2002
Revue française de psychanalyse
Théorie de l'agir
L’acte : un investissement moteur anachronique
Bernard Chervet
39, rue Professeur Florence
69003 Lyon
Référés aux actions spécifiques de libre association et d’interprétation, les différents achoppements agis de séance examinés par les rapporteurs offrent une véritable séméiologie des actes. Ceux-ci se distribuent en acte-réaction par précocité régressive et en acte-organisation par prématurité de l’élaboration motrice progrédiente.
L’auteur s’arrête plus spécifiquement sur les actes stéréotypés et examine le rôle du pare-excitations ainsi que son lien à l’activité sublimatoire de la mère, dans la création et l’usage du premier contenu psychique, la tension libidinale, reflet d’une libre libido non intriquée ouverte sur l’avenir.Mots-clés :
Actes, Stéréotypie, Travail de réduction, Action spécifique, Mère sublimante, Pare-excitations.
Summary — Considered as related to the specific acts of free association and interpretation, the different enacted halts in the session examined by the participants offer a veritable semiology of acts. These can be classed either as reaction-acts due to regressive precocity and organisation-acts due to prematurity of progredient motor working over.
The author considers more specifically stereotypical acts and examines the role of counter-excitations and its link to the mother’s sublimatory activity in the creation and use of the first psychic content, libidinal tension, the reflection of free unbound libido open onto the future.Keywords :
Acts, Stereotype, Reduction work, Specific action, Sublimating mother, Counter-excitations.
Wenn wir uns auf die spezifischen Aktionen der freien Assoziation und der Deutung beziehen, bieten uns die verschiedenen agierten Hindernisse in der Sitzung, welche die Berichterstatter untersucht haben, eine wirkliche Semeiologie der Akte. Letztere verteilen sich in Akt-Reaktion durch regressive Frühzeitigkeit und in Akt-Organisation durch Frühzeitigkeit der progredienten motorischen Ausarbeitung.
Der Autor befasst sich spezifisch mit den stereotypen Akten und untersucht die Rolle des Reizschutzes sowie auch seine Verbindung mit der sublimatorischen Aktivität der Mutter, in der Schöpfung und im Gebrauch des ersten psychischen Inhalts, in der libidinalen Spannung, Widerschein einer freien, nicht verknüpften, für die Zukunft offenen Libido.Schlagwörter :
Akten, Stereotypie, Reduktionsarbeit, Spezifische Aktion, Sublimierende Mutter, Reizschutz.
En relación con las acciones específicas de libre asociación y de interpretación, los diversos obstá culos expresados en las sesiones y examinados por los ponentes brindan una verdadera semiología de los actos. Los mismos se distribuyen en acto-reacción por precocidad regresiva y en acto-organización por prematuridad de elaboración motriz progrediente.
El autor se detiene específicamente en los actos esteriotipados y examina el papel del protector contra las excitaciones como así también su lazo con la actividad sublimatoria de la madre, en la creación y uso del primer contenido psíquico, la tensión libidinal, reflejo de una libre líbido no fusionada proyectada sobre el futuro.Palabras claves :
Actos, Estereotipia, Trabajo de reducción, Acción específica, Madre sublimadora, Protector contra las excitaciones.
Riferiti alle specifiche azioni di libere associazioni e d’interpretazione, i vari intoppi di seduca agiti, esaminati dai rapporteurs, offrono una vera semiologia degli atti. Essi si distribuiscono in atti-reazione con precocità regressiva ed in-atti organizzazione con prematurità dell’elaborazione motoria progrediente. L’autore si sofferma più specificatamente sugli atti stereotipati ed esamina il ruolo del para-eccitazioni ed il suo legame con l’attività sublimatoria della madre nella creazione e nell’uso del primo contenuto psichico, la tensione libica, riflesso d’una libido libera non-legata, aperta sull’avvenire.Parole chiave :
Atti, Stereotipie, Lavoro di riduzione, Azione specifica, Madre sublimante, Para-eccitazioni.
