Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1497 à 1536
doi: 10.3917/rfp.665.1497

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I – L'agir et les processus de transformation

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse I – L'agir et les processus de transformation

Limites et transformations psychiques

Nicole Carels 17, avenue Floréal 1180 Bruxelles (Belgique)
Le rapport interroge selon différentes approches les transformations psychiques associées au processus analytique. Les réflexions se basent sur l’expérience clinique ; elles prennent en considération les mouvements tranféro - contre-transférentiels, l’espace interpsychique qu’ils alimentent et leur incidence sur les modifications intrapsychiques.
Le premier chapitre développe l’importance des agirs dans la cure. La contribution au travail de symbolisation secondaire et primaire de “ l’expérience agie partagée ” inconsciente, parallèle à l’échange verbal, est développée.
Le deuxième chapitre reprend la question de l’interprétation et décrit la notion de “ coesthésie ”, travail psychique de l’analyste qui répond à “ une exigence à représenter ” chez l’analysant. L’interprétation trouve alors sa finalité dans la liaison.
Dans le troisième chapitre, les transformations sont envisagées sous l’angle des limites intra- et interpsychiques et selon l’hypothèse d’un principe de convergence-divergence.Mots-clés : Transformation, Interpsychique, Intrapsychique, Agir, Interprétation, Limites, Convergence, Divergence.
This report questions, along different modes, the psychic transformations associated with the analytic process. Opinions are based on clinical experience ; they take into consideration transferential-countertransferential movement, the interpsychic space they feed and their incidence on intrapsychic modifications.
The first chapter develops the question of the importance of action in the treatment. Contribution to the work of secondary and primary symbolisation of unconscious “ shared enacted experience ” parallel to verbal exchange, is considered.
The second chapter takes up again the question of interpretation and describes the notion of “ co-esthesia ”, the analyst’s psychic work in answer to “ an obligation to represent ” of the analysand. Interpretation can thus find an end in binding.
In the third chapter, transformations are considered from the angle of intra and interpsychic limits and according to the hypothesis of a principle of convergence-divergence.Keywords : Transformation, Interpsychic, Intrapsychic, Action, Interpretation, Limits, Convergence, Divergence.
Der Bericht befragt aus verschiedenen Gesichtspunkten die psychischen Umwandlungen, welche dem analytischen Prozess assoziiert sind. Die Überlegungen basieren sich auf der klinischen Erfahrung ; sie betrachten die Übertragungs-Gegenübertragungsbewegungen, den interpsychischen Raum, welchen sie nähren und ihren Einfluss auf die intrapsychischen Umwandlungen.
Das erste Kapitel entwickelt die Wichtigkeit des agierens in der Kur. Der Beitrag zur sekundären und primären Symbolisierungsarbeit der “ gemeinsamen gehandelten unbewussten Erfahrung ”, paralell zum verbalen Austausch, wird entwickelt.
Das zweite Kapitel nimmt die Frage der Deutung wieder auf und beschreibt den Begriff der “ Coesthesie ”, Arbeit des Analytikers, welche einer “ Forderung von Vorstellung ” beim Analysanden antwortet. Die Deutung findet dann ihre Finalität in der Bindung.
Im dritten Kapitel werden die Umwandlungen aus dem Gesichtspunkt der intra- und interpsychischen Grenzen angegangen und nach der Hypothese eines Konvergenz-Divergenzprinips.Schlagwörter : Umwandlung, Interpsychisch, Intrapsychisch, Agieren, Deutung, Grenzen, Konvergenz, Divergenz.
El informe analiza de acuerdo con diferentes enfoques las transformaciones vinculadas con el proceso analítico. Las reflexiones está n basadas en la experiencia clínica ; tienen en cuenta los movimientos transfero-contratransferenciales, el espacio intersíquico que alimentan y su incidencia en las modificaciones intrasiquícas.
El primer capítulo desarrolla la importancia de los actuares en la cura. También se profundiza la contribución al trabajo de simbolización secundario y primario de la “ experiencia actuada compartida ” inconsciente, paralela al intercambio verbal.
El segundo capítulo retoma el tema de la interpretación y describe la noción de “ coestesia ”, trabajo psíquico del analista que responde a “ la exigencia de representar ” en el analizante. La interpretación halla entonces su finalidad en la ligazón.
En el tercer capítulo, las transformaciones son consideradas bajo la óptica de los límites intra e intersíquicos y según la hipótesis de un principio de convergencia-divergencia.Palabras claves : Transformación, Intersíquico, Intrasíquico, Actuar, Interpretación, Límites, Convergencia, Divergencia.
Secondo diversi approcci, il rapporto interroga le trasformazioni psichiche associate al processo psicoanalitico. Le riflessioni si basano sull’esperienza clinica, prendendo in considerazione i movimenti transfero-contro-transferenziali, lo spazio interpsichico che alimentano e la loro incidenza sulle modificazioni intrapsichiche. Il primo capitolo sviluppa l’importanza degli agiti nella cura. Viene sviluppato il contributo al lavoro di simbolizzazione secondaria e primaria, della “ esperienza agita condivisa ” inconscia, parallela allo scambio verbale. Il secondo capitolo riprende la questione dell’interpretazione e descrive la nozione di “ co-estesia ” ; lavoro psichico dell’analista che risponde ad una “ esigenza di rappresentare ” dell’analizzando. L’interpretazione trova quindi la sua finalità nel legame. Nel terzo capitolo, le trasformazioni sono considerate dall’angolo dei limiti intra ed interpsichici e secondo l’ipotesi d’un principio di convergenza-divergenza.Parole chiave : Trasformazione, Interpsichico, Intrapsichico, Agire, Interpretazione, Limiti, Convergenza-divergenza.
 
INTRODUCTION
 
 
La question des limites et de ses relations avec le fonctionnement psychique est envisageable sous bien des angles différents. Elle a été en évolution et l’est encore, sous l’influence du monde dans lequel nous vivons et que nous faisons, non seulement dans le domaine psychanalytique, mais sur un plan élargi de réalité culturelle, scientifique, économico-politique et sociale. Il serait pertinent, mais hors de propos du cadre qui m’est imparti, d’aborder ces différents plans sous l’angle de l’hypercomplexité au sens d’Atlan (1979). Pointons seulement que la civilisation occidentale contemporaine est marquée par un profond bouleversement des frontières : nationales et politiques (dépassées par la propagation croissante des informations, de la pollution atmosphérique, virale, radioactive, maffieuse, etc.), et celles qui sont censées séparer le virtuel du réel (suite au développement de la technologie informatique). La biologie fait s’effriter les barrières entre espèces avec l’introduction de gènes humains dans des cellules animales et végétales. Elle recule régulièrement les limites du vivant par la mise à jour d’organismes qui se développent dans des milieux considérés jusque-là comme incompatibles avec la vie. La découverte-création de la mécanique quantique a secoué les assises longtemps considérées comme inébranlables qui séparaient le domaine de l’observateur et de l’observé, le scientifique assumant maintenant le double rôle d’acteur et de spectateur.
Certains artistes ont su traduire avec leur médium spécifique les phénomènes d’altération des limites, de renversement ou d’inclusion réciproque des espaces internes et externes (Barthes, Beckett, Borges, Magritte...) et le trouble qui lui est parfois associé. Les notions de chaos déterministe et d’aléatoire ont gagné du terrain sur les valeurs positivistes dont Freud, en héritier du siècle des Lumières, était profondément imprégné. S. Faure-Pragier et G. Pragier nous ont montré, il y a déjà plus de dix ans, dans leur Rapport de Madrid (1990), combien les nouvelles métaphores et les métaphores du nouveau méritent notre attention.
Des scientifiques (Prigogine et Stengers, 1979) nous disent que du désordre peuvent émerger des structures, suivant un processus d’organisation spontanée [1]. L’aléatoire est devenu une catégorie du savoir pour penser l’instabilité à l’origine du nouveau.
Nous allons tenter une approche des transformations psychiques au regard de limites devenues beaucoup plus complexes une fois qu’on a quitté la position positiviste et qu’on accepte de prendre en compte l’aléatoire. Je propose de revisiter le concept de limite et d’explorer les transformations qui s’y opèrent à partir de la notion de transitionnalité introduite par Winnicott et des développements auxquels elle a donné lieu notamment dans les travaux de M. de M’Uzan, A. Green et R. Roussillon.
L’espace analytique et la rencontre transféro - contre-transférentielle s’envisagent alors suivant l’éclairage de l’intrapsychique (de chacun des partenaires de la scène analytique) imbriqué et dialectisé avec l’interpsychique, l’un ayant préséance sur l’autre suivant les moments. Les limites en tant qu’interfaces entre réalité interne et réalité externe entrent en résonance avec les frontières qui séparent-réunissent les territoires intrapsychiques. Lieux de rencontre d’éléments hétérogènes et de traitement de l’alter, elles sont aussi des zones de conflit offrant une potentialité transformationnelle.
En m’appuyant sur la clinique et en adoptant un éclairage kaléidoscopique, je tenterai d’identifier, dans leur configuration dynamique, certains facteurs à l’œuvre dans les transformations psychiques. Topique, économique et dynamique sont autant de points de vue à prendre en compte dans l’exploration du processus transformationnel par ailleurs indissociable d’une perspective temporelle. Les notions d’altérité, d’écran et de Double en constituent certains jalons spécifiques.
 
DEDANS, DEHORS ET DEDANS-DEHORS
 
 
On sait combien l’œuvre de Freud est marquée d’un certain solipsisme dans le sens où l’évolution de l’individu dépendrait d’un monde interne relativement peu modifiable par le monde extérieur. Mais c’est au créateur de la psychanalyse que reviennent les premières études des mécanismes à l’œuvre dans l’avènement de la séparation entre réalité interne et réalité externe ( « Les deux principes », « Pulsions et destin des pulsions », « La négation... » ).
Parmi les paramètres impliqués dans la constitution du dedans et du dehors, Freud (1915) mentionne la motricité. Les excitations exogènes peuvent être éliminées par la fuite motrice.
