2002
Revue française de psychanalyse
Théorie de l'agir
Les mots sur la scène
Dominique Clerc
82, boulevard Beaumarchais
75011 Paris
Destinées à introduire la discussion du rapport de Marie-France Dispaux, ces quelques remarques en forme de questions portent essentiellement sur la nature du travail qui s’effectue au niveau intrapsychique chez l’analyste en situation analysante. Pour celui-ci, le processus de construction passe par le travail d’écoute dans la séance depuis une “ scène ” psychique qui lui est propre : la scène “ côté analyste ”, lieu où se produira la régression topique nécessaire à la perception des effets produits par les mots, l’hypothèse de l’auteur étant que l’écoute analytique se règle aussi sur un modèle qui serait celui de la pensée délirante, où les mots sont “ traités ” comme choses, pour reprendre la formulation de Freud.Mots-clés :
Traitement, Mot-chose, Régression topique, Processus primaire, Transformation, Construction.
Their aim being to introduce a discussion of Marie-France Dispaux’ report, these few points presented as questions concern essentially the nature of work carried out on an intrapsychic level in the analyst in an analysing situation. For the latter, the process of construction depends on listening work in the session originating in a psychic “ scene ” that is his own : the scene “ on the side of the analyst ”, a place in which is produced the topical regression necessary for perception of the effects produced by words, the author’s hypothesis being that analytical listening is also regulated on the model of delusional thought, whereby words are “ treated ” as things, to use Freud’s formulation.Keywords :
Treatment, Thing-word, Topical regression, Primary process, Transformation, Construction.
Con el objetivo de introducir el debate sobre el informe de Marie-France Dispaux, estas notas en forma de preguntas apuntan fundamentalmente a la naturaleza del trabajo efectuado en el nivel intrasíquico del analista en situación de analizante. Para el mismo, el proceso de construcción pasa por el trabajo de escucha en la sesión desde un “ escenario ” psíquico que le es propio : el escenario “ lado analista ”, lugar en el que se desarrollará la regresión tópica necesaria para la percepción de los efectos producidos por las palabras, basá ndose la hipótesis del autor en el hecho de que la escucha analítica también se determina sobre un modelo que sería aquél del pensamiento delirante, en él que las palabras son “ tratadas ” como cosas, para retomar la formulación de Freud.Palabras claves :
Tratamiento, Palabra-cosa, Regresión tópica, Proceso primario, Transformación, Construcción.
Destinate ad introdurre la discussione del rapporto di Marie-france Dispaux, queste osservazioni sotto forma di domande portano in particolare sulla natura del lavoro che si effettua al livello intrapsichico dell’analista in situazione analizzante. Per costui, il processo di costruzione passa tramite il lavoro d’ascolto nella seduta da una “ scena ” psichica che gli è propria : la scena “ dalla parte analista ”, luogo in cui si produrrà la regressione topica necessaria alla percezione degli effetti prodotti dalle parole, che fa formulare all’autore l’ipotesi che l’ascolto analitico si regola anche su un modello che sarebbe quello del pensiero delirante, in cui le parole sono “ trattate ”, per riprendere la formulazione di Freud, come cose.Parole chiave :
Trattamento, Parola-cosa, Regressione topica, Processo primario, Trasformazione, Costruzione.
Avant toute chose je voudrais te remercier, Marie-France, d’avoir mis à la disposition de tes lecteurs la même capacité d’accueil que celle que tu as su offrir à ton patient. Ainsi nous as-tu permis, à notre tour, d’avancer “ à petits pas ” à la rencontre de Rafaël.
Nous autres ne connaîtrons jamais Rafaël qu’à travers ce seul récit que tu auras tissé à notre intention. Récit de son histoire, de l’histoire de la cure et de ses mouvements, récit de son histoire dans la cure, de la tienne aussi. Récit qui pousse les lecteurs que nous sommes à la scénographie, c’est-à-dire à la mise en représentation. Le récit, en soi, marque la rupture d’avec l’expérience d’une réalité matérielle directement sensible : il sollicite alors, en celui qui l’écoute, une nécessaire contrainte de représentation, liée à ce défaut d’expérience vécue. C’est aussi cette contrainte de représentation qu’illustre ton récit, lequel représente déjà, en lui-même, une traduction « côté conteur ». Mais « côté lecteur », je relierais plus volontiers cette contrainte à la capacité imaginative, déployée par les mots du récit – la lecture constituant une deuxième transcription –, plutôt qu’à la fonction hallucinatoire stricto sensu.
