la situation politique de son pays d’origine, la dictature, ses convictions démocratiques, la situation difficile de son père. Pour lui, son père a deux facettes difficilement conciliables. D’un côté, il a un père avec un sens aigu du devoir : il était au service de l’ « État » – et non du régime – comme un militaire fidèle à ses engagements. De l’autre, un père avec une sympathie pour la démocratie et même les socialistes. Quand le vent politique tournera, son père refusera de « retourner sa veste » comme d’autres et sera donc interdit de séjour et rejeté par son pays. « La misère ordinaire de l’émigré banal » dont il m’avait parlé dans les premiers entretiens prend corps dans des souvenirs où il se retrouve avec un pantalon péniblement rapiécé par sa mère parce qu’il n’en avait qu’un. Rafaël évoque aussi l’attitude opposée de ses deux parents envers lui. D’un côté, son père. Pour lui, rien n’était jamais bon. De très critique, après la chute du régime, il devint dénigrant et amer, replié sur lui-même, destructeur. Sa mère de l’autre : pour elle, ses enfants étaient parfaits, surtout son fils aîné. Elle se plaisait à répéter : « Mon fils Rafaël est parfait. » Quand je lui dis combien ça devait être difficile de se situer dans ces images opposées et contradictoires : son père, démocrate mais au service de la dictature, sa propre image à la fois « parfait et incapable », Rafaël reste songeur et acquiesce. Mais quand je fais le lien entre l’attitude dénigrante de son père et celle de son chef qui l’a tant blessé au moment où il était en mission, il me jette un regard de colère, « change » brusquement de sujet en attaquant « la boutique ». Je lui dis qu’il est fâché par le lien que je viens de faire. Glacial, il me répond : « Je hais la boutique en cet instant ! »... Mais, à la séance suivante, il revient sur mon intervention : il a pensé que, comme son père, il avait mis « la boutique » sur un piédestal. Il ne pouvait y avoir que des hommes justes comme chefs qui correspondraient à un idéal.
Ce temps de la reprise est marqué par un réel mouvement d’appropriation du travail analytique par Rafaël. Appropriation du cadre d’abord qui se marque dans sa façon de parler des séances, passant du quand je viens chez vous au j’ai pensé à ma séance ». Réappropriation de sa créativité intellectuelle d’abord en reprenant son travail sur la démocratie mais aussi d’une possibilité nouvelle « à penser son histoire » en reliant son intérêt pour la « chose politique » à l’histoire de sa famille. Les images de ses parents prennent des contenus plus nets, l’image de son père surtout. Derrière les deux facettes du père qu’il me décrit m’apparaît l’idéalisation qu’il a dû faire de l’image paternelle face à la menace qu’a représenté pour lui l’effondrement du père après le tournant politique. De mon côté, je ressens que la pression de l’angoisse a diminué. À la fois je me sens moins pressée à parler, à mettre en mots et dans le même mouvement, j’ai une plus grande liberté de penser. Ce n’est pas tant le contenu qui me semble le plus important que la charge économique qui se fait moins lourde. Une certaine épaisseur psychique devient palpable. Elle va de pair avec une place plus grande donnée au corps dans la séance : le lien entre le petit garçon de 5 ans qui court dans le tram de son enfance avec joie et excitation et le préadolescent dont le pantalon déchiré est péniblement rapiécé par une mère déprimée donne toute sa place à la douleur psychique et à l’effondrement mélancolique qu’il a vécu. Rafaël accepte mieux mes interventions. Le mouvement de haine qu’il a eu en séance par rapport au lien que j’ai pu faire entre l’attitude dénigrante de son père et celle de son chef de mission m’a, dans l’après-coup – la violence de la haine exprimée m’avait littéralement « glacée » sur le moment – paru extrêmement important. D’une part, je pense que dans le mouvement transférentiel plus paternel où il était, il a senti mon intervention comme s’il n’était pas capable, comme si je le dénigrais moi aussi. Mais il a pu exprimer sa haine, même si elle était quelque peu défléchie sur la « boutique ». D’autre part, dans l’après-coup, j’ai trouvé mon intervention prématurée justement par rapport à ce mouvement d’appropriation dans lequel il se trouvait. Je ne lui laissais pas le temps de découvrir ce lien lui-même. Cependant, le fait qu’il puisse revenir sur mon intervention en ayant touché l’idéalisation qu’il avait mise en place – de son père, de ses chefs... de moi, son analyste – apparaît comme un premier indice de la transformation intrapsychique qui est en train de s’élaborer.
