Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1581 à 1589
doi: 10.3917/rfp.665.1581

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Théorie de l'agir

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse Théorie de l'agir

Ces agirs qui agissent la cure

Claude Le Guen 2, place de Séoul 75014 Paris
Comme son complément, l’affect, la motricité est omniprésente dans la cure : c’est elle qui “ répète ” le transfert, et se répond dans le contre-transfert ; nous avons ainsi l’occasion de voir à l’œuvre les “ représentations motrices ” qui donnent le sens de l’histoire. Ne serait-il pas possible – comme Freud le fit pour le transfert – de renverser la fonction de l’agir et, plutôt que de chercher à s’en débarrasser (donc à le méconnaître), envisager de l’utiliser (et donc de le reconnaître) ?Mots-clés : Affect, Répétition, Représentation motrice, Transfert - contre-transfert. Like its complement, affect, motricity is omnipresent in treatment, it is what “ repeats ” the transference, and has an answer in the counter-transference ; we are thus able to see at work the “ motor representations ” that give the meaning of history. Would it not be possible, as Freud did for transference, to reverse the function of action, and rather than attempting to get rid of it (thus to misunderstand it), to envisage using it (and thus to recognise it) ?Keywords : Affect, Repetition, Motor representation, Transference - counter-transference. Wie seine Ergänzung, der Affekt, ist die Motorik in der Kur omnipräsent : sie ist es, welche die Übertragung “ wiederholt ”, und sich in der Gegenübertragung antwortet ; wir haben somit die Gelegenheit, die “ motorischen Vorstellungen ” am Werk zu sehen, welche den Sinn der Geschichte geben. Wäre es nicht möglich – so wie Freud es für die Übertragung vorschlug – die Funktion des Agierens umzuwerfen ; eher als zu versuchen, sie zu beseitigen (und somit nicht zu erkennen), könnte man nicht eher versuchen, sie zu benützen (und somit zu erkennen) ?Schlagwörter : Affekt, Wiederholung, Motorische Vorstellung, Übertragung-Gegenübertragung. Igual que su complemento, el afecto, la moticidad está onmipresente en la cura : es la que “ repite ” la transferencia, respondiéndose en la contratransferencia ; nosotros tenemos pues la oportunidad de ver en acción las “ representaciones motrices ” que otorgan sentido a la historia. ¿ Acaso no sería posible – como Freud lo hizo con la transferencia–el invertir la función del actuar y, má s bien que intentar desembarazarse (o sea desconocerla), tratar de utilizarla (y pues de reconocerla) ?Palabras claves : Afecto, Repetición, Representación motriz, Transferencia-contratransferencia. La moticità, come il suo complemento l’affetto, è onnipresente nella cura ; è lei che “ ripete ” il transfert e si risponde nel contro-transfert ; cosi’abbiamo l’occasione di vedere all’opera le “ rappresentazioni motorie ” che danno senso alla storia. Come Freud l’ha fatto per il transfert, non sarebbe possibile rovesciare la funzione dell’agire e piuttosto che cercare di sbarazzarsene (dunque di misconoscerla), cercare d’utilizzarla (e dunque di riconoscerla) ?Parole chiave : Affetto, Ripetizione, Rappresentazione motoria, Transfert - contro-transfert.
Chère Jacqueline et cher Maurice, vous vous intéressez aux transformations – moi aussi, et nous ne pouvions que nous rencontrer. Surtout, vous vous souciez du “ passage d’un registre agi à un registre pensé– passage qui, par nature si je puis dire, ne peut être qu’un mouvement mais qui, de surcroît, apparaît comme étant, en lui-même, une transformation. C’est justement de ce “ passage ” dont je souhaiterais repartir pour, vous suivant, aller jusqu’à “ l’échange ”. Donc, passage de l’agir à la pensée, mais “ passage ” aussi de l’analysant à l’analyste (et réciproquement) ; voilà qui pose, bien sûr, la question des voies et des modes de ces passages avec, au premier plan de vos intérêts, ceux de l’action : ils sont sans doute, en effet, de meilleurs témoins des “ échanges ” que ne le peuvent les paroles.
