2002
Revue française de psychanalyse
Retours sur le contre-transfert et l’espace analytique
Aux sources de l’interprétation : le contre-transfert et sa capacité de liaison créatrice
[1]
Louise de Urtubey
75, rue Saint-Charles
75015 Paris
L’auteur, dans la suite de ses travaux sur le contre-transfert et sur l’interprétation, cherche à faire ressortir l’aspect de liaison créatrice d’un sens qui résulte du contre-transfert et du travail de l’analyste sur celui-ci à partir du matériel du patient.
Ce parcours reprend des sujets déjà proposés par l’auteur et a pour but de chercher à mettre en lumière la composante “ liaison ” du contre-transfert et du travail de contre-transfert mené par l’analyste. Celui-ci lui permet de prendre conscience du refoulé ou du clivé (chez le patient et/ou dans la relation analytique), vers lesquels il a régressé, grâce entre autres à l’usage des différentes identifications dont il dispose, puis est “ remonté ”, chargé de représentations de chose devenues par son travail représentations de mot, en une liaison créatrice d’un nouveau sens accessible au patient. Cette liaison est créatrice car elle émerge du passé et avec celui-ci construit un présent nouveau et libérateur.
L’auteur propose de tenir compte, quoique avec moins d’insistance que pour ses homologues, mais sans les oublier, du transfert de l’analyste sur son patient, indépendant de son contre-transfert, ainsi que du contre-transfert de l’analysant sur son analyste, différent de son transfert.Mots-clés :
Liaison, Déliaison, Interprétation, Identification, Transfert, Contre-transfert.
Summary — Following his work on the counter-transference and interpretation, the author attempts to bring to the fore the aspect of creative binding of meaning resulting form the counter-transference and the analyst’s work on the latter on the basis of the patient’s material.
This work takes up again subjects already proposed by the author and it aims to try to highlight the component of “ linking ” of the counter-transference and the work of counter-transference conducted by the analyst. The latter enables him to become aware of the repressed or split (in the patient and/or in the analytic relation), to which he has regressed, thanks, among other things, to the use of the different identifications at his disposal, and is “ raised ”, charged with thing representations that through his work have become word representations, into a creative binding of a new meaning accessible to the patient. This linking is creative because it emerges from the past and with the latter constructs a new and liberating present.Keywords :
Linking, Defusion, Interpretation, Identification, Transference, Counter-transference.
In der Folge ihrer Arbeiten über die Gegenübertragung und die Deutung, versucht die Autorin, den Aspekt einer schöpferischen Bindung des Sinns hervorzuheben, der von der Gegenübertragung und von der Arbeit des Analytikers, was letztere anbetrifft, resultiert, all das vom Material des Patienten ausgehend.
Dieser Weg nimmt von der Autorin schon vorgeschlagene Themen wieder auf, mit dem Ziel, die “ Bindungskomponente ” der Gegenübetragung und der vom Analytiker unternommenen Gegenübertragungsarbeit zu beleuchten. Diese Arbeit erlaubt es, sich des Verdrängten oder des Abgespaltenen bewusst zu werden (beim Patienten und/oder in der analytischen Beziehung), zu welchem er regrediert ist, dank des Gebrauchs der verschiedenen Identifizierungen, über welche er verfügt ; dann ist er wieder “ hochgestiegen ”, voll von Sachvorstellungen, welche er durch seine Arbeit zu Wortvorstellungen werden lässt, in einer schöpferischen Bindung eines neuen Sinns, der dem Patienten zugänglich ist. Diese Bindung ist schöpferisch, denn sie taucht aus der Vergangenheit auf und mit dieser baut sie eine neue, befreiende Gegenwart auf.Schlagwörter :
Bindung, Entbindung, Deutung, Identifizierung, Übertragung, Gegenübertragung.
El autor, continuando sus trabajos sobre la contratransferencia y sobre la interpretación, intenta hacer resurgir el aspecto de ligazón creadora de sentido que resulta de la contratransferencia y del trabajo del analista sobre la misma a partir del material del paciente.
El itinerario propone sujetos ya propuesto por el autor y tiene como meta clarificar la componente “ ligazón ” de la contratransferencia y del trabajo de contratransferencia llevado a cabo por el analista. Esto le permite tomar conciencia de lo reprimido o escindido (en el paciente y/o en la relación analítica), hacia los cuales ha regresado, gracias entre otras cosas al empleo de diferentes identificaciones de las que dispone, luego es “ reanimado ”, cargado de representaciones de palabra, en una ligazón creadora de nuevo sentido accesible al paciente. Dicha ligazón es creadora porque emerge del pasado y con éste construye un presente nuevo y liberador.Palabras claves :
Ligazón, Desligazón, Interpretación, Identificación, Transferencia, Contratransferencia.
