Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1551 à 1554
doi: 10.3917/rfp.665.1551

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Perspectives cliniques

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse Perspectives cliniques

De la nécessité de se perdre

Nadine Amar 134, boulevard de Clichy 75018 Paris
En suivant le chemin que nous fait parcourir M.-F. Dispaux à propos de la cure d’un patient, on passe de la perte d’objet à ce qui la contrecarre. Puis, à partir d’un récit mythique qu’elle lui raconte, on peut suivre les différentes étapes des retrouvailles avec l’objet. L’importance d’une dimension transgénérationnelle, celle des grands- parents, est évoquée ici dans sa fonction d’étayage narcissique et de réassurance face aux vicissitudes de la relation parents-enfant.Mots-clés : Perte d’objet, Hallucinatoire, Intrication pulsionnelle, Signal d’angoisse, Transgénérationnel. Following the road along which M.-F. Dispaux takes us with regard to the treatment of a particular patient, we first of all come across a loss of the object and then what it is that counters this. Then, on the basis of a mythical account she gives him, we follow the different stages of the patient’s finding the object again. The importance of a transgenerational dimension, that of the grandparents, is evoked here in its role of narcissistic support and reassurance in the face of the vicissitudes of the parent-child relation.Keywords : Object loss, Hallucinatory, Drive fusion, Anxiety signal, Transgenerational. Wenn wir dem Weg folgen, den M.-F. Dispaux uns durchlaufen lässt betreffend die Kur eines Patienten, kommt man vom Objektverlust zu dem, was ihn verhindert. Danach, von einer mythischen Erzählung ausgehend, die sie ihm erzählt, kann man den verschiedenen Etapen des Wiederfindens des Objektes folgen. Die Wichtigkeit einer transgenerationellen Dimension, die der Grosseltern, wird hier unterstrichen, in ihrer Anlehnungs- und Rückversicherungsfunktion, was die Schwierigkeiten der Eltern-Kindbeziehung anbetrifft.Schlagwörter : Objektverlust, Halluzinierend, Triebvermischung, Angstsignal, Transgenerationell. Al seguir el camino que nos hace recorrer M.-F. Dispaux en relación con la cura de una paciente, pasamos de la pérdida de objeto a lo que le resiste. Luego, a partir de un relato mítico que ella le cuenta, podemos seguir las diferentes étapas de reencuentros con el objeto. La importancia de una dimensión transgeneracional, aquélla de los abuelos, es evocada en tanto que función de apoyo narcisista y de reaseguro frente a las vicisitudes de la relación padres-hijo.Palabras claves : Pérdida de objeto, Alucinatorio, Fusión pulsional, Señal de angustia, Transgeneracional. Seguendo il cammino che ci fa percorrere M.-F. Dispaux con la cura di un suo paziente, si passa dalla perdita d’oggetto a cio’che l’ostacola. Poi, a partire dal racconto mitico che ci racconta, si possono seguire le diverse tappe dei ritrovamenti con l’oggetto. L’importanza d’una dimensione transgenerazionale, quella dei nonni, viene qui evocata nella sua funzione d’appoggio narcisistico e di rassicurazione di fontre alla vicenda della relazione bambino-genitori.Parole chiave : Perdita d’oggetto, Allucinazione, Intricazione pulsionale, Segnale d’angoscia, Transgenerazionale.
Au téléphone, un patient qui vient de prendre un premier rendez-vous avec une analyste lui confie qu’il a peur de se perdre en venant chez elle. C’est ainsi que commence cet éloquent récit de l’histoire de la cure que nous présente Marie-France Dispaux dans son très beau rapport. Je reviendrai ici sur quelques repères qu’elle nous en donne.
Au début de ma lecture m’est venue d’emblée à l’esprit la fameuse phrase de Serge Lebovici : « L’objet est investi avant d’être perçu. » Ici, il est investi en tant que perdu d’avance, avant toute perception ; il fonctionne sur le mode d’une perte à venir, d’une perte effective de sa possible réalité externe. Projectivement le sujet se voit déjà perdu, et perd du même coup l’objet. L’investissement est déjà là et témoigne d’une rencontre du sujet et de l’objet qui a bien eu lieu, dès l’appel téléphonique, et sans doute bien avant même le projet de téléphoner Mais la crainte de la perte est, tout à la fois, la crainte de perdre l’objet, un objet dès lors plus présent que jamais parce que désespérément recherché, et la crainte de se perdre soi-même puisque le sujet ne peut exister sans sa nécessaire contrepartie, l’objet. Redoutable dialectique, où l’objet perdu devient un puissant attracteur qui s’oppose au souhait d’une rencontre réelle, car la réalité de l’objet externe risque de le détruire. C’est un moment fécond, prototype même de l’intrication pulsionnelle où pulsion de vie et pulsion de mort se lient entre elles si étroitement qu’elles en deviennent difficilement repérables dans leur diversité et leur opposition : la pulsion de mort, ce qui délie, compromet l’existence du sujet lui-même par le meurtre de l’objet, la pulsion de vie aspire à les réunir, dans une rencontre réelle qui cependant risque de leur être fatale. Intrication des pulsions de vie et de mort au point qu’on peut les confondre et ne plus les discerner. S’agit-il de garder l’objet interne en tant que perdu, perdu de tous temps comme l’écrit Jean Guillaumin, perdu à jamais au-delà du narcissisme afin de le conserver intact de tout endommagement, de toute transformation, ou bien faut-il s’aventurer à le rencontrer à l’extérieur dans sa réalité perceptive, au risque de l’altérer ? Altérer, c’est-à-dire réaliser son altérité et sa différence, et donc s’en séparer. Il est difficile de distinguer ces deux pulsions qui s’interpénètrent, et ce qu’il en est de la conservation ou de la destructivité de l’une et de l’autre.