5.L’hémorragie de la maison
Rafaël revient sur les angoisses qu’il éprouve dans sa propre maison. Il a l’impression qu’elles sont à nouveau plus fortes, ou qu’il les supporte moins bien. Que se passe-t-il donc ? Ensemble nous essayons de voir si les pièces où il se sent le plus mal ont un point commun. La géographie de la maison se dessine peu à peu et il apparaît que ses angoisses sont liées à une brèche dans le mur qui ceint le jardin. Ce mur, lors de l’achat de la maison au moment de leur retour catastrophique de mission, qui lui était apparu si rassurant quand il allait si mal est en fait effondré d’un côté. Quand il est assis dans le salon et qu’il voit cette brèche, l’image qui s’impose à lui l’envahit de panique : il voit la maison s’effondrer, glisser et s’engouffrer dans la brèche jusqu’au bas de la colline.
Je lui dis que l’image de cette maison me fait penser à un corps qui est blessé, l’angoisse c’est la peur d’une hémorragie qui le viderait de sa substance, de son énergie.
Le « hasard » fait parfois étrangement les choses : il se fait que Rafaël a acheté une maison qui, dans la réalité, est construite sur un terrain instable et qu’ils ont été contraints de faire des frais importants pour renforcer les fondations ! La brèche dans le mur du jardin est la trace visible de cette instabilité du terrain.
L’image de la maison nous permet de mettre en forme, de donner une forme à la crainte de l’effondrement déjà vécu par Rafaël : l’hémorragie à la fois narcissique et libidinale qui l’a vidé de sa substance quand il était en mission. Il a retrouvé à ce moment-là l’éloignement, la rupture avec son pays d’adoption, la Belgique, mais aussi, dans un mouvement d’identification au père, l’effondrement subi par le père qui perdait son idéal. Double mouvement puisque le chef de mission réveillait le dénigrement qu’il avait à subir de son père. En filigrane, mais trop loin de ses pensées, apparaît aussi l’angoisse de se laisser couler, d’être absorbé par la brèche de la dépression maternelle dont je peux commencer à entrevoir les contours...
La question se pose de savoir pourquoi je suis intervenue en parlant du corps, d’une hémorragie que je mettais plus du côté libidinal que narcissique en choisissant cette image. Dans l’après-coup, je pense que le corps était déjà plus présent dans les séances depuis la reprise de septembre mais surtout qu’imperceptiblement un « quelque chose » de plus pulsionnel se dégageait de la présence même de Rafaël en séance.
L’épaisseur psychique dont je parlais plus haut se double d’une épaisseur de présence physique qui devient palpable. Ce qui est difficile à traduire, c’est que la mise en forme en image et dans les mots qui devient consciente à ce moment-là de notre travail est en fait la résultante d’un remaniement et d’une mise en forme inconsciente qui émerge à un moment où déjà « autre chose » est en travail comme une vague laisse la place à une autre vague qui se prépare dans le même mouvement.
6.Quand Rafaël vient « recharger ses batteries » en séance... 6.au propre comme au figuré
Ce lundi-là, juste après une séance où il avait dû s’absenter, j’ai un moment de surprise en arrivant dans la salle d’attente. Rafaël a branché la recharge de son GSM et s’excuse en me disant : « Je m’excuse mais j’étais presque en panne d’énergie, je me suis permis de prendre un peu de courant, j’avais trop peur que la communication soit coupée »... Je comprends qu’il est loin d’être conscient de ce qu’il me dit... Je ponctue simplement en lui disant qu’il est effectivement nécessaire de recharger ses batteries régulièrement...