Au cours de leur étude des phénomènes de transformation psychique dans l’analyse, les rapporteurs ont privilégié un matériau clinique inhérent à la voie progrédiente, les actes. Ceux-ci engagent en effet la motricité, et donc l’investissement de la musculature et de l’appareil locomoteur ; et éventuellement par ce dernier, celui de la réalité matérielle extracorporelle. Une préoccupation, “ le passage d’un registre agi à un registre pensé ” (J. Godfrind-Haber et M. Haber) traverse les quatre rapports. L’attention est ainsi portée au déploiement de l’intrapsychique à partir des diverses cliniques de l’agir, aux degrés successifs de symbolisation et à l’intrication économique originaire ; donc aux degrés d’élaboration qui scandent le processus de transformation actif sur la voie progrédiente. L’influence de la pensée de Bion et de son agencement en grille orientée par le mouvement de croissance psychique est patente.
En se centrant sur un tel destin inachevé, celui qui se précipite et s’arrête par la production d’actes, les rapporteurs interpellent la classique métapsychologie de l’action en laquelle c’est la qualité du travail psychique régrédient qui détermine la nature des produits moteurs progrédients, produits manifestes dont font partie les actes. Une séméiologie de ceux-ci se dessine donc à partir de cette détermination par les divers processus inconscients impliqués et par l’agencement temporel de ces derniers. L’action est censée, comme S. Freud l’aborde dans son schéma de la double orientation régrédiente-progrédiente de l’appareil psychique
[1], être issue, tout comme la conscience, de l’intervention sur le Pré-Cs d’un surinvestissement, celui issu « du principe directeur de notre vie éveillée, le même qui décide de nos actions volontaires et conscientes » (
IR, p. 459). Cette intervention du surinvestissement responsable des productions progrédientes peut se penser en termes de transformation d’investissements et de degrés d’intrication
[2]. C’est ce que Freud fait à partir de 1920 quand il reprend la question de l’économie pulsionnelle. Toutefois dès son schéma de 1900, il relie les qualités de l’action à l’activité psychique régressive, celle qui a lieu sur la voie régrédiente. C’est cette dernière qui fera que l’action qui surviendra dans un second temps, sera tout à la fois déterminée et libre de détermination ; c’est-à-dire déterminée par la qualité du travail régrédient. L’action est alors d’après-coup ; et c’est cette qualité qui fera qu’elle ne sera pas totalement prise dans une surdétermination historique et conjoncturelle et pourra posséder cette part de liberté, de libre arbitre, dont la référence idéale habite tout projet de vie humaine quand cette dernière n’est pas aliénée aux seuls destins de la conservation, de la répétition, de la restriction.
Ainsi, en portant tout particulièrement leur attention vers les transformations progrédientes, les rapporteurs ont-ils articulé leur congrès à celui de l’année précédente, en latence ; le congrès de 2001 avait en effet privilégié les transformations régrédientes en se centrant sur la figuration, la transformation en images des pensées diurnes mises en latence, transformation régrédiente permettant, grâce à une désintrication, la réalisation de la régression formelle ainsi qu’une intrication régressive portant sur l’économie pulsionnelle. Cette intrication régressive s’opère alors grâce au contact possible entre images-rébus et représentations de chose inconscientes, et l’inconscient dynamique révèle là son rôle essentiel dans le fait de capter et d’orienter cette économie régressive sur la voie progrédiente. La régénération de l’appareil psychique en libido ainsi que la production d’une part de libido libre, déliée, non intriquée, libre à l’investissement et à l’action diurnes, dépendront donc de la qualité de ce travail régressif. C’est cette libre libido, non intriquée, associée à l’efficience des conditions processuelles qui en permettent l’existence, qui caractérise l’objectalité achevée, mature. C’est de cette part de libido libre à l’investissement que naîtront les qualités les plus précieuses de la psyché, celles de générativité et de diversité, d’imprévisibilité, de sensibilité.