Un autre facteur invoqué est la haine. L’objet naît dans la haine, dit encore Freud dans le même texte. L’existence de l’objet, une fois perçue comme extérieure et liée à son absence, suscite la haine car elle met en échec la toute-puissance narcissique. Moment fondamental dans la structuration du psychisme humain, la perte de l’objet est le moteur de l’instauration du principe de réalité. Et dix ans plus tard (1925) : « La fin première et immédiate de l’épreuve de réalité n’est donc pas de trouver dans la perception réelle un objet correspondant au représenté mais de le retrouver, de se convaincre qu’il est encore présent. »
On peut supposer que l’épreuve de réalité implique une opération spécifique : la vérification par la perception que les transformations opérées lors du passage de la perception à la représentation n’ont pas détruit l’objet, que celui-ci reste reconnaissable, autrement dit que l’adéquation est suffisamment bonne entre représentation et perception, étant entendu que le hiatus entre les deux n’est pas immuable mais est, au contraire, soumis aux aléas des investissements et du régime économique. Ceci nous mène au champ de la transitionnalité.
La haine et l’objet détruit/trouvé. Le champ de la transitionnalité
Roussillon (1991) souligne combien l’appropriation de l’objet de façon représentative mobilise l’angoisse de destruction de l’objet. Faire l’épreuve de réalité, c’est faire l’expérience que cette appropriation représentative n’a pas détruit l’objet, que celui-ci est encore dehors.
Pour Winnicott, en effet, l’extériorité de l’objet trouve sa source dans la haine primaire. Pour que la réalité de l’objet soit effective, il faut que celui-ci soit atteint, détruit en fantasme mais qu’il survive dans la réalité sans exercer de représailles. Les processus transitionnels ne sont donc pas seulement trouvés/créés mais aussi détruits/trouvés, d’où l’importance de la réalité de l’objet transitionnel, prépondérante, selon Winnicott, sur sa valeur symbolique.
C’est en deux opérations que l’objet est placé dans la réalité extérieure de l’aire de contrôle omnipotent : le sujet détruit l’objet parce qu’il est situé en dehors de l’aire de contrôle omnipotent et c’est la destruction de l’objet qui place celui-ci en dehors de l’aire du contrôle omnipotent.
En cas de non-survivance de l’objet, il y a, du point de vue du sujet (en voie d’élaboration), confusion entre l’objet et la source, réalisation du fantasme de destructivité. Les repères dedans-dehors sont brouillés.
L’observateur en tant que tiers externe est placé devant l’indécidabilité de l’origine interne-externe, indécidabilité qui est, selon Roussillon (1991), « la forme fondamentale du transitionnel mais aussi la matrice de la question des fantasmes originaires. Le travail psychanalytique suppose un refoulement originaire suffisamment [c’est moi qui souligne] bon, c’est-à-dire un effectif détachement de l’objet primordial ».
La nécessité soulignée par Winnicott d’assurer une continuité interne et externe-interne, repose sur l’expérience (experiencing) dans le champ transitionnel caractérisé par le fonctionnement paradoxal qui établit des ponts entre la réalité interne et externe et permet d’élaborer les expériences de rupture. Espace-temps de suspension de la topique interne-externe, le transitionnel constitue un repos par rapport à la tension liée à l’acceptation de la réalité. « Nous supposons ici que l’acceptation de la réalité est une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors. » Cette tâche interminable consiste précisément à maintenir, « à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure » (Winnicott, 1975).
Soulignons cependant que la suspension de la topique interne-externe n’en signifie pas moins le maintien de celle-ci et sa réactivation périodique à l’avant-plan de la scène psychique. Le fonctionnement mental oscille entre, d’un côté, le questionnement actif des origines et de l’origine et, de l’autre, le suspens de cette interrogation.
Cet espace-temps de repos prend aussi un sens particulier par rapport à l’investissement de l’objet dans le sens où le sujet n’a pas à faire le deuil de l’objet transitionnel. Celui-ci est simplement abandonné, désinvesti en temps voulu. Son état et son statut transitionnels se prolongent dans l’espace de jeu et l’aire culturelle. Si on peut considérer l’objet transitionnel comme symbolique d’un objet partiel, par exemple le sein, ce qui importe, plus que sa valeur symbolique, c’est son existence effective. Que cet objet ne soit pas le sein importe tout autant que le fait qu’il représente le sein (ou la mère). L’objet transitionnel, poursuit Winnicott, rend compte d’un processus qui conduit l’enfant à accepter la différence et la similarité.
L’objet transitionnel apparaît alors comme lieu d’un double investissement simultané, à la fois de ce qui relève du réel et du représentationnel. Objet transitionnel comme espace-temps de bifurcation ? Peut-être, particulièrement dans le temps précédant son désinvestissement, si, en s’inspirant de la notion de bifurcation des physiciens (Prigogine et Stengers, 1979), au voisinage des points de bifurcation, le système (pour nous, l’appareil psychique) a le « choix » entre deux régimes de fonctionnement et n’est, à proprement parler, ni dans l’un, ni dans l’autre. Ce n’est qu’en aval, dans l’après-coup, que l’objet fétiche comme l’aire culturelle apparaissent comme destins possibles de l’objet transitionnel.
Winnicott (1975) situe l’objet transitionnel à l’apogée de la phase symbiotique. Il s’élabore comme défense contre l’angoisse, et en particulier l’angoisse dépressive, soulignant la fonction à la fois défensive et élaborative de l’activité transitionnelle. On pourrait en inférer que l’enfant pressent, sans pouvoir encore se la figurer, la perte de l’objet et le risque de disparition de celui-ci dans une réalité inconnue qui lui adviendra par la suite comme celle de l’extériorité.
Les mouvements qui animent le terrain de jeu et ses frontières (Winnicott, 1975,1983, et Pontalis, 1975) sous-tendent vraisemblablement une intense activité transformationnelle mais qui ne s’avère toutefois élaborative que si certaines conditions sont remplies, notamment une certaine homomorphie (Roussillon, 1991) entre réalité interne et externe. Homomorphie et non isomorphie dans le sens où la liaison interne-externe implique un écart, un hiatus suffisamment grand mais pas trop (donc suffisamment bon) de façon à mettre en contact des éléments compatibles, appréhendables et traitables par les capacités de liaison du moi.
Aux paradoxes de l’objet transitionnel, de la capacité d’être seul en présence de l’autre, de la destructivité qu’a mise en évidence Winnicott, j’ajouterais celui qui fonde l’espace analytique même : le paradoxe du changement - non-changement, le désir de l’analyste de modifier le fonctionnement psychique (de l’analysant, peut-être le sien également ?) parce qu’il n’est pas souhaité (de façon délibérée). Serait-ce une façon de retrouver le « sans mémoire ni désir » de Bion ?
D’une autre nature et issu d’un autre lieu est celui de désirer le changement en monopolisant tout ce que le psychisme est à même de mettre en œuvre pour qu’il n’advienne pas, dans une circularité immobilisante, et sous le sceau d’un paradoxe pathogène comme c’est le cas de M. G... que j’aborderai plus loin.
Il me semble que l’acceptation du paradoxe indispensable à sa fécondité repose fondamentalement sur la reconnaissance-méconnaissance de l’inconnu accepté en tant que tel, que ce soit l’inconnu de l’Incs ou la part inconnue, incertaine et aléatoire de l’objet.
Sous l’angle de la temporalité
L’homomorphie entre l’interne et l’externe est indissociable d’une homochronie entre ces deux domaines, d’ailleurs suggérée par Winnicott (1975). Des éléments homomorphes peuvent, en effet, perdre leur compatibilité si le temps transitionnel devient insuffisamment bon (par exemple la mère absente trop longtemps et qu’à son retour l’enfant refuse).
On pourrait se demander, à la suite de Roussillon, si l’apparition des phénomènes transitionnels n’implique pas qu’un représentant externe/interne de la symbiose primitive se soit constitué, représentant grâce auquel le sujet (en voie d’élaboration) peut commencer à sortir de celle-ci. Si l’écart entre trouvé et créé est suffisamment bon, si l’objet interne n’est pas trop persécuteur et l’objet externe pas trop intrusif, les processus transitionnels peuvent se constituer, le trauma est évité. La présence de la mère peut se concevoir comme un fond silencieux réel, écran de la capacité d’être seul qui s’intériorise progressivement. Il s’ensuit, toujours selon Roussillon, que les premières représentations de l’absence de la mère se construisent en présence de celle-ci.
Je pense que c’est plus précisément l’oscillation entre la présence et l’absence de l’objet qui préside à la création dans l’espace intrapsychique d’un objet absent, selon des rythmes variables qui, eux aussi, peuvent être suffisamment ou insuffisamment bons. La présence internalisée de l’objet absent relèverait dans ce sens du jeu entre l’objet appréhendable par la perception alimentée par la sensorialité et l’objet soustrait à la perception, dans une rythmicité à fonction différenciatrice et donc à potentialité transformationnelle. Comme le dit L. Kahn (2001) : « À l’aube des images, il n’y a pas de figuration mais du rythme, et celui-ci déjà symbolise. »
M. Balint (1971) mentionne de son côté le couple investissement d’objet et investissement de l’espace entre les objets. En reprenant cette double notion, on pourrait dire que ce serait à la faveur d’une oscillation suffisamment bonne entre les deux que se constituerait le symbolisme véritable consistant en l’établissement dans l’espace interne d’un objet qui est à la fois le même et quelque chose d’autre. « Ceci n’est pas une pipe », écrit sur son tableau représentant une pipe Magritte qui, par ailleurs, disait que derrière chaque objet il y a toujours un autre objet...
Objet externe advenant en tant que tel dans un seul et même mouvement ou objet externe comme produit d’un processus de développement ? Discontinuité ou continuité ? Discontinuité et/ou continuité ? À partir du moment où l’extériorité est éprouvée (experienced) en tant que telle, les choses ne seront plus jamais les mêmes pour l’individu, ce qui n’empêche pas de penser que l’objet de l’extériorité n’advient pas d’emblée dans sa forme accomplie mais est bien, au contraire, le fruit du développement à remettre en chantier toute la vie, comme disait Winnicott.