Je doute fort, en effet, que le Rafaël que je me suis construit, celui que je crois voir quand je te lis, ressemble à celui imaginé par mon voisin, et je donnerais à parier qu’il a peu de points communs avec ce patient qui est le tien, dans cette cure-là. Nous autres, lecteurs, n’avons pas vécu l’expérience, au sens fort du terme, que tu fais, aujourd’hui encore, de cette cure... Nous n’avons pas eu à entendre parler Rafaël en séance, nous n’avons pas eu à supporter (quel drôle de mot !) le transfert, ni à affronter (encore un drôle de mot !) notre contre-transfert. En conséquence de quoi, notre construction demeurera inévitablement une construction intellectuelle, produit abouti de la pensée secondarisée.
Il en va tout autrement dans la situation analytique, où, comme tu le montres si bien, transfert et contre-transfert se retrouvent engagés avec toute la force de leur excès, comme avec celle de leur déchaînement potentiel. Mais pas seulement : les perspectives de changement intrapsychique qu’offre le
traitement
[1] analytique impliquent que les transferts mis en jeu, tant du côté de l’analyste que de celui du patient, rencontrent la possibilité de se mouvoir à l’intérieur d’un cadre. Cadre qui, d’une part, garantit la longue durée – indispensable au traitement –, et, assure, d’autre part, la mise en place d’un espace virtuel entre les deux protagonistes, espace tantôt commun, tantôt disjoint, où puisse se jouer la double partition de « deux pièces sur deux scènes »
[2].
La construction de ce cadre, qui n’est pas le cadre au sens purement technique, mais qui est, comme tu le désignes, un site à construire et à déployer, est le préalable indispensable au travail de construction qui va s’opérer dans la cure. Travail de construction dont Freud précise, dans « Constructions en analyse » – article auquel tu te réfères –, qu’il est, du côté de l’analyste, l’équivalent du travail de remémoration qui cherche à s’effectuer du côté du patient : « De tout ce dont il s’agit (dans le discours du patient), écrit-il, l’analyste n’a rien vécu ni refoulé ; sa tâche ne peut pas être de se remémorer quelque chose. (...) Il faut que, d’après les indices échappés à l’oubli, il devine, ou plus exactement il construise ce qui a été oublié. » La construction, communiquée au patient le moment venu, assurera la liaison entre les deux scènes du travail analytique : la scène « côté patient », et la scène « côté analyste ». Notons au passage qu’il s’agit, une fois encore, de deviner, de déduire, voire de combler les lacunes. Mais c’est bien « construire », souligné dans le texte, que l’avenir retiendra !
Sans le travail préalable de construction du site, pas de travail de construction possible ! Et sans le travail, dit « préliminaire », de la construction, point d’interprétation qui vaille ! Ajoutons à cela que le travail de construction nécessite d’être sans cesse remis sur le métier. Voilà qui n’est pas sans évoquer la fabrication du « tissu associatif » dont tu parles. Ainsi le lent tissage des mots et des investissements qui leur sont liés, aboutira-t-il dans chaque cure à la création d’une langue qui lui sera spécifique, et qui, grâce aux potentialités de re-métaphorisation dont elle est porteuse, prendra sa part active dans le « traitement » ? Pour Rafaël, compte tenu de l’étendue de la destruction à laquelle se trouvait soumis son fonctionnement psychique, et de la menace d’effondrement que tu signales, il t’as fallu fabriquer ce « tissu » avec un matériau « importé » depuis l’extérieur : celui puisé dans le mythe de l’Arche de Noé. Le matériau importé fournit alors entre vous, la trame, en apparence indifférente, de la parole associative. Or tu nous as dit de l’indifférence qu’elle était chez Rafaël une tentative pour mettre à distance la douleur profonde qu’il ne cessait dans le même temps de te montrer. De fait, il semble que cette indifférence se soit imposée comme l’une des qualités nécessaires à votre échange : lorsqu’on se déplace à l’étranger, on a coutume, remarque Freud, de se servir de la monnaie qui a cours dans le pays que l’on visite. L’indifférence n’est-elle pas le tout premier affect mis en avant par Rafaël au moyen du langage « emprunté » ? Et cette indifférence, qui ne peut manquer de renvoyer à la crainte de l’indifférenciation, exprimée par la voix des ondes téléphoniques (le futur GSM !), et contenue dans l’énoncé : « J’ai peur de me perdre en venant chez vous », ne fait-elle pas déjà partie, avant même qu’ait eu lieu votre première rencontre, de la monnaie « névrotique » que tu vas devoir utiliser ?