En 1900, le terme de transformation fut directement associé par Freud à celui de régrédience : « Le travail de rêve... se contente de transformer. »
[3] Mais ce terme condense clairement dans son propos une pluralité de sens. Il désigne certes tout particulièrement les opérations de figuration réalisant la régression formelle, mais aussi celles (le déplacement et la condensation) permettant une mutation économique à l’œuvre dans toute réalisation hallucinatoire d’un désir inconscient. Le même terme de transformation peut encore traduire les opérations qui, dans le rêve, portent les matériaux ainsi produits, sur la voie progrédiente, donc les opérations d’élaboration secondaire des contenus de rêve permettant leur promotion sur l’écran de la conscience. Cet ensemble de transformations fonde l’actualisation hallucinatoire ; elles remplacent une pensée qui se présentait sous la forme optative par une image au présent (S. Freud, 1901,
Sur le rêve). Freud tiendra toujours à bien différencier ces diverses opérations même si elles peuvent certes être réunies sous le terme générique de transformation. Rappelons encore que Freud utilisa ce terme autant pour l’activité onirique de régression formelle que pour le devenir conscient diurne des pensées préconscientes, et cela par l’intervention du surinvestissement diurne (
IR, p. 431). Le terme de transformation s’applique donc aussi bien à la voie régrédiente qu’à celle progrédiente ; aussi bien aux opérations nocturnes, qu’à celles diurnes. Il existe des transformations régrédientes et des transformations progrédientes tant nocturnes que diurnes. De la transformation progrédiente dans le rêve, Freud rend responsable le quatrième mécanisme actif dans le travail de rêve, l’élaboration secondaire. Sans insister à cette époque sur ce mécanisme, Freud relève toutefois l’importance qu’il a dans le lien de tout travail psychique régressif avec la finalité, la téléologie progrédiente (
IR, p. 489). Il a une fonction « reformante » (
IR, p. 427) ; et Freud parle de ce travail comme d’une « interprétation » qui, impliquée dans le travail de rêve, participe de la
déformation d’ensemble du rêve. Elle consiste en fait à construire de la cohérence et surtout de la
vraisemblance
[4] ; une néo-réalité perceptive vraisemblable construite en identité de perception.
Le cycle nycthéméral biologique se double d’un cycle de la latence, cycle psychique organisé et orienté temporellement, composé d’un temps régrédient, d’un temps de mutation régressif économique, et d’un temps progrédient. Certes, ce cycle peut être abordé aussi par le couple intrication-désintrication. Ainsi en 1925, Freud envisage que le prototype de la désintrication est la régression
[5]. Toutefois il s’agit alors d’un jeu dynamique, engageant les deux termes du couple puisque la régression n’est possible qu’à condition qu’existe une certaine désintrication d’avec les degrés processuels les plus élaborés, désintrication qui s’accompagne et favorise en même temps une réintrication régressive qui participe à « capter » l’économie pulsionnelle du ça et à « extraire » la tendance extinctive de la pulsion de mort (1933). Un tel jeu nécessite l’efficience d’un travail psychique régressif réalisé par les activités psychiques de la passivité
[6], et placé sous l’égide d’un impératif processuel qui l’exige et le régule.
C’est dans Au-delà du principe de plaisir, en 1920, que Freud va réutiliser de façon abondante le terme de transformation-transposition, et cette fois dans un sens très nettement économique et progrédient ; il s’agit des transformations de l’énergie psychique ; des transformations libidinales. Les termes de mutation, de liaison et déliaison, d’amalgame et de mixtion, d’intrication et de désintrication vont traduire ces phénomènes consistant à transformer, à transmuer, à transposer, à remplacer un mode de libido par un autre, mais aussi à créer une libido psychique grâce à un travail exigé par la pulsion de mort. Pour Freud, ce travail nécessite un apport d’Éros et consiste en une réduction des tendances annihilantes, extinctives, réductrices de la pulsion de mort. Le terme de transposition, par sa qualité dynamique, va prendre dès lors une valeur particulière sous la plume de S. Freud. Il désigne un mécanisme dynamique alliant un changement topique d’un investissement inconscient articulé à une modification de son économie ; et qui utilise les perceptions et traces mnésiques pour se réaliser. La transposition participe de toutes les étapes de transformation psychique progrédiente engagées dans le devenir conscient ; et son procès se porte tout particulièrement sur la réalité matérielle perçue et sur les traces mnésiques verbales (S. Freud, 1923, « Le moi et le ça »). Il désigne un temps de méconnaissance indispensable à la mise en place de l’efficience de l’appareil psychique puis à l’avènement de la prise de conscience. Par sa création d’analogie dont un terme est inconscient, la transposition est au fondement de l’animisme et du transfert de séance.
Par cet usage du terme de transformation-transposition, en 1900 à propos des contenus du rêve, et en 1920 des modalités de libido, Freud permet de bien concevoir les équivalences de nature économique entre investissements et contenus ; et donc par voie de conséquence, le travail possible sur l’économie par le biais du travail sur les contenus.