La naissance, même si elle n’est pas vécue comme séparation de la mère selon Freud (1926) réfutant la thèse de Rank, n’en constitue pas moins un vécu qu’on ne peut faire qu’imaginer mais au cœur duquel agissent les différences, sur et dans le corps, même si elles ne sont pas éprouvées comme telles, mais plutôt comme un intense bouleversement sensoriel. La mère suffisamment bonne est celle qui crée pour le nouveau-né, par identification avec lui, des conditions aussi proches que possible de celles de la vie intra-utérine et qui ont pour effet de minimiser les effets de la rupture et transformer celle-ci en césure, première forme d’alliance entre discontinuité et continuité. Discontinuité dans la continuité et continuité dans la discontinuité formeront à partir de ce moment des paires inséparables de la vie psychique et de la vie tout court.
La deuxième perte, celle du sein, est pour Freud la première « naissance », celle qui permet au Moi de devenir Moi-réalité assurant la distinction avec l’objet. La prise de conscience de la mère comme être séparé est, suivant Green (1982, 1983), représentée par l’hallucination négative qui ouvre un espace de triangulation précoce bien antérieur à la triangulation œdipienne proprement dite. Tout ce qui anticipe l’existence d’un tiers, chaque fois que la mère n’est pas totalement présente et que son investissement n’est pas total, sera, après coup, rattachable au père.
En termes de limite, le nouvel espace-temps créé lors de la perte du sein constitue une aire de démarcation qui est en même temps une zone de contact, à la fois avec le déjà éprouvé, le connu, et avec l’à-venir, zone potentiellement investissable par l’alter sous ses formes et préformes actuelles préfigurant les formes futures. Parmi celles-ci, celles du père trouveront à s’y représenter.
Du point de vue de l’observateur, en position tierce, le père est nécessairement et simultanément présent à différents niveaux, dans la « réalité », dans l’acte de procréation même, dans le psychisme de la mère en tant que géniteur de son enfant, et en lien (dans la positivité ou la négativité) avec son propre père et son ascendance, dans une perspective transgénérationnelle. Mais du point de vue de l’infans, par quels mécanismes et/ou processus le père en vient-il à acquérir son statut, au sens plein du terme ? Je dirais que le père parvient à l’infans par plusieurs canaux différents, d’emblée par voie « directe », dans un corps à corps qui rappelle tout en s’en démarquant celui du bébé avec sa génitrice, mais qui va se métaphoriser différemment. Il fait en quelque sorte partie non intégrante de l’éprouvé au sein, éprouvé qui, s’il est satisfaisant, est fait d’une convergence de sensations et de perceptions hétérogènes mais compatibles, en provenance de différentes sources somatiques (visuelles, auditives, olfactives, gustatives, cutanées, kinesthésiques, thermiques), se rassemblant pour former une unité, peut-être celle de la première forme à la base du sentiment d’être, selon Winnicott (1975).
Le père-à-venir-déjà-là dans le hiatus entre l’éprouvé au sein et ce qui est autre, s’inscrirait donc dans le registre du corps à corps de la sensorialité spécifique par voie directe, et de l’alter constitué à la fois du non-mère et de la limite oscillante entre la mère et le non-mère. Mais l’appropriation du père s’effectue aussi à distance, par identification. Ce serait de ce réseau de traces à la fois liées et différenciées que s’élaborent progressivement, par une série de transformations, les figures du père pour aboutir à l’objet total paternel de la configuration œdipienne. La question de l’alter étant posée, en ce qu’il est constituant et révélateur de limite, poursuivons son exploration dans la perspective des transformations psychiques.
 
LA QUESTION DE L’ALTÉRITÉ
 
 
Altérité de l’Ics et altérité de l’objet
Au cours de l’élaboration de l’œuvre freudienne l’exigence de travail imposée par la pulsion va se doubler de celle imposée par l’objet. Après 1920, l’intériorité devient peuplée de corps étrangers, incorporés parce que pas pleinement subjectivés (Roussillon, 1991). L’Ics devient lieu d’altérité.
Quant à l’altérité de l’objet, dans la suite de l’hypothèse avancée plus haut, elle se constitue notamment à la faveur des rythmes présence-absence avec ce que ceux-ci comportent d’empiétements, de violence, de décalages (in)suffisamment bons, d’aléatoire, et de potentialités transformationnelles. Elle s’élabore en fonction du fait que l’objet est lui aussi un autre sujet, animé de pulsions et pris dans un processus de subjectivation si on accepte l’idée que ce processus est en cours tout au long de la vie et soumis aux aléas de la vie pulsionnelle et des relations objectales. Non seulement l’objet est pluriel mais l’objet dit « externe » a lui-même des visages multiples : objet en tant qu’autre sujet, dans ses composantes aléatoires, objet visé par la satisfaction, objet investissant l’autre et les autres, et investi par eux, objet externe comme produit d’un développement et donc sujet à transformations.
L’altérité en question : altérité radicale, en termes de tout ou rien, et/ou étages et gradations dans l’altérité ?
Différents regards nous ont familiarisés avec la notion d’une altérité relativisée. Déjà, en 1974, Michel de M’uzan avance l’idée d’un spectre d’identité : « Entre les deux ordres, celui du Moi et celui du non-Moi, il n’y a pas à proprement parler de frontière, mais une sorte d’espace transitionnel [...] défini par les lieux et les quantités où s’investit la libido narcissique, depuis un pôle interne jusqu’à un pôle externe qui co ïncide avec l’image de l’autre. »
Roussillon plus récemment (1991) évoque la perspective d’une gradation dans l’extériorité de l’objet [2].
Green (1998) de son côté conçoit également l’espace entre le dedans et le dehors en termes de gradation. Il situe l’autre au pôle le plus externe du dehors et, selon un certain point de vue, la pulsion au pôle le plus interne ; pulsion dans l’acception freudienne comme concept limite englobant les trois points de vue, topique, dynamique et économique, pulsion en tant que siège et produit d’un travail plus que matériel brut. Cette optique intrapsychique se double néanmoins d’une lecture intersubjective, interpsychique, préférons-nous dire, dans la mesure où l’excitation née de l’état d’infans tend à s’extérioriser pour atteindre l’espace psychique maternel en se travaillant et en obligeant la mère à travailler pour répondre à l’état de détresse de l’enfant. La définition de la pulsion sous les angles intrapsychique et interpsychique constitue alors une matrice primaire d’où sortiront les différenciations ultérieures de l’une et de l’autre, leur opposition et leur complémentarité ». Le plus intra ne peut se penser indépendamment de la médiation du plus inter. L’intrapsychique et l’interpsychique se conçoivent alors dans un rapport d’imbrication et sont indissociables, même si dans la cure il y a prédominance de l’un sur l’autre à certains moments.
La question de l’altérité est devenue l’altérité en question. À une conception de l’altérité radicale et à la limite absolue (position positiviste), formulée en termes de tout ou rien (on serait dans l’altérité ou pas) se substitue une forme de sang-mêlé, variable et en mouvance, processus et non état. La métaphore de l’écran, du miroir et de la vitre en est une illustration.
L’écran, le miroir et la vitre
L’image de l’écran, déjà présente dans le mythe de la victoire de Persée sur la Méduse, a fait l’objet d’une interprétation de F. Pasche (2000). Le bouclier en métal poli que Persée interpose entre la Méduse et lui fait office de miroir. Le reflet renvoyé permet d’abolir le pouvoir de sidération de la Gorgone et de l’anéantir. C’est, selon Pasche, le reflet, l’image donc, et par extension, une représentation, qui permet au sujet de ne pas être envahi, amalgamé à l’autre terrifiant. Au cœur du vécu psychotique, il n’y a plus d’écran, plus de reflet, de différences, de contours, de limites, y compris celles entre contenu et contenant.
Selon différents états psychiques et le fonctionnement mental qui les sous-tend, mais aussi, pour un même sujet, selon les moments, il y a lieu de distinguer différents niveaux d’opacité à cet écran qui fonctionne alors à la fois comme obturateur et révélateur en fonction de sa capacité réfléchissante. Les deux images qui vont suivre et dont chacun a pu faire l’expérience sensible serviront de métaphore à certains aspects du fonctionnement aux limites.
D’un côté, l’image d’un sujet reflétée dans le miroir et, de l’autre, dans une vitre le soir. L’opacité au dos du miroir fait que seuls sont renvoyés au sujet sa propre image et son environnement immédiat en fonction de sa distance au miroir. Le sujet ne voit rien de ce qu’il y a derrière celui-ci si ce n’est en se déplaçant pour le découvrir mais alors il perd son reflet. Mais si le sujet se regarde dans une vitre transparente le soir ou la nuit, et pour peu que dans l’obscurité il y ait quelque point lumineux de part et d’autre de la vitre, le sujet voit non seulement son image et son environnement immédiat, mais aussi la partie du paysage éclairée derrière la vitre. La configuration conjuguée du reflet du sujet et du paysage derrière la vitre se transforme donc en fonction du degré et des sources de luminosité de part et d’autre de la paroi. Pour peu que le paysage ne soit ni en pleine lumière ni dans la nuit noire, c’est le reflet du sujet qui apparaît en même temps que l’autre scène ou la scène de l’autre, en d’autres termes, un espace d’altérité, tantôt juxtaposé, tantôt superposé ou imbriqué au reflet du sujet en fonction de l’endroit où se situe la source lumineuse, près ou loin du sujet. La vitre fonctionne donc de plus en plus comme un miroir au fur et à mesure que le paysage derrière elle se plonge dans l’obscurité.
Déjà dans le cas du miroir une certaine ébauche de transformation est à l’œuvre dans le mécanisme même de réfléchissement dans le sens où l’inversion de l’image qu’il renvoie révèle un certain degré d’altérité. L’idée est ancienne car Léonard de Vinci l’indiquait déjà : « En peignant tu dois tenir un miroir plat et souvent y regarder ton œuvre ; tu la verras inversée et elle te semblera de la main d’un autre maître ; ainsi tu pourras mieux juger tes fautes que de tout autre façon » (cité par Green, 1992).
