2002
Revue française de psychanalyse
Théorie de l'agir
Retour sur l’échange agi-parlé
Jean-Luc Donnet
40, rue Henri-Barbusse
75005 Paris
L’agir dans le champ de la cure ne s’appréhende qu’à travers le système de transformation dans lequel il est pris. L’examen des vignettes présentées par les rapporteurs conduit à conférer une valeur privilégiée à une forme particulière de l’agir de parole.Mots-clés :
Acte, Agir, Transformation, Projection transférentielle, Processus énonciatif.
Summary — Action in the field of treatment can only be detected via the system of transformation in which it is caught up. An examination of examples presented by participants leads us to confer a higher value to a particular form of the action of speech.Keywords :
Act, Action, Transformation, Transferential projection, Enunciating process.
Das Agieren im Rahmen der Kur kann nur anhand des Verwandlungssystems, in welchem es verstrickt ist, angegangen werden. Die Untersuchung der von den Berichterstattern vorgeführten klinischen Beispielen führt dazu, einer speziellen Form des Agierens mit der Sprache einen privilegierten Wert zu verleihen.Schlagwörter :
Akt, Umwandlung, Übertragungsprojektion, Aussageprozess.
El actuar en el campo de la cura sólo se aprehende a través del sistema de transformación en el cual el mismo está inmerso. El aná lisis de las viñetas presentadas por los ponentes conduce a otorgar un valor privilegiado a una forma específica del actuar de palabra.Palabras claves :
Acto, Actuar, Transformación, Proyección transferencial, Proceso enunciativo.
Nel campo della cura, l’agire si concepisce solo tramite il sistema di trasformazione nel quale è preso. L’esame delle vignette cliniche presentate dai rapporteurs, porta a confermare un valore privilegiato alla particolare forma dell’agire di parola.Parole chiave :
Atto, Agire, Trasformazione, Proiezione transferenziale, Processo enunciativo.
I – Un mérite essentiel du triptyque présenté par nos collègues-rapporteurs belges est d’avoir remis au travail l’idée classique selon laquelle la cure analytique est une mise en acte de l’Ics (Lacan). Et, concernant l’ambigu ïté de cette référence centrale à l’acte, comment ne pas penser aussitôt à la formulation qui vient sous la plume de Freud, découvrant la nécessité d’en passer par le transfert (activation, actualisation, agieren) : “ Nul ne peut être tué in absentia ou in effigie. ” Formulation paradoxale en ce qu’elle semble, dans un même mouvement, convoquer et révoquer l’animisme psychique, la toute-puissance du penser ; formulation cruciale aussi en ce qu’elle semble placer au cœur de l’action analytique l’enjeu du meurtre, posant la question évoquée par A. Beetschen, du statut du meurtre psychique, prolongement du meurtre inaugural du père de la horde : “ Au commencement était l’acte ”, conclut Totem et tabou.
II – Les vignettes cliniques présentées – et j’y inclus le beau cas de Denys Ribas – sont précieuses en ce qu’elles rendent évidente la nécessité du concept très général de transformation psychique, dès lors qu’on se situe dans le cadre d’une métapsychologie des processus (R. Roussillon) qui ne se limite pas au champ clos de la représentation. Les transformations englobent en subvertissant leurs limites, toutes les catégories de présentation phénoménale, et, en particulier, la trilogie de la pensée, de la parole et de l’acte ; elles les envisagent avant tout sous l’angle de leurs relations dynamiques virtuelles d’opposition, d’étayage, de substitution.
Ainsi, par exemple : la parole peut être décrite par Freud, dans L’interprétation des rêves, comme contre-investissement de la tendance regrédiente de la pensée imageante, dont l’accomplissement hallucinatoire constituerait la modalité primordiale de l’acte psychique ; mais la parole s’avérera, dans la répétition agie, porteuse de la magie lente des mots. La parole, selon les moments processuels, peut apparaître comme complément surinvesti du penser animique, ou comme renoncement symbolisant, socialisant.