Vous avez bien voulu en appeler à mon tout récent travail sur les Représentations motrices [1] et vous y référer, même si lorsqu’il est paru votre rapport était déjà bien avancé. Je crois en effet qu’avec Michèle Perron-Borelli nous sommes, ensemble et sans doute avec quelques autres, en train de réviser quelques petites choses pour mieux comprendre comment cela peut passer de l’acte à la pensée », comme le demandait Henri Wallon – ce qui revient à chercher à reconnaître leurs interpénétrations. À être parfois différentes, nos démarches n’en sont pas moins complémentaires – et c’est à cette complémentarité que je veux m’attacher. Alors, précisons brièvement nos modes d’approche, à commencer par les rapports et les différences entre agir et motricité, comme de l’une et l’autre avec la pensée (en entendant par « pensée » tout ce qui est proprement psychique, conscient ou inconscient).
L’agi est omniprésent, indissociable de chaque moment de notre vie (le sommeil est lui-même un acte) – mais, après tout, il en va de même pour ce qui est moteur et ce qui est pensée ; surtout, il est visible, manifeste, voire évident – au point parfois de nous aveugler jusqu’à nous faire méconnaître la transgression dans l’échange qu’il peut porter ; ce manquement que de toute façon il appelle car, comme vous le remarquez, « l’acte appelle l’acte » – et c’est bien là-dessus que porte l’une de vos plus fécondes interrogations. Pour ce qu’il en est d’elle, la motricité est latente, implicite et le plus souvent méconnue tellement elle « va de soi », dépassant largement le champ des mimiques et de la gestuelle ; elle n’en est pas moins omniprésente ; à l’évidence plus difficile à saisir elle est, peut-être, plus aisée à interpréter. Et le transfert nous offre la « voie royale » pour tenter de le comprendre.
« Le patient – nous dit Freud – n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé, et ne fait que le traduire en actes. Ce n’est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d’action. Le malade répète évidemment cet acte sans savoir qu’il s’agit d’une répétition. » [2] Tous les mots de cette brève citation sont importants, mais je voudrais m’attacher d’abord à celui de « traduire ». Il s’agit donc d’énoncer dans une autre langue (en tendant à l’équivalence) ce qui ne saurait être entendu dans la première. « Illustrer – remarquait Théophile Gauthier – consiste à traduire une page par un dessin » ; le paraphrasant, nous pourrions dire que transférer consiste à « traduire », à « illustrer » une page de vie, de souvenirs, par une action immédiate, comme un dessin dans le transfert. Je m’attache à cette image de l’ « illustration » car elle indique clairement que, par cet acte, que dans l’acte lui-même il s’agit effectivement d’une représentation – et c’est bien ce qui fait d’ailleurs qu’il s’agit là d’une « répétition », acte par excellence ; notez d’ailleurs que dans le transfert l’acte lui-même est conscient (c’est bien ce qui permet de l’interpréter), et que c’est la répétition qui est inconsciente (ce qui justifie l’interprétation et lui confère sa finalité).
Mais d’en appeler à une illustration pour « représenter » l’acte de transfert revient à souligner la complexité des représentations qui se trouvent alors en jeu ; c’est bien ce que va « illustrer » Freud dans la suite de son propos en nous proposant « l’exemple » du patient insolent avec son analyste qui « apporte quantité d’idées et de rêves confus ». Mais peut-il y avoir une représentation « simple » ? Je ne le pense pas, constatant plutôt que toute représentation est éminemment complexe parce que toujours surdéterminée, et qu’elle l’est plus encore lorsqu’elle est consciente (et donc communicable), puisqu’elle a vu des représentations de mot s’ajouter à celles de chose ; d’ailleurs, son rôle est justement d’introduire de la complexité dans l’affect (comme un investissement en retour), afin de tenter de le contrôler. Mais dire qu’il n’y a pas de représentation simple conduit à penser que toute représentation est aussi multiple ; vous l’avez compris, j’entends par là introduire et justifier mon recours aux représentations motrices pour lier et signifier les représentations de mot et de chose, entre elles et avec l’affect – mais aussi, sans doute, des « représentations d’action » évoquées par Michèle Perron-Borelli, comme des « images d’action » proposées par Jacqueline Godfrind et Maurice Haber. Sans nous attarder au narcissisme des petites différences, laissons l’usage décider de l’expression que l’usage retiendra ; l’essentiel est bien que nous parlons ici de la même chose.