En outre, l’aire de figurabilité est variable en fonction de la distance au miroir et donc du mouvement. En effet, le sujet peut appréhender la totalité de son image pour peu que la profondeur de champ soit suffisamment grande car, s’il a le nez collé au miroir, il ne se voit plus. Il est noyé, Narcisse nous le dit bien. Mais, dans le cas de la vitre, le degré et les sources de luminosité transforment l’image réfléchie de telle sorte que le sujet se voit et/ou voit ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire ce qui occupe l’espace d’altérité. Cette métaphore illustre la notion déjà évoquée d’espaces variables d’altérité. On en vient alors à la notion de spectre d’altérité qui fait pendant à celle de spectre d’identité avancée par M. de M’Uzan. Les deux spectres entretiennent entre eux des rapports dialectiques et variables, l’accent étant porté tantôt sur l’altérité, tantôt sur l’identité suivant les mouvements dans les espaces intra- et interpsychiques et, pour un même sujet, selon les moments.
Il faut préciser que l’activation de la source lumineuse de l’autre côté de la vitre échappe au contrôle du sujet et renvoie de ce fait au pôle le plus alter de l’objet, son côté aléatoire (du point de vue du sujet, s’entend). Cette source lumineuse peut ou non être perçue. Elle est, potentiellement ou effectivement, porteuse de sens.
La notion de transformation prend corps dans une tension dialectique et mouvante entre la métaphore du miroir et celle de la vitre qui ouvre sur des espaces variables d’altérité. En tout état de cause, c’est d’un écran dont il est question, mais d’un écran à composantes et dimensions changeantes. Il est réfléchissant, obturateur ou révélateur à des degrés divers en fonction de sa nature, du nombre et de l’intensité des sources lumineuses du moment.
Sous un autre angle, le visage de la mère (et du père) constitue, lui aussi, un miroir en ce qu’il permet à l’enfant de s’y voir, avant d’y voir la mère pour former ses objets subjectifs, narcissiques (Winnicott, 1975). Assurer le rôle de miroir, c’est aussi jouer le rôle de contenant et de Moi auxiliaire. Pour que ces conditions soient réunies, il faut évidemment que la mère soit suffisamment bonne. L’écran devant l’enfant comporte théoriquement toutes les gradations évoquées plus haut et implique à l’extrême une confrontation prématurée avec le pôle le plus alter de l’altérité, c’est-à-dire un objet aléatoire, totalement imprévisible, constamment en mouvance ou trop absent à moins que, tout en étant présent physiquement, il soit trop absent psychiquement, trop tourné vers son propre centre et/ou sur son (ses) autre(s).
L’analyste, de sa position de garant du cadre et d’interprète, propose un discours à la fois réfléchissant et autre, a minima celui de l’image du miroir et de façon plus profonde et multiple, potentiellement transformatrice, celui de la vitre dans l’obscurité avec sa pluralité d’éclairages. La forme d’action que ce discours exerce procède du décalage, du hiatus par rapport à celui de l’analysant. Suivant les éclairages des interprétations, une série de paysages, de configurations psychiques sont mis en lumière dans lesquels l’analysant peut se retrouver et se trouver-créer. Un processus de transformation se déroule alors à travers le jeu des variations des reflets selon l’éclairage, le point de vue, la nature et le timing des interprétations.
Restons sur la question de l’altérité tout en revenant aux prémisses de la constitution de l’objet externe. Si celui-ci est le produit du développement et ne peut être perçu comme tel d’emblée, du moins sous sa forme accomplie, il y a néanmoins à poursuivre l’interrogation sur ce sur quoi, en tout dernier ressort, il s’étaie. Selon l’hypothèse introduite plus haut, la nature et le statut des différenciations primordiales entre le dedans et le dehors sont à rechercher au niveau de la sensorialité et de ses rythmes. Ils se déclinent selon les sensations de faim et de satiété, les variations et les niveaux d’intégration des éprouvés polysensoriels et avant cela dans le passage du milieu aqueux au milieu gazeux, lors de la rupture-césure de la naissance. Nous savons que le monde intra-utérin est, lui aussi, loin d’être uniforme et que, pour n’en donner qu’un exemple, les bruits de la digestion maternelle ne peuvent pas ne pas parvenir à des oreilles fœtales arrivées à un certain degré de maturité. Nous sommes ici dans une position épistémologique délicate, à la croisée de champs hétérogènes, incluant ceux de l’inconnu, de la spéculation et de la conviction.
Ce serait donc dans ces différenciations sensorielles primordiales, d’emblée rythmées, altérité primaire dirais-je, qu’on pourrait identifier les prémisses de ce qui, par la suite, va constituer un faisceau d’investissements d’objets plus ou moins liés et distincts.
Je rapprocherais cette configuration de l’état non intégré décrit par Winnicott (1962) et qui est, selon lui, l’opposé de l’intégration (la désintégration étant déjà une défense) qui tend à l’établissement d’un self unitaire.
Parmi les facteurs qui interviennent dans les transformations opérant dans la constitution du soi, je reprends l’hypothèse que la convergence de ces sensations hétérogènes dans l’expérience de satisfaction (dont le paradigme est celle au sein) joue un rôle important, si pas prédominant, pour peu que ces éléments soient suffisamment compatibles entre eux et qu’au mouvement de convergence succède un mouvement de divergence. J’y reviendrai.
C’est donc à la notion d’une altérité plurielle, en gradations et en mouvance, que nous sommes arrivés. Je réserverais les qualificatifs de singulière, radicale et absolue à cette altérité inhérente à la condition humaine, celle de la finitude, de la naissance et de la mort, toutes les autres formes d’altérité n’étant engagées dans les processus de transformations que pour tenter de lui donner sens.
Les inter-relations entre l’intra et l’inter amènent à reconsidérer les limites que constituent le pare-excitations et le refoulement, de même que les frontières du Moi, du Pcs et du rêve.
 
LIMITES DEDANS-DEHORS ET LIMITES DU DEDANS
 
 
Le pare-excitations et le refoulement
Le pare-excitations, cette surface de protection qui a subi une neutralisation des investissements, a pour fonction de protéger l’organisme contre les excès de stimulations extérieures en les amortissant, sans les transformer, et en les transmettant de manière affaiblie (Freud, 1920). Son homologue, le refoulement, qui reçoit les excitations du monde interne, évite, lui aussi, les afflux trop intenses mais en renvoyant ceux-ci vers l’Ics. C’est par le travail (de transformation déjà ?) de la force de liaison interne que les excitations du monde intérieur vont être maîtrisées. Le pare-excitations permet de localiser la source externe des excitations et exerce à ce titre une fonction tierce primitive. Si le pare-excitations et le refoulement ne sont pas des lieux de transformation, ils contribuent néanmoins, de par leur fonction de barrière de protection, à la mise en œuvre et à l’efficacité des mécanismes de transformation. Sans eux, l’appareil psychique risquerait d’être débordé par les excitations, qu’elles soient d’origine interne ou externe. Mais internes et externes pour qui ? Pour l’observateur tiers et/ou pour le sujet qui a déjà suffisamment opéré la distinction interne-externe. Mais qu’en est-il des mécanismes de transformation en deçà de cette démarcation ? Nous y reviendrons.
Frontières du Moi et du Préconscient
De par la perméabilité limitée de ses frontières, le Moi a certaines capacités à résister aux intrusions de l’objet et à ses variations aléatoires. La limite interne, en contact avec le Ça, et la limite externe, en contact avec la réalité et l’objet externes, se confondent parfois, notamment dans la projection, mécanisme qui dépasse de loin les limites de la psychopathologie et fait partie du fonctionnement psychique courant.
Sous l’angle de la première Topique, le Pcs est classiquement considéré comme système intrapsychique doté d’une fonction de censure ne permettant pas aux contenus de l’Ics de pénétrer dans son domaine sans transformation(s). Les contenus inconscients non transformés ou non transformables (à un moment « x ») n’auraient donc pas accès au Pcs. Les transformations liées à l’activité du Pcs sont tributaires de sa multiple allégeance, aux représentations de mots, à l’énergie liée et aux processus secondaires dans leur rencontre avec les représentations de choses, l’énergie libre et les processus primaires.
À la suite de A. Bauduin (1987), je verrais le Pcs en tant que limite interne constituée d’une certaine épaisseur, organisation dynamique, lieu de liaison, de mouvement et de transformation constants.
On pourrait considérer les différenciations temporo-spatiales qui en résultent à la fois comme effets et agents de transformations.
Reconnaître au Pcs son caractère intrapsychique n’empêche cependant pas de l’envisager simultanément sous un angle plus interpsychique. Ainsi sa conception de la double limite amène Green (1982) à concevoir le Pcs comme ligne de démarcation qui va « régir les problèmes des relations entre l’intrapsychique et l’intersubjectif [...] ». Le travail de la pensée se situerait alors au carrefour entre le dedans et le dehors et entre le Cs-Pcs et l’Ics, dans le courant des processus tertiaires qui établissent un va-et-vient entre processus primaires et processus secondaires. Un rapprochement est possible entre le rôle du Pcs et celui de la capacité de rêverie au sens de Bion, alliage entre L + H + K (love + hate + knowledge). C’est ce que propose F. Guignard (1996), dotant du même coup le Pcs d’une qualité interpsychique prononcée. En reprenant la question évoquée plus haut : « Qu’en est-il des mécanismes de transformations en deçà de la démarcation interne-externe ? », j’invoquerais un champ interpsychique fait de la rencontre d’éléments β, impensables par le sujet, ne pouvant qu’être évacués par l’identification projective, et la fonction α maternelle participant à la transformation d’éléments β en éléments α et/ou entretenant et développant la « qualité α » déjà présente dans le psychisme de l’infans, dans l’hypothèse où cette « qualité α », fût-ce à l’état potentiel ou inchoatif, serait présente d’emblée, dès la naissance, voire avant. Ce champ interpsychique serait, à ce niveau de non-distinction interne-externe, principalement constitué d’un bain polyphonique où les différentes voix se déclineraient en fonction de toutes les modalités sensorielles et d’une rencontre des systèmes (proto)psychiques selon une rythmicité et une compatibilité suffisamment bonnes, comme je l’ai proposé plus haut.
