2002
Revue française de psychanalyse
Retours sur le contre-transfert et l’espace analytique
Effets de transformation de l’écoute collective
[1]
Christine Bouchard
17, boulevard Pasteur
75015 Paris
L’auteur s’interroge sur le rôle de l’écoute analytique collective dans un traitement marqué par la prégnance des traumatismes (liés à l’histoire individuelle ou à l’Histoire collective) et le doute sur la pertinence de l’interprétation. La mise à jour d’un “ transfert négatif ” de l’analyste sur le groupe est à l’origine d’une reprise élaborative du contre-transfert à effet dynamique.Mots-clés :
Contre-transfert, Transfert négatif, Écoute collective, Traumatismes individuels et historiques.
The author considers the role of group analytical listening in the treatment of a patient marked by the weight of traumas (linked to individual or group history) and doubt regarding the pertinence of interpretation. The emergence of a “ negative transference ” of the analyst onto the group is at the origin of a detailed reconsideration of the counter-transference entailing dynamic effects.Keywords :
Counter-transference, Negative transference, Group listening, Individual and historical traumas.
Die Autorin stellt sich Fragen über die Rolle des kollektiven analytischen Zuhörens in einer Behandlung, welche von der Vorherrschung der Traumen geprägt ist (an die individuelle Geschichte sowie auch an die kollektive Geschichte gebunden) und den Zweifel über die Stichhaltigkeit der Deutung. Die Aufdeckung einer “ negativen Übertragung ” des Analytikers auf die Gruppe ist die Quelle einer ausarbeitenden Wiederaufnahme der Gegenübertragung mit dynamischer Wirkung.Schlagwörter :
Gegenübertragung, Negative Übertragung, Kollektives Zuhören, Individuelle und historische Traumen.
El autor se interroga sobre el papel de la escucha analítica colectiva en un tratamiento marcado por la imposición de los traumatismos (vinculados con la historia individual o la Historia colectiva) y la duda sobre lo pertinente de la interpretación. La reactualización de una “ transferencia negativa ” del analista al grupo está en el origen de una reelaboración de la contratransferencia con efectos diná micos.Palabras claves :
Contratransferencia, Transferencia negativa, Escucha colectiva, Traumatismos individuales e históricos.
L’autore si interroga sul ruolo dell’ascolto analitico collettivo in un trattamento segnato dalla pregnanza di traumi (legati alla storia individuale e alla Storia collettiva) e sul dubbio della pertinenza dell’interpretazione. La messa in evidenza d’un “ transfert negativo ” dell’analista sul gruppo è all’origine di una ripresa elaborativa del contro-transfert con effetto dinamico.Parole chiave :
Contro-transfert, Transfert negativo, Ascolto collettivo, Traumi individuali e storici.
C’est l’impact contre-transférentiel assez violent d’un début de psychothérapie qui m’a amenée à exposer le cas de cette patiente à un groupe d’analystes
[2].
Cette présentation s’inscrivait dans le cadre d’une réflexion menée au Centre Jean-Favreau sur l’articulation entre ce qui se déroule entre patient et analyste, d’une part, et les échanges entre analystes, d’autre part. Parmi nos questions, nous nous interrogions sur le rôle de l’écoute d’un récit de séances, par un groupe d’analystes sur le contre-transfert de l’analyste et sur le lien entre le processus de discussion du groupe et le mouvement des séances
[3].
Notre méthode consistait dans un premier temps à ce qu’un analyste expose de façon brute le matériel de trois séances consécutives sans apporter d’éléments sur l’histoire du patient ni sur la cure engagée. Le groupe faisait alors part de façon assez libre de ses questions, réflexions, constructions, associations sans que l’analyste prenne part à cette discussion ; celui-ci réintervenait, dans un deuxième temps, présentant le contexte, l’histoire du patient et de sa cure, et ses propres réflexions sur la discussion ; quelques mois plus tard, une deuxième séquence de trois séances était présentée et une discussion sur le même mode avait lieu ; ces séances de travail étaient enregistrées, ce qui permettait à certains d’entre nous de réécouter les discussions et d’en rapporter au groupe la teneur et les mouvements significatifs.