Ainsi en se centrant sur les actes de séances, les rapporteurs soulignent-ils une tension action-actes au niveau des actions spécifiques propres à la situation analytique ; tension au sein de la libre association et de l’attention flottante ; et qui se réplique entre la parole en libre association et celle réfléchie de l’interprétation. En séance, la libre association est une action ; conjuguant l’aspect volontaire à l’obligation soutenue par la règle fondamentale de la cure. Cette action du libre parler exige un investissement de la motricité bucco-pharyngée, motricité qui permet la verbalisation et qui s’accompagne, même en séance, d’une gestuelle plus ou moins prononcée. C’est bien cette tension entre liberté et contrainte à réaliser l’action de parole qui permet que des avatars de celle-ci, avatars réunissables sous l’expression actes de paroles, peuvent être repérés en séance. Ils rentrent dans le cadre de la séméiologie générale des actes. Comme les rapporteurs nous le montrent par leurs vignettes cliniques, cette séméiologie embrasse les actes manqués, les rituels de paroles, les passages à l’acte verbaux à valeur de protestation narcissique, les sursauts et actes verbaux précipités à valeur anti-traumatique, les actes de parole autocalmants, les entrecoupements et silences, mais aussi tous les styles associatifs, depuis les « bavardages », les narrativités-fleuve, les descriptions méticuleuses, les démonstrations et justifications rationnalisantes, les interminables explorations biographiques, les interpellations anti-régressives, les bougonnements et marmottements, les déclamations hallucinatoires, les « parler tout seul » où le sujet est contraint de s’auto-adresser une parole qui s’impose à lui, etc. Tous ces styles agis sont en rupture avec le classique et prototypique « coq-à-l’âne ». La proximité de ce mode associatif avec la revendication pulsionnelle féminine que suggère bien l’expression, favorise l’élaboration de l’interprétation du matériel inconscient (motions refoulées, pensées latentes, logiques, théories et constructions inconscientes). Ces divers styles agis, beaucoup plus qu’organisés par la tentative de réaliser un désir inconscient, ont pour but principal d’installer une latence continue et de soutenir un déni chronique.
Ces propos sur l’action verbale de libre association rappellent que la règle fondamentale désigne cette action de parole comme but de séance de l’analysant ; ce but n’est ni la libre pensée, ni la liberté d’agir. Cette action de libre parole est désignée comme moyen, comme méthode de la cure, les autres buts étant maintenus en latence en tant que horizons ayant leur place et leur valeur à atteindre grâce à ce moyen de séance, en dehors des séances. Ce faisant, la méthode analytique promeut comme moyen thérapeutique une parole qui s’énonce au fur et à mesure, une parole qui ne réfléchit pas, une parole reflet de la sexualité infantile symbolisée. La
symbolisation secondaire infantile caractérise bien cette façon que les enfants ont par moments de dire tout ce qui leur passe par la tête, au fur et à mesure. La réponse de l’adulte à une telle symbolisation infantile est souvent référée à notre époque à la « rêverie maternelle ». En fait, une telle réponse semble correspondre à une contagion nostalgique, à une identification hystérique réunissant mère et enfant en un fonctionnement « transitionnel », une consolation entre deuil et retrouvailles. Le maintien d’une symbolisation mature, celle qui ne refuse pas la symbolisation infantile tout en conservant les visées de la désexualisation (tendresse) et de la sublimation (action spécifique), semble offrir un potentiel de croissance plus important à l’enfant qui en bénéficie. Ce dernier peut alors étayer sa propre processualité émergente sur celle aboutie de sa mère. Seule la réponse d’une
mère sublimante semble transmettre, de façon indirecte par ses actions de parole et autres actions motrices, le message maternel de menace de castration favorable au développement psychique vers un achèvement processuel. La rêverie maternelle, quant à elle, semble surtout favoriser
l’infini de la symbolisation infantile. Une autre différence se dessine nettement dans ces lignes, celle entre croissance psychique et symbolisation ; la première se réfère à l’avènement d’une structure permettant qu’une part de libido non intriquée soit disponible à de multiples activités non restreintes à la symbolisation ; disponible en particulier à l’activité prototypique qu’est
l’action érotique préliminaire à
l’acte sexuel. La sexualité infantile a, quant à elle, comme seul destin la symbolisation, certes recouvrant un champ immense et infini. Elle exclut ce que Freud nomme en 1938 « la réaction de l’orgasme » ; cette « part manquante » à la sexualité infantile qui « se manifeste en équivalents dans d’autres domaines, absences, accès de rire, de pleurs (X
y), et peut-être autre chose. La sexualité infantile a encore une fois ici fixé un prototype »
[7]. Cet écart tensionnel sexualité infantile-sexualité mature est impliqué dans ces destins de symbolisation et d’acte. La sexualité infantile symbolisée est originairement orientée par un second temps à venir ouvert sur la satisfaction objectale et son action spécifique, et non plus seulement sur celle hallucinatoire du principe de plaisir onanistique. De ce processus en plusieurs temps ordonnés découleront le diphasisme de la sexualité humaine ainsi que le mode de fonctionnement psychique organisé selon l’après-coup, c’est-à-dire incluant un temps latent de travail régressif. L’action érotique, régrédiente, progrédiente et trouve là sa place et ses limitations en la
réaction de l’orgasme.