Quelques séances plus tard, il déplie soigneusement sur ses genoux une serviette en papier et déballe son goûter ! Il me regarde avec un sourire d’enfant : « Je dois absolument manger quelque chose ou je vais tomber d’inanition ! »... et il mange tranquillement son goûter devant moi... Il y a un contraste saisissant entre son attitude de petit garçon affamé mangeant son « quatre heures » et l’homme parfois hautain et suffisant qu’il peut être à certains moments !
Mais quand, quelque temps plus tard, juste avant une séance où il va devoir s’absenter, avant de s’asseoir Rafaël cherche des yeux une prise de courant dans mon bureau en me demandant : « Puis-je prendre des provisions d’énergie pour tenir le coup quelques jours ? » Je pense que le moment est venu d’intervenir dans le transfert. Je lui réponds donc : « Il est beaucoup question d’énergie entre nous pour le moment, surtout depuis l’image de l’hémorragie. Par exemple, vous m’avez fait remarquer que j’utilisais des lampes économiques... Je pense que vous me demandez quelque chose, de vous donner... une autre forme d’énergie plus psychique, plus affective. » Un voile d’émotions passe sur son visage et il me répond à sa façon en me faisant part d’une conversation avec son fils au sujet de sa maladie. Il a pu lui dire : « Oui, papa a été très malade. Je le suis encore mais ça va mieux. Je me soigne, c’est difficile, je prends des médicaments mais surtout je vais voir une dame pour parler. J’espère que je serai pour toi un père avec qui tu pourras parler. »
Après les vacances de Noël, Rafaël aura le même mouvement de vouloir recharger ses batteries mais au lieu de le faire, il sourit en me disant, non sans humour : « Décidément, mon GSM a une périodicité dans son besoin de recharge qui suit le rythme de nos séances ! »
Dans notre travail de groupe, nous nous retrouvons forcément à un moment ou l’autre sur le même terrain de réflexion. Ici, nous retrouvons Jacqueline et Maurice dans l’échange agi que je ne développerai donc pas. Cependant, il me semble important d’approfondir deux questions : Pourquoi l’ai-je laissé faire ? Que représente cet acte à ce moment-là de notre travail ? Deux questions étroitement liées bien entendu.
Quand j’ai vu Rafaël dans la salle d’attente et son GSM en train de se recharger, la signification symbolique de son acte m’a évidemment sauté aux yeux. Oui, mais à moi. Sans jeu de mots, une interprétation immédiate – ou pire encore, un rappel à l’ordre ! – aurait immédiatement court-circuité ce que Rafaël essayait de mettre en jeu. Le temps entre les deux séances lui avait semblé une éternité, le courant, la communication risquait à ses yeux d’être rompu, il y avait donc urgence. Mais cette fois, il n’était pas question pour lui de se couper de la relation, de l’objet et de mettre hors de lui le mauvais. Non, ce que j’ai senti en un instant, c’est qu’il y avait une urgence à prendre en soi, à se nourrir, se ressourcer. Il m’a semblé important de le laisser utiliser l’espace de la séance pour agir mais aussi mettre en scène, en jeu, ce qui ne pouvait pas encore se dire. Utilisation de l’objet, dirait Winnicott (1971), médium malléable soulignerait Roussillon (1988). L’analyste qui pense le sens de l’acte, qui le laisse se répéter, permet à une trame symbolisante d’émerger, de s’étoffer. En acceptant mon interprétation et dans sa réponse associative, Rafaël pour la première fois accepte sa dépendance et dans le même mouvement reconnaît ses difficultés et la maladie sur un mode plus proche d’un mouvement lié à la position dépressive que sur un mode d’effondrement narcissique. Il faut souligner que son rapport au temps dans la séance a changé. Il arrive à l’heure mais surtout le temps interne de la séance est inscrit et il sent arriver la fin. Le plus souvent pendant la séance, après quelques paroles plus générales, il enlève ses lunettes dans un geste d’intimité et détourne légèrement son fauteuil. Nous avons tous les deux un espace de pensée propre qui commence à s’ouvrir.