Notre objectif était de comparer les deux séquences de séances et de discussions et de nous demander si le contre-transfert de l’analyste pouvait d’une certaine façon être transféré sur le groupe et y être élaboré.
L’option choisie ici est donc bien d’aborder les transformations psychiques sous l’angle d’une tension contre-transférentielle particulière, propre à la présentation clinique devant un groupe de collègues.
LA PROBLÉMATIQUE ; TRAUMA ET CONTRE-TRANSFERT
Il serait difficile de préciser d’emblée ce qui était inducteur d’embarras dans ce traitement. Les nombreux traumatismes subis par cette patiente étaient certes impressionnants mais sans doute l’étaient-ils surtout au regard de la façon dont elle les traitait. L’émotion qui me gagnait pendant les séances, ou le fait d’avoir prolongé une fois une séance d’un quart d’heure à mon insu, m’avait amenée à souhaiter en parler au groupe.
Il s’agit d’une jeune femme de 35 ans, française, d’origine comorienne, dont l’enfance, l’adolescence et le destin sont marqués par un registre traumatique, à la fois cumulatif et hétérogène. Elle est née d’un couple non marié que son arrivée a rompu, sa mère interdisant tout lien père-fille après le départ du père. Ses deux parents étaient des militants indépendantistes, et sa mère, arrêtée peu avant l’indépendance, avait été emprisonnée et, plusieurs fois, sérieusement passée à tabac par l’armée française (elle a touché une pension d’invalidité).
Elle s’est remariée avec un homme, dont elle a eu plusieurs enfants, et le couple s’est installé dans l’Est de la France. Mais elle semble avoir eu à l’égard de la patiente une relation de rejet haineux et de persécution intense.
On relève ainsi :
- deux placements précoces en nourrice ;
- une reprise par sa mère entre 4 et 7 ans, marquée de sévices et mauvais traitements d’une grande violence (dont la patiente garde des séquelles sur le visage), physiques et moraux ;
- puis, grâce au signalement du milieu scolaire, de nouveaux placements en familles d’accueil (le mari d’une des nourrices se livre sur elle à des attouchements sexuels), puis une période en foyer, dont elle est retirée, malgré sa demande à l’assistante sociale, pour être rendue à sa mère ;
- une période de réclusion aux Comores, imposée par sa mère, dans la famille du beau-père dont elle s’échappe dès sa majorité.
De retour en France, sans revoir sa famille, elle entreprend des études de médecine qu’elle doit interrompre faute de moyens financiers ; elle deviendra infirmière et arrive à Paris peu avant sa demande de traitement au Centre. On note aussi des exploits sportifs, d’endurance, de haut niveau.
Je tenterai de repérer les éléments contre-transférentiels tels qu’ils m’habitaient avant, pendant, et après la présentation de ce cas au groupe et réfléchir aux modifications ainsi éventuellement dégagées.
Dans les séances rapportées, la patiente exposait d’abord sa difficulté à venir aux séances, ce qui nécessitait un immense effort, et sa honte à bénéficier de ce genre d’aide, un « luxe pour personnes stressées par le monde moderne, alors qu’il y a des gens vraiment malheureux ».
Elle fait quelques brèves allusions à son passé, l’absence de protection de son beau-père ou de ses frères et sœurs ; ajoute, qu’adulte elle croise ceux-ci un jour à la fac et qu’ils ne la reconnaissent pas. Elle dit son absence de désir de revoir un jour sa mère, son absence d’interrogation sur ce que celle-ci peut imaginer qu’elle est devenue ; elle évoque, en contraste, l’importance qu’avait eu pour elle un couple chez qui elle avait séjourné enfant ; l’homme était un ancien résistant et elle se sentait très proche de ses valeurs protestantes et de sa conception du monde.
Elle faisait état de moments d’extrême détresse, prostrée, à ne voir personne, incapable de se lever et sortir de chez elle, avec l’envie de disparaître ; mais elle montrait aussi la dureté ou la volonté dont elle pouvait faire preuve, son besoin d’être toujours irréprochable et son sentiment de n’appartenir à aucun groupe, d’être à part, profondément non conforme aux exigences sociales. Elle racontait son incompréhension devant l’intérêt que les autres prennent à leur « petite vie » et disait son besoin de « forcer le respect », quitte à rester silencieuse pour ne pas décevoir ou se montrer banale ; elle évoque aussi son projet de rompre avec son ami, un Arménien, qui lui aussi sait ce que persécution veut dire, mais qu’elle trouve faible, peu engagé avec elle, trop enclin aux compromis.