La forme verbale du verbe perdre situe bien la perspective de la relation d’objet : forme réfléchie « se perdre » (perdre moi), forme réciproque se perdre l’un l’autre. Si je me perds, je vais te perdre, mais de ce fait toi aussi tu me perdras. L’anéantissement convoque les deux identités sujet-objet dans un même ensemble.
Mais suivons l’histoire : se perdre ?
L’agir : L’agir du patient au premier rendez-vous, son retard de dix minutes, confirme ce point de vue. Soumettant l’analyste à sa pulsion d’emprise et sur un mode d’identification projective, il tente de créer chez celle-ci un surcroît d’excitation, en la mettant comme lui dans une situation d’attente ; puis, dans un deuxième temps, de l’amener à penser : « Voilà un patient que j’ai déjà perdu, avant même de l’avoir vu. » Projetant dans le futur cette perte à venir, le patient accole symbiotiquement l’un à l’autre les deux partenaires. L’action de se perdre réellement pour le patient court-circuiterait toute pensée, et lui ferait prendre le chemin le plus court, à savoir la fuite. Le chemin perdu éviterait ainsi le cheminement dynamique et les aléas qui en découlent au profit d’une circularité à la fois rassurante et paralysante.
La peur de se perdre. Cependant l’affect, la peur de se perdre, vient en renfort du Moi et minimise les dégâts. Elle contre-investit l’action. Le retard suffit. La rencontre a effectivement lieu. Cette activation d’un mécanisme phobique agit comme une protection, à la façon du signal d’alarme décrit par Freud dans sa seconde théorie de l’angoisse.
Cela se joue à deux niveaux, celui de la peur et celui de l’angoisse. Le patient sait ce dont il a peur – se perdre réellement, ce qui serait perdre l’objet en se perdant lui-même. Il esquive la fuite qui le tente. La peur vient à point nommé pour le protéger de l’angoisse d’anéantissement qui surgirait de la réalité de cette perte. Autrement dit, si dans un second temps risque de surgir un signal d’angoisse, la peur qui précède est signal de ce signal. La peur protège le sujet d’une angoisse de danger interne difficilement métabolisable, la peur d’un danger externe qui peut être évité réduit de ce fait la quantité d’excitation.
Pour contrer la détresse, le désarroi, voire l’effondrement lors de l’abandon redouté, la problématique œdipienne va s’interposer. La désorganisation identitaire est colmatée par le jeu de l’angoisse de castration, ce qui augure bien des capacités névrotiques ultérieures de ce patient.
S’Y RETROUVER ?
Le narratif. Le travail de l’analyste à partir de ces données initiales, face aux défenses rigidifiées de son patient, va tendre à favoriser l’advenue de représentations et leur organisation. C’est à partir de la description d’un cauchemar éveillé, plein de bruit et de fureur, de violence inorganisée, où les limites entre fantasme et réalité sont mal différenciées, qu’elle va avoir l’intuition d’en faire une histoire, d’introduire du narratif là où n’existaient que chaos et incohérence. C’est une histoire qui lui vient spontanément, comme celles qu’on raconte aux enfants qui ont du mal à s’endormir. Une histoire où il y a un commencement, un milieu et une fin, une aventure mythique qui circule à toutes les époques, propre à tous les pays. C’est le mythe de la renaissance : un monde altéré, corrompu, livré à la fureur et au chaos, doit être détruit pour pouvoir être recréé dans sa pureté originelle. C’est une histoire qui se partage et qu’on peut mettre en commun, ressaisie d’un passé propre à l’humanité. C’est un roman mythique qui, selon Michel de M’Uzan, introduit « une sorte de mutation ne concernant pas seulement ce qui va advenir à dater de ce moment, mais aussi tout ce qui a précédé et qui, profondément remanié, réévalué en termes de castration, réécrit, constitue le premier vrai passé de l’individu » (in De l’art à la mort, p. 71). Ce mythe parle de castration, de punition de la transgression de l’interdit. L’arche de Noé symbolise le sauvetage, la renaissance, la reconstitution du couple sexué, la filiation et le destin de l’être humain. On ne s’étonnera pas si par la suite cette histoire vient à se singulariser, devient partie intime de ce patient qui peut alors se l’approprier. Ce qui en adviendra, c’est le retour du souvenir d’enfance de la grand-mère, conduisant à un vrai rêve celui-là, celui des « petits pas ».
 
