2002
Revue française de psychanalyse
Perspectives cliniques
Après l’action : le temps de comprendre
Maurice Khoury
Immeuble Zoghbi
56, rue du Liban
Gemmayzé/Beyrouth (Liban)
La notion d’échange agi et l’échange d’actes inconscients dans la cure constituent pour J. et M. Haber un instrument à valeur interprétative pour le processus. Dans ce texte bref, j’essaie de montrer par une vignette clinique comment l’acte de l’analysante a entraîné un échange de négativations réciproques des représentations en jeu. Cet échange, saisi et analysé dans un après-coup, a pu alimenter favorablement le processus analytique en cours par ses effets nettement interprétatifs.Mots-clés :
Échange agi, Négativations réciproques, Interprétation.
Summary — The notions of enacted exchange and the exchange of unconscious acts in treatment according to J. and M. Haber constitute an instrument of interpretative value for the process. In this brief text, I try to show with a clinical example how the analysand’s act entailed an exchange of reciprocal negativations of the representations at play. This exchange, apprehended and analysed retroactively, was able to favourably contribute to the analytic process taking place by its plainly interpretative effects.Keywords :
Enacted exchange, Reciprocal negativations, Interpretation.
Der Begriff “ gehandelter Austausch ” und der Austausch von unbewussten Akten in der Kur bilden für J. und M. Haber ein “ Instrument mit Deutungswert ” für den Prozess. In diesem kurzen Text, versuche ich, anhand eines klinischen Beispiels, aufzuzeigen, wie der Akt der Analysandin einen beiderseitigen Austausch von Negativierungen der auf dem Spiel stehenden Vorstellungen nach sich gezogen hat. Dieser Austausch, nachträglich aufgenommen und analysiert, hat den analytischen Prozess positiv genährt, dank seiner klar deutenden Wirkungen.Schlagwörter :
Gehandelter Austausch, Beiderseitige Negativierungen, Deutung.
La noción de intercambio actuado y el intercambio de actos inconscientes en la cura constituyen para J. y M. Haber un instrumento con valor interpretativo para el proceso.
En este breve texto, intento mostrar a través de una viñeta clínica de qué manera el acto del analizante ha conllevado un intercambio de negativaciones recíprocas de las representaciones que está n en juego. El intercambio, cotejado y analizado en la posterioridad, fue capaz de nutrir favorablemente el proceso analítico en curso por sus efectos claramente interpretativos.Palabras claves :
Intercambio actuado, Negativaciones recíprocas, Interpretación.
La nozione di scambio agito e di scambio d’atti inconsci nella cura, per J. e M. Haber costituiscono uno strumento con valore interpretativo per il processo. In questo breve testo cerco di mostrare con una vignetta clinica come l’atto dell’analizzando ha trascinato uno scambio di negativizzazioni reciproche delle rappresentazioni in gioco. Questo scambio, colto ed analizzato in un après-coup, ha potuto alimentare favorevolmente il processo analitico con effetti chiaramente interpretativi.Parole chiave :
Scambio agito, Negativizzazioni reciproche, Interpretazione.
À partir du riche et très dense travail des rapporteurs, la notion d’échange agi de Jacqueline Godfrind-Haber et de Maurice Haber me servira de support pour les idées que je soumettrai à la réflexion. Cette notion me semble constituer une manifestation qui ne peut que nous frapper par sa fréquence dans notre clinique quotidienne. En contrepoint de la valeur légendaire du couple transfert/contre-transfert dans l’édifice freudien et qui a fait couler beaucoup d’encre surtout après Freud, celui d’acting/contre-acting vient rappeler à l’analyste la réitération de l’action et de l’échange agi inconscient dont on peut constater le peu d’élaboration et de théorisation.
Ce sur quoi j’aimerais insister est l’implication d’un aspect de la temporalité, un suspens du temps de la compréhension (Haber) qui, bien que n’étant pas exclusif à l’échange agi car on peut le retrouver à d’autres moments de la cure, y demeure intimement lié. Cette suspension est doublée d’actes-réponses de l’analyste qui dans un après-coup, et toujours dans un après-coup, prennent sens dans la suite du travail analytique. L’analyste effacé du temps de Freud (conseils aux médecins) qui devait seulement permettre en tant qu’objet transférentiel le déploiement des formations de l’inconscient devient ce par quoi les fantasmes déjà déployés dans un premier temps sont agis, perlaborés et transformés dans une temporalité spécifique au régime propre d’un appareil psychique commun. Les auteurs avancent pertinemment que « les réponses agies de l’analyste ont l’effet jadis dévolu à la neutralité » et que « leur originalité, déterminée par l’involontaire subjectivité de l’analyste, insuffle une vivance particulière au processus ». Mais l’originalité de la thèse des Haber réside en ce que non seulement l’acte-réponse de l’analyste est d’une importance capitale de par sa compréhension après coup, mais qu’elle devient un instrument à valeur interprétative dans le processus analytique.