Elle dit enfin son indignation devant la façon dont la surveillante traite une aide soignante d’origine étrangère mais dit aussi son absence de réelle compassion, sa désillusion sur le respect des lois, l’interdiction du racisme, le civisme, et évoque son sentiment d’impasse politique et sociale.
La présentation des séances laisse bien sûr le groupe assez songeur devant l’ampleur des traumas entrevus. En même temps, il est embarrassé, peut-être comme l’analyste, devant les défenses de caractère de cette patiente qui, d’une certaine façon, « force le respect ».
ÉLÉMENTS CONTRE-TRANSFÉRENTIELS
Pour tenter d’abord de résumer les éléments contre-transférentiels présents chez moi avant cette première présentation au groupe, je relèverai en ce début de psychothérapie :
— Un certain « état de choc » lié non seulement au caractère traumatique de son histoire mais aussi à ce qui se dessinait chez elle en « négatif » : elle dit ne ressentir aucune haine pour sa mère, n’attendre rien de personne ; elle n’a pas raconté son enfance à son ami ; elle n’est pas crue par l’assistante sociale qui la rend à sa mère, sans doute, dit-elle, parce son « récit est trop sobre » ; elle n’est pas reconnue, adulte, par ses frères et sœurs ; elle ne se demande pas si sa mère se demande ce qu’elle est devenue depuis toutes ces années... À une question sur ce sujet elle répond en effet par cette étrange formule « non... elle doit penser que j’ai disparu ». Je crois avoir entendu alors « non je ne me demande pas si elle se demande... ». Plutôt que « non, elle ne se demande sans doute pas... ». Je suis troublée par son insensibilité apparente à sa non-existence pour les autres. Une négation de sa négation ? Une non- représentation de son absence ?
— À côté du traumatisme de l’écoute, je ressens aussi une certaine fascination : il s’agit d’une patiente qui met un point d’honneur à ne jamais se plaindre, jamais ressentir de haine, à se décrire indifférente à tout, à poser un regard lucide et désillusionné sur le monde et la société. La sobriété de son récit, l’absence totale de « pathos » font écho à la froide détermination dont elle a fait preuve, dans son enfance, face aux déchaînements sadiques de sa mère. Sa résistance aux « tortures », sa capacité à lui tenir tête est impressionnante. Mais aussi sa dignité, ses prises de position et ses engagements sont non seulement respectables mais évidents et convaincants. Quand elle dénonce la folie de l’Histoire, elle le fait avec justesse et on ne peut qu’être d’accord avec elle. Profondément « morale », elle a aussi un puissant charisme. Elle revendique certaines valeurs, ce qu’elle appelle son « protestantisme » marqué par le respect de l’autre, l’amour des lois et d’une société éclairée, la priorité au collectif. Sa quête de l’extrême, sa passion pour la lucidité, sa radicalité, ont quelque chose d’incontestablement séduisant.
— Mais je pressens en même temps que, de la violence et du caractère extraordinaire de son histoire, elle tire des assises narcissiques, une identité ; il lui faut absolument ne pas être une nantie. Du coup il s’agit de « geler » son histoire infantile, de la garder intacte, plutôt que de la visiter, la remanier, l’explorer... Derrière tout cela et derrière le masochisme « héro ïque », c’est bien sûr l’anti-analysante qui se profile ; mais ce n’est pas là peut-être la racine de l’embryon de contre-transfert « négatif » qui apparaît alors ; sa perpétuelle aspiration à être hors du commun, le poids écrasant de l’idéal du moi, son besoin de mettre en évidence les carences et faiblesses des objets – il s’agit de rompre avec son ami pour pouvoir dénoncer ses faiblesses –, son indifférence affichée à tout, ses tentatives d’annuler tout lien, y compris de haine, deviennent pesants ; progressivement, la rigueur m’apparaît rigidité et les qualités protestantes des fixations caractérielles inabordables ; (à ce moment-là moins peut-être parce que menaçant l’établissement de la relation thérapeutique que parce que un peu décevants sur le plan humain, au fond pas si « protestante » que ça !).
