2002
Revue française de psychanalyse
Théorie de l'agir
Agir au service du processus de subjectivation
Bernard Penot
17, rue Beautreillis
Les travaux du LXIIe Congrès de langue française témoignent d’une évolution en profondeur du mouvement psychanalytique dans la façon d’envisager le rapport entre parole et agir dans la cure. Les cas cliniques proposés tendent à présenter le processus comme une conquête subjective, à partir de la prise en compte par l’analyste de l’interaction transférentielle à laquelle il se constate participer. Quand certaines données traumatiques de l’histoire ne peuvent être suffisamment re-présentées par des images ou par des mots, elles tendent à se manifester au travers d’un certain agir, selon une compulsion a priori aveugle en direction de leur mise en image psychique et par là leur reconnaissance subjective – leur “ restitution ” dit Freud (1937). La cure de Lionel en fournit un exemple, hélas très “ moderne ”. Quant à l’acte de parole du psychanalyste, il lui faut alors trouver le décalage qui puisse “ démentir ” (au sens de la Verleugnung) l’assignation où le transfert traumatique le place.Mots-clés :
Acte/agir, Cas limite, Déni/démenti, Processus, Subjectivation, Traumatique.
The work presented at the 62nd Congress of the French Language bears witness to in depth development of the psychoanalytic movement regarding how it considers the relation between speech and action in treatment. The clinical cases proposed tend to present the process as a subjective victory, based on the account the analyst takes of the transferential interaction in which he is aware of participating. When certain traumatic historical facts can not be sufficiently re-presented by images or by words, they tend to be manifested via a certain kind of action, according to an a priori blind compulsion directed toward their being put into a psychic image, and thereby toward subjective recognition – their “ restitution ” says Freud (1937). The treatment of Lionel provides a, sadly very modern, example. As to the psychoanalyst’s speech act, he has to find the margin that can “ refute ” (in the sense of Verleugnung) the assignation provided him by the traumatic transference.Keywords :
Act/action, Borderline case, Denial/refutation, Process, Subjectivisation, Traumatic.
Die Arbeiten des 62. Kongresses der französischen Sprache (Congrès de langue française) bezeugen von einer tiefen Entwicklung der psychoanalytischen Bewegung, in ihrer Art, die Beziehung zwischen Wort und Handeln anzugehen. Die vorgeführten klinischen Fälle versuchen, den Prozess als eine subjektive Eroberung darzustellen ; der Analytiker bezieht die Übertragungsinteraktion, an der er teilnimmt, ein. Wenn gewisse traumatische Elemente der Geschichte nicht genügend durch Bilder oder Worte vor-gestellt werden können, haben sie die Tendenz, sich durch ein gewisses Handeln zu manifestieren, nach einem a priori blinden Zwang, in Richtung einer psychischen Verbildlichung und dadurch ihre Erkennung, ihre “ Restitution ”, sagt Freud (1937). Die Kur von Lionel zeigt ein Beispiel auf, “ leider ” sehr modern. Was den Wortakt des Psychoanalytikers anbetrifft, muss er die Verschiebung finden, welche die Zuweisung, da wo die traumatische Übertragung sie hinweist, verleugnet.Schlagwörter :
Akt/Agieren, Grenzfall, Verleugnung/Dementi, Prozess, Subjektivierung, Traumatisch.
Los trabajos del 62 Congreso de Lengua francesa dan testimonio de una evolución profunda del movimiento psicoanalítico en la manera de considerar la relación entre palabra y actuar en la cura. Los casos clínicos propuestos tienden a presentar el proceso en tanto que conquista subjetiva, a partir de la consideración por el analista de la interacción transferencial en la cual constata su participación. Cuando ciertos elementos traumá ticos de la historia no pueder ser ampliamente representados a través de imá genes o de palabras, los mismos tienden a manifestarse a través de cierto actuar, de acuerdo con una compulsión a priori ciega que apunta la puesta en imagen psíquica y por esto el reconocimiento subjetivo – su “ restitución ” dice Freud (1937). La cura de Lionel proporciona un ejemplo, desafortunadamente demasido “ moderno ”. En cuanto al acto de palabra del psicoanalista, le es menester hallar la diferencia capaz de “ desmentir ” (en el sentido de Verleugnung) el emplazamiento donde la transferencia traumá tica lo ubica.Palabras claves :
Acto/actuar, Caso límite, Renegación/desmentido, Proceso, Subjetivación, Traumá tico.