De même « l’acting » (conduite, comportement, geste) apparaît comme résistance, court-circuit par rapport à la mise en représentation ; mais il peut en constituer un préalable, et l’accès à l’acte, le « vrai » n’est-il pas la conséquence naturelle d’une liberté psychique retrouvée ?
La question posée par les rapporteurs à propos de l’agir n’est pas tant celle de son sens possible que de sa nécessité processuelle : et celle-ci ne s’avère que dans l’après-coup de son intégration symbolisante. C’est pourquoi le renoncement à l’acte ne peut plus faire partie des prescriptions explicites de la méthode ; l’acte du renoncement à l’acte est toujours à l’œuvre dans la tension même qui sous-tend la dynamique du transfert.
III – La vignette présentée par M. Haber me permettra de faire écho à une question posée par D. Ribas :
Jacques obtient de son analyste de menus échanges agis que celui-ci ressent comme de petites faveurs incestuelles : en témoigne un sentiment de gêne (honte et culpabilité) par rapport aux exigences de sa méthode. Cette activation de la dimension surmo ïque de la méthode est précieuse puisqu’elle est virtuellement porteuse de l’instance paternelle au sein d’un contre-transfert maternel qui accepte la complicité.
Le conflit contre-transférentiel apparaît ainsi comme le contenant de l’élaboration œdipienne qui mènera à la profération d’un interdit devenu structurant car soutenu par la dualité du surmoi œdipien. Il se confirme que le contre-transfert analysant suppose cette fonction tiercéisante de la méthode, c’est-à-dire qu’il s’étaye sur le transfert de l’analyste sur l’analyse.
Il me semble que ces quelques remarques peuvent faire écho à la question de D. Ribas quant à la coexistence, et la compatibilité, chez l’analysant du fantasme d’auto-engendrement et des contraintes historico-structurales liées à la scène primitive, et à l’Œdipe.
Dans « L’écart théorico-pratique » en 1985, je soulignais que l’analyste, de par son lien au paradoxe de la méthode, est, à la fois, ou tour à tour : la mère complice de l’artiste, héros transgresseur, auteur parricide de son histoire ; et le père porteur de la castration symbolique, de la loi œdipienne.
IV – La vignette de Françoise, présentée par J. Godfrind me permet de revenir sur la place privilégiée qu’occupe l’agir de parole, à l’échange agi-parlé, dans l’action analytique, conçue comme transformatrice.
Françoise se met à réclamer répétitivement la suppression d’une de ses séances. Elle ne dit pas, sur le mode d’une communication informative (D. Widlöcher) « Je ressens de manière obsédante le désir d’obtenir de vous la suppression d’une séance » ; elle ne dit pas non plus : « À partir de la semaine prochaine, je ne viendrai plus le jeudi » ; elle ne met pas l’analyste devant le fait accompli.
Sa demande se situe entre la représentation et l’acte, et c’est ce qui, dans la situation analytique lui confère cette saveur irremplaçable de transfert. Sur le plan phénoménologique, le lien est direct entre le fait que Françoise parle tout à fait en son nom, ou plutôt au nom de son moi (c’est moi qui veux cela) et l’étonnement de l’analyste qui ne reconnaît plus sa patiente, qui ne sait plus qui parle. Ce contraste est l’inquiétante étrangeté, sous sa forme discrète. Et l’après-coup interprétatif révélera l’étrange superposition de deux voix dans cette énonciation :
- celle de la petite fille caractérielle, opposante qui se réactualise dans le transfert ;
- celle d’une identification à une mère souffrante, dépressive, tyrannique.