Mon argument est que dans l’échange agi, dans l’acte doublé d’un suspens de la compréhension de la part de l’analyste, une sorte de négativation perceptive et représentative – selon le type de régrédience impliqué – est très souvent en jeu face à l’acting de l’analysant. L’analyste peut aussi bien répondre par un acte que par une sorte d’inhibition de la pensée représentative. L’implication de cette négativation est très souvent à la mesure de l’étonnement après coup qui envahit l’analyste dans sa compréhension de ce qui s’est passé. Dans le cas de Francine (J. et M. Haber), l’analyste, annulant la quatrième séance, « se surprend à le faire avec une certaine désinvolture, ce qui n’est pas son habitude ». C’est là où elle s’étonne et commence à comprendre rétroactivement quelque chose qui était auparavant négativé et isolé au niveau des représentations : une sursaturation représentative de « la fillette opposante et violente », négativée et suppléée par une sorte de contre-acting de l’analyste. Pour soutenir mon point de vue, je proposerai une brève vignette clinique alimentée par un incident agi assez singulier.
Je conduis Alice à salle d’attente, elle était arrivée quelques minutes avant le temps de la séance. Quand je reviens pour l’inviter à rentrer, elle me demande en tenant à la main un magazine qu’elle lisait : « Puis-je l’emprunter ? »
« On s’en tient à notre travail de la séance » rétorquai-je, lui rappelant l’une des règles du début de l’analyse. Elle entre, s’installe, et me dit : « C’est logique... je n’ai pas le droit, et vous n’avez pas le droit de passer outre l’entente du début. »
En sortant après la séance, nous sommes surpris par la sonnerie qui marque l’arrivée quelque peu prématurée du patient suivant. Je la prie d’attendre quelques secondes encore une fois. Elle me dit toute souriante : « Et si je vous prenais le magazine sans que vous le sachiez... »
J’esquissai un petit sourire comme pour lui signifier la reconnaissance de ce détour humoristique venant suppléer son désir de me prendre le magazine.
Je fis rentrer le patient suivant et elle quitta mon cabinet une fois la voie libre.
Cet incident m’interpella, et je me demandais ce qu’elle voulait bien me prendre. Compte tenu de sa problématique génitale, il était naturel que je pense à la difficulté qu’elle avait à traiter avec sa castration. S’approprier l’objet de l’autre, l’objet œdipien manquant, était ma frêle réponse du moment. Je me confiai donc à mon travail d’élaboration préconscient et vaquai à mes occupations de la journée.
Quelques heures et quelques séances passèrent durant la même journée avant qu’une pensée incidente ne surgisse spontanément en moi : je me redressai alors soudain, me précipitant vers la salle d’attente pour me rendre compte... qu’elle avait bien pris le magazine !
Confondu, je ne pus alors m’empêcher de penser, devant le magazine manquant, que je me suis bien laissé prendre. La bien connue histoire juive de Freud me vint alors à l’esprit : « Tu me dis que tu vas à Cracovie pour me laisser penser que tu vas ailleurs. » Alice me l’avait bien suggérée, mais en y enjoignant un habile détour. Ce simple détour avait suffi et produit son effet pour m’envoyer ailleurs : il m’avait désarmé, absorbé le temps de la fuite avec le magazine. Sa déclaration interrogative lui permit de se dérober, et en tout cas, je ne pouvais agir – donc contre-agir – et devais nous donner le temps de l’élaboration. Par cette déclaration, je ne pus que mesurer la portée de la théorisation freudienne et postfreudienne de la négation, ainsi que le confirment les travaux contemporains sur le négatif.
Sur le plan de mon élaboration précaire du moment, cette patiente me renvoyait à un cadre analytique intérieur bien ancré en moi, tout imprégné de présupposés théoriques. Son acting s’inscrivait sous le signe de l’Œdipe et de la castration et signifiait son intention de s’approprier son objet transférentiel à elle seule, suppléant au manque tant évoqué pendant les séances, face à un frère jumeau profondément investi par ses parents.
Sur un autre plan, et au moment où je découvris la réalité de l’ « objet » manquant, je m’étais demandé si j’avais bien vu, si j’avais bien regardé, ne réalisant pas encore l’absence du magazine – mon propre déni de la castration était alors en jeu – avant de m’assurer, en mettant en branle mon dispositif du travail du deuil, de la réalité de ma perception.