In seguito ai suoi lavori sul contro-transfert e sull’interpretazione, l’autore cerca di far emergere l’aspetto di legame creativo d’un senso risultante dal contro-transfert e dal lavoro che ne fa l’analista, partendo dal materiale del paziente. Tale percorso riprende temi già proposti dall’autore alla scopo di mettere in evidenza la componente “ legame ” del contro-transfert e del lavoro di contro-transfert condotto dall’analista che gli permette di prender coscienza del rimosso e dello scisso (nel paziente e/o nella relazione analitica) verso cui ha regredito, tra l’altro grazie all’utilizzazione delle diverse identificazione di cui dispone, poi è “ risalito ”, carico di rappresentazioni di cosa diventate col suo lavoro rappresentazioni di parola, in un legame creatore d’un nuovo senso accessibile per il paziente. Questo legame è creativo perchè emerge dal passato e con esso costruisce un presente nuovo e liberatore.Parole chiave :
Legame, Slegame, Interpretazione, Identificazione, Transfert, Contro-transfert.
Un grand nombre des idées exprimées, dans son rapport à ce Congrès, par M.-F. Dispaux
[2], nous sont communes, en particulier quant au caractère essentiel du contre-transfert et à son rôle de liaison, comme je l’ai formulé moi-même dans mon rapport à un précédent congrès des Psychanalystes de langue française
[3], ainsi que dans ma Monographie sur l’
Interprétation II : “ Aux sources de l’interprétation : le contre-transfert. ”
[4]
En revanche, une de ses considérations référée à la technique freudienne me paraît discutable. C’est quand elle signale que les interprétations formulées par elle, dans le cas proposé à la discussion, au lieu de désunir comme le fait l’interprétation classique, trouvent au contraire leur finalité dans la liaison, ne dévoilent pas un sens latent mais sont créatrices de sens là où il n’y avait que désorganisation
[5]. Je ne saurais être en désaccord avec l’idée que l’interprétation ait pour but la liaison ; en revanche,
je ne le suis pas avec l’affirmation que l’interprétation freudienne ou même classique en général tendrait à désunir plutôt qu’à créer un sens, chercherait uniquement à dévoiler un contenu par suppression des défenses.
BRÈVE ÉVOCATION DE LA TECHNIQUE INTERPRÉTATIVE DE FREUD
Interrogeons Freud lui-même à travers quelques-unes des fameuses métaphores employées dans ses écrits techniques qui, mieux que toute description, offrent, mise en scène, sa pensée. Une fois, surgit la comparaison que, face au contenu manifeste, c’est « comme si on écoutait une conversation lointaine ou à voix basse », réussissant à « deviner » ce qui est dit (sous-entendu le contenu latent)
[6]. Pour lui, la « divination » est indispensable. Ce procédé, appliqué aussi bien à la conversation à voix basse, à l’analyste face au manifeste qu’à la pythie à Delphes par exemple, est créateur d’un sens, d’une ouverture au multiple beaucoup plus que destiné à rompre uniquement une organisation et repérer ce qu’elle cachait. Ainsi, le sens des oracles, obscur, était sujet à maintes interprétations ; l’écoute d’une conversation presque inaudible montre facilement qu’elle est l’objet de projections et il existe même des jeux de sociétés appuyés sur ce fait. Dans certains cas, ajoute Freud, il suffit de deviner le secret du patient et de le lui lancer au visage
[7]. C’est ici, peut-être, la première description d’une interprétation : divination et révélation énergique. N’y a-t-il pas création d’un sens, ne serait-ce que par l’énergie porteuse d’un contre-transfert de figure autoritaire, appelant un contre-transfert infantile ?
Une autre métaphore de Freud : l’interprétation est comme la solution d’un puzzle où, si l’on parvient à ordonner ce tas confus de plaquettes de bois, dont chacune porte un fragment inintelligible à lui seul, le dessin prend un sens et le tableau est complet. Dans ce cas, l’on sait avoir trouvé la solution du puzzle et, aussi, qu’elle est la seule possible. Pour moi, ceci est un tissage de liens et non une déconstruction. On essaiera de multiples fois de placer ici ou là chaque petite pièce et, en cours de route, le sens général, la représentation à construire, apparaîtra
[8]. À mon avis, dans la cure, chaque couple analyste-patient trouvera un arrangement du puzzle différent et particulier et il n’y aura pas qu’une seule solution.