C’est celle-ci qui fait que la sexualité est aussi acte sexuel.
Ces propos nous permettent encore de préciser que cette libre part de libido non intriquée participe dès sa formation à l’instauration des processus psychiques, des fonctions et mécanismes, en même temps que celle des contenus. Sa participation est toutefois précédée du processus présidant à sa genèse. L’exemple suivi de la symbolisation infantile témoigne du rôle de cette libido libre, utilisée alors par cette symbolisation illimitée à la mise en place du duo Inconscient secondaire-Préconscient, créé grâce à l’amnésie infantile. Nous repérons encore les transformations-transpositions qu’elle subit lors de l’instauration du narcissisme secondaire et des identifications secondaires, identifications nées d’une désexualisation d’une part de cette libre libido retirée aux investissements d’objet. Précédemment, lors de l’émergence et de la mise en place de l’appareil psychique, d’autres parts de libido libre auront été mutées en libido narcissique pour la mise en place du narcissisme primaire né, lui, à partir de la libido des investissements corporels. L’inconscient primaire, celui de l’érogénéité d’organe, en découle. C’est la réussite de cet usage à l’établissement des diverses modalités de travail psychique qui permettra qu’une part de libido non intriquée atteigne le statut de libido libre à l’investissement objectal. Le travail de ces processus peut être nommé intrication ou mixtion. Il s’agit d’un travail de réduction, fondateur de la libido psychique, d’un travail de désexualisation impliquée dans l’instauration des narcissismes primaire et secondaire et d’un travail d’endeuillement portant sur l’objectalité infantile. Ces différentes étapes processuelles participent à mettre en place ce que l’on appelle la structure de la psyché, structure qui achevée processuellement permet d’accéder à cette liberté momentanée d’investissement, à renouveler chaque nuit pour le réveil suivant.
La temporalisation de ces divers processus mérite encore attention ; certes, l’ordonnancement de cette temporalisation, mais aussi l’existence d’une précession : une libido libre aura à se trouver disponible et investie avant que d’être en partie transmuée par les modalités de travail signalées plus haut. Des troubles de cet agencement temporel vont pouvoir apparaître et se manifester par des actes. Freud les a signalés dès ses études sur l’hystérie et la névrose obsessionnelle. En effet, pour l’hystérie, il a montré la précipitation de la libido à se libérer des contraintes processuelles régrédientes au profit d’une réalisation hallucinatoire de désir, désir abréagi et dissimulé par conversion. Cette réalisation est celle concernée par la citation de Freud de 1938 se référant aux équivalents de la réaction de l’orgasme. La satisfaction directe de la libido est marquée dans l’hystérie d’une telle précocité de conversion corporelle affectant la réaction de l’orgasme.
Freud a perçu une autre lignée à partir de 1913 dans son étude de la névrose obsessionnelle. Là, ce sont les processus devant idéalement intervenir sur une part de la libido investie qui prennent le premier pas et empêchent l’investissement de celle-ci. Freud a alors parlé de prématurité des pulsions du moi qui peut aussi se manifester par des agirs, mais cette fois des agirs qui sont organisés prématurément. Les opérations impliquées dans l’intrication ont alors lieu sans réalisation de l’intrication, et donc sans mutation économique.
En référence à la théorie du rêve et des névroses, l’agir peut donc apparaître en tant que réveil précoce ou en tant qu’élaboration secondaire prématurée. Deux lignées se dessinent donc au sein de cette séméiologie des actes : celle de la précocité de réaction, avec des différences perceptibles selon que l’investissement aura lieu au niveau de la mise en réserve de la libido dans le ça, au niveau de l’investissement du corps ou de celui des objets ; et celle de la prématurité, avec des catégories discernables selon que les actes naîtront des processus de réduction, de ceux de désexualisation ou de ceux d’endeuillement.