N’est-ce pas ainsi que les choses se jouent toujours, dès l’origine de la rencontre avec, en avant-première, la scène « côté patient », sur laquelle se présente, immédiatement, l’ébauche de l’excès transférentiel. À l’analyste, alors, d’installer ses propres tréteaux pour y monter, à son tour, sa propre pièce. En effet, la scène « côté analyste », en soi n’a aucune raison d’être : seule la perception du transfert qui, dans les premiers entretiens, reste généralement de l’ordre du préconscient, va inciter l’analyste à donner lieu, pour son usage propre, à un site particulier.
Ainsi, le « traitement » analytique dans son entier prend-il naissance à partir d’un principe de construction qui ressort du registre topique. Il me semble – si je t’ai bien lue –, que le barrage symptomatique présent dans le mode de communication verbal employé par Rafaël n’a pas été l’unique cause qui t’as poussée à faire ainsi usage du mythe de l’Arche. D’où ma première question : le recours à ce mythe universel qui t’est apparu d’emblée comme indispensable pour Rafaël n’a-t-il pas été nécessaire pour toi, aussi – je dirais « côté analyste » – en vue d’instituer ton propre site, ta propre scène
[3] ?
Il m’a semblé que le travail de construction avait pris place pour toi dès le premier contact avec ces mots de Rafaël, alors que l’adresse transférentielle, comme je l’ai dit plus haut, pouvait déjà s’entendre dans sa toute première manifestation : la phrase prononcée au téléphone « J’ai peur de me perdre en venant chez vous » aurait pu exiger sa traduction, mais le temps n’était pas encore venu. Car à ce premier indice fourni par Rafaël, il fallait pouvoir en ajouter d’autres encore, qui, recueillis et ajointés peu à peu, serviraient à bâtir l’édifice. À son refus de parler lors du premier entretien, tu opposeras la nécessité de « repères ». Je me suis demandé là s’il ne s’agissait pas plutôt, pour l’analyste que tu es, de la nécessité de mettre en mouvement une pensée associative, pour ton propre compte, à partir du langage de Rafaël, au-delà du caractère froid et
emprunté que celui-ci présentait alors, langage qui témoignait de la rupture, plus ou moins radicalement établie, des liens d’investissement qui unissent le moi à ses objets. On sait comment, alors, le surinvestissement du langage devient une tentative désespérée pour retrouver le chemin vers ces objets
[4].
Ne s’agissait-il pas, en ayant recours à l’espace tiers du mythe, de créer là, pour toi-même, ton propre site analytique, « côté analyste » ? Ceci afin de pouvoir entendre, à partir de ce discours, mais aussi en deçà de ses contenus, les indices de la présence d’un matériau inconscient en décomposition ; le seul dont tu disposais cependant pour mettre en marche l’activité de construction « côté analyste » et l’activité de re-construction « côté patient ».
Il est une chose curieuse, qui ne manque jamais : ces indices que nous cherchons, c’est toujours en nous-même que nous commençons par les trouver, et nous les trouvons bien souvent quand nous ne les cherchons pas ! C’est un fait connu d’expérience : trop d’attention nuit à notre entendement. Et ce ne sont pas tant la recherche d’une vérité historique ou l’établissement de la réalité des faits qui viendront permettre que s’instaure notre capacité de rêverie en séance. Nous savons bien que nous n’aurons jamais affaire à la réalité de la chose originaire, perdue à jamais. Nous savons bien que nous n’aurons affaire qu’à une suite infinie de substituts. Freud, dans son article sur « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose », souligne le fait que la réalité psychique est déjà en elle-même une réalité substituée, dont la construction résulte des déformations et des transformations de la réalité originaire, à jamais inconnaissable, mais vers laquelle on peut tendre de façon asymptotique, sachant que ce qui a été perdu est déjà un substitut de cette réalité inconnaissable originaire. En ce sens, il n’y a pas de vérité historique, il n’y a de vérité que celle construite par le sujet. C’est à la construction de cette réalité là que va répondre le travail de construction dans la cure.
Ainsi les souvenirs d’enfance eux-mêmes ne sont-ils que des souvenirs reconstitués, remaniés, construits. Je citerais volontiers ici le commentaire que fait S. Viderman dans Le céleste et le sublunaire. Il écrit, à propos du souvenir-écran : « Derrière ce travail qui brouille le souvenir vrai, enchevêtre les fils de la trame historique, on sait à l’œuvre les mêmes forces du refoulement qui visent à rendre impossible la reconnaissance du désir originaire. »
Ainsi existe-t-il un travail de formation du souvenir, comme il existe un travail de formation du rêve... Tout comme il existe un travail de la pensée délirante : la tentative de guérison que représente le délire – lequel vient se substituer à une réalité perdue, ou déniée – possède également ses propres exigences de formation et de déformation. La pensée délirante, dans son expression « discursive », est, elle aussi, un produit de transformation.