I lavori del 62e Congresso di lingua francese testimoniano d’una evoluzione in profondità del movimento psicoanalitico nella maniera di concepire il rapporto tra parola ed agire nella cura. I casi clinici proposti tendono a presentare il processo come una conquista soggettiva, a partire dalla presa in considerazione dell’analista dell’interazione transferenziale a cui constata di partecipare. Quando certi dati traumatici della storia non possono essere sufficentemente ri-presentati par le immagiini e le parole, queste tendono a manifestarsi tramite un certo agire, secondo una compulsione che a priori è cieca, in direzione della loro messa in immagini psichica e quindi al loro riconoscimento soggettivo – la loro “ restituzione ” dice Freud (1937). La cura di Lionello ne fornisce un esempio, purtroppo molto “ moderno ”. Riguardo all’atto parola dello psicoanalista, allora deve trovare il decodaggio che possa “ smentire ” (nel senso della Verleugnung) l’assegnazione in cui lo pone il transfert traumatico.Parole chiave :
Atto/agire, Caso limite, Diniego/smentita, Processo, Soggettivazione, Traumatico.
Les rapports au congrès de Bruxelles témoignent d’une évolution en profondeur du mouvement psychanalytique dans la façon d’envisager le rapport entre parole et agir dans la cure. C’est que, dans nombre de cas difficiles (cas “ limites ”, dit-on), l’instauration du
processus subjectivant apparaît résulter d’une véritable conquête mobilisant l’activité conjointe de l’analyste et du patient. Cette façon de considérer l’
interaction comme porteuse de processus prend appui, chez beaucoup de psychanalystes de langue française, sur une façon nouvelle d’envisager la
pulsion elle-même : comme résultant d’une
rencontre entre les motions premières émanant de l’
infans ET les réponses maternelles à ses accroches, réponses chargées à la fois de signifiance et de sexualité
[1].
On peut certes comprendre que Freud, au moment de fonder la psychanalyse en tant que
cure de parole, ait eu besoin d’insister sur la dimension
défensive d’un agir en séance, pour autant que celui-ci revient à préférer « répéter au lieu de se souvenir » (Freud, 1914)
[2]. Il reste que nombre de nos patients d’aujourd’hui s’avèrent « limites » en ceci que l’agir prend chez eux une place régulatrice prépondérante, au détriment des formations névrotiques résultant du refoulement. Plus encore que d’autres, ces cas imposent leur maladie « non comme un événement du passé mais comme une force actuellement agissante » (Freud, 1914). Certaines données de leur histoire insuffisamment
re-présentées par des images ou par des mots, du fait de leur potentiel traumatique, manifestent au travers de l’agir une compulsion (aveugle) vers leur mise en image psychique et par là leur reconnaissance subjective – leur « restitution » dit Freud (1937)
[3] à une pensée subjective possible.
Ainsi revient-il à l’analyste d’évaluer tout agir spontané en cours de cure (de la part du patient mais aussi de lui-même) sous l’angle de sa contribution possible au processus, c’est-à-dire de son potentiel de signifiance, lequel diffère considérablement, non seulement d’un cas à l’autre, mais aussi à des temps différents d’une même cure. À cet égard, il faut bien voir que les multiples agirs forment une large gamme qualitative entre deux pôles extrêmes.