7.Le tic à la mâchoire et l’agressivité
Rafaël me parle de ses interrogations sur quelque chose qui le gêne beaucoup : il a un tic, une intense crispation de la mâchoire qui est parfois tellement forte qu’elle en est douloureuse. Il a remarqué que ce tic survient le plus souvent quand il est à la boutique alors que ça ne lui arrive pas quand il est en séance, ou plutôt ça ne lui arrive plus depuis longtemps. Il a pensé que peut-être c’était parce qu’il me parlait, ajoute-t-il interrogatif. Une série d’associations se déploie, nous permettant de relier ce tic à des mouvements intérieurs d’agressivité et à sa difficulté à la réguler. Souvent, il ne la sent pas mais parfois elle monte avec une telle violence qu’il a peur d’exploser ou de tout faire exploser...
Rafaël est prêt à aborder ses mouvements pulsionnels comme venant de l’intérieur de lui et lui appartenant. Une autre phase de notre travail s’amorce. C’est ici, après un peu plus d’un an depuis notre première rencontre, que j’ai décidé d’arrêter le récit : vu sous un certain angle, nous pouvons même dire que le travail commence...
Pendant les premiers mois de notre travail, toute la charge du travail psychique était du côté de l’analyste. Il s’agissait plus d’une réanimation psychique que d’un travail à deux. Dans son article sur « L’objet transformationnel », Chritopher Bollas (1989 a) insiste sur le fait que l’objet est recherché pour sa fonction de présage à la transformation. L’objet transformationnel est un processus plus qu’un objet désiré. Il s’agit moins d’interpréter pour l’analyste que d’avoir la capacité de se laisser faire pour créer cette ambiance particulière que les patients cherchent à retrouver, pour reprendre leur cheminement là où la désillusion par rapport à l’objet transformationnel les avait laissés.
Mais à la reprise après les grandes vacances, une dimension différente apparaît dans la relation transfert-contre-transfert qui se caractérise par une possibilité de mise en images et en actes et une reprise des processus de pensée chez Rafaël. Une respiration psychique même ténue par moments reprenait vie, reprenait rythme. Le blanc, la sidération de la pensée qui paralysait Rafaël depuis son expérience traumatique vécue lors de sa mission, desserrait peu à peu son étau. La souffrance n’en était pas moindre mais elle commençait à prendre sens. Ce qui est marquant dans ce moment de notre travail, c’est le côté primaire des images mises en évidence dans les séances, leur simplicité même – la maison qui s’effondre et qui coule par la brèche, la prise de courant pour recharger les batteries. Nous sommes proches du registre des pictogrammes de P. Aulagnier (1975) ou des signifiants formels de D. Anzieu (1987). Mais dans la mise en forme par les mots de l’analyste va se construire un sens, une histoire que Rafaël pourra peu à peu s’approprier. Un contour commence à se dessiner. Nous sommes plus ici dans un travail aux limites – ce qui rejoint les réflexions de Nicole – dans un travail de jeu qui commence à être partagé, même si la balance penche encore nettement du côté du travail psychique de l’analyste. Nous sommes passés du tissage interprétatif nécessaire pour donner une toile de fond à la trame des pensées, à une mise en images, mise en représentation (Green) ou en symbolisation primaire (Roussillon) qui va déboucher comme me le faisait remarquer une collègue de notre groupe de travail, sur ma première vraie interprétation dans le transfert.
 
INTERPRÉTATION ET CO-ESTHÉSIE
 
 
Si le cadre mis en place est la structure qui permet à la relation et au processus de s’inaugurer, nous avons pu voir que l’agent des transformations dans une cure comme celle de Rafaël est porté essentiellement, au début du moins, par le psychisme de l’analyste tout entier engagé dans le processus. Non seulement partie prenante comme dans toute cure mais moteur. Il faut bien le reconnaître, en tout cas c’est vrai pour moi, nous ne pouvons pas avoir trop de patients comme Rafaël en même temps, tellement la charge émotionnelle et psychique est intense... Nous sommes loin du divan bien tempéré cher à J.-L. Donnet.