Dans un esprit analogue, R. Kaës (1995), s’appuyant sur sa pratique de la psychanalyse groupale, conçoit le Pcs comme un système dont les modalités de transformation s’opèrent dans plusieurs appareils psychiques. La formation et l’activité du Pcs conçu comme « formation intersubjective » sont alors « tributaires de l’interjeu entre le sujet et l’autre ; elles dépendent pour une part du Préconscient de l’autre, de sa capacité de rêverie, de contention et de transformation. Les écholalies et les échopraxies soutiennent les identifications en miroir nécessaires à la formation du préconscient de l’infans ».
Il ne s’agirait alors plus tellement de considérer l’exigence de travail imposée au psychisme par la pulsion et celle imposée par l’objet en tant que contraintes distinctes mais en tant qu’exigences nécessairement conjointes, articulées dans un jeu multifactoriel dont le potentiel transformationnel est tributaire de la nature et de l’économie des liens entre l’interpsychique et les différents intrapsychiques concernés, mutuellement imbriqués sur le versant narcissique et objectal de leurs investissements.
Espace du rêve, espace de transformations psychiques
L’espace du rêve, clos par rapport à l’espace externe, conserve néanmoins en son sein certaines exigences qui ont partie liée avec celles de la veille. La censure et le déguisement sont témoins et garants de la production d’un compromis qui rend possible le rêve-réalisation de désir. On sait que par la suite Freud (1932), ayant donné plus de poids au facteur économique responsable de certains échecs du rêve, invoque plutôt le rêve en tant que « tentative de réalisation de désir ».
Cette clôture par rapport à l’espace externe circonscrit un espace animé par une intense activité de transformation des matériaux du rêve, de nature hétérogène en un produit, le rêve manifeste. Les différentes transformations à l’œuvre semblent répondre à la nécessité de combiner en une seule unité toutes les sources qui ont agi comme stimuli du rêve (Freud, 1900).
Mentionnons cependant que l’incertitude est totale en ce qui concerne la nature des pensées latentes du rêve. On peut faire l’hypothèse que l’analyse du rêve met au jour, telles quelles, les pensées latentes précédant le travail du rêve. Mais on peut tout aussi bien supposer que ce qui est dévoilé par l’analyse du rêve est déjà le produit transformé du contenu latent et que le récit même du rêve (avec toutes ses implications transférentielles dans l’activation du champ interpsychique) participe à ce jeu transformationnel, ce qui irait dans le sens d’une activité psychique continue de métabolisation, à certains niveaux tout au moins.
En tout état de cause, l’espace du rêve est un espace pluridimensionnel où les sources corporelles, les restes diurnes, les souvenirs de l’enfance, les pensées du rêve et les traces transférentielles se rencontrent, convergent, pour finalement aboutir au rêve manifeste. Mais, en dernier ressort, c’est dans l’espace corporel et dans les pulsions qui en dérivent que se situent à la fois la source primordiale et le moteur de la formation du rêve. La part de l’interpsychique dans la formation du rêve est peut-être plus à prendre en compte que ce qu’il est coutumier de considérer, non seulement par le fait de la censure mais aussi sous forme des traces issues de l’activité interpsychique de la séance, elles aussi prises en compte par la figurabilité. Quant au système des pensées du Pcs, voisin des pensées vigiles, il se transforme en système d’images de l’Ics proche, lui, du pôle perceptif de l’appareil psychique.
À la clôture de l’espace du rêve par rapport à l’espace externe répondent les limites entre les différents sous-systèmes, Ics et Pcs, qui, comme Green (1972) le rappelle, imposent un changement dans l’écoulement et le régime énergétiques d’un territoire à l’autre. L’espace du rêve est un champ de conflit psychique où s’affrontent les forces du désir et de la censure, les représentations de nature différente, les régimes économiques opposés de l’Ics et du Pcs. Ces transformations sont d’ordre énergétique, symbolique, transformations de l’externe en interne, du présent en passé, et révèlent les désirs infantiles. L’espace du rêve apparaît alors comme un espace transitionnel entre sommeil et éveil.
La fonction homéostatique du rêve est notamment révélée par la profonde désorganisation psychique que la privation d’activité onirique engendre. Mais déjà, dans une situation « ordinaire », les sollicitations que le régime économique impose à l’appareil psychique nécessitent une réorganisation métabolique. La formation du rêve offre cette possibilité dans la mesure où les forces de l’Ics (et/ou du Ça) trouvent des canaux d’écoulement et, sur un mode intégratif plus large, font converger les éléments hétérogènes en présence qui, pour peu qu’il soient compatibles, s’allient, s’articulent, se combinent ou se figurent d’une manière suffisamment cohérente pour les différents systèmes et sous-systèmes impliqués.
Les différences entre la vie psychique vigile et onirique ne doivent donc pas obturer leurs analogies ou leurs points communs. L’idée est familière à Bion (1979) qui voit dans les éléments alpha les ingrédients fondamentaux indispensables à la pensée, que celle-ci soit diurne ou nocturne. Les images visuelles, les schèmes auditifs et olfactifs sont susceptibles d’être utilisés dans la pensée vigile inconsciente, les rêves, la barrière de contact et la mémoire. Mais revenons plus spécifiquement au rêve.
L’écran du rêve
L’écran du rêve, notion introduite par B. Lewin (1972), est une surface, « arrière-fond blanc (...) sein aplati » sur laquelle viennent se projeter des formes, immobiles ou en mouvement, colorées ou non, accompagnées ou non de sons, de mots, images isolées ou constituant des scénarios parfois complexes. La profondeur peut aussi en être un élément.
Suivant l’hypothèse avancée plus haut, ce serait donc dans la convergence des différentes sources du rêve, convergence dont l’origine et le mouvement sont tributaires des pulsions, que le rêve peut prendre corps, forme et assurer sa fonction homéostatique. Il faudrait de plus que soit assuré un minimum de cohérence et de compatibilité entre les éléments en présence et que la charge économique soit suffisamment « bien tempérée ». L’écran du rêve est, une fois ces conditions remplies, à même de réceptionner et inscrire les formes et les traces issues des différentes sources en quête de métabolisation. Dans le cas contraire, l’écran perd sa fonctionnalité ; c’est l’échec du rêve et de son travail dont le cauchemar et les transformations dans l’hallucinose (Bion, 1979 et 1984) sont deux cas de figure. Si dans les deux situations on est tenté d’invoquer l’effet d’une énergie pulsionnelle trop forte que pour être canalisée, bénéficier d’une contention symbolisante et assurer un mouvement de convergence, il faudrait, particulièrement dans le deuxième cas, invoquer l’insuffisance ou l’absence de compatibilité des éléments psychiques et protopsychiques en présence. À ce moment-là, tout se passe comme si l’écran ne pouvait se constituer ou se déchirait, parce que trop mince et/ou troué. La capacité transformationnelle du travail du rêve est alors renversée en même temps que l’écran qui lui sert de support perd sa réceptivité, sa consistance et sa fonctionnalité. Dans les cas extrêmes, on observe une déstructuration de l’appareil à penser les pensées telle que Bion l’a décrite dans les transformations dans l’hallucinose. Un exemple clinique en a servi d’illustration ailleurs (Carels, 2001).
Ces transformations renvoient à un désastre, une catastrophe au cours de laquelle les éléments β n’ont pas trouvé de contenant car celui-ci a été détruit avec la capacité transformationnelle qu’il implique. Les fonctions capables de percevoir et d’enregistrer la panique (et non l’angoisse, celle éprouvée par la structure névrotique) ont été éliminées en même temps que les éléments β. Les organes des sens qui sont habituellement utilisés pour l’appréhension et la reconnaissance des objets en sont venus à fonctionner comme organes d’évacuation des produits de la transformation dans l’hallucinose. L’évacuation peut être visuelle, auditive, musculaire, etc., et même s’effectuer par les mots. Ceux-ci ont alors perdu leur valeur de médiation et de communication et sont employés à des fins expulsives ; au même titre que les cris et les crachats ? C’est discutable, car il leur reste, sur le plan formel et dans le(s) lieu(x) mnémonique(s), un lien avec le langage relationnel. Ceci porte à croire qu’ils ne sont ni éléments α « purs » ni éléments β « purs » mais bien éléments composites (Carels, 1988 a et b ; Ferro, 2000). De par leur enveloppe formelle et leurs liens de mémoire, je pense qu’ils gardent cependant une certaine potentialité combinatoire qui les rend plus à même que les éléments β d’être repris dans le tissu des investissements et dans une chaîne signifiante.
On considère souvent, à la suite de Bion, que ce sont les éléments β, primaires, qui sont transformés par la rêverie maternelle en éléments α. Et si les éléments α n’étaient pas (seulement) secondaires mais primaires et se dégradaient en éléments β faute de réponse appropriée, « congruente » de l’objet transformateur ? L’idée n’est pas nouvelle, déjà annoncée par Colette Chiland discutant la présentation de Frances Tustin au Colloque de Monaco sur l’autisme infantile en 1984.
À différentes reprises, nous avons rencontré jusqu’ici les notions de convergence et de compatibilité. Le moment est venu d’en examiner plus spécifiquement les liens avec les transformations psychiques.
Transformations et convergence-divergence
Le mouvement de convergence opéré dans le rêve est un mécanisme qui dépasse de loin celui qui préside à la formation du rêve. Freud lui-même (1912) soulignait : « Une formation intellectuelle nous est inhérente, qui exige de tous les matériaux qui se présentent à notre perception et à notre pensée un minimum d’unité, de cohérence et d’intelligibilité. » Cette affirmation serait à comprendre, à mon sens, le long de tout le spectre de la pensée, de l’exigence la plus basale de faire sens, du niveau d’intelligibilité le plus élémentaire jusqu’à ses produits les plus abstraits.