Mais puisque nous venons d’évoquer les représentations, et même toutes les représentations, nous ne saurions faire l’économie de ce qui les justifie, les modèle et les détermine : l’affect, bien sûr, dont « le destin [...] est de loin plus important que celui de la représentation » [3], affect qui est l’essence même de la fonction de « représentance », puisqu’il se trouve au plus près de la pulsion – avec la motricité, bien sûr. Vous avez fort pertinemment insisté sur l’importance du « transfert de base » (comme disait Catherine Parat), vous avez voulu y voir deux « courants », les repérant chez l’analysant et chez l’analyste.
Le transfert est, avant tout et à la fin des fins, une « histoire d’amour » – l’amour, cet affect premier (avec l’angoisse, qui n’en est d’ailleurs qu’un dérivé). Pour en parler, il y a des « mots d’amour » car l’amour ça se dit, ça se chante même mais, surtout, l’amour, ça se fait – là est même sa raison d’être. Or la cure analytique, cette histoire d’amour et de frustration, exclut justement de le faire ; là-dessus elle se définit, par là elle se signifie : par cet interdit elle peut « traiter », dans cet interdit elle peut être agissante. En ce sens, d’abord et surtout, le transfert est une répétition : il répète, à l’âge adulte, la situation infantile d’empêchement qui faisait qu’au temps où l’amour flambe avec le plus de passion dans les complexités de l’Œdipe, il ne pouvait être « fait », l’immaturité physiologique du petit être (pour parler comme Freud) ne le lui permettant pas. Avec le transfert il y a bien, une fois de plus, impossibilité à la réalisation ; mais, cette fois, sa répétition transférentielle a quelque chose d’assez particulier : la frustration ne découle plus d’une impossibilité physiologique mais d’un interdit, d’abord technique, et de surcroît éthique (donc surmo ïque) ; c’est d’ailleurs dans ce décalage entre le naturel et le culturel que va pouvoir se glisser et agir l’interprétation car, bien sûr et comme vous le remarquez à la suite de Jean-Luc Donnet, l’interprétation est aussi, voire d’abord, un acte (d’ailleurs, dans ce « décalage », nous retrouvons quelque chose de ce qu’il a su reconnaître comme un « écart » théorico-pratique).
Au fondement du transfert, et donc de la cure, il y a donc un acte ; acte d’amour refusé, exclu du cadre – et qui prend, de ce fait même, plus de présence encore, ne pouvant alors, surtout, que se faire agissant. « L’état normal – nous dit Freud – est que le conscient régisse l’affectivité et la motilité » [4] ; c’est lorsqu’il y a névrose que le symptôme se porte sur l’inhibition de la motricité : la pathologie n’est pas dans l’agir – bien au contraire même, la motilité étant ce qui résiste le mieux à la névrose. Un acte réfréné ne pourra donc que chercher, par tous les moyens, à s’exprimer ; il serait étonnant qu’il se satisfasse longtemps de sa mise en parole, en représentations verbales, d’autant que l’affect qui l’accompagne et le motive demeure bien présent : il est même sciemment cultivé par ce même transfert. La motricité devra donc se manifester autrement, en d’autres actes, se déplacer... se transférer donc dans ce qu’il conviendrait peut-être d’appeler un « transfert moteur ».
Cette situation est folle – et c’est bien pourquoi ça peut marcher, pourquoi ça doit pouvoir s’interpréter... Il n’en demeure pas moins que, trop souvent, les praticiens de la psychanalyse éprouvent quelque gêne lorsqu’ils se trouvent confrontés aux émergences des « agirs », aux manifestations de la motricité – et plus encore lorsqu’elles sont de leur fait. Ils ne les ignorent pas vraiment, certes (comment pourraient-ils, d’ailleurs ?), mais ils les écartent le plus souvent, voire les condamnent en les qualifiant de « passages à l’acte », « actings » et autres vilains mots témoignant de leur conviction d’avoir affaire à des faits pathologiques. S’ils les reconnaissent bien comme des émergences de l’inconscient au même titre que les lapsus, ils sont loin d’avoir à leur égard la complaisance de connivence que ceux-ci leur inspirent ; au contraire, ils considèrent les agirs comme infiniment plus gênants que ceux-ci – ne serait-ce que parce qu’ils se sentent pris dans les mouvements ainsi initiés – tant il est vrai que, selon la juste parole de Jacqueline Godfrind et Maurice Haber, « l’acte appelle l’acte ».