L’interprétation freudienne censée décomposer est une accusation souvent formulée par Jung et son école : Freud ana-lyse, disaient-ils, voire coupe en morceaux, tandis que les jungiens, eux, feraient la synthèse, recherchant l’unité de la personne.
Petit à petit, Freud « ne jette plus au visage » ses interprétations mais travaille avec la collaboration consciente et/ou inconsciente de son patient. On le remarque dès l’analyse de l’Homme aux rats. Dans les notes prises pendant cette cure
[9], il nous montre franchement sa façon de procéder. Par exemple, quand son patient ne réussit pas à lui décrire l’horrible et si cruel récit du châtiment aux rats, relaté par son capitaine lors de manœuvres militaires et situé au déclenchement de sa maladie, Freud l’aide en lui disant que lui-même n’est pas cruel, n’a pas l’intention de lui faire du mal. C’est une manière de le sécuriser, certes, mais c’est aussi la trouvaille d’un sens dans le
hic et nunc : l’analyste, derrière qui le père s’esquisse, est, dans le transfert, le capitaine auteur du récit et le patient le craint inconsciemment. Quand l’Homme aux rats surmonte son angoisse et ose raconter en quoi consiste le châtiment : placer des rats dans un pot et approcher celui-ci de... de..., Freud fournit à nouveau un sens, celui de sodomisation, ajouté à la cruauté, en prononçant le mot anus. C’est une interprétation qui signifie « je vous comprends », éventuellement « je suis un capitaine (qui gouverne la cure) mais pas cruel, un père qui vous soutient ».
Freud, dans « Les voies nouvelles dans la thérapeutique analytique »
[10] aborde lui-même l’aspect analyse versus synthèse : il appelle, dit-il, analyse le travail qui consiste à ramener à la conscience du patient les éléments psychiques refoulés. Pourquoi l’appeler psychanalyse, se demande-t-il, mot qui signifie décomposition, désagrégation ? Parce que, comme le chimiste, il ramène les symptômes aux rejetons pulsionnels à leur origine, rendus méconnaissables par la combinaison de tous ces éléments. Ainsi, les rejetons ignorés apparaissent ; l’explication est du même style que celle concernant la libido et ses composantes (des pulsions partielles réunies et unifiées sous le primat de la libido, alors devenue génitale). Analyser un patient, c’est décomposer son activité psychique dans ses parties constituantes, pour ensuite isoler chaque élément puis construire une combinaison nouvelle et meilleure. Faire une synthèse, paraît à Freud dénué de sens car l’élément dégagé ne demeure pas isolé mais rentre de suite dans une autre combinaison. La synthèse se produit d’elle-même, suite à notre intervention interprétative. Il me paraît évident que tout ce procédé consiste en la recherche d’une nouvelle liaison-combinaison et pas simplement en la suppression de ce qui entravait l’apparition d’un déjà là, n’ayant besoin que d’être mis au jour.
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR L’INTERPRÉTATION
L’interprétation analytique n’est pas le déchiffrement d’un texte immobile, ce qui, du reste, ne serait pas désunir, comme le dit M.-F. Dispaux, mais lier l’inconnu au connu.
Le travail analytique de l’analyste prend son origine dans la conjonction de désirs contre-transférentiels opposés mais agissant à des moments différents : savoir connaître le patient et soi-même, d’une part ; ignorer et détruire, soi-même et/ou l’autre membre de la situation analytique et/ou tous deux, d’autre part. Coexistent ces deux souhaits : lier avec et pour Éros, positif, objectalisant, comme dit Green
[11], et délier, négatif, conduisant à libérer les pulsions destructrices désobjectalisantes. De la domination de l’un ou de l’autre désir dépendra un contre-transfert capable – ou pas – de contribuer au développement de la cure, grâce aux liaisons créées.
Pour comprendre le patient, il faut régresser avec lui, puis se reprendre en ramenant à la conscience les représentations refoulées ou clivées et les liens précédemment interrompus entre elles mais alors ressaisis. L’interprétation surgit de cette « descente » régressive commune vers le refoulé, dont l’analyste revient (régulièrement, si son travail est adéquat) et, parfois, le patient chargé de représentations de chose aptes à être transformées en représentations de mot, en un lien nouveau et créateur. L’interprétation va modifier l’équilibre préexistant, obtenu grâce à des défenses appauvrissant le moi. Elle créera un moment de désarroi, jusqu’à ce qu’une organisation différente, des liens conscients ou préconscients nouveaux s’établissent.