La notion de convergence introduite implicitement par Freud a été reprise par C. et S. Botella dans leur rapport (2001) prolongeant leur formulation du principe de cohérence-convergence (1992), qui « vise à lier tous les éléments hétérogènes et hétérochrones présents dans la coexistence des composants de la vie psychique. Il aboutit [...] à une “forme” non visible, surdéterminée, inextricable d’où émergeraient la figurabilité, l’intelligibilité la plus élémentaire, la plus directement présentable à la conscience ».
Dans des travaux antérieurs (1988 a et b), j’ai tenté de cerner certains éléments à l’œuvre dans les mouvances psycho-sensorielles animant la vie mentale et langagière et participant au travail de transformation. Celui-ci est envisagé selon une conception dynamique de différents facteurs appartenant à un espace pluridimensionnel. L’hypothèse est avancée qu’un dérivé d’une motion interne, sous forme d’une intériorisation d’une sensation de mouvement, est potentiellement porteur d’un germe de représentativité dont l’éclosion se produit moyennant certaines conditions. Parmi celles-ci, un processus de convergence met en relation des éléments hétérogènes, renvoyant à l’hétérogénéité du psychisme fait de représentations de choses, d’objets, du soma, de l’acte, représentations affects et représentations de mots. La confrontation même de ces éléments de nature hétérogène oblige l’appareil psychique à un travail de transformations qui m’apparaît à la fois contrainte et nécessité évolutive. Il faudrait de surcroît que ces éléments soient suffisamment compatibles et porteurs d’une information congruente . La convergence peut s’opérer pour peu qu’un mouvement suffisamment bon (entre l’immobilisme et le chaos) mette en rapport des éléments plus ou moins psychisés dont le degré de perméabilité réciproque est tel qu’une nouvelle combinatoire puisse se former. Pour ce faire, il faudrait en outre que soit mobilisé un quantum d’affects optimal, pas trop élevé car sa force étoufferait le germe représentatif, et pas trop faible car il ne pourrait faire converger les différents éléments et les mettre en présence. C’est entre le cyclone et le calme plat que la navigation transféro - contre-transférentielle permet le développement de nouveaux paysages psychiques. Les grandes masses énergétiques véhiculées dans les affects non liés doivent être transformées pour que la pensée, celle qui est caractérisée par des « petites quantités d’excitation » (Freud), advienne.
La rigidification du processus va de pair avec le rétrécissement des mouvements combinatoires et la redondance d’éléments homogènes. À l’autre pôle, les maillons de la chaîne s’agitent dans des mouvements hyper-rapides entre éléments très (trop) hétérogènes, ne laissent pas de temps à la décantation. D’un côté donc, ralentissement de la combinatoire dans une homogénéisation accrue, de l’autre, accélération d’un mouvement « vide » puisque ne pouvant fixer des éléments très hétérogènes. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il y a absence relative ou totale d’assimilation et de transformation.
La zone intermédiaire est animée d’un rythme suffisamment modéré entre des éléments relativement hétérogènes mais compatibles. Au fur et à mesure du processus de convergence, certains éléments sont laissés en dehors (parce que trop peu compatibles ou trop hétérogènes) au profit de ceux qui sont plus riches en information « congruente ». La prise en compte de la compatibilité nécessite d’ailleurs, pour être opérante, une durée minimale. Tel serait le mouvement transformateur et créateur dans le sens large du terme.
Toutefois, pour que le mouvement de convergence évolue en processus de transformation et se traduise par des formations psychiques suffisamment stables, il devrait entrer en oscillation avec un mouvement de divergence suivant des modalités qui sont encore à l’étude. Sans cette oscillation rythmique sur une durée suffisamment longue, le processus de transformations ne pourrait se développer ni l’effet de celles-ci se réaliser et se consolider.
 
CAS CLINIQUE : M. G...
 
 
De cette cure succédant à une analyse de quinze ans, je rapporterai quelques séquences illustrant certains éléments qui me semblent à l’œuvre dans les mécanismes de transformations psychiques dont je propose d’identifier les indices dans les rêves et le contexte de leur apparition.
J’ai baptisé cet homme « G » pour « garder », à la fois dans le sens de « conserver » et « se garder, garder son soi et prendre garde » car son économie psychique est organisée sur le contrôle et la rétention de contenus qui se veulent inconnus à l’autre mais en seraient venus à être ignorés de lui par excès de contre-investissements. « Je n’ai aucun souvenir de mon passé avant l’âge de 14 ans », me dit-il lors du premier entretien. Le discours s’avère immédiatement retenu et réduit au minimum, à l’instar de toute expression spontanée, évoquant les sphincters serrés d’une analité psychique hypertrophiée et peu fonctionnelle. La venue de G est motivée par l’échec de ses tentatives répétées d’établir une relation fusionnelle avec la femme mais conflictualisée par la menace d’y perdre son identité, et trois types d’ « obsessions » (selon ses termes) perturbant le monde psychique ordonné mais vivant et pourvu de sens auquel il aspire : « Les obsessions par rapport au sexe (dans des pratiques sado-masochiques avec sa compagne qui commence à s’y opposer, la masturbation, la prostitution et la pornographie), à l’argent et à l’art contemporain. » L’aspiration insistante à une relation fusionnelle avec la femme est mise en relation avec un vide ressenti comme originaire et lié à la mère d’abord, au père ensuite : deuxième de trois garçons, il a été écarté pour des raisons obscures de la maison familiale, située au 121 d’une rue, pour être élevé par ses grands-parents maternels habitant la même rue au no 131... « Je suis à la fois l’élu et l’exclu... »
Entre la rétention du non-dire et l’agir du sado-masochisme sexuel, il semble n’y avoir pas d’espace de jeu et, de façon générale, peu d’espace psychique intercalaire si ce n’est sur un mode intellectualisant et coupé des rejetons pulsionnels. Ce qui pourrait être flux et courant de liaison devient, une fois mobilisé, immédiatement raz de marée. Au troisième entretien préliminaire, il amène le rêve inaugural, fait après le rendez-vous précédent : « C’était en noir et blanc... la mer... la marée montait très rapidement et elle allait tout submerger mais ce n’était pas menaçant... comme conséquence, j’avais perdu mon sac et mon passeport. » Il le lie au précédent entretien et y associe l’ouverture des digues, la libération, puis plonge dans un long silence pétrifié, fixant alternativement deux tableaux au mur. Mes propres associations silencieuses vont vers les deux tableaux, le 121 et le 131, les deux entretiens qui ont précédé, lui et la mer (mère), lui et moi... Il sort du silence pour faire état de sa difficulté à développer ses trois « obsessions » et finit par dire que l’art contemporain lui a permis de se séparer de sa famille et a donné un sens à sa vie mais représente en même temps une trahison par rapport à son milieu d’origine. Il associe l’art contemporain à la seule image qui lui reste de son passé. « Le sol chez mes grands-parents, des carreaux géométriques noirs et blancs très structurés (il insiste). Dans ce décor minimaliste, il y avait sur le sol, un fil, probablement un fil de couture de ma grand-mère. Je recherche de façon acharnée la structure, mais en même temps ça m’horripile et j’aspire à la spontanéité du fil. » Ce mouvement une fois évoqué amène la menace du changement et le risque « de mettre en cause la version en cours » à savoir l’absence de souvenir à l’exception de celui du fil sur le carrelage chez ses grands-parents. Je pense soudainement, à ce moment-là, à son masochisme sexuel, les traces sur son corps, la permanence visible du contact avec l’objet qui reste sur sa peau. À ma surprise, il dit, quelques minutes plus tard : « C’est avec cette version-là que je vis, comme une seconde peau. » Il se dira d’ailleurs plus tard désincarné, comme l’est sa mère pour lui et, plus tard, comme moi.
Si, comme nous l’avons vu, l’espace du rêve est délimité par une clôture par rapport à l’espace externe, le travail intrapsychique qui s’y déroule pendant la nuit implique les transformations des traces du jour. La condensation et le déplacement y sont à l’œuvre et G... lui-même, à sa manière, a vu dans la marée montante l’image de ce que les deux premiers entretiens ont sollicité au niveau de la poussée et du mouvement pulsionnels vectorisés vers les nouveaux objets pouvant émerger de l’analyse. Le travail de symbolisation a permis une maîtrise (relative) des affects et la substitution d’une représentation à une autre. Les démarcations de l’espace-temps sont préservées à l’abri d’une double négation (c’est un rêve, ce n’est qu’un rêve et il n’était pas menaçant). Dans une certaine alliance de la force et du sens, la convergence s’est opérée. Plutôt que de constituer un écran opaque et hermétique entre l’espace vigile et l’espace onirique, la clôture du rêve, à la manière de la vitre dans la pénombre, laisse entrer dans le système intrapsychique les lueurs et les éclairs du jour, de même que ce qu’ils mettent en lumière, dont la trace se modifie probablement tout le long de son parcours.
Au souvenir du fil sur le carrelage viendra s’en ajouter un autre, « ou est-ce un fantasme ? », surgi au début de l’analyse, après sa première absence pour raison professionnelle et en association avec sa rage déclarée dans ses relations avec les femmes, les femmes frustrantes, dont moi qui refuse de lui donner une séance de remplacement après son absence : « Mon père giflait mon frère qui a saigné du nez, il y avait une marque rouge, du sang sur les murs en carrelage... l’impression de voir la scène d’en haut, je devais être dans les bras de ma grand-mère, ça se passait chez mes grands-parents. » L’accrochage se veut absolu « à la version en cours » consistant en ces deux souvenirs et/ou fantasmes qu’il qualifie de « fondateurs » dans le sens où il les ressent comme des points d’ancrage, d’origine, de son être au monde. Le changement, bien que désiré, est en même temps abhorré, refusé et en grande partie emprisonné dans un paradoxe non évolutif qui, en substance, s’énoncerait : « Je désire changer pourvu que je ne change pas. »
La vie pulsionnelle que le moi tente vaille que vaille de contenir dans les digues de la sexualité sadomasochique envahit donc la relation avec sa compagne qui, de ce fait, se conflictualise selon, sur un versant, l’angoisse de perte d’objet et, sur l’autre, de la reconnaissance narcissique que l’objet pourrait lui attribuer. Comme le repli dans le désir tenace de relation symbiotique où tout signe d’altérité serait aboli a rencontré la répétition des refus des partenaires de la réalité, il ne reste plus à G... que le recours à l’analyse dans laquelle il aspire néanmoins dans un premier temps à réaliser la symbiose et, cherchant à me faire abolir la règle du paiement des séances manquées, accéder au statut d’élu - non-exclu.