Ce qui nous importe ici, c’est tout particulièrement cet aspect de temporalisation. L’anachronisme se fait autant par précocité que par prématurité. La classification des actes peut donc se faire en acte-réaction par précocité, où l’acte se précipite à la place des figurations formelles régrédientes ; et en acte-organisation motrice prématurée où il s’inscrit en arrêt de l’élaboration progrédiente. En séance, les actes-réaction viennent traduire une revendication pulsionnelle à sortir précocement de la symbolisation secondaire infantile imposée par la règle fondamentale. Le prototype en est l’acte manqué de l’analysant, voire de l’analyste. Les actes-élaboration témoignent d’une intervention prématurée de l’impératif progrédient qui exige alors une organisation anti-régressive de la motricité. Il faut des actes. L’ « homme d’action » en est l’identité typique.
Ces développements permettent un retour vers les différents actes abordés dans les vignettes cliniques des rapporteurs. Sans les réexaminer en détail ici, signalons que les exemples apportés par Jacqueline Godfrind-Haber et Maurice Haber sont significatifs du point de vue de la valeur des actes manqués ; mais aussi envers la remise en place du décalage de précession existant entre investissement libidinal et impératif processuel. Leur formule comme quoi « l’acte appelle l’acte » rend compte autant de l’aspect de contagion hystérique que d’une particularité contre-transférentielle consistant en ce que l’acte prématuré de l’analysant appelle l’acte précocement revendicateur de l’analyste. Ce dernier réinstalle ainsi l’avance de la libido sur les processus transformateurs.
L’exemple de M. G... présenté par Nicole Carels rend tout particulièrement compte d’une prématurité de maîtrise voulant organiser la séance à l’image des défenses narcissiques recherchées.
Quant à Rafaël, présenté par Marie-France Dispaux, il tente d’organiser un clivage anti-traumatique entre séance et monde externe, la séance devenant le lieu de la régénération libidinale agie ( « recharger les batteries » ), lieu assurant donc le déni perceptif temporaire indispensable au traitement de la régressivité pulsionnelle.
Cette approche séméiologique des actes de séance en référence à l’action de parole va se retrouver encore particulièrement enrichi par les apports de Denys Ribas, du fait qu’il va centrer son travail sur un tableau clinique en lequel l’acte moteur semble une fin indépassable. Il s’agit de l’autisme infantile et des actes stéréotypés.
C’est en se confrontant à cette clinique aussi redoutable quant à ses potentialités d’évolution thérapeutique, qu’il veut explorer la naissance même de l’économie psychique, en la fondant sur le couple intrication-désintrication. Pour lui, l’intrication devient synonyme de croissance psychique et la désintrication synonyme de désorganisation de la vie mentale. Ces équivalences sont compréhensibles si l’on considère bien que Denys Ribas se place au niveau des premières opérations psychiques, celles générant la libido psychique à partir des pulsions élémentaires que sont Éros et la pulsion de mort ; en effet, à ce niveau la régression a valeur d’extinction du destin psychique. C’est donc la significativité économique de l’acte stéréotypé qui est alors mise en valeur. Les stéréotypies sont partie prenante de ces opérations économiques précédant toute instauration du principe de plaisir. Ce type d’actes traduit et participe à l’acte de mixtion fondateur d’économie. C’est cette opération de mixtion-intrication qui crée le premier contenu psychique, la
tension libidinale, reflet d’une libre libido non intriquée dont le destin est d’être mise en réserve en le ça et investie tant corporellement que vers les objets. Le masochisme érogène originel en est l’expression directe. Il traduit les diverses tendances impliquées dans cette tension libidinale ; la tendance négative « conservatrice » (1920), annihilante, liée à la régressivité extinctive de la pulsion ; la tendance autoconservatrice (1910) du principe de plaisir tel que pensé en 1924, articulé à un pare-excitations ; ainsi que celle promouvant l’ouverture de cette libido vers les destins psychiques les plus élaborés jusqu’à l’objet. Les actes stéréotypés rendent alors compte « d’un acte préparatoire qui introduit et assure la domination du principe de plaisir »
[8]. S’ils apparaissent de prime abord comme un mode de décharge motrice précipitée, il faut leur reconnaître la « solidité » d’une organisation physiologique quasi instinctuelle, celle de mouvements moteurs automatiques pré-organisés, évoquant ceux du sommeil lent ; organisation qui intégrera parfois des aspects plus historiques nés de l’élection et de l’inclusion de certains mouvements et objets précis (gonds de portes, serrures, objets durs précis par leur matière, type de papier, type précis de fil, ficelle dont le mouvement répétitif perpétuel cherche à tracer le frayage sensoriel qui s’efface, etc.).