Les indices de transformation les plus sûrs passent eux aussi par le psychisme de l’analyste, avant d’être perçus chez le patient et par le patient. Une plus grande souplesse dans les associations, une plus grande liberté de pensée, une capacité à s’absenter qui surprend comme si nous réalisions soudain que le patient pouvait rester seul en présence de l’objet, autant d’indices qui montrent un changement dans l’économie psychique de la séance.
Mais la courroie de transmission de cette force passe par l’interprétation, c’est elle qui fait lien, qui met en forme et donne l’impulsion qui permet au processus d’avancer et de se déployer. Deux moments de notre travail me semblent propices à reprendre notre réflexion sur les sources de l’interprétation et sur son potentiel transformateur. Entre l’énoncé et le mouvement repris par le psychisme du patient.
Une brève mise au point d’abord. Bien sûr, ce ne sont pas des interprétations « classiques » directement verbalisées dans le transfert avec une visée de déliaison. Mais je considère pour ma part que ce sont de « vraies » interprétations, même si leur forme et leur fonction peuvent surprendre dans la mesure où nous avons pu constater dans l’après-coup qu’elles vont mobiliser un travail élaboratif inconscient chez le patient qui va déboucher sur un changement à la fois économique, topique et dynamique.
Le premier moment va du « faux rêve » hallucinatoire, un monde à feu et à sang, au rêve où il retrouve la grand-mère perdue. Entre les deux, du tissage interprétatif qui s’est construit à deux, émerge le moment où je lui raconte les différentes versions de l’arche de Noé de par le monde. Mon interprétation prend la forme d’une histoire. Pourquoi interprétation ? Pour reprendre une expression de Bion, j’ai choisi ou plutôt cette histoire s’est présentée comme offrant une « pénombre d’associations » que je n’aurais pas pu lui formuler autrement sans risquer de voir son langage hermétique lui enlever toute vie [1]. Ces images de catastrophe, de punition, le déluge qui engloutit la terre, Rafaël m’avait fait sentir, percevoir que c’était ce qu’il avait traversé. Mais l’arche était aussi porteuse d’espoir. Tout n’était pas détruit, restait l’essentiel, la vie.
Dès le début du travail, la question du langage hermétique de Rafaël, intellectualisant et désaffectisé, m’avait à la fois déroutée et inquiétée. Après les séances, quand je voulais en noter des bribes pour en garder la trace, je ne parvenais plus à retrouver les mots, les expressions. Seul un message enregistré sur mon répondeur, qui a donc laissé une trace concrète, vient à mon aide : Je ne serai pas présent lundi étant appelé au pays des figues sèches pour une mission rédemptrice »... et je ne peux pas reproduire le ton employé !
Mais au-delà de ce mur qui avait l’air de se dresser entre nous, il y a cette rencontre inconsciente qui s’est mise en mouvement dès nos premiers entretiens dans les images hallucinatoires qui s’imposaient à moi. Le problème qui s’est posé depuis le début du travail, c’est ce hiatus entre deux fonctionnements, celui qui apparaît figé dans le filet des mots et cette rencontre inconsciente qui se traduisait chez lui comme chez moi par des images hallucinatoires. C’est ce travail d’élaboration inconscient que j’ai appelé co-esthésie. Si j’ai choisi ce terme, au plus près des sensations et du corps – pour mémoire, l’esthésie en physiologie est la capacité de ressentir les sensations – c’est pour insister sur la place de l’Inconscient dans ce travail élaboratif. Freud comme Bion l’a souligné : la pensée est inconsciente. Ici, les images hallucinatoires qui surgissent attestent du niveau de fonctionnement où se situe la rencontre. Nous sommes ici en deçà de la symbolisation, en deçà de la symbolisation primaire même, au niveau des données non pensées, dirait Bion, au niveau des signes perceptifs dont Freud parlait dans l’Esquisse. Rappelons-nous que Freud ajoutait que les enregistrements successifs représentaient la production psychique d’époques successives et précisait que : « C’est à la limite entre deux époques que doit se situer la traduction. »
En reprenant cette hypothèse de la traduction, je pense pour ma part que cette « traduction » ou plutôt cette transformation se fait « à la limite entre deux psychismes ». Plus exactement, les éléments bruts des sens, non pensés, non représentés, sont d’abord perçus inconsciemment par le psychisme de l’analyste avant d’être repris et mis en images à la frontière entre son Inconscient et son Préconscient, puis en mots qui dans notre exemple doivent rester au plus près de l’image pour être perçus en deçà des mots même par le patient : l’arche de Noé. Nous sommes vraiment aux sources de l’interprétation.