Aussi, merci à vous, chers amis, d’avoir su porter un autre regard sur ce qui se passe, c’est-à-dire sur ce qui s’agit dans la cure. Lorsque Freud découvrit le transfert, il le traita d’abord comme une incongruité, une gêne, une fâcheuse interférence dans le bon déroulement du traitement, jusqu’au moment où il comprit que non seulement il devait « faire » avec, mais qu’il pouvait aussi l’utiliser en tant que « moteur » de la cure (décidément, on ne quitte pas les références motrices). Et bien, ne pourrait-on, ne devrait-on pas, à votre suite (et à celle de quelques autres) en user de la même façon avec l’agir et, plutôt que de chercher à s’en débarrasser et donc à le méconnaître, envisager de l’utiliser et donc de le reconnaître ?
Certains, entendant ceci, vont sans doute s’inquiéter du risque de vous voir, de nous voir ainsi encourager la réapparition des « techniques actives » chères à Ferenczi. Je voudrais les rassurer : ce n’est nullement de cela dont il s’agit et de reconnaître l’incontournable présence des agirs n’engage à nul activisme ; au contraire, même ! Il s’agit là simplement de tirer les conséquences de ce constat freudien que les affects et la motricité sont d’autant plus présents et actifs dans tout le fonctionnement psychique qu’ils le déterminent ; ils sont donc aussi, nécessairement, actifs dans les échanges de la cure. Autant le savoir et, si possible, s’en servir ; pour ce faire, donc, autant chercher à mieux comprendre comment ça se passe.
Nos rapporteurs soulignent que, « dans toute cure analytique et à tous moments, l’analysant utilise le canal de “l’agir” pour envoyer des messages infraverbaux à l’analyste » ; ils ajoutent que « l’analyste, ébranlé par les messages excitants qui lui parviennent, répond temporairement à ces sollicitations, qu’il le veuille ou non, en utilisant le même registre de fonctionnement, [...] instaurant un échange agi ». Cet argument est au centre de leur travail ; mais avant d’être un argument, je pense que c’est d’abord un constat, eut-il été trop souvent méconnu. J’ajouterai que s’il en est bien ainsi dans toute cure, il en va de même dans tout échange, dans toute relation, analytique ou non ; c’est bien cette communauté, cette banalité qui lui confère tout son intérêt pour la conduite de la cure, puisqu’elle vient y resignifier la répétition, contribuant ainsi à resituer l’analyse dans le fil de l’histoire. La question qui alors se pose est de comprendre ce que ces « messages infraverbaux » ont de particulier, de spécifique et, surtout, d’utilisable lorsqu’ils se produisent dans une psychanalyse.
Je tends à penser que le singulier se trouve ici dans le fait que, comme y insistent nos auteurs, « les réponses de l’analyste sont le plus souvent inconscientes » (ou, à tout le moins, préconscientes). « Comme dans tout échange », pourrions-nous dire là encore. Mais ici s’introduit un décalage entre ce que l’analyste croit dire et ce qu’il dit vraiment – et qui lui revient, dans les meilleurs des cas, dans une prise de conscience de son agir (facilitée par l’interdit que le cadre porte sur les actes) ; il y a là un après-coup qui ne fait que représenter la « transformation » que réalise, nous disent Jacqueline et Maurice, « le passage de l’expression agie à l’expression pensée », donc consciente – et qui est elle-même la réduplication inversée, dirons-nous, du passage inconscient de la pensée à l’acte, tel qu’il a suscité les agirs dans la cure. Dans l’après-coup, il y a bien l’après pour situer et orienter la ligne historique en partant du présent, mais il y a surtout le coup pour originer le mouvement. C’est là dire qu’en « réalisant » l’effectivité de sa « réaction », l’analyste subit un traumatisme, fût-il a minima (je pense qu’il en va ainsi dans toute prise de conscience), et qu’il peut le signifier en revenant sur le coup, sur le trauma qui l’a initié, et qui n’existe que de cet instant (le fonctionnement même du processus de l’après-coup exclut toute idée d’avant-coup) – ainsi me semble fonctionner le passage de l’acte à la pensée, qui ne peut qu’être aussi douloureux, fût-il jubilatoire.