Le confinement dans le silence à connotation anale vise à maintenir l’objet externe à distance mais surtout à refermer sur lui-même tout constituant pouvant assurer un minimum d’identité. S’il se réclamait d’une devise, elle serait : « garder pour exister ». Ce silence, que j’éprouve comme compact et fermé, est (quasi) seulement rompu par un discours au goutte à goutte, intellectualisant, désaffectisé, maintenant avec l’objet externe un lien minimal, traduisant une angoisse d’intrusion, d’abord vécue sur le mode passif, ensuite, au décours de l’analyse, transformée dans une modalité orale active : « Vous allez voir à quelle sauce je mange les femmes... »
G... lutte pour maintenir son identité, les limites de son Moi contre, d’un côté, l’envahissement par les pulsions, si les digues évoquées plus haut venaient à lâcher, et, de l’autre côté, par l’objet, tenu pour externe pour autant qu’il ne soit pas (trop) susceptible d’éveiller une irruption pulsionnelle du dedans et tant que la protection par le silence est assurée. La limite dedans-dehors est donc constamment à préserver contre le risque d’une intrusion vécue comme une noyade des repères identitaires fondamentaux, qu’elle émane d’une irruption pulsionnelle ou de l’objet, avec le risque de faire éclater le pare-excitations et les enveloppes psychiques internes. Le rêve inaugural de la marée montante en est le témoin en même temps qu’il révèle des capacités de figuration et la mise en œuvre défensive de la double négation déjà évoquée.
L’imago maternelle idéalisée qui comblerait la béance de l’origine et établirait enfin les assises identitaires a progressivement cédé le pas, au cours de l’analyse, à l’imago d’une mère avide de ses fils et dont il faut à tout prix fuir la voracité. « Ce qui est important, je ne vous le dis pas » dit G... dans ce contexte, contrastant avec la forme langagière alambiquée et intellectualisante visant à contourner l’affect et en faire l’économie. L’avoir et le garder, sous leur couverture anale, vont donc de pair avec le rester secret pour survivre devant la menace d’intrusion aliénante en provenance de l’objet car toute ouverture à l’autre déclenche une « méfiance absolue ». Le silence apparaît alors comme l’expression négative et régressive d’être compris sans avoir à dire, sans se dévoiler, c’est-à-dire s’exposer ou exposer l’autre à la destructivité.
Le cadre, dans sa fonction tierce et contenante, a été contesté d’entrée de jeu, à un certain niveau par désir de conformité-continuité avec l’analyse précédente, faite au rythme de deux séances par semaine, et aussi de ne pas payer les séances manquées pour enfin accéder au statut d’élu - non-exclu. Devant mon refus de céder à son insistance et ma survivance à sa rage s’est progressivement constitué un repère identitaire de référence, « le cadre comme nouvelle origine » comme il dira lui-même.
Dans la dialectique angoisse d’intrusion - angoisse de séparation, les silences prolongés sont vécus par le patient comme une dérive vers un marasme annihilant ou comme la menace d’un chaos désorganisant dans lesquels, dans un cas comme dans l’autre, nous sombrerions ensemble. Si je crois faire partie des analystes plutôt silencieux, j’ai avec ce patient veillé à un dosage parole-silence suffisamment bon pour éviter le risque de disparition psychique dans un lieu où le rien et le chaos seraient confondus. Il s’agissait de caboter en gardant une distance suffisamment bonne des côtes intellectualisantes en s’aventurant néanmoins dans les eaux profondes de l’affect. « L’amour, ce mot qui me fait frissonner » dit, de fait, G..., quittant momentanément un discours délesté de son poids de chair mais de cette chair qui ne peut assurer son existence que dans les signes qui la blessent, dans une liaison minimale entre pulsions destructrices et libidinales. Car c’est bien dans l’agir sado-masochique qu’elles ont jusque-là trouvé à s’exprimer pour peu que les digues de contention qui lui sont assignées restent parfaitement étanches. Comme ce ne peut évidemment pas être le cas en réalité, G doit faire face au retour obsédant d’une pulsionnalité qu’il ne peut transformer seul, double perte pour son narcissisme puisque, pour ce faire, il doit avoir recours à un objet externe, l’analyste en l’occurrence, tout autant menaçant pour son intégrité identitaire. On se souviendra des deux souvenirs/fantasmes « fondateurs » qui ont pour G... valeur ontologique quant à son origine : le fil vu d’en haut sur le carrelage noir et blanc et son père giflant son frère qui a saigné du nez, laissant une marque rouge sur les murs en carrelage.
De retour de vacances, à une période qui ne co ïncide pas avec les miennes, les résistances reprennent dans un agir par rapport au cadre (non-paiement des séances manquées), à l’analyse dont il remet en cause le « bien-fondé » et qui « n’apporte aucune conclusion ». Je le sens tendu et crispé, en opposition active à l’association libre, à tel point que me vient l’image d’un cercle fermé hermétiquement autour d’une pensée paradoxale invalidante qui s’énoncerait en substance : « Cette analyse n’apporte aucun changement, c’est pour ça que je ne me laisse pas aller à associer. » Pensée qui ferme avant d’ouvrir et s’en justifie implicitement par les conséquences de sa fermeture. J’y vois aussi une tentative d’abolir, immobiliser ou renverser le temps, plus que de le suspendre. Quelques séances plus tard, G... évoque la phase révolue des relations fusionnelles et passionnelles avec les femmes et son espoir répétitivement déçu d’y trouver « un moment fondateur ». Son attente, dit-il, était démesurée, ne correspondait pas « à ce que l’objet réel pouvait effectivement donner... je ne parviens pas à intégrer – ou alors les ai-je désintégrés – ces premiers moments de présence ». Et il enchaîne sur son besoin de certitude de la présence de l’autre, « la femme mère », en évoquant les séances « avortées » sans préciser lesquelles, mais je pense à celles qu’il a manquées et qu’il n’a pas encore réglées.
An. : « Comme ce serait bon de se sentir rassuré par la présence de l’autre... en soi aussi. »
G... : « Oui, exactement. »
An. : « Vous pouvez voir le fil rouge d’en haut mais vous voudriez vous sentir dans les bras d’une femme. »
G... (interloqué) : « Mais le fil était noir ! ! !... je suis sceptique parce que, ou bien il faut mettre en cause votre écoute ou votre mémoire, ou alors j’ai fait un lapsus mais ça me parait étonnant parce que je prends des notes...
« Votre position est telle par rapport à la mienne, celle de gisant, que le psychanalyste retombe toujours sur ses pattes... le rouge appartient à la deuxième image, celle du fil ou plutôt de la marque, l’éclaboussure de sang sur le mur après que mon père ait giflé mon frère. »
An. : « Parmi toutes les hypothèses possibles, il y a celle d’une faille de mon écoute mais on peut aussi se demander pourquoi ce fil ne peut pas être rouge. »
G... : « C’est ce que j’appelle retomber sur ses pattes... la première image est pacifique, la seconde violente, elles forment un bloc mais le noir appartient à la première image et le rouge à la deuxième, le noir c’est la mère et le rouge le père, ou alors la mère c’est le père mais dans ce cas-là on est dans la confusion totale. »
G... me dit donc qu’il ne peut y avoir de lien, de mouvement ni d’échange entre les deux images, entre la mère et le père, donc pas de scène primitive. (Il va de soi que le père du fantasme « on bat un enfant » a son rôle à jouer en tant qu’objet sexuel transformationnel mais participe d’un autre éclairage que celui qui nous occupe ici.)