Cet acte valait peut-être la peine d’être agi, ce qui devait donner une proportionnalité plus dynamique au processus analytique à l’œuvre. Je crois que si Alice s’était contentée de son énoncé sans le faire suivre par un acte, le processus aurait pris une autre tournure et son implication élaborative en moi (mon propre perçu de la castration et son élaboration ultérieure) ainsi que le mouvement « transformationnel » de l’agi en expression psychique (Haber) auraient été de moindre effet ; l’involontaire subjectivité de l’analyste insuffle une vivance particulière au processus (Haber).
J. et M. Haber soulignent bien que l’échange agi échappe d’abord à la conscience mais s’inscrit dans un réseau d’agis croisés qui « contribuent, à côté de la part dévolue aux formulations verbales du travail analytique et en articulation avec lui, aux transformations psychiques attendues de la cure. Il revient à l’analyste d’élaborer ce qu’il peut de cette dimension agie de la cure. Le plus souvent il ne pourra le faire qu’après la résolution de temps de suspens au cours duquel, comme son analysant, il ne peut que subir des manifestations agies dont le sens et l’existence même lui échappent ». Les auteurs citent A. Green pour lequel « le moment où cela se passe n’est pas le moment où cela se signifie » (Haber).
ACTING ET CONTRE-ACTING NÉGATIVÉ
Dans cette séquence, peu de mots, un acte majeur mais surtout une abondante circulation de représentations dont l’effet de transmission intersubjective a produit une sorte de gel temporaire de la pensée qui glissait à tour de rôle vers chacun des interlocuteurs. Pour les Haber, « l’emprise exercée par Francine a, on l’a vu, suspendu les facultés de penser de l’analyste elle-même, laissant le champ libre aux expressions agies » en figeant la mobilité psychique. Avec Alice, l’échange agi devient ici une sorte d’échange de négativations réciproques. À partir de la phrase qu’elle a proférée, le circuit intersubjectif montre l’itinéraire suivant, comme le montrera la séance suivante :
1 / Alice a réussi à geler ma pensée en ne me rendant pas compte d’emblée de ce qu’elle a fait. Une sorte d’isolation des représentations était à l’œuvre.
2 / Quand j’ai « débloqué » quelques heures plus tard, j’ai vérifié et regardé tout en doutant de ma perception : l’absence du magazine était pour moi quasi impensable, voire même déniée perceptivement pour quelques fractions de seconde.
3 / Pendant toute la séance suivante, il ne m’était pas du tout venu à l’esprit qu’elle pouvait ignorer ma découverte. Mais elle l’ignorait, comme le montre l’ « aveu » qu’elle a fait au terme de la séance suivante.
4 / À la fin de la séance suivante, elle ne s’était pas rendu compte que j’avais vérifié, et c’était alors son gel représentatif qui était en jeu.
L’instant de sa sortie après la séance où elle s’était emparée du magazine, un air de jouissance illuminait son visage : yeux ronds, rougissement du visage et dérobade hâtive et déterminée. Green parle de l’affect comme représentant sous forme quantitative (inconsciente) ou qualitative (consciente), comme représentant émotionnel dans lequel on note le radical
motion. À la sortie, j’avais pour ma part l’impression d’avoir eu suffisamment de contrôle sur la situation, pour avoir réintroduit le cadre analytique – garant de tout débordement pulsionnel allant du côté de l’
action. Mais non loin de cette attitude, une transmission représentative saturée en représentants-affects faisait son chemin dans mes propres représentations, occasionnant paradoxalement un effet d’
isolation représentative par laquelle son acte était loin de tout soupçon : un travail du négatif statuant par un non sur un élément pulsionnel de l’activité psychique
[1]. À partir de là, les représentations isolées faisaient leur chemin dans un circuit intersubjectif et interpsychique avec une sorte de négativation de la perception psychique. Une sorte d’hallucination négative servant d’assise et de cadre psychique à un réinvestissement représentatif ultérieur.
Sur un autre plan, l’activation pulsionnelle telle qu’elle s’est manifestée pendant la sortie remet au premier plan l’affirmation freudienne selon laquelle la pulsion s’active psychiquement sur le trajet de la source au but
[2]. Green redonne toute sa portée à cette phrase dans sa conférence de Montréal sur « L’intrapsychique et l’interpsychique en psychanalyse »
[3]. L’objet approché a été interdit par la réinstauration du cadre, et c’est à ce moment que la pulsion a été réactivée. Alice s’était alors emparée du magazine en contournant l’objet avec la constance indestructible du désir et sa tension jouissive. D’autre part, et à l’approche de l’objet (refusé), la pulsion s’est activée psychiquement avec un effet de négatif, comme le montre la suite des isolations représentatives – qui seraient de l’ordre de l’hallucination négative – de part et d’autre des interlocuteurs.