La dualité unifiée des deux voix traduit sans doute l’amorce d’une désidentification à cette image de la mère, et d’une levée menaçante d’un clivage méconnu. Le lien paradoxal entre le cramponnement à l’identification inconsciente et l’affirmation identitaire négative du moi expliquerait la complexité de l’effet projectif de l’agieren sur l’analyste, coincée dans et par son lien à sa méthode et comme réduite à l’impuissance. D’où l’apparente nécessité d’une surenchère en agir qui lui fait proposer un arrangement refoulant, un temps, le surmoi de la méthode, moyennant un clivage qui va s’avérer fonctionnel de manière imprévue (et pourtant, dans l’après-coup, si apparemment prévisible !). La proposition de l’analyste oblige la patiente, en contre, à avouer son attachement à sa quatrième séance, au lieu de le projeter sur l’analyste ; mais, de surcroît, elle manifeste son attachement au site, c’est-à-dire à la méthode, resurgie entre l’analyste et elle, en instance tierce ; d’avoir été agie en contre, la dépendance se transforme en se disant. L’analyste aura dû répéter une faille de l’environnement dont, me semble-t-il, il n’y a pas de raison de dissocier le primaire et l’œdipien.
V – Les deux exemples que je viens de commenter appartiennent à la zone tempérée des échanges agis-parlés. Leurs manifestations sont suffisamment saillantes pour faire spécifiquement problème, et suffisamment intégrables au processus pour confirmer qu’elles correspondent à une forme particulière de mémoire inconsciente. Bien des agieren de parole sont si ténus qu’ils ne se détachent pas sur le fond du jeu de la règle fondamentale ; d’autres (scènes de ménage passionnelles, etc.) semblent rejoindre l’agir entendu comme une conduite, un comportement.
Même si l’on se place dans la perspective de la transformabilité, l’
agieren pose donc un problème de délimitation délicat. C’est pourquoi le repérage de ce qui pourrait définir l’agir de parole dans la situation analytique reste essentiel. Une caractéristique sur laquelle insistent les rapports est la corrélation entre l’agir de parole et l’action exercée
sur (ou « dans ») l’analyste
[1].
Cependant l’intensité de l’effet de la parole qui s’adresse sur ce destinataire particulier n’est pas vraiment proportionnelle à l’agir : ainsi, Freud fait valoir que l’aveu pudique d’une noble créature est plus troublant pour l’analyste que la sollicitation sexuelle directe de la femme qui ne connaît que la logique de la soupe et des quenelles.
On ne saurait donc faire co ïncider l’agir de parole et l’effet plus ou moins intense de la parole du patient sur l’analyste, effet irréductiblement pris, d’autre part, dans la dimension subjective du contre-transfert. Par contre, à la lumière des exemples précédents, il semblerait possible de lier spécifiquement l’agir de parole à une mise en question directe de la méthode, ou, plus précisément au lien ambigu que l’analyste entretient avec elle pendant la séance.
Cette mise en question trouve une expression fréquente et typique dans l’éventail des « attaques contre le cadre ». Mais elle se manifeste de manière beaucoup plus subtile
[2].
L’agieren active un paradoxe constitutif de la situation analytique : il est dans son principe prévisible, puisque partie intégrante de la métapsychologie de la séance ; et cependant, dans la pratique, sa présentation ne va pas sans susciter, serait-ce a minima, le sentiment d’une transgression de la règle du jeu. C’est qu’il crée un événement et, à ce titre, surprend et désorganise la conventionnalisation inhérente à une méthode ; et, pour autant, cet agir reste pris dans la règle fondamentale, sans qu’on puisse discerner s’il use de la liberté qu’elle offre ou manifeste la contrainte qu’elle implique.
L’agieren de parole, par l’actualisation qu’il réalise rend mieux perceptible le caractère peu assuré, aléatoire de l’après-coup symbolisant.
L’agieren de parole brouille ainsi ce qu’il pourrait y avoir de convenu dans le processus représentationnel. C’est en quoi il correspond à une utilisation cruciale du site analytique.
a) Parce qu’il signale une charge pulsionnelle actuelle, son éventuelle intégration interprétative réalisera une conjonction économico-symbolique, dans laquelle une prise de sens optimale est corrélative d’une introjection pulsionnelle qui transforme les relations du moi et du ça.
b) La parole qui s’adresse ne distingue pas l’analyste en fonction et l’objet du transfert. En un sens, l’objet externe de la réalité perçue, et l’objet interne de la représentation inconsciente sont confondus, avec l’indice hallucinatoire que cela implique. Ainsi, dans son élan initial, l’agieren de parole dépasse la dimension du déplacement transférentiel, pour se rapprocher d’un mouvement projectif.