Ces gestes sont tous centrés, au-delà de leur stéréotypie, sur la tentative de mettre en place une trace mnésique, voire de la différencier en représentation. Leur répétition porte sur ce traçage. La capacité hallucinatoire de ces enfants, faute de représentations de chose et de traces mnésiques stables, se trouve hypothéquée. Le phénomène du traçage, en tant qu’inscription participe à la stabilisation de la réduction. Toutefois il subit les effets négatifs d’une désintrication sans réintrication régressive de contenus possible. Alors seuls le frayage sensoriel et l’investissement musculaire demeurent des destins régressifs possibles. La musculature, par sa « solidité », sa tangibilité, tient lieu de trace ; par elle, la dynamique du traçage se fait stéréotype
[9].
Toutefois le recours incessant à la motricité et les signes d’automutilation semblent signaler que la régressivité extinctive pèse sur l’instable conversion sensorielle. La motricité s’organise alors en complément de la décharge sensorielle, contre-investissant la régression à une sensorialité primitive d’organe. Cette élaboration défensive motrice semble particulièrement efficace dans ce rôle de protection du soma ; le peu de troubles somatiques présentés par les enfants autistes est un fait qui a souvent été relevé. Ceux-ci apparaissent par contre dès que la solution autistique se détend. Mais ce recours défensif à la motricité façonne à terme les dysmorphies que l’on voit apparaître progressivement, généralement après la puberté, chez de tels enfants.
Cette organisation de l’investissement moteur a un rôle proche des procédés autocalmants. Elle tente de rendre possible, d’auto-entretenir les opérations de réduction portant sur la régressivité extinctive de la pulsion. L’enfant autiste tente de s’autofournir, par sa motricité, une excitation continue, « solide », à disposition, qui assure de telles opérations élémentaires et fondamentales. L’impératif processuel s’applique alors à l’appareil locomoteur et confère ainsi à ces enfants une identité. Là où l’identité première aurait dû englober le futur objet ( « Je suis le sein » ) apparaît une
identité restreinte (sollipsiste et partielle) : « Je suis la motricité. » La musculature devient le lieu d’arrêt des investissements organisés en stéréotypes. Et cette musculature ainsi investie pour sa solidité matérielle, son inertie, remplace l’investissement maternel désexualisé, tendre, mais surtout celui qui offre la solidité la plus favorable à la croissance psychique, l’investissement sublimé de la réponse spécifique, adéquate. La dimension historique semble encore intervenir chez ces enfants par ce biais, qui est celui du rôle du pare-excitations dans son lien au processus sublimatoire de la mère. Certes il n’est pas possible d’étudier ici la complexité d’un tel dispositif. Notons seulement que le facteur historique intervient à ce niveau dans la mutation que doit subir ce mécanisme physiologique de désinvestissement périodique en déni temporaire, réversible, favorable aux activités psychiques régressives et au maintien de leur lien avec un réinvestissement à venir. Ce rôle dynamique du pare-excitations, Freud l’a élargi en 1923 aux excitations d’origine interne et à celles d’origine somatique, à condition qu’elles soient transposées sur des réalités perceptives externes. Les opérations de mixtion et démixtion ont donc une fonction tant envers les pulsions élémentaires qu’envers ces excitations extra-pulsionnelles. La co-excitation dépend alors du pare-excitations et de cette transposition. Ainsi le pare-excitations se définit-il non seulement par son rôle de protection mais par le travail qu’il rend possible. Freud l’envisage comme un dispositif ayant « ses propres réserves d’énergie »
[10]. La nature de cette dernière est en lien étroit avec la réponse spécifique maternelle, la plus élaborée qui soit, celle d’une
mère sublimante. Tout vacillement, toute perturbation du pare-excitations appelle une intervention soutenue et précise de la mère puis de la censure. C’est une telle suppléance externe que l’enfant autiste s’autofournit par sa propre motricité chargée d’un apport continuel et rythmique d’une énergie non excitante, celle qui devrait être fournie par un pare-excitations étayé sur la sublimation maternelle. Chez les enfants autistes, c’est donc ce lien au projet processuel qui est mortifié, amenant un rétrécissement du champ de réinvestissement. Si le clivage processuel est bien connu comme solution pour soutenir un déni privé de toute fonctionnalité réversible, il est remplacé chez l’enfant autiste par un mécanisme de
restriction processuelle. C’est une telle restriction, avec des degrés variables de rétrécissement, qui s’effectue, laissant place alors à du « non-perçu ». L’amputation de la sensorialité réalise de tels rétrécissements définitifs de champs de réalité plus ou moins vastes, tant extérieurs que corporels.