Dans ce que nous venons ainsi de reconnaître, dans cette part de ce qui œuvre dans le processus de la cure, de toute cure, il est bien clair que nous impliquons le « contre-transfert », puisque c’est lui qui nous fournit d’abord notre instrument pour comprendre. Mais ici, celui-ci a ceci de particulier qu’il est suscité, modelé par un « transfert moteur » auquel il répond. Les paroles dites dans la cure étaient dénégation de la vérité portée par l’acte, mais ce n’est que dans l’après-coup (le temps pour comprendre), dans le moment interprétatif (que l’interprétation ait été énoncée ou non) que le sens peut apparaître et donc, à son tour, agir.
Ainsi, « comme à son insu », l’analyste répond par un agir, et ses réponses seraient comme « en phase » avec le « dire » du patient ; tel serait, nous dites-vous, l’échange agi – et cette expression me convient. Que tout cela soit le résultat du jeu transféro - contre-transférentiel, je le crois volontiers ; mais qu’est-ce à dire ? Le déploiement « d’images d’actions » sous-tendrait la mise en acte, renvoyant à « un mode relationnel précoce inscrit avant l’acquisition du langage » ; sans doute, mais est-ce suffisant ? Car – Freud nous le rappelait – la mise en acte condense les fantasmes qui, à demeurer largement inconnus, n’en sont pas moins extrêmement riches et complexes, comme le permet seul le recours aux symbolisations de la mise en mots ; et comme d’ailleurs l’implique, pour votre patiente Francine, la référence à un « scénario qui sollicite [l’analyste] dans une position œdipienne ».
C’est pourquoi je tends à penser que dans ce qui se passe là, et que nous tentons de saisir en privilégiant la part « agie » de ce qui s’échange, les « images d’action » nous fournissent une illustration de ce que peuvent être, jusque dans l’actuel, des représentations motrices au travail. Elles ne sauraient se réduire à l’acte : elles sont représentatives de tout ce qui se dit et ne peut se dire, elles lient et permettent l’intégration des autres représentations (de mot et de chose) et des affects ; si elles expriment bien de l’archa ïque, c’est de la même façon que tout refoulement renvoie, in fine, au refoulement originaire ; elles sont riches de toute leur histoire qui s’inscrit d’abord dans la motricité. Les représentations motrices étant ce qui vient tout à la fois animer les représentations de mot et les lier aux affects, elles ne peuvent qu’être porteuses de la fonction symbolique inhérente au langage. Elles sont à la fois au plus près de la pulsion (et de son versant biologique qu’est l’excitation) et en prise directe avec la conscience et ses fonctions les plus élaborées (ne serait-ce que parce que, par définition, elles ont un but).
Ces agirs qui se manifestent dans la cure sont « archa ïques », dites-vous. Sans doute. Encore faut-il ne pas perdre de vue que l’archa ïque n’est jamais qu’une convention référentielle dont nous usons pour connoter certaines figures et/ou certains mouvements. De même que nous ne pouvons connaître que ce qui est passé par la conscience (l’inconscient demeurant en lui-même inconnaissable, comme le remarque Freud : il est une construction théorique, voire un postulat nécessaire à rendre compte du fonctionnement psychique), nous ne rencontrons pareillement que de l’archa ïque réactualisé. Pour l’entendre et le comprendre, il faut que, dans un même mouvement, quelque chose permette d’appréhender l’archa ïque et l’actuel ; or c’est précisément ce que permet le recours aux représentations motrices qui nous offrent l’occasion de saisir les deux bouts de la chaîne, shuntant, en quelque sorte, ce qu’il peut y avoir entre (c’est là sans doute ce qui peut donner l’impression superficielle que l’agir court-circuiterait le fantasme). Donc, ces agirs qui nous retiennent aujourd’hui sont bien archa ïques par leurs références infraverbales implicites, mais ils sont aussi très évolués car ils ont organisé l’histoire. Et c’est bien dans cet entre-deux que peut apparaître le « sens », qui se dévoilera d’autant mieux qu’il rencontrera un autre agir construit dans un mouvement simultané, similaire et complémentaire, parfois inversé, mais toujours contraint par le cadre analytique et les mouvements de transfert - contre-transfert qui s’y éploient ; on peut penser que, sans cela, sans la communauté de la représentance qu’autorise la représentation motrice, le sens risquerait de demeurer occulté.