SE RETROUVER ?
 
 
Les petits pas
Mais suivons le cheminement du texte que M.-F. Dispaux nous propose. Elle nous relate alors l’épisode suivant. Le patient lui parle pour la première fois de sa grand-mère, et évoque les allers et retours de ses rencontres avec elle, une grand-mère perdue, retrouvée et définitivement perdue par sa mort. L’analyste, alors, dans un mouvement quasi hallucinatoire, se voit elle-même avançant vers son patient à petits pas. La semaine suivante, le patient rêve. Je résume : des bruits de guerre autour de lui, il peut ouvrir une porte et voit arriver vers lui sa grand-mère, « marchant à petits pas ». L’avancée est précautionneuse, aussi bien pour l’analyste que pour le patient. La force hallucinatoire leur est commune à tous deux, et les pousse l’un vers l’autre, répétant ainsi les retrouvailles de la grand-mère et du petit-fils. Il la voit, il l’entend peut-être. L’expérience sensorielle ouvre dans l’immédiateté avec une intensité incomparable la présence de l’objet. Le rêve utilise la voie rapide qui court-circuite le temps. Il évite les méandres compliqués du souvenir vécu en tant que tel, c’est-à-dire émergeant du passé. L’hallucinatoire fait apparaître l’objet dans sa présence effective, ici et maintenant, non seulement intact de tout dommage, mais renaissant, victorieux de ce qui sépare, revitalisé par les forces créatives du sujet.
 
LE TRANSGÉNÉRATIONNEL
 
 
La présence psychique de cette grand-mère est alors tout entière reconstruite. Les pas en dessinent la silhouette. Elle est fragile, encore lointaine et pourtant si proche. Son apparition amenuisée condense l’éloignement réel du vieillissement et de la mort et la persistance de la vie dans le psychisme du patient : résistante et combien forte néanmoins. Ses petits pas suffisent à eux seuls à la faire apparaître, la rendant présente sans intrusion effractive. Le rêve la représente dans une approche qui reste mesurée, amadouant une figure tutélaire trouvée, recréée, ressuscitée.
C’est ainsi que peut être figurée cette génération des grands-parents, susceptible d’établir un pont entre parents et enfants, où les vieilles personnes et les futurs adultes, marchant chacun à petits pas, se trouvent aux deux extrémités de la vie. Les gens âgés peuvent ainsi apprivoiser ceux qui en attendent beaucoup et parfois pas assez. C’est une passerelle légère mais solide, précieuse pour ceux qui ont eu la chance de s’y appuyer et d’en bénéficier. Elle assure la liaison, le passage au-dessus des aléas et des vicissitudes de la relation, souvent empreinte de bruit et de fureur, de deux générations qui se succèdent et rivalisent entre elles. Certains privilégiés peuvent ainsi bénéficier de l’indulgence de ceux qui exigent moins en retour de l’affection qu’ils donnent : moins de conflits, moins de dettes, partant moins de culpabilité.
Merci à Marie-France Dispaux de nous avoir si bien fait revivre cette dimension particulière de la transitionnalité.
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