Toutefois l’existence des actes moteurs stéréotypés témoignent d’une restriction possible sans amputation. La potentialité du champ des investissements à se ré-étendre au monde narcissique et objectal est toutefois bien délicate à évaluer et elle correspond à la restriction du champ processuel qu’a dû subir l’impératif lui-même.
Cette étude des actes, et en particulier des actes stéréotypés, nous amène donc à envisager que l’impératif processuel peut subir un tel phénomène de restriction. Et qu’il est lié originairement aux fonctions du pare-excitations. Les conditions de l’autisme sont celles qui ont pour conséquence la restriction des propres réserves énergétiques de ce dernier. L’extension d’Éros semble elle-même alors restreinte.
Revenons sur une hypothèse évoquée plus haut. La métapsychologie nous a permis de faire un rapprochement entre les actes stéréotypés de l’autisme, la tendance à la réduction liée à la régressivité extinctive et les troubles du sommeil. Mais bien plus qu’à la fonction onirique, l’autisme semble être reliable au sommeil lui-même, au somment lent, celui des mouvements moteurs automatiques sans mouvements oculaires (la phase 2 du Sommeil lent des neurophysiologistes)
[11]. Le système sommeil-rêve dans son ensemble resterait encore la référence nocturne incontournable permettant d’aborder métapsychologiquement les troubles diurnes les plus redoutables qui soient. Après avoir permis l’approche des symptômes à valeur de réalisation hallucinatoire de désir, des pathologies narcissiques centrées sur la fonction de gardien du sommeil, des psychoses constructrices de néo-réalités vraisemblables assurant le déni de la réalité matérielle perceptible, ce système nous rappelle que Hypnos et Thanatos sont bien des frères jumeaux et que Éros par Psyché doit intervenir jusque dans les tréfonds du sommeil le plus profond ; le risque étant sinon d’assister à des restrictions portant sur la vie nocturne elle-même.
Si les rapporteurs perçoivent dans ces quelques réflexions l’aulne de la stimulation que leur travail peut susciter, je ne pourrais que me réjouir qu’ils y reconnaissent aussi mes remerciements.
[1]
S. Freud (1900),
L’interprétation des rêves, chap. VII, II – La régression.
[2]
Notons que les traducteurs des
OCF.P ont modifié les usages des lecteurs français pour les deux termes de
transformation et d’
intrication :
transformation a été remplacé par
transposition, intrication-désintrication par
mixtion-démixtion.
[3]
S. Freud (1900),
L’interprétation des rêves, chap. VI : « Le travail de rêve », p. 432.
[4]
B. Chervet (2002), Quelques considérations sur la dimension traumatique
, in
RFP, n
o 3, 759.779.
[5]
S. Freud (1925),
Inhibition, symptômes et angoisse : « L’explication métapsychologique de la régression, je la cherche dans une “démixtion des pulsions” »,
OCF.P XVII, p. 231 (les traductions antérieures employaient l’expression « désintrication des pulsions »).
[6]
Cf. 59
e Congrès des psychanalystes de langue française (1999),
Les enjeux de la passivité, avec les rapports de C. Chabert et B. Penot.
[7]
S. Freud (1938), Résultats, idées, problèmes 3, VIII, in
Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.
[8]
S. Freud (1920),
Au-delà du principe de plaisir, OCF.P XV, p. 336.
[9]
L’étymologie de ce terme par
stéréo est « solide ». Cet aspect se retrouve dans toutes les métaphores utilisées pour décrire l’hyper-organisation de la motricité de ces enfants, organisation dont le type est celui d’une pré-inscription instinctuelle : forteresse, coquille, carapace, encapsulement, etc.
[10]
S. Freud (1920)
Au-delà du principe de plaisir, p. 298.
[11]
Cf. Les travaux de Lucille Garma et de M. F. Vecchierini portant sur le sommeil autant que sur le rêve.