D’un côté, il y a ce que Freud a qualifié d’ « acte manqué » : une action involontaire dont la charge pulsionnelle réprimée (plus ou moins hostile, érotique, etc.) saute assez facilement aux yeux des témoins et même de son auteur. Au cours d’une cure, cela prend typiquement la forme de l’acting out. Mais un autre pôle de l’agir constitue malheureusement un phénomène beaucoup plus opaque dont la fonction économique semble a priori surtout celle d’une décharge expulsive – un rejet hors psyché donc, sans charge métaphorique directement exploitable.
Lacan (1956-1957)
[4] s’est attaché à examiner un tel différentiel de signifiance entre les deux pôles de l’agir. Il a choisi d’exemplifier cela au travers du cas célèbre de cette patiente de Freud dite « La jeune homosexuelle » (1920)
[5]. Celle-ci présente en effet, dans le court récit clinique rapporté par Freud, deux agissements symptomatiques nettement différenciables quant à leur valeur de symptôme. Elle effectue d’abord un
acting out caractérisé en se promenant au bras de son amie demi-mondaine jusqu’au lieu de travail de son père, de sorte que celui-ci ne manque pas de la rencontrer et de lui jeter un regard courroucé. Mais un agir de nature différente va survenir après que l’amie lui ait signifié son intention d’en rester là, soucieuse de s’éviter des difficultés sociales : la jeune fille réagit à cette annonce de rupture en se jetant sur les voies du chemin de fer de ceinture de Vienne.
Lacan souligne que le premier agissement est un montage hautement significatif, provocateur, et qu’il peut être opposé en cela au collapsus dé-subjectivant du second agir dans lequel elle se précipite à « choir » comme objet délaissé, vers une non-existence possible.
Mais avec nombre de cas difficiles, l’agir va apparaître aussi du côté de l’analyste, plus ou moins discrètement (Godfrind et Haber). Celui-ci aura alors à se reconnaître pris dans un type de transfert où prévaut ce que j’ai proposé d’appeler la répétition induite dans l’autre (le thérapeute en l’occurrence) – ce dont les rapporteurs ne manquent pas de nous donner de convaincantes et fructueuses illustrations. Le répéter agi peut alors être saisi autrement que comme pure résistance au remémorer, mais plutôt dans une ambigu ïté similaire à celle que Freud attribue au transfert : précipité imaginaire formant résistance, bien sûr, mais en même temps seul à même de réactualiser la charge affective de manière à la restituer dans la vie subjective du patient dont elle demeurait rejetée.
Cette remise en dialectique (dynamique) de l’agir implique un retour critique sur la manière qu’a eu Freud de répudier sa théorie de la séduction subie par l’adulte – ce qu’il appelle sa « neurotica » – pour mettre l’accent sur la construction subjective du fantasme sexuel (il n’éprouvera pas la même nécessité de désavouer sa première topique pour établir la seconde). Cela implique un ré-examen du concept de pulsion dont on voit bien qu’il fut surtout ancré du côté de l’endogène par Melanie Klein (elle parle volontiers d’ « inné », de « constitutionnel »). En France, on s’est au contraire davantage tenu à suivre l’indication posée au départ par Freud de la nature « limite » de la pulsion – entre organique et psychique – ce qui amène à concevoir celle-ci comme résultant de la rencontre entre les mouvements de l’organisme nouveau-né et les réponses-(actes), plus ou moins signifiantes, plus ou moins sexualisées (plus ou moins « énigmatiques ») fournies par l’Autre parental premier.
Là-dessus, on peut mesurer aujourd’hui la fécondité des prolongements apportés par des auteurs comme André Green ou Jean Laplanche, chacun selon sa veine propre, à partir de l’impulsion particulière reçue de l’enseignement de Lacan dans les années 1960. Ainsi chacun d’eux a-t-il puissamment contribué à faire reconsidérer le rôle des interactions premières dans le genèse du fantasme.
L’APRÈS-COUP DE LA TORTURE
J’ai évoqué ailleurs
[6] un patient, Antonio, dont les disparitions réitérées au long de plusieurs années de cure furent bel et bien porteuses d’une
mise en processus de l’abandonnisme subi dans son enfance.
