Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1545 à 1549
doi: 10.3917/rfp.665.1545

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Perspectives cliniques

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse Perspectives cliniques

Sapeurs-pompiers : un appel pour Othello et Néron

Antonino Ferro Via Cardano 77 27100 Pavie (Italie)
L’auteur réfléchit sur le texte présenté par Nicole Carels et en partant de la situation clinique du petit patient se pose et pose des questions centrales pour la psychanalyse d’aujourd’hui, sur l’importance du fonctionnement de l’appareil psychique de l’analyste, sur la façon de considérer les identifications projectives, et sur les analogies entre analyse d’enfant et d’adulte.Mots-clés : Transformations, Interprétations, Identifications projectives, Rêve de la veille, Bion. SummaryThe author considers the text presented by Nicole Carels, and in view of the clinical situation of the little patient poses both to himself and others crucial questions for psychoanalysis today, on the importance of the functioning of the analyst’s psychic apparatus, on how to consider projective identifications, and on analogies between child and adult analysis.Keywords : Transformations, Interpretations, Projective identifications, Previous day’s dream, Bion. Der Autor überdenkt den Text von Nicole Carels und, von der klinischen Situation des kleinen Patienten ausgehend, stellt er sich und der heutigen Psychoanalyse zentrale Fragen, über die Wichtigkeit des psychischen Geschehens des Analytikers, über die Art und Weise, die projektiven Identizierungen anzugehen und über die Analogien zwischen Erwachsenen- und Kinderanalyse.Schlagwörter : Umwandlungen, Deutungen, Projektive Identifizierungen, Tagtraum, Bion. El autor refexiona sobre el texto presentado por Nicole Carels y partiendo de la situación clínica del pequeño paciente se plantea y plantea temas centrales para el psicoaná lisis actual, sobre la importancia del funcionamiento del aparato psíquico del analista, sobre la manera de considerar las identificaciones proyectivas, y sobre las analogías entre aná lisis de niño y de adulto.Palabras claves : Transformaciones, Interpretaciones, Identificaciones proyectivas, Sueño de la vigilia, Bion. L’autore riflette sul lavoro presentato da Nicole Carels e, partendo dalla situazione clinica del piccolo paziente, si pone e pone la domanda centrale per lo psicoanalista d’oggi sull’impottanza del funzionamento dell’apparato psichico dell’analista, sulla maniera di considerare le identificazioni proiettive e sulle analogie tra analisi infantile e dell’adulto.Parole chiave : Trasformazioni, Interpretazioni, Identificazioni proiettive, Sogno della veglia, Bion.
Le travail de Nicole Carels m’a vivement intéressé tant du point de vue clinique qu’en raison des réflexions qu’il suscite.
Dans le bref commentaire que je propose, j’ai privilégié les images et les récits plutôt que les concepts théoriques : j’espère que la théorie sous-jacente pourra sans cesse être visible à travers les mailles de mon discours.
Une séance ne commence jamais dès le début ; ce début a quelque chose à voir avec la séparation qu’il y a eu depuis la séance précédente (très souvent le « temps » du patient ne correspond pas au « temps » de l’analyste) et surtout avec ce qui s’est passé au cours de cette séance (et même, dirais je, dans les séances précédentes).
Dans le jeu psychanalytique (Bion, 1965) que je fais sur le travail de Nicole Carels, j’ai la chance d’en savoir peu sur le petit patient et sur l’histoire de son analyse, ce qui me donne plus de liberté pour jouer avec son texte et me permet des considérations théoriques et des questions plus larges.
Notre petit « héros » (héros dans le sens narratif de protagoniste principal) essaie de construire quelque chose, quelque chose qui pourrait le faire flotter (le bateau), ou bien quelque chose qui a été construit dans la succession des séances (les buildings) ou encore une figuration (Botella C. et S., 2001) de son appareil psychique ou de la relation analytique, mais en réalité il importe peu de savoir de quoi il s’agit : ce quelque chose est inondé, brûlé, anéanti par des états proto-émotionnels qui détruisent tout : il ne reste plus rien de vivant.
Bien sûr, il sera important par la suite de savoir quelles émotions ne peuvent être contenues, d’où elles viennent, tout comme il serait nécessaire de découvrir les causes d’un incendie ou d’une inondation. Mais pendant que les personnes brûlent, que faut-il faire ? C’est à ce moment-là que commence le très beau récit de Nicole Carels : nous ne connaissons pas les épisodes précédents et cela nous permet à présent de « rêver ».