La première
négativation représentative se produit chez moi : en dépit de son très subtil avertissement et sa dérobade hâtive, c’est par une réaction « blanche » que je réponds. « Et si je vous prenais... » avait eu pour moi un effet de surprise tel que, en collision avec une représentation plus ou moins fortement investie (castration), avait déclenché en moi une négativation de la perception, une « représentation d’une absence de représentation » dans le sens d’une incapacité de représentation temporaire et partielle, donc non absolue : « Il existe bien une représentation, mais insuffisamment élaborée pour assurer une contenance face à l’imminence d’une actualisation renforcée par le pôle perceptif. »
[4] S’ensuit quelques heures après, lors de ma vérification, une
négation perceptive avec comme exclamation : « Non... ça ne peut pas être ! » N’en croyant pas mes yeux, je réalise peu après l’évidence de l’acte. Une série de négativations suivent alors au décours des séances ultérieures.
Dans son dernier ouvrage
[5], Bernard Penot parle d’un transfert de
Réel psychique sur l’analyste pour illustrer chez ce dernier l’incapacité à métaphoriser l’enjeu (le métaboliser, pour reprendre la référence des Haber à Bion), le déplacer sur des supports de représentation plus maniables : « En pratique, le soignant ne pourra saisir son implication qu’
après coup et de façon déductive ; comme si le déterminisme en question court-circuitait son propre système de représentations (préconscient). »
LA VALEUR INTERPRÉTATIVE DE L’AGIR
À la fin de la séance suivante, et une fois debout, c’est l’aveu : « Écoutez, je vais vous dire une chose très importante... je vous ai volé la revue ! Je sais que c’est enfantin, mais je l’ai fait et j’espère que vous ne m’en voulez pas. Vous m’aviez dit que vous ne pouviez me la prêter... Est-ce que vous m’en voulez ? Je sais que c’est enfantin, mais je l’ai quand même prise et... ça a beaucoup plu à mon fils. En fait, c’est pour lui que je l’ai prise ! » Elle enlève alors le magazine de son sac et le dépose sur le bureau.
Je m’interrogeais alors sur le statut identitaire de ce fils et crois après coup en avoir saisi la place, jumelé à un autre élément : Alice insistait sur le signifiant « enfantin » ( « ... je sais que c’est enfantin » ), et je me rendis alors compte qu’elle restituait à son fils ce qu’elle avait toujours désiré soustraire à son frère jumeau : l’amour inconditionnel de ses parents.
L’acte ainsi que l’aveu qui l’a suivi me paraissaient trop précieux pour les aborder aussitôt. Aussi préférai-je attendre, faisant confiance à nos capacités associatives, et nos représentations ultérieures qui viendraient réactiver ce riche matériel.
Effectivement, et deux mois après, c’est elle qui en reparle, évoquant la manière avec laquelle elle traite avec ses désirs réprimés. Elle évoque les règles du cadre analytique et dit : « C’est parce que c’était pour mon fils que ça m’a paru possible... et le vol m’a paru plus sympathique. »
J’interprétai alors sa difficulté à exprimer aux autres la réalité de ses demandes, et sa tendance à
faire désirer les autres à sa place. Elle se met alors à parler des situations d’urgence qu’elle crée, et des besoins qu’elle impute aux autres, et qui n’existent pas en réalité : « Mon fils vaquait tranquillement à ses occupations, sans se rendre compte que cette revue existait. » En créant ces situations, le désir d’Alice rebondissait en contournant ses objets, les faisant s’approprier son propre désir. Le circuit pulsionnel (Penot, 1999) pouvait alors s’achever par ce troisième temps du « se faire désirer » en sollicitant le désir de l’autre. Je renvoie à la célèbre affirmation de Socrate dans le Banquet des philosophes : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas. » Dans une optique différente, Denys Ribas se réfère dans son rapport à l’introduction de J..B. Pontalis à
Jeu et réalité. Pontalis souligne les ajouts de Winnicott – introduisant la dimension négative – à son article sur « l’objet transitionnel » par des phrases de sa patiente comme : « La seule chose réelle est la chose qui n’est pas là », « Le négatif, c’est la seule chose positive » et « Tout ce que j’ai, c’est ce que je n’ai pas »
[6].