Je parlerai ici d’un autre analysant, Lionel, qui a commencé sa cure il y aura bientôt trois ans. Il s’avéra vite que les péripéties hautement traumatiques de la vie adulte de cet homme appelaient de ma part un mode d’implication relativement actif. En effet, l’impact réorganisateur d’un traumatisme, même tardif, doit être revécu dans la relation transférentielle pour y être perlaboré. Le transfert prend alors la forme d’un mouvement régressif profond qui semble aller jusqu’à rétablir quelque chose de la dépendance et de la vunérabilité premières du petit enfant vis-à-vis du comportement de ses partenaires adultes.
Il vint me trouver après vingt-cinq années d’exil en France, évoquant d’emblée ce qui l’a conduit à s’expatrier : arrêté par le pouvoir dictatorial de son pays d’origine, alors qu’il terminait ses études universitaires, il fut incarcéré pendant six mois durant lesquels on le tortura copieusement et presque sans relâche. Il avait alors près de trente ans, était marié avec déjà quatre enfants dont une petite fille adoptée (de parents disparus). Lionel évoque l’enfermement obsessionnel dans lequel il fonctionne et qui lui semble prolonger indéfiniment certains mécanismes de survie psychique qu’il lui avait fallu mettre en œuvre durant ses mois de maltraitance pour éviter l’effondrement subjectif.
Il s’étonne de ces vingt-cinq années passées ainsi à Paris dans une sorte d’atemporalité ; une vie qu’il qualifie de « nomade » ou d’ « errante », sans chez-soi véritable. Ses hautes qualifications l’avaient fait embaucher comme chercheur et aussi comme expert dans un organisme international. Il se retira véritablement dans son travail, dormant souvent dans son bureau – son épouse, exilée avec les enfants dans un autre pays d’Europe, ne voulait pas plus que lui reprendre leur vie de couple.
Dès notre premier entretien, il fait état de la mort, quelques semaines plus tôt, de sa mère restée au pays. Il en a été déstabilisé, ressentant tout à coup une détresse et le besoin d’une thérapie. Il se dégage de Lionel l’impression d’une énorme culpabilité. On peut bien sûr y voir un effet durable du terrible matraquage opéré méthodiquement dans ce sens par ses tortionnaires.
Mais il va me parler aussi de son jeune frère disparu, enlevé par les militaires peu après qu’il se soit lui-même enfui du pays. Il ne peut échapper à l’idée obsédante que son frère fut exécuté en représailles de son évasion à lui – c’était un jeune musicien un peu marginal, sans implication politique. Son corps n’a jamais été retrouvé...
À la fin de notre deuxième entretien, il me regarde soudain pour me demander si je pense être en mesure de l’aider. Je m’entends alors lui répondre que « je n’en suis pas sûr », car je n’ai pas eu quant à moi l’ « honneur » d’avoir été tourmenté comme il a pu l’être, que « je n’en ai pas l’expérience ». Je pense alors que l’ami qui lui a donné mon adresse a, lui, été à même de produire des écrits analytiques sur l’expérience de la torture. Mais je constate avec surprise que Lionel semble paradoxalement rasséréné par ce que je viens de lui dire !
Il revient affermi dans sa démarche. J’en viens quant à moi à me représenter son expérience de la torture comme une espèce de souvenir écran très difficile à franchir. Aussi je lui propose que travaillions ensemble à rétablir des liens avec sa vie antérieure : qu’il s’efforce de se souvenir de sa condition subjective d’avant son incarcération.
Il a beaucoup de mal à retrouver l’adolescent qu’il a pu être. Il lui semble qu’il était très solitaire. Mais voici que lui reviennent les circonstances de la séparation de ses parents, peu avant ses 20 ans. Le père a voulu réunir sa femme et ses deux fils pour obtenir une décision amiable. Lionel eut alors l’impression que son avis allait déterminer la conduite de son père, et il encouragea celui-ci à partir. Il s’en étonne à présent, avec l’impression confuse de s’être laissé piéger dans une fausse position – que c’était au père d’assumer sa décision.