Rétrospectivement, j’étais confrontée sans doute, sans le savoir, assez péniblement au caractère inébranlable de sa volonté d’être un objet de projections massives (déchaînement ou sidération), d’être l’objet sur lequel on se casse les dents... L’avoir gardée un quart d’heure supplémentaire tenait peut-être moins d’une volonté « réparatrice » que d’une tentative de dénier l’impuissance que je vivais devant sa résistance à être autre chose que cet objet fascinant, fascinant de refuser toute subjectivité, refusant toute reconnaissance à l’existence de la projection et de l’autonomie de la réalité psychique, fascinant de parler « d’ailleurs »... Je ne le comprendrai que plus tard mais, par son identification à la Justice et à la Loi, par son insensibilité et son absence de compassion revendiquées, on peut dire qu’elle se situe comme résolument antisubjective...
Je cherche à faire partager au groupe ce vécu contrasté et à rendre compte du climat si particulier des séances dans ma présentation.
Le groupe, ressaisi après un certain embarras, pointe différents éléments de cette thérapie, en particulier la difficulté à élaborer face à un réel aussi prégnant. Il se questionne sur les modalités interprétatives devant l’intrication de la « petite » et de la « grande » Histoire. Il se demande comment se positionner en présence d’un arrière-plan traumatique si extensif mais qui fait l’objet d’une évocation sobre, retenue, sans plainte, support d’une identité sto ïque voire héro ïque ? Il est suggéré que l’analyste, sorti de la sidération fascinée, pourra s’attacher aux détails du récit pour y montrer que la patiente a toujours été, quoi qu’elle en dise, sujet et pas seulement victime de son histoire.
Des liens sont proposés, des hypothèses sont formulées : l’acting de l’analyste, prolongeant la séance, apparaît comme une compensation réparatrice, dont d’ailleurs la patiente ne veut pas ; il renvoie aussi à l’Institution qui aurait dû la garder sans la rendre à sa mère mais l’analyste est aussi, bien sûr, la mauvaise mère qui séquestre l’enfant ; ainsi la séance apparaît bien comme une sorte de torture qui lui est infligée et qui, par son cadre réduit (ses horaires décalés empêchent souvent la tenue d’une séance hebdomadaire) rend le transfert de base plus difficile à établir ; on se demande s’il est possible dans ce cadre de donner sens à l’inévitable actualisation transférentielle et de faire jouer le « sadisme sublimé » de la méthode analytique. La discussion s’intéresse aussi à l’irritation de l’analyste – loin de l’émotion envahissante de certaines séances – à propos de la manière sadomasochiste dont elle présentait son désir de rupture avec son ami. Un sadisme « moteur » en somme puisqu’il mobilise un certain tournant contre-transférentiel... Le groupe semble entrevoir, sans pouvoir les saisir avec précision, les enjeux identificatoires contenus dans une formulation comme « ma mère doit penser que j’ai disparu ». La tentation de la patiente serait-elle d’être celle qui se fait disparaître, comme son père inconnu ?
CONTRE-TRANSFERT ET TRANSFERT SUR LE GROUPE
Je m’aperçois au cours de cette discussion que je suis animée de sentiments assez ambivalents vis-à-vis du groupe et sans savoir pourquoi plutôt insatisfaite du tour que prend la discussion. À un premier niveau comme si le soutien et la sollicitation du groupe à élaborer, les hypothèses et constructions proposées consistaient en une non-reconnaissance des traumas de la patiente et de mes mouvements contre-transférentiels. Un non-partage du traumatisme dans l’écoute ? Aurais-je été moi aussi « trop sobre » pour ne pas être crue ? Les terribles violences infligées par sa mère ne semblaient constituer pour le groupe ni l’origine de son histoire ni l’horizon de sa problématique...
Je me demande alors si ce que j’ai ressenti lors de cette discussion n’éclairait pas l’amorce de contre-transfert négatif dont je faisais état : la sollicitation du groupe à élaborer le fonctionnement psychique de la patiente me délogeait peut-être prématurément de ma position de témoin sidéré ou hypnotisé de son histoire et au fond révélait mon refus de voir le récit « gelé » des événements passés céder le pas devant le masochisme et les fixations caractérielles actuelles, anticipatrices de tous les aléas du sadomasochisme et du transfert négatif...