Quelques semaines après, je me rendais compte que par ce « vol » du magazine, Alice me montrait dans le transfert son désir d’être elle-même « volée », préférablement d’une manière aussi ingénieuse. Une activité onirique en témoigne.
Dans l’un de ses rêves, elle accroche son sac sur le rétroviseur externe de sa voiture et s’éloigne. Voyant qu’il n’est plus en sa possession, elle rebrousse chemin pour se rendre compte qu’on le lui avait volé. Ses papiers personnels étaient néanmoins épargnés. Dans un autre rêve, elle est dans un hôpital quand elle se fait encore voler son sac : « Ce n’est pas grave, se dit-elle, j’ai été simplement inattentive et je n’ai pas eu le sentiment que je m’y accrochais outre mesure et que je suis triste de l’avoir perdu... »
D’autres séries associatives et productions oniriques donnaient graduellement sens au circuit pulsionnel voler - se faire voler, ce que je ne tardai à lui interpréter. Un ancien amant l’aurait « volée » pour un temps de sa traditionnelle vie conjugale, comme un amant de sa mère qui aurait jadis « volé » celle-ci du foyer alors que Alice avait 12 ans.
Marie-France Dispaux montre bien dans son rapport comment dans l’acte de rechargement de Raphaël de son GSM en salle d’attente, elle a dû « le laisser faire » et « se laisser faire », différant le temps de l’interprétation car « une interprétation immédiate – ou pire encore un rappel à l’ordre ! – aurait immédiatement court-circuité ce que Raphaël essayait de mettre en jeu. [...] Il m’a semblé important de le laisser utiliser l’espace de la séance pour agir mais aussi mettre en scène, en jeu, ce qui ne pouvait pas encore se dire » (Dispaux, p. X).
La thèse de J. et de M. Haber, donnant la place à l’agir dans la clinique psychanalytique, lui concède donc non seulement un espace de compréhension – tout acte devant être réintroduit dans l’élaboration d’une parole analysante – mais encore lui fonde un statut processuellement élaboratif et une fonction interprétativement agissante et donc techniquement capitale dans le mouvement transformationnel de l’analyse. Plus encore : je dirais que l’analyste a une disposition active à se laisser agir par l’analysant (se laisser passiver, pour reprendre une problématique chère à B. Penot), avec à la limite, un désir inconscient de promouvoir une action de la part de l’analysant. Quelques jours après l’incident qu’Alice m’avait donné à voir, donc dans un après-coup surprenant, je me souvins avoir été effleuré par une pensée au moment même où elle me disait : « Et si je vous prenais le magazine sans que vous le sachiez... » Debout devant elle au seuil de la salle d’attente, je pensais en mon for intérieur : « Pourvu qu’elle le fasse ! » Mais bien entendu et quand elle quitta, cette idée avait complètement disparu de mon esprit et comme elle l’a si bien formulé, elle s’était saisie du magazine « sans que je le sache ». Dans son rapport, Denys Ribas, et dans un contexte différent, rappelle l’utilisation de l’objet de Winnicott où l’analyste se laisse utiliser en survivant aux attaques. Et à Ribas de souligner la dimension masochique de l’objet se laissant faire : « Je fais simplement remarquer que l’économie psychique de l’objet ne peut être alors que masochique. » Pendant les quelques minutes où le « vol » se préparait, Alice aurait-elle saisi la disposition de mon économie masochique du moment ? Difficile de répondre ; je me bornerai à souligner la place capitale des « nécessaires retournements-renversements » caractérisant le progrès du destin pulsionnel et le processus de subjectivation dans la cure (Penot, 2001), retournement-renversements se soutenant de capacités masochiques intriquantes souvent indispensables pour le déroulement du processus.
[1]
A. Green, Instances du négatif ; transfert, tiercéité, temps,
in
Le négatif. Perspectives psychanalytiques, Bordeaux, L’Esprit du temps, 1995, p. 26.
[2]
S. Freud, L’angoisse et la vie pulsionnelle, in
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, 1984, p. 130.
[3]
A. Green, L’intrapsychique et l’intersubjectif en psychanalyse,
Pulsions et/ou relations d’objet, Québec, Lanctôt Éd., 1998.
[4]
F. Duparc,
André Green, Paris, PUF, « Psychanalystes d’aujourd’hui », 1996.
[5]
B. Penot,
La passion du sujet freudien. Entre pulsionnalité et signifiance, Ramonville - Saint-Agne, Érès, « Actualité de la psychanalyse », 2001.
[6]
Rapport de Denys Ribas, p. 146.