Une de mes rêveries m’amène à penser que pour le petit patient le fait même d’avoir trouvé une présence aussi précieuse que celle de Nicole, réactive, quand elle n’est pas là, des jalousies, des rages, des fureurs qui sont absolument ingérables. J’essaie d’imaginer Pompéi un instant avant l’éruption. Mais est-il important de connaître le nom du volcan ? (Vésuve, Abandon, Refus, Jalousie, Fureur...) : plus tard ce sera nécessaire et dans un deuxième temps il sera également intéressant de savoir quelque chose sur la dislocation temporelle du Volcan : qu’est-ce qui est en jeu ? l’histoire ? l’objet interne ? Nicole Carels dans le transfert ? Nicole Carels dans la nouvelle relation qu’elle a « allumée » avec le patient ? Pour l’instant en tout cas c’est le moment de la « protection civile ».
Pour utiliser le jargon de Bion (1962), je pourrais dire qu’il y a chez le patient une fonction α suffisamment capable de mettre en images mais en même temps une insuffisance de la capacité de retenue des émotions ; en d’autres termes les contenus mentaux sont trop invasifs et trop brûlants pour être manipulés et tissés en émotions exprimables (Ferro, 1992) : tout devient un gribouillage confus, un tourbillon d’émotions qui détruisent la capacité même de penser, et la projection de l’écran β qui génère un contre-transfert, comme dernière chance vers l’objet. Si l’objet reçoit l’évacuation, cela active le circuit entre identifications projectives d’éléments β, leur transformation en éléments α et l’introjection progressive de la méthode (la fonction α).
Cet enfant, au sujet duquel je sais peu de chose, pourrait développer n’importe quel symptôme lié à l’incontinence : énurésie, cauchemars nocturnes, encoprésie, ou à toutes les défenses qu’on peut y associer ; il pourrait devenir obsessionnel grave, phobique du feu ou des inondations, autiste, ou, à l’inverse, pyromane, caractéropathique impulsif, ou encore, s’il apprenait à gouverner le feu et l’eau, homme de génie et de talent.
Mais devant la scène du feu et de l’eau, que doit faire l’analyste ? interpréter naturellement. Toutefois – nous dit Nicole Carels – cela est tout à fait inutile et inefficace.
C’est comme si, en présence d’un incendie ou d’une catastrophe naturelle, on faisait un reportage télévisé, un travail fondamental certes, mais un travail de journaliste, qui informe mais ne transforme pas.
Voilà qui amène le premier point de réflexion : il y a une grande différence entre ce que l’analyste « dit » et ce qu’il « fait dans et avec son appareil psychique ». Pour employer une métaphore qui m’est chère, il y a une profonde différence entre la zone restaurant et la zone cuisine.
Ce que j’entends par « faire » ce n’est pas l’intervention géniale de Nicole Carels introduisant « les pompiers » comme personnages nécessaires pour « transformer » la scène ; mais c’est essentiellement tout le travail mental (Guignard, 1997) que Nicole a fait en amont et qui l’a ensuite conduite à introduire les pompiers dans le jeu : c’est-à-dire le fait qu’elle assume en elle l’eau et le feu, les éléments β projetés par l’enfant et le sentiment d’accablement, qu’elle sent le « ça doit s’arrêter » et en faisant cela qu’elle transforme tout dans l’image de l’analyste-pompier qui entre en jeu ; dans une situation de ce genre il faut absolument que l’analyste se laisse envahir par les proto-émotions du champ, qu’il les digère, les transforme et, en les rendant, fournisse aussi le « programme pour construire l’intestin psychique » (Ferro, 1996). Bien plus, dans la réponse graphique de Nicole il y a aussi un message de « reçu » par rapport à l’urgence et au tragique de la situation.
Alors la mère-poison qui à son tour évacuait un poison psychique, des éléments β, la mère incontinente, se transforme en mère-poisson qui nage (mais aussi neige qui refroidit), et de toute façon ne se laisse pas emporter. Et le pipi est aussi le jet d’eau des pompiers ; si « les nôtres arrivent » même les troupes les plus épuisées retrouvent des forces : c’est une course à celui qui éteindra le plus l’incendie, c’est l’espoir qui renaît.
Mais alors, deuxième réflexion : Ce scénario de l’analyste qui « fait » quelque chose dans et avec son appareil psychique est-il propre au travail avec les enfants ?