Il réalise maintenant qu’il a pris simultanément la décision de partir de chez sa mère pour se marier avec une amie de Fac, de laquelle il eut vite trois enfants, sans trop comprendre ce qui lui arrivait. Il ne parvient guère à retrouver l’état d’esprit qui pouvait être le sien à cette période ; il lui semble qu’il était hyperactif, complètement consacré aux tâches familiales et de subsistance, ou alors à ses activités à la Fac. Survint alors le coup d’état militaire. Son père s’arrangea pour vivre discrètement de son côté de la fabrication d’objets artisanaux en cuir ; sa mère quant à elle exerçait à la maison des talents de sophrologue et de voyante.
Les entretiens en face à face me montrent qu’un travail processuel de reliaison s’est assez bien amorcé. Lionel rapporte aussi des rêves en forme de cauchemar reprenant des scènes carcérales ou de torture. Je lui dis qu’au moins trois séances par semaine constitueraient un minimum nécessaire, ne serait-ce que pour ne pas laisser d’intervalles trop longs entre des séances qui peuvent s’avérer éprouvantes. Mais il n’a pas la possibilité financière d’assumer trois séances hebdomadaires sans feuilles de soins. J’évoque aussi l’intérêt pour lui de poursuive en position allongée. Il me dit qu’il essaiera une fois prochaine ; et de fait, il va entreprendre peu après de s’allonger sur le divan.
Mais son silence se prolonge et je le vois se figer sur le divan. Mes quelques relances en forme de « mmm ? » ne font qu’accentuer une espèce de rigidité cadavérique de sa part, et plus encore mon « Oui, dites ? », peu avant la fin de la séance.
Il se présente à la séance suivante complètement défait, me demandant impérativement de s’asseoir. Il s’efforce de me communiquer son vécu en position allongée : il s’est trouvé saisi par l’idée d’être à nouveau soumis à interrogatoire. Cela lui est littéralement « tombé dessus », comme ses cauchemars. Le regard qu’il me jette me confirme quel personnage tortionnaire, arracheur d’aveux, je me trouve endosser ! Nous voici loin de la neutralité bienveillante...
C’est tout de même à partir de ce précipité transférentiel, suivi des formulations que je peux lui proposer, comportant un certain décalage avec mon personnage transférentiel, qu’un travail d’appropriation subjective se poursuit. Lionel va pouvoir s’allonger à nouveau.
Si j’ai choisi d’évoquer ici ce cas, c’est parce qu’il n’a cessé de requérir un certain agir de ma part. J’ai déjà mentionné mon acceptation de feuilles de remboursement. Mais il s’avéra surtout qu’au fur et à mesure que cet homme émergeait du suspens (atemporel) de son exil et parvenait à renouer avec son histoire, sa famille, son pays, il me plaça devant l’impératif de fréquentes navettes qu’il pouvait effectuer grâce à des missions d’étude. Il s’agissait par là pour lui, d’une part, de revoir ses enfants et petits-enfants, et d’autre part, de se construire les conditions professionnelles d’un retour effectif.
La logique même de cette démarche de Lionel pour se réapproprier le fil de son existence demandait que je me prête à certains agirs sur le cadre. Ses séjours de deux ou trois semaines consécutives dans son pays d’origine m’obligeaient à prendre un parti : fallait-il lui faire payer intégralement toutes ses séances manquées ? Cela semblait impossible, mais surtout aurait signifié de ma part une non-reconnaissance, un véritable désaveu des données particulières à l’existence qu’il s’agissait précisément pour lui de se réapproprier. Inversement, je ne pouvais supporter contre-transférentiellement de le laisser disparaître à sa guise en défaut de rémunération et sans maintenir la réalité du cadre de ses séances avec moi. Aussi lui proposai-je un compromis dont le seul mérite était peut-être d’éviter d’entériner un déni-désaveu, dans un sens ou dans l’autre : qu’il accepte de me payer régulièrement la moitié des séances desquelles il s’absenterait pour séjourner là-bas.