c) Le discours proféré recèle un contenu transféré, plus ou moins énigmatique, plus ou moins représentable. Mais surtout, le processus de son énonciation accomplit quelque chose du mouvement projectif correspondant : accomplissement qui s’objective dans la portée de l’intonation, le rythme du phrasé, et s’inscrit dans la motricité et les représentations corporelles qui l’accompagnent.
d) Du point de vue intrapsychique, l’agieren efface l’écart entre l’événementialité psychique et la parole, écart crucialement à l’œuvre dans l’énoncé de la règle fondamentale : « Dites... ce qui vient », et dont la problématique est celle même de la méthode analytique.
On peut dire que l’agieren introduit la question de l’acte au sein même du transfert sur la parole.
e) Je n’ai évoqué que le temps initial de l’agieren ; mais l’essentiel est que, dans la très grande majorité des cas, le processus énonciatif a une trajectoire projective, accomplit un parcours qui transforme le mouvement psychique dont il émane (A. Green). En rencontrant l’accueil neutre et contenant de la fonction analytique dans le site, l’agir de la parole s’y réfléchit, revient interroger le sujet de l’énonciation et rendre virtuellement perceptibles, endo-psychiquement, les mouvements psychiques et leur transformabilité dynamique. Dans cette endo-perception jouent non seulement les représentations de mots entendues (Freud), mais les kinesthésies liées au geste de la parole.
f) Je retrouve ainsi la question cruciale de la tension contradictoire qui est à l’œuvre dans l’analytique de situation, entre l’acte psychique et sa source hallucinatoire, et l’acte de parole. L’agieren, comme manière de dire le transfert réalise un microprocessus qui fait passer d’un registre à l’autre : un quantum hallucinatoire (G. Lavallée) inhérent à la conviction projective initiale, se trouve comme étalé et affaibli le long du parcours énonciatif. Le deuil de la toute-puissance hallucinatoire ne relève pas du réveil correcteur de la raison, mais ouvre sur un ressourcement de la métaphore. Le parcours de l’énonciation acquiert rétroactivement un sens ludique propre au jeu analytique.
Avant d’appeler à la reprise interprétative dans le registre de la symbolisation secondaire, l’agieren en situation fait jouer un registre de symbolisation primaire inhérent au jeu du langage. C’est pourquoi j’ai évoqué à son sujet la figure d’une onde de symbolisation, propice à la transitionnalisation des enjeux du transfert.
VI – Je m’en suis tenu à cette figure de la répétition que Freud accueille en lui donnant une place centrale dans la cure ( « Remémorer, Répéter, Élaborer » ), parce qu’elle est porteuse de la différence qu’implique la dynamique du transfert. On sait quelles difficultés surgissent avec la répétition qui se présente avec une fidélité indésirable, qu’elle opère au sein de la parole, prenne la forme de l’agir sans langage, ou surtout, efface toute distinction pour se faire comportement.
Globalement parlant, on peut dire que l’intervention du psychanalyste est d’autant plus requise que le sens même du jeu analytique est plus menacé. L’intervention peut être interprétative ou recadrante (rappel de la méthode) ; elle doit assumer le risque d’être un contre-agir : le recadrage peut prendre une valence surmo ïque ; l’interprétation, une dimension rectificative de l’illusion transférentielle.
En somme, l’agieren couvre le champ qui va de l’identification projective normale à l’identification projective pathologique. Celle-ci pourrait se définir par le sentiment qu’elle fait éprouver à son destinataire que la projection n’est pas réversible, ou que son interprétation risque d’être reçue comme contre-identification projective. L’identification projective normale correspond à ce dire de transfert ambigu : son interprétation est d’autant plus accessible, dans l’après-coup, qu’elle trouve un contenant facilitant sa propre transformation dans le site analytique investi comme tel.
[1]
Ce qui fait référence au thème de l’identification projective.
[2]
Par exemple : « Est-ce que je peux tout vous dire ? »