C’est là ce qui permet à Freud d’écrire, dans « Constructions en analyse », que « nos constructions sont l’équivalent des délires des malades ». Ce qu’il appelle alors « action » de l’analyste dans la cure, ne concerne, en aucun cas, l’activité de la pensée consciente, mais résulte bel et bien du travail psychique auquel se soumet l’analyste dans la séance. Cette activité psychique de l’analyste en situation analysante – pour reprendre le terme de J.-L. Donnet –, tu la situes à juste titre du côté du modèle du rêve
[5].
Mais ne pourrait-on pas, et c’est une autre question en forme d’hypothèse que je te propose, la situer du côté du modèle de la psychose, ou, pour être plus précise, du côté du modèle de la
pensée délirante ? Il me semble, en effet, qu’avec la construction, et surtout avec l’activité psychique de construction, ce n’est plus seulement la capacité hallucinatoire de l’analyste qui est en jeu, ou encore ses potentialités de régression, telles que tu nous les as si bien décrites en nous invitant à te suivre dans les mouvements de la cure de Rafaël. C’est, si l’on adopte le modèle de la psychose fonctionnant comme métaphore du fonctionnement psychique de l’analyste dans le temps même de la séance, la faculté, autrement dit la disposition interne, chez celui-ci, à se tenir au plus près de ce que j’appellerais une
capacité au re-traitement des mots comme choses
[6]. Il me semble que s’ouvre, avec la mise en œuvre d’une telle capacité, une certaine perspective, qui est celle de pouvoir entrer en contact non seulement avec le monde des objets premiers du patient, mais avec les investissements, auxquels ils donnèrent
lieu : perspective topique, qui serait celle de regagner ainsi peu à peu les territoires psychiques exilés auxquels le moi n’a plus accès.
Il me semble, en effet, que lorsque ce sont « les mots eux-mêmes (qui) deviennent l’objet de l’élaboration du processus primaire », ainsi que Freud en avance l’hypothèse, à propos de la schizophrénie, dans le « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », l’écoute de l’analyste se trouve modifiée dans le sens d’une dissociation entre « écouter » et « entendre » : les mots sont alors « vus » comme choses
[7], dans l’instant fugace où ils sont entendus. Soumis dès lors au processus primaire, ils relanceront dans un second temps la compulsion à la représentation de mots à laquelle tu fais allusion, compulsion qui est au fondement même du travail de construction.
Ce que je veux dire ici, c’est que le travail, auquel se soumet l’analyste sur la scène qui est la sienne – la scène « côté analyste » –, ne peut qu’être, dans un premier temps, un travail de déliaison que l’analyste opère sur sa propre scène psychique, à partir du matériel verbal du patient, comme à partir des effets que produit ce matériel sur son propre inconscient : condensation, décondensation (autrement dit fragmentation) et déplacement sont à l’œuvre dans ce temps particulier de l’écoute, où « colombe » équivaut à « loup », à la façon dont « un trou est un trou ». Ensuite, s’effectueront la reprise et la re.élaboration du matériau inconscient perçu chez le patient, et ce travail-là est véritablement un travail de liaison et de reconstruction : c’est ce double processus, déliaison-liaison, en action chez l’analyste qui donnera naissance au produit de la construction aboutie, dont la communication au patient fera alors, en lui, effet de liaison et d’interprétation grâce au jeu et au réagencement des représentations nouvelles qu’il propose. Le temps de la métaphorisation ( « recharger ses batteries » ) pourra enfin advenir.
Bien évidemment, comme tu le soulignes, une telle activité ne saurait être volontaire. La seule chose qui soit volontaire est la décision prise de s’engager dans une telle aventure avec un patient, et le souci de se « laisser faire » par celui-ci.
Dans cette perspective-là, celle de se « laisser faire » – non par la personne, mais bien par le discours du patient –, dans cette perspective de se « laisser aller à entendre », il s’avère souvent indispensable de créer, ainsi que tu l’as fait, une sorte d’espace transitionnel, de « tissu associatif » commun comme tu le nommes, afin que le patient ne se « perde » pas dans l’analyste, et que l’analyste, en miroir, ne soit pas ligoté dans ses mouvements de pensée par l’action psychique du patient, laquelle peut prendre la forme d’une identification projective massive ou d’un négativisme exacerbé, formes qui font barrage à la capacité de penser les pensées sur les deux scènes à la fois : « côté patient » comme « côté analyste ». Tu dis bien comment, grâce aux « dérivés narratifs » produits dans cet espace de parole que tu lui proposais – et qu’il a pu utiliser –, « quelque chose de la vie se remettait en route ». Se remettait aussi en route quelque chose de ton activité de pensée, ce qui permettait aux images de se mettre en forme dans tes associations. À partir de là, il semble que la terre ferme ait été en vue ! Pour toi sans doute, et donc pour lui, aussi.