Le régime relativement discontinu des deux années d’analyse qui suivirent permit un travail important dans le sens d’un décrochage imaginaire de positions défensives idéalisées. Lionel en tirait une impression pénible de se « banaliser ». Mais il finit par saisir qu’il quittait ainsi la « magie maternelle », qu’il devait renoncer à prétendre « voir plus loin que tout le monde quand je suis sous la cagoule » (la capuche d’isolement sensoriel qu’il avait eue à porter pendant des semaines en prison). Dans le même temps s’effectuait une levée progressive de clivage : il cessait d’isoler les unes des autres les composantes de son existence. Dans l’actuel, d’une part, entre ses différentes liaisons affectives ; mais aussi dans la temporalité de son histoire, avec son adolescence notamment. Tout ce travail intégratif l’amena à passer par des vécus authentiquement dépressifs, allant jusqu’à une phase de quasi-clochardisation. Mais le plus difficile pour cet homme fut manifestement de prendre la mesure de la violence de sa colère, accumulée et contenue.
Une cure comme celle de Lionel ne vérifie que trop cette propriété du traumatique, comme de la violence : celle de se
renverser facilement ! On a vite fait, en effet, de passer du rôle de tortionnaire à celui de bonne âme complaisante, et inversement...
[7]
Mais ce que des cas de ce genre nous aident à mieux prendre en considération, c’est que certains registres psychiques à caractère traumatique nécessitent, pour pouvoir se mettre en processus (symbolisant), d’être suffisamment partagés par l’analyste : de devenir en tant que tels, au sein de la relation analytique, matière à un échange suffisant, une trans-action transférentielle, à caractère plus ou moins transitionnel.
J’ai soutenu à partir des années 1980 quelque chose de cet ordre à propos de patients marqués par un déni de réalité dans leur économie psychique. Chacun de nous peut avoir, en effet, l’expérience de ces patients chez qui une dérobade indéfinie du sens s’avère sous-tendue par un défaut de prise en compte d’un donné traumatique, avec un déni-clivage persistant qui échappe à toute technique. À moins justement que l’analyste n’ait l’opportunité de se saisir lui-même sur le vif d’un mouvement-symptôme, gestuel ou verbal, qui lui fournit la précieuse opportunité de se représenter la communauté de déni dans laquelle il se trouve pris, tranférentiellement, avec ce patient. La reconnaissance rendue alors possible, du côté de l’analyste, de sa participation au déni (en position qu’on peut alors supposer parentale) ouvre la voie de sa « restitution » (Freud, 1937). L’analyste peut en effet en proposer des formulations dont le caractère auto-attributif permet qu’elles soient recevables en termes symboliques par le patient qui peut dès lors s’en approprier subjectivement quelque chose.
Il semble qu’un tel détour par l’analyste est rendu nécessaire par le fait que l’histoire du patient est chargée d’empreintes traumatiques majeures. Une suffisante compromission transférentielle du psychanalyste avec ce registre d’expérience traumatique est indispensable pour que cela puisse véritablement être mis en processus symbolisant pour le patient.
Le fait de considérer ainsi l’implication transférentielle du psychanalyste comme clé du processus rejoint l’insistance de Lacan (1968)
[8] à spécifier l’action du psychanalyste à partir du fait de « soutenir le transfert ». Mais le même Lacan fait ici curieusement intervenir la notion de
« démenti » – terme par lequel il choisit de traduire le concept freudien de
Verleugnung (déni-désaveu). Je proposerai quant à moi de considérer que toute la question se joue dans ce que j’ai proposé d’appeler plus haut un certain « décalage » entre l’intervention du psychanalyste et la place transférentielle d’où celle-ci est censée émaner.