D’abord est œuvré, par l’analyste, dans la séance, un écartement technique du discours manifeste et défensif du patient et des associations personnelles de l’analyste, afin d’écouter, laisser flotter son attention, se représenter, associer librement, fantasmer, éprouver des affects ; pour ensuite relier les éléments ainsi obtenus en un ensemble enrichi des rejetons récupérés du refoulé, des représentations et des affects jadis transformés par des mécanismes négatifs, qui multiplie les sens possibles de la parole de l’analysant.
Il faut différencier nettement deux formes de déliaison, mot consacré par l’usage : d’une part, celle, technique, que j’appelle écartement, destinée à faire « descendre » l’analyste vers l’inconscient de son patient, abandonnant la pensée logique et ses enchaînements, le contenu manifeste, à la recherche des représentations refoulées ou clivées, des affects déplacés ou supprimés, afin de les lier les uns les autres et avec le reste du moi ; d’autre part, la déliaison issue de la pulsion de mort, recherchant la rupture, la destruction, l’immuable. Le travail analytique est concerné, en positif, par le premier type de déliaison, nécessaire à la saisie du latent, des contenus et des défenses inconscients. En négatif, il a affaire, quelquefois, aux déliaisons mortifères : ne pas écouter, ne pas comprendre, ne pas fantasmer, penser à autre chose, oublier côté analyste ; passer à l’acte, répéter inlassablement, détruire le travail analytique, côté patient.
L’activité de liaison consiste aussi à rattacher le présent au passé infantile du patient et à son passé dans la cure, le dehors avec le dedans, les séances précédentes avec les suivantes, l’inconscient (en partie) avec le préconscient, les représentations de chose avec les représentations de mot ; ainsi qu’avec, du côté de l’analyste, renouer le présent avec son expérience d’enfant, de patient et d’analyste. La liaison comprend également le rapprochement entre les représentations et les affects, tels qu’ils surgissent dans la situation analytique transférentielle et contre-transférentielle.
Le transfert et le contre-transfert positifs conduisent à lier le présent avec le passé. Leurs opposés, le transfert et le contre-transfert négatif délient, cherchent à détruire, plongent dans l’incompréhension, qui est désir de déliaison, de distance et de séparation.
·
Freud S. (1895), Psychothérapie de l’hystérie, in Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981.
·
Freud S. (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1980.
·
Freud S. (1905), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1984.
·
Freud S. (1907), L’Homme aux rats, Journal d’une analyse, Paris, PUF, 1974.
·
Freud S. (1912), La dynamique du transfert, in La technique analytique, Paris, PUF, 1954.
·
Freud S. (1918), Les voies nouvelles dans la thérapeutique analytique, in La technique analytique, Paris, PUF, 1954.
·
Freud S. (1923), Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.
·
Urtubey L. de (1995), Le travail de contre-transfert, rapport pour le 54e Congrès des psychanalystes de langue française, Revue française de psychanalyse, LVIII, numéro spécial Congrès.
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Urtubey L. de (2000), Interprétation II : « Aux sources de l’interprétation : le contre-transfert », Monographie de la RFP.
[1]
Je reprends ici, en y ajoutant quelques mots, le titre de ma Monographie
Interprétation II : « Aux sources de l’interprétation : le contre-transfert » (2000).
[2]
M.-F. Dispaux (2002), Aux sources de l’interprétation,
RFP, n
o 5, 1461-1496.
[3]
L. d’Urtubey (1994), Le travail de contre-transfert,
RFP, LVIII,
1271-1372.
[4]
L. d’Urtubey (2000),
Interprétation II, ibid.
[6]
S. Freud (1895), Psychothérapie
de
l’hystérie,
in
Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981.
[7]
S. Freud,
ibid.
[8]
S. Freud (1923), Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves, in
Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.
[9]
S. Freud (1909), L’Homme aux rats,
Journal d’une analyse, Paris, PUF, 1974.
[10]
S. Freud (1918), Les voies nouvelles dans la thérapeutique analytique, in
La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1954.
[11]
A. Green (1993),
Le travail du négatif, Paris, Éd. de Minuit.