Ce que tu appelles travail de
coesthésie
[8], c’est-à-dire penser ensemble des sensations profondes me semble ne pas pouvoir être détaché du travail d’écoute tel que je le décrivais plus haut. Ce que tu appelles esthésie, je le rattacherais pour ma part à l’effet produit dans la psyché par la perception du mot même alors qu’il se trouve retourné à l’état de chose et traité comme telle, selon les lois du processus primaire. Serais-tu d’accord pour dire que le travail de
co-esthésie vient s’appuyer en partie sur cette capacité psychique non consciente de l’analyste à re-traiter les mots comme choses, à se laisser
prendre par l’effet que ces « mots-choses » produisent au niveau inconscient, effet qui redistribue la circulation des investissements en libérant les forces pulsionnelles, laissant ainsi, à chaque fois, une trace mnésique prête à être réactivée ultérieurement dans la cure ? La sédimentation des traces créées dans l’analyse et
par l’analyse forme le terreau sur lequel se développera ensuite, tel un mycélium, le réseau des représentations en attente de devenir conscientes.
Ainsi la démarche « à-petits-pas » qui témoignait de façon visuelle de ta volonté de prudence à l’instant où tu faisais, à voix haute, la liaison entre la mort de la grand-mère de Rafaël et le départ à l’étranger de celui-ci, était-elle liée au souci de l’interruption des séances, à l’inquiétude de savoir si la coupure serait momentanée ou bien définitive ? Toujours est-il que c’est précisément à l’approche de ce moment-là – perte, rupture, coupure ? –, que le souvenir de sa grand-mère était parvenu à la conscience de Rafaël. L’identification, dis-tu, s’était produite de ton côté, par le biais de l’éprouvé d’affects de tristesse et d’inquiétude devant cette séparation, accompagnant des représentations de vieillesse et de mort proche. Mais par quelle transformation les mots de Rafaël, évoquant le souvenir d’une « femme forte et vivante », ont-ils pu susciter en toi cette formation condensée du mot-chose « à-petits-pas » ? Et lui, de son côté, qu’a-t-il perçu de cette identification au travers des mots de ta question, et de leurs effets sur toi, pour que ce soit l’image de cette démarche qui revienne dans son rêve, un « vrai » rêve, dont il se souvient, et qu’il t’offre en séance ? Un rêve de transfert, dans lequel « analyste » et « grand-mère », sont condensées dans la représentation « à-petits-pas », laquelle fait à son tour effet sur lui, et suscite une « vraie » émotion. Rafaël, cette nuit-là, s’est-il mis à parler la langue de son analyse ?
[1]
Au mot de « travail », je préfère pour ma part celui de « traitement », lequel,
en soi, contient l’idée même de « transformation » au sens où la dimension du
re-traitement des représentations, vi
a les mouvements d’investissements dont ils sont le lieu, y est amplement présente.
[2]
Voir S. Freud, « Constructions en analyse », in
Résultats, idées, problèmes, PUF, 1987.
[3]
André Green, dans son article, « Le mythe : un objet transitionnel collectif » (in
La déliaison, Hachette, coll. « Pluriel », 1998) a su mettre en lumière comment le mythe fonctionnait comme métaphore du fonctionnement de la pensée inconsciente et comment les relations entre pensée mythique et pensée inconsciente tournaient autour de la question, non pas du symbole, mais du processus de symbolisation lui-même en tant qu’il suppose l’exigence de réduplication de la métaphore qu’il présente.
[4]
Le
So what ? était sans doute l’ambassadeur de cette rupture.
[5]
De cela il fut longuement question lors du Congrès sur
La Figurabilité.
[6]
Il s’agirait ici d’une capacité de régression topique.
[7]
Voir, au sujet de la primitivité de la vue, P. Fédida,
Par où commence le corps humain. Retour sur la régression, PUF, coll. « Petite Bibliothèque de psychanalyse », 2000.
[8]
Formulation qui n’est pas sans évoquer pour beaucoup les travaux de D. Widlöcher, qui développe une véritable théorie du travail dans la situation analytique, à partir de ce qu’il nomme la « co-pensée ».