Car il me semble clair que l’interprétation proposée par l’analyste, à partir de l’expérience transférentielle dans laquelle il a pu se repérer – tant bien que mal et souvent en après-coup – ne doit pas seulement « coller » à cette place (fonction) que le transfert lui assigne ni l’exprimer telle quelle, sans ambages. Le propos de l’analyste n’aura quelque pertinence interprétative qu’à la condition de démentir, en effet, partiellement cette assignation. On peut dire que tout l’art d’interpréter réside précisément dans le maniement d’un tel écart, consistant à trouver chaque fois le décalage optimal capable d’aider au processus (de symbolisation nouvelle, de « savoir naissant », donc, et non d’application d’un savoir constitué).
Freud a parlé de « fausse liaison » à propos du transfert ; et le démenti porté par l’interprétation analytique vise à faire saisir cette maldonne au patient, mais à la condition de la « soutenir » quand même le temps nécessaire ! Disons que, de la part de l’analyste, se borner à soutenir sans démentir serait aller vers trop de mystification, tandis que seulement démentir serait opposer une fin de non-recevoir à la vérité du patient...
Dans ma brève intervention au congrès, j’ai voulu insister sur les caractéristiques singulières de la prise de parole qui va suivre ce moment fécond où l’analyste aura pu s’apercevoir pris dans un
agir transférentiel. Il me semble alors capital de trouver le moyen d’en rendre compte au patient dans des termes qui
suspendent autant que possible le jugement d’attribution – dans les deux sens de ce terme : bon/mauvais, de moi/pas de moi
[9]. Or cela nous fait retomber sur la définition proposée de la
Verleugnung comme suspension de la fonction même de jugement
[10]. Il est tout de même piquant de s’apercevoir qu’un tel suspens est recommandable dans l’acte de parole de l’analyste, alors même que la suspension de jugement qu’il implique (en déni-clivage) peut sembler l’apparenter à la position perverse !...
Il reste qu’une tâche essentielle de l’analyste sera toujours de s’efforcer de saisir, même si ce n’est qu’en après-coup, son implication transférentielle. Quel que soit le poids de « réel » historico-traumatique qui vient précipiter certains transferts (comme chez Lionel, et dans les cas d’action induite des Haber), la finalité même de l’acte psychanalytique est de permettre au patient de mettre cela aussi en processus symbolisant, à partir de la « reprise » (aux divers sens !) que l’analyste aura pu en faire. On comprend que des analystes aient une réticence à se compromettre dans un tel registre, préférant s’en tenir aux plus sûres références du transfert névrotique (c’est-à-dire du fantasme constitué). Mais le risque est alors grand de laisser ces registres du patient en souffrance de subjectivation ...ou de contraindre celui-ci à s’adresser ailleurs.
[1]
Dans mon rapport au Congrès de mai 1999, j’ai ainsi entrepris de ré-envisager le développement subjectif à partir du travail de base accompli dans les
retournements-renversements pulsionnels (Freud, 1915) – B. Penot,
La passion du sujet freudien, Érès, 2001, chap. 1.
[2]
S. Freud (1914), Remémoration, répétition et élaboration, in
La technique psychanalytique, PUF, p. 105.
[3]
S. Freud (1937), Constructions dans l’analyse, in
Résultats, idées, problèmes II, PUF, p. 280.
[4]
J. Lacan,
Séminaire « La relation d’objet », Le Seuil, 1994, chap. VI et VII.
[5]
S. Freud (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, in
Œuvres complètes, XV, p. 233.
[6]
B. Penot,
op. cit., Érès, 2001, chap. 10 : « Les temps logiques de la subjectivation ».
[7]
Ce qui se passe aujourd’hui en Palestine en est un terrible exemple, illustré par la clinique de Yolanda Gampel.
[8]
J. Lacan,
Séminaire « L’acte psychanalytique », juin 1968, toujours inédit.
[9]
S. Freud, La négation,
Œuvres complètes, PUF, t. XVII, p. 168 où la nouvelle traduction préfère « jugement de condamnation ».
[10]
B. Penot,
Figures du déni, Dunod, 1989, épuisé mais réédition prévue chez Érès début 2003.