Nous pouvons suivre l’après-coup de mon interprétation dans le travail élaboratif inconscient qui prend corps chez Rafaël : un objet investi d’avant la catastrophe émerge de sa mémoire, sa grand-mère. L’image hallucinatoire où je me vois identifiée à la grand-mère au moment où je rapproche la perte que Rafaël a vécue de son effondrement en mission, est la trace de ce travail en co-esthésie. Mais cette fois, c’est Rafaël qui pourra dans un « vrai » rêve mettre en forme à la fois le danger de la perte et les retrouvailles avec l’objet interne. Un vrai mouvement psychique se remet à vivre dans le même temps.
Le deuxième moment, celui où Rafaël vient « recharger ses batteries » en séance, s’inscrit en contrepoint : nous sommes ici au niveau de la symbolisation primaire, dans une aire de transformation qui nous rapproche de la capacité de jouer dans un espace partagé, chère à Winnicott et à Roussillon. Rafaël ose se laisser aller à une régression qu’il ne vit plus comme dévastatrice, tout en laissant vivre des mouvements pulsionnels intenses dans le transfert, un « appétit » à la fois oral et sexuel mis en acte, en jeu dans l’image de la prise de courant. Il accepte ainsi sa dépendance.
Une interprétation dans le transfert trouve alors naturellement sa place et peut être utilisée. Nous sommes arrivés dans notre cheminement à un moment où les deux préconscients, celui de l’analyste et celui du patient, pourront se mettre à travailler ensemble.
Deux pensées de H. Matisse (Jazz, 1947) me viennent à l’esprit à la fin de cette première année de travail :
— « J’ai tiré de l’usage que j’ai fait du fil à plomb un bénéfice constant. La verticale est dans mon esprit. Elle m’aide à préciser la direction des lignes et dans mes dessins rapides, je n’indique pas une courbe, par exemple celle d’une branche dans un paysage, sans avoir conscience de son rapport avec la verticale. Mes courbes ne sont pas folles. »
— « Un nouveau tableau doit être une chose unique, une naissance apportant une figure nouvelle dans la représentation du monde à travers l’esprit humain. L’artiste doit apporter toute son énergie, sa sincérité et la modestie la plus grande pour écarter pendant son travail les vieux clichés qui viennent à sa main et peuvent étouffer la petite fleur qui ne vient jamais telle qu’on l’attend. »
Le fil à plomb et l’ouverture à l’inconnu, que peut-on souhaiter de mieux à un analyste et son patient qui s’aventurent dans les zones les plus obscures du psychisme ?
 
POSTFACE
 
 
« Par quelle mystérieuse alchimie »...
Nous sommes dans l’après-coup du rapport et ces mots de Rafaël nous ramènent au cœur du travail psychanalytique dans « le cabinet de l’analyste », ou dans « l’atelier de l’analyste » comme le dirait Bion (1978). Freud attachait, vous le savez, une grande importance « aux histoires cliniques », comme il les appelait. Dans une lettre à E. Jones en 1924, il écrit : « J’attends avec impatience les histoires cliniques, ce sont elles pour moi qui font avancer la recherche en psychanalyse. »
Je pense pour ma part que le pilier de la recherche en psychanalyse se situe à l’endroit même de sa création, dans le cabinet de l’analyste, dans l’observation quotidienne de nos patients. Car il s’agit bien de recherche dans ce travail, de recherche pour comprendre ce qui est du ressort même du travail de l’analyste lorsqu’il crée, avec et pour un patient, un dispositif analysant spécifique.