Cela pourrait, à l’occasion, permettre d’éclairer une part des identifications projectives que, fort justement, vous estimez à l’œuvre dans ces agirs ; sans doute cela devrait-il s’éclairer en recourant à l’emprise (que vous nommez en passant). Elle émerge, certes, du plus profond des fonctions psychiques, avec la violence irrépressible de l’appropriation agie mais, dans ce moment où nous pouvons la saisir, elle apparaît comme étant d’abord un « fantasme d’acte », éventuellement suivi d’une « mise en acte ». Quoi qu’il en soit, je crois que cela renvoie bien à un passé infantile précoce, comme vous y insistez ; ces modes d’expression sont « figés » probablement, « fixés » certainement, mais avant d’être repris dans le transfert ils se sont souvent répétés, et n’ont pu qu’avoir à faire avec la conscience (puisqu’ils sont agis) – même s’ils ont pu demeurer incompris et connurent bien des avatars dont les conséquences les ont remodelées pour une part, contribuant à les surdéterminer. En somme, l’échange agi avec l’analyste apparaît comme le dernier de ces avatars toujours recommencés, comme la dernière des surdéterminations, ce qui rend interprétables (tout au moins dans l’absolu) ces répétitions agies qui fonctionnent, malgré tout et ainsi que vous l’observez, comme des défenses. En général, celles-ci sont particulièrement retorses : elles ont même été élaborées pour cela ; certaines le sont plus encore que d’autres : ce sont celles qui mettent directement en œuvre la motricité ; mais elles restent des défenses, et elles demeurent donc, en principe, interprétables (au moins dans les meilleurs des cas). Et si l’emprise est plus implacable encore, c’est parce qu’elle n’est pas vraiment une défense, qu’elle est bien plus que cela : elle est un élément essentiel, structural du fonctionnement psychique (ainsi qu’a su le mettre en évidence Paul Denis, et il devrait pouvoir nous aider à réfléchir plus avant là-dessus).
Une question demeure : Quels sont les agirs de l’analyste qui sont susceptibles, fût-ce à son insu, d’être mobilisateurs, prenant ainsi valeur interprétative (même s’ils ne sauraient être, en eux-mêmes, des interprétations) ? Qu’est-ce qui vient les situer dans la mouvance de la cure ? Mais aussi : Qu’est-ce qui peut avoir l’effet inverse, suscitant le blocage, voire le trauma et la réaction négative ? Car, comme vous le remarquez, ils peuvent aussi avoir des « effets négatifs ». Par nature, les actes ont une puissance véritablement destructrice ; ils sont d’ailleurs faits pour cela, la prise sur le monde et sur l’autre qu’ils impliquent comportant nécessairement une part d’agressivité qui est d’abord motrice : c’est que les agirs appartiennent aussi, et peut-être d’abord, aux défenses du moi. En ce sens, il y a quelques bonnes raisons de se méfier des agirs, et ceux qui préfèrent les tenir à distance n’ont pas forcément tort ; en effet, avec eux, nous manipulons de la dynamite et, si nous avions le choix, nous préférerions pouvoir nous dispenser d’y toucher – mais cela ne dépend pas de nous : ils sont là, les agirs, inexorablement. Alors, il nous faut chercher à en connaître, ou tout au moins à en entr’apercevoir les modalités, afin de pouvoir contenir les risques d’explosions.