Au moment où je suis intervenue en évoquant le fil rouge j’avais, bien que de façon vague, l’impression de faire quelque chose, d’un faire dont je ne mesurais pas les tenants ni les aboutissants mais qui, dans l’après-coup d’un certain niveau de prise de conscience, pourrait se formuler en termes de « Quelque chose est en train de se passer dans ce que je dis dont j’ignore encore l’(les) origine(s) bien que je sache qu’elle(s) participe(nt) à la fois de son monde interne, du mien, et de l’intrication des deux. » Au moment de la formulation, une sorte de perception endopsychique d’un mouvement et d’un travail à la fois intrapsychique et interpsychique s’est activée. En tout état de cause j’ai perturbé, dans la liaison du fil avec le rouge, l’organisation de ses « images fondatrices », support essentiel à ce moment de son ancrage existentiel. J’ai introduit une altération déstabilisatrice, du bruit, dont seul l’examen dans l’après-coup peut (éventuellement) indiquer si, pour le psychisme, il a valeur de désorganisation invalidante ou de transformation élaborative. En termes de topique, cette intervention-interprétation fait partie de l’espace potentiel qui nous réunit et nous sépare ; elle est issue de mon propre espace intrapsychique mais imbriquée avec le sien. Son impact et son destin ne peuvent être isolés du passé ni du futur de l’analyse, du passé de G... ni du mien. Son irruption a un caractère aléatoire pour G... et, dans une mesure moindre pour moi aussi (vu la soudaineté de son irruption signant son caractère primaire) tout en répondant à une certaine forme de nécessité homéostatique, celle de faire sens dans une unité la plus large et la plus cohérente possible, de sortir de l’immobilisme et d’échapper à une menace d’engluement. C’est comme s’il avait fallu abolir la compartimentation clivée des représentants maternel et paternel pour établir une nouvelle liaison, celle d’une scène primitive animée qui renvoie du même coup aux fantasmes originaires. Cela s’est probablement opéré à la faveur d’une motion pulsionnelle en liaison-opposition avec celle qui sous-tendait les résistances, les obsessions et les fixations de G..., force d’autant plus intense que le chaos à sa source est réverbéré par un vide des origines. On mesure la menace désorganisante de cette force à la rigidité des défenses de G..., aux contraintes immobilisantes de ses contre-investissements et à la violence de sa sexualité. De temps à autre, cependant, la médiation du langage parvient à la traduire : « Perdre de l’argent équivaut pour moi à m’arracher les tripes, le seul domaine où je ne regarde pas à l’argent, c’est l’art contemporain » ou, après une de ses absences, « j’ai envie de vous écorcher vive ou que vous m’écorchiez vif mais comme ça ne peut se faire, je suis dans l’impasse, il n’y a pas de mots, c’est très brut » ; ou encore : « Je me sens devant un gouffre... ma rage à tout casser (qu’il associe à son impuissance à dire), à l’origine était le trou... je n’arrive plus à donner le change nulle part, je suis comme le serpent qui mue et qui n’a pas encore trouvé sa nouvelle peau... pour moi la spontanéité c’est la perturbation, la dislocation, la perte de mon unité... je tiens à ma haine et si j’en parle ici, elle va être neutralisée, transformée et je la perdrai... »
Il est évidemment hors de question de repérer le destin d’une interprétation isolément du contexte dont elle est issue, tant elle s’insère et se « causalise » dans une multitude de paramètres tissant le réseau des investissements, à la fois sur le plan intrapsychique (des deux partenaires) et interpsychique. Les effets d’une interprétation sont absorbés par le système, en se conjuguant à d’autres énoncés, déjà intégrés ou en passe de l’être, et/ou à ceux à venir, en gestation à des degrés divers. Il faut pour ce faire, du temps, temps de décantation, temps de prise en compte de la compatibilité des éléments en présence, temps de métabolisation et d’intégration des éléments admissibles dans le système et temps de consolidation de certains nouveaux liens établis. Ce n’est de toute façon que dans l’après-coup et de manière toute relative que le bien-fondé d’une intervention peut être évalué.
En termes d’auto-organisation au sens d’Atlan (1979) et en fonction d’un dosage économique optimal de l’excitation, l’intégration du bruit par le système (dans ce cas, l’appareil psychique) peut être à l’origine d’une complexification plus grande qui élargit le spectre des réponses possibles aux sollicitations dont ce système est l’objet.
L’accession à un niveau plus élevé de complexité est « mesuré par une richesse plus grande en possibilités de régulation avec adaptation à de nouvelles agressions de l’environnement » (Atlan, 1979). Rappelant certains travaux sur la nature chimique possible du processus d’auto-organisation de la matière, Atlan souligne l’analogie entre certaines conclusions dans le domaine de la chimie et de la biologie dans le sens où « la quantité d’information, ou, si l’on veut, la diversité et la complexité, ne peut augmenter que si une certaine quantité d’erreurs, petite mais non nulle, [c’est moi qui souligne], intervient dans la synthèse des molécules. Ces erreurs moléculaires jouent, à ce niveau, le rôle que jouent les mutations au niveau de l’évolution des espèces. Là aussi, elles peuvent être à l’origine de modifications comportant un accroissement de complexité ». En poussant l’analogie dans le domaine de la psychanalyse, les notions d’écart, de hiatus, de décalage, en tant qu’expression d’une position d’altérité (position dans le sens où une certaine configuration psychique est temporaire et soumise au flux des déliaisons et reliaisons), caractérisent le champ interprétatif et ses effets présumés. Aucun changement n’est à envisager de l’analyste-perroquet ni d’Écho. Suivant une certaine version du mythe de Narcisse, la Nymphe Écho s’est vue condamnée à ne plus se servir de sa voix si ce n’est pour répéter les paroles de l’autre, comme punition pour avoir retenu l’attention d’Héra en lui racontant de longues histoires pendant que les concubines de Zeus, les nymphes de la montagne, échappaient à son œil jaloux et s’enfuyaient (R. Graves, 1958). La menace de dissolution, de destruction du couple est donc liée à la répétition de l’identique, entraînant un énorme rétrécissement du champ psychique, de ses ouvertures et potentialités transformationnelles issues non seulement de l’investissement du couple sexué mais de ses fondements les plus primaires (hallucination négative, espace de tiercéité, altérité primaire...).
À l’autre pôle de la répétition de l’identique se situe théoriquement la confrontation soudaine, sans temps de préparation, avec l’alter le plus hétérogène, le moins médiatisé, dont les forces sont les plus déliantes pour tel appareil psychique dans sa configuration à tel moment. C’est la rencontre traumatique à envisager selon un jeu complexe entre les différents ensembles intra- et interpsychiques. Dans cette optique, la potentialité traumatique consisterait en ce sens en une accumulation d’excitations qui débordent les capacités de liaison, d’assimilation et de transformations dans un trop grand nombre de niveaux, que ceux-ci se situent dans le sujet, dans l’objet et/ou dans leur espace de réunion-séparation.
Mon introduction du « fil rouge » aurait pu actualiser sa potentialité traumatique sur l’homéostasie psychique de G... si un minimum d’éléments n’avait pas été sauvegardé au niveau intrapsychique de l’organisation et de la dynamique structurelles de son moi tout comme sur le plan interpsychique. Je fais l’hypothèse que ces éléments sont de l’ordre de la capacité de convergence d’éléments hétérogènes mais néanmoins compatibles, selon un régime économique suffisamment bien tempéré permettant une (re)mobilisation des forces de liaison.
Entre l’absence de transformation par hyper-redondance ou répétition de l’identique et transformation déstructurante de l’appareil psychique, de nombreux degrés intermédiaires sont envisageables. Ces gradations caractérisent à la fois l’espace intrapsychique, le champ interpsychique et l’imbrication des deux, comme il a déjà été question. La figure du Double s’inscrit, à mon sens, dans cette topique spécifique. Elle assure en outre une fonction régulatrice de l’économie psychique et comporte intrinsèquement une potentialité transformationnelle. Pour développer cet argument revenons à mon patient G...
Figure du Double et transformations psychiques
On se souviendra que, parmi les « obsessions » avancées par G... comme motifs de sa demande d’analyse, figurait l’ « art contemporain » (aux côtés de l’argent et de la sexualité sadomasochique). Dans ce seul domaine où il dépense sans compter, bien que dans une conflictualisation par rapport à son milieu d’origine, apparaît au décours de l’analyse la personne d’un artiste dont le travail l’intéresse « au plus haut point ». Ce nouvel objet d’investissement dont le prénom est d’ailleurs proche de celui de G..., ce que celui-ci n’a pas manqué de relever, m’est apparu comme une forme d’alter ego pour G... : « Il assure un rôle de séparateur, c’est-à-dire donner du sens au monde, ce que je ne suis pas capable de faire » (mon patient a fait à plusieurs reprises allusion aux tableaux vus dans l’espace professionnel et à l’activité « d’interprète et de décodeur » de l’analyste). G... achète des œuvres à cet artiste et a contribué financièrement à la publication du catalogue d’une de ses expositions, catalogue qu’il m’a un jour offert. La figure du Double projetée sur cet artiste a servi d’étayage et s’inscrit dans un espace-temps intercalaire permettant l’ouverture sur de nouveaux tiers, ses frères, non plus vécus comme « erzatz sans importance » dans une négation de la rivalité, et de mon mari, comme alliés homosexuels devant une mère de douleur qui « parle de ses maux, ses crachats d’un poumon à l’autre », et s’avère avide de ses fils. Dans un rêve de cette période, il est « incorporé à un groupe à l’armée. L’entraînement consistait à sauter d’un avion en parachute. J’étais avec deux autres hommes. C’était un parachute à deux boules. À l’arrivée au sol j’étais censé me mettre à une place particulière, au milieu. Ce rêve est une amorce parce qu’il s’arrête avant que je ne saute ». Il dit avoir pensé spontanément à ses deux frères qui « faisaient que l’anxiété par rapport à la situation était moindre » et il relie la place du milieu à la position in between dont il associe la formulation en anglais à mon mari, à l’autre langue – la langue de l’autre – qu’il a apprise à son arrivée à Bruxelles, « c’est ma langue de travail, qui a eu un effet novateur, de m’éloigner de ma langue maternelle ». L’in between, c’est aussi « entre le 121 et le 131 et c’est aussi la place que j’occupe objectivement, entre mes deux frères ». Quant aux deux boules, si on peut y voir des seins, G... dit que « c’était ce qui permettait d’orienter le parachute... la référence aux testicules n’est pas fort porteuse... ».
La figure du Double projetée sur l’ami artiste ouvre donc sur une pluralité de signifiants, Double homosexuel, Double protecteur contre l’imago maternelle phagocytante, Double intercalé entre les protagonistes du couple pour les séparer et/ou pour être seul à jouir d’eux et de leurs objets partiels, Double favorisant l’accès à l’introjection anale du pénis paternel... À la fois intermédiaire et médiateur entre présence et absence, moi et l’autre, angoisse de castration et angoisse de mort (Couvreur, 1995), cadre de transformation et opérateur de transformation (Baranes, 1995), il constitue un motif de figuration et révèle un espace-temps potentiel d’émergence d’une nouvelle configuration mentale. Il est à la fois reflet et agent de transformations psychiques dans le processus de subjectivation (Carels, 1998). D’un côté toujours accessible, dans sa référence à l’immortalité en tant qu’émanation du narcissisme primaire (Freud, 1919), il est aussi l’image de l’objet-perdu-jamais-à-perdre. De par sa volatilité et sa plasticité, il est à même d’être invoqué par la psyché dans ces moments de passage qui constituent des points de vulnérabilité mais qui, en même temps, ouvrent potentiellement sur de nouvelles orientations des investissements.