C’est pourquoi je vous ai invités à nous suivre, Rafaël et moi, dans cette première année de notre travail. En essayant de cerner, au plus près serré disent les marins, la nature des processus de transformation à l’œuvre dans la rencontre interpsychique aux niveaux les plus éloignés de notre conscience.
Dans ce moment de reprise, je vais développer plus précisément à quel niveau psychique le travail pouvait se faire, tant chez le patient que chez l’analyste, et quelles ont été mes hypothèses de travail à l’œuvre dans mes interprétations.
Le premier temps, après avoir mis en place le site analytique avec les difficultés que vous savez, a été de créer un « site psychique », un espace préalable de « conviction partagée » et le travail interprétatif qui l’accompagne aboutissant à l’histoire de l’arche de Noé.
Le deuxième temps, c’est le travail en co-esthésie qui se révèle autour du « rêve à petits pas » et l’impact de la violence de l’interprétation.
Je ne dirai qu’un mot de la dernière partie quand la situation est devenue « situation analysante », quand Rafaël, ayant pu s’approprier le site ainsi construit, peut utiliser l’objet dans le « jeu de recharger les batteries de son GSM ».
Je terminerai par un extrait d’une séance de janvier 2002, c’est-à-dire plus de deux ans après notre première rencontre, séquence dans laquelle Rafaël repense au début de son travail avec moi.
Comme je l’ai souligné à plusieurs reprises, une des difficultés majeures que j’ai rencontrée dans les premiers temps du travail avec Rafaël, c’est le hiatus, le gouffre entre deux modalités de fonctionnement : d’un côté, une défense massive, un mur de mots extrêmement sophistiqués et secondarisés, sans épaisseur de chair, rempart quasi autistique le protégeant de toute intrusion, de tout rapprochement. De l’autre, une menace constante d’effondrement total, de déliaison, une absence de véritable peau psychique. Néantisation, aliénation, mort de la pensée. Rafaël détruisait en plus tout lien significatif que je pouvais faire. Il ne fallait pas se faire prendre à ce qui aurait pu apparaître comme une séduction par les mots, alors qu’il réduisait par l’absurde tout ce qui pouvait faire lien. Le travail du négatif faisait des ravages. Par le fait même que ces patients n’ont pas accès à la représentation, ils ont un impact direct sur le fonctionnement de l’analyste. Le travail du contre-transfert dans ces cas est sollicité à l’extrême et prend une place essentielle dans le développement du processus. Je partage en cela le point de vue de Louise de Urtubey (1999) à tel point d’ailleurs que j’ai choisi à peu près le même titre qu’elle pour mon rapport ! Tout le fonctionnement psychique de l’analyste est sollicité d’emblée au niveau le plus basal.
Je voudrais m’attarder sur ce premier moment charnière où, à partir du rêve éveillé d’un monde à feu et à sang, se tisse peu à peu un faisceau associatif entre nous qui aboutit à l’évocation d’un mythe universel, celui du déluge et de l’arche, mythe que l’on retrouve dans de nombreuses cultures sous une forme à peu près semblable.
Nous retrouvons l’importance du mythe chez deux auteurs qui paraissent aussi éloignés l’un de l’autre que Bion et Pasche.
Bion accorde une grande importance au mythe dans son rapport à l’interprétation. Il en souligne la double richesse : d’une part, il est porteur d’une pénombre d’associations riches et variées, non saturées. D’autre part, il peut devenir l’indice d’une expérience commune aux deux protagonistes de la scène analytique tout en étant universel, c’est-à-dire ne se focalisant pas sur des aspects individuels. Le mythe peut servir d’interprétation et offrir l’occasion d’une transformation dans le sens où – je cite Bion – « une interprétation est une transformation quand une expérience, vécue et décrite d’une certaine manière, est décrite d’une autre manière afin d’en faire apparaître les invariants ». De plus, les mythes dans la grille sont en C, comme les rêves et les pensées du rêve, portant la trace d’un travail inconscient.
De son côté, même s’il ne se sentait pas proche de Bion, comme il le