Comme le remarque Freud, lorsque le psychanalyste donne une interprétation inadéquate, cela n’a guère de conséquences (simplement, elle n’est pas entendue et demeure sans effets) ; il n’en va pas de même, peut-on penser, lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte de l’analyste : dans certains cas, lorsqu’il n’est pas « en phase », celui-ci peut avoir un effet dévastateur sur l’économie du patient et sur la poursuite de la cure. Telle est la prérogative de l’acte, due à la redoutable préemption de l’action sur le verbe. Alors, comment savoir ? Tout tient sans doute à la façon dont l’analyste laisse agir son agir... Il faut le laisser venir, l’agir ; il ne faut ni le guetter, ni le forcer. Disons-le : dans une cure bien conduite (c’est-à-dire dans laquelle l’agir est pris en compte comme élément constitutif de la relation), c’est lui qui sait, l’agir ; mais encore faut-il savoir s’en servir, c’est-à-dire le servir. Ne me demandez pas comment cela s’apprend ; non seulement ce serait trop long à expliquer, mais surtout je ne suis pas sûr de le savoir... Ce dont je suis certain, c’est que l’attention flottante demeure la meilleure attitude à son égard, témoignant de la capacité de rêverie de l’analyste, cette condition nécessaire à permettre la « communication d’inconscient à inconscient ».
Il n’en demeure pas moins que les agirs de l’analyste peuvent – et combien vous avez raison de nous alerter là-dessus – peuvent « figer l’élaboration psychique du couple transféro–contre-transférentiel ». Mais quels sont donc ces agirs qui peuvent venir ainsi bloquer l’analyse ? Redisons-le : ce sont ceux qui n’appartiennent qu’à l’analyste et ne viennent que de lui, ceux-là qui sont fonction de ses seules projections, de ses seules identifications projectives, qui ne sont même plus contre-transférentielles. Ce sont ceux qui ne viennent aucunement répondre, fût-ce du plus profond de l’inconscient, aux faits du patient – autrement dit, ces agirs qui ne sauraient, d’aucune façon, appartenir à « l’expérience agie partagée ». Cela dit, acte ou pas, il en va toujours ainsi ; une intervention de l’analyste qui ne participerait pas du discours de l’analysant serait qualitativement tout aussi inadéquate, sans doute nocive – mais peut-être un peu moins quantitativement, car n’ayant pas la violence de l’acte. C’est sans doute là ce qui put conduire tant d’analystes à tellement se méfier de l’agir lui-même, comme de ceux qui entendent l’utiliser ; pour ma part, j’ai longtemps partagé cette défiance. Mais il ne m’apparaît plus guère possible de continuer à méconnaître ce que nous montrent Jacqueline Godfrind-Haber et Maurice Haber, et que d’ailleurs nous pouvons constater chaque jour dans notre pratique pour peu que nous y soyons attentifs : les actes l’habitent, et même ils la font vivre.
Pourtant, une fois les nécessités rappelées d’une prudence agie, je crois (et j’espère l’avoir montré) que ce que vous avez repéré du fonctionnement de l’agir dans le déroulement de la cure participe pleinement de l’orthodoxie du cadre et de la doctrine freudienne ; raison de plus pour nous y référer, voire en user. Surtout – et c’est là sans doute ce qu’il y a de plus fort dans votre apport – vous avez montré que nous ne sommes pas libres de nous en affranchir : l’agir est là. Il ne nous guette même pas ; simplement, en permanence, il nous agit. Alors, autant faire avec ; et autant savoir le faire. Merci, chers amis, de nous avoir aidés à l’apprendre.
 
NOTES
 
[1] C. Le Guen, Quelque chose manque... De la répression aux représentations motrices, in RFP, 1/2001.
[2] S. Freud, Remémoration, répétition, perlaboration, in La technique psychanalytique, PUF, 1953, p. 108.
[3] S. Freud, Métapsychologie, p. 57.
[4] Ibid., p. 85.
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C. Le Guen, Quelque chose manque... De la répression aux r...
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S. Freud, Remémoration, répétition, perlaboration, in La t...
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[3]
S. Freud, Métapsychologie, p. 57. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 85. Suite de la note...