Je ne le crois pas ; on pourrait penser au récit du jeu de Nicole comme au rêve d’un patient adulte rempli d’incendies et d’inondations ; je ne crois pas qu’il suffirait d’interpréter ; je crois que l’analyste devrait prendre en lui le feu (et ses déclinaisons, rage, colère, jalousie) et l’inondation émotionnelle, utiliser sa capacité de les alphabétiser, de former des pictogrammes émotionnels, puis de mettre en mots le résultat de ces opérations en les contextualisant naturellement avec la situation analytique. Quand la situation est très primitive, il ne suffit pas d’interpréter correctement, il faut « travailler sur-le-champ », digérer ces états de l’appareil psychique.
Que penserions-nous du récit d’un adulte concernant « apparemment » la réalité extérieure (par exemple le récit dramatique de la panique qu’a provoquée un incendie comme celui qui a eu lieu à Milan il y a quelques mois, quand un avion s’est écrasé contre un gratte-ciel) : à mon avis la même chose : il s’agirait d’une communication dans le champ, de quelque chose de violent, qui ne peut pas être contenu, qui « arrive » dans la pièce d’analyse. Dans ce cas aussi la simple interprétation-décodification serait inutile : il faudrait la fonction mentale-pompier de l’analyste pour contenir, refroidir, transformer, mettre en images, « travailler et souffrir » les éléments proto-émotionnels du patient avant de les lui rendre maniables et contenables (dans le respect parfois nécessaire du texte manifeste).
La même chose vaudrait pour un hypothétique analyste d’Othello ; si Nicole, une fonction-Nicole, avait pu intervenir une seconde avant que la jalousie n’embrase tout, Desdémone serait vivante. Et cela vaudrait aussi pour Néron, Médée, Ca ïn et les autres.
Nous parlons là de fonctions de l’appareil psychique, fonctions qui manquent souvent chez les patients et qui ne peuvent être introjectées que quand on les a vues progressivement et durablement à l’œuvre dans l’appareil psychique de l’analyste.
Nous arrivons ainsi au troisième point de réflexion : Sommes-nous sûrs – en restant dans un modèle de l’appareil psychique qui s’inspire de la pensée de Bion, le Bion non kleinien (Green, 1993) que je considère comme un continuateur direct de la pensée de Freud – sommes-nous sûrs qu’il y ait des différences entre l’analyse des enfants et l’analyse des adultes ? Au fond il s’agit d’une question qui concerne les identifications projectives : les considérons-nous comme un phénomène du tout début de la vie relationnelle (par exemple dans le couple mère-enfant) ? les considérons-nous comme des faits pathologiques évacuateurs à la façon de Klein et Grinberg, selon laquelle à toute identification projective « réussie » correspondrait une contre-indication projective ? ou bien les considérons-nous comme un phénomène normal de notre espèce, comme dit Bion (1992), un phénomène de base pour communiquer, qui fait que de petites quantités (ou parfois de grandes quantités) d’angoisse, de proto-émotions, d’éléments β sont projetées dans l’Autre qui, quand tout va bien, les accueille et les transforme, quand cela ne va pas, les repousse, et quand cela va très mal les repousse et y ajoute les siennes ?
Dans cette optique, le sens de l’analyse résiderait entièrement dans le fonctionnement/dysfonctionnement de ces opérations de base qui constitueraient la « pensée onirique de la veille » (Ferro, 2001), prélude à la structuration/restructuration de l’Inconscient et à la possibilité de le distinguer du Conscient.
Mon quatrième point est volontairement provocateur : Faut-il à tout prix concilier des modèles différents de l’appareil psychique avec les modèles précédents ou bien, tout en reconnaissant les modélisations précédentes, peut-il exister des césures, même de langage, entre des modèles différents ?
Il me semble que je pourrais continuer pendant longtemps, toujours en m’inspirant du « précieux » travail de Nicole, mais il est temps que je m’arrête, avant que les pompiers ne m’éteignent.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bion W. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979.
·  Bion W. (1963), Transformations, Paris, PUF, 1982.
·  Bion W. (1992), Cogitations, Londres, Karnac Books.
·  Botella C. et S. (2001), La figurabilité psychique, Lausanne-Paris, Delachaux & Niestlé.
·  Ferro A. (1992), L’enfant et le psychanalyste, Ramonville Saint-Agne, Érès, 1997.
·  Ferro A. (1996), La psychanalyse comme œuvre ouverte, Ramonville Saint-Agne, Érès, 2000.
·  Ferro A. (2001), Rêve de la veille et narration, Revue française de psychanalyse LXV, no 1, 285-297.
·  Guignard F. (1997), L’interprétation des configuration œdipiennes en analyse d’enfants, Bulletin de la FEP, 50.
·  Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Éditions de Minuit.
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