Je dois reconnaître alors ma nostalgie du trauma et de sa reconnaissance, et ma résistance à ce que le traumatique, la neurotica, laissent place au fantasme, au fonctionnement psychique et paradoxalement à l’analysabilité. C’est donc bien un certain transfert négatif sur le groupe qui m’amène à saisir le sens de ce qui se passe avec la patiente : plus elle deviendrait analysable et plus je deviendrais hostile...
Par exemple, quand en ce début de thérapie, elle dit (valorisant le service public et désignant ailleurs les mauvais, les arrivistes) « heureusement qu’il y a des gens sans ambition pour accepter de travailler à l’hôpital » – pensant qu’elle pourrait ajouter : « Ou ici comme vous au Centre » – c’est surtout la conformité à l’idéal du moi que je prends en compte, j’y entends une reconnaissance mutuelle liée à notre commune absence d’ambition, le partage de valeurs, le transfert de base et la confiance dans l’Institution, et je préfère être sourde à l’ambivalence et à la disqualification violente sous-jacentes...
Après cette première présentation, je prends la mesure de la prégnance du transfert négatif ; au fond, sans doute, est-il structurel chez cette patiente : la démarche au Centre elle-même entame la conviction d’être celle qui ne se plaint de rien, celle sur qui on se casse les dents ; elle se découvre au risque d’apparaître banale. Le sexe de l’analyste s’il est bien accueilli (les femmes sont plus fortes, dit-elle), c’est bien parce que les femmes, plus redoutables, sont des adversaires à sa mesure. Et si l’Institution est sans doute la condition sine qua non d’un traitement, celle-ci est potentiellement défaillante et ne la protège pas jusqu’au bout. Elle n’a par ailleurs pas pris les médicaments prescrits par le psychiatre qui nous l’envoie, craignant de devenir « apathique » ; plus tard, elle m’apprend qu’elle a craint un jour que sa mère ne l’empoisonne...
Le soulagement de cet éclairage – par le transfert sur le groupe – sur le transfert et le contre-transfert alors en jeu, m’amène à reparler de ce cas quelques mois plus tard. La seconde présentation de trois nouvelles séances consécutives se situe après les attentats du 11 septembre ; en voici quelques aspects :
Il y est question de sa rupture enfin effective avec son ami et l’on tente de mettre à jour ce qui se jouait dans cette rupture ; elle évoque aussi son oscillation entre des plongées dépressives avec un sentiment de vide et d’inintérêt profond à la vie et à l’inverse sa « pulsion de vie ».
Elle décrit aussi son écœurement devant l’hypocrisie de ceux qui ne « font rien », qui ne vont pas manifester, qui ne s’engagent pas, alors qu’ils savent bien que les droits de l’homme ne sont pas respectés dans le monde, ou devant la lâcheté des intellectuels français qui s’écrasent devant les États-Unis. Elle s’insurge contre toutes les dominations, quelles qu’elles soient. Désabusée, elle préférerait être égo ïste et individualiste mais n’y arrive pas ; « On ne peut rien changer... » Je lui demande alors si elle n’a pas besoin de garder intacts ses sentiments d’impuissance, de n’avoir aucun espoir, tant le plaisir de vivre ou l’espoir pourraient lui apparaître comme dangereux ; égo ïste et mesquine, elle se sentirait comme ceux qui, chez elle, mangeaient le repas dont elle était privée, du côté des agresseurs, sa mère ou les États-Unis... Elle me confirme simplement qu’elle ne supporte pas l’idée de confort. (Je note ici au passage que dans un autre contexte il aurait peut-être été possible de désigner le but de la méthode analytique, le changement intérieur, comme l’objet du « changement » et que ce serait virtuellement alors dans le transfert qu’une séduction se présenterait : être égo ïste à deux. Mais on voit comment la lutte antiprojective de la patiente est un obstacle au transfert, il s’agit pour elle de ne rien exprimer qui puisse apparaître comme projection.)
Elle fera aussi le récit d’un rêve qui se présente comme miroir de la réalité puisque sa surveillante l’y menace avec un cutter et que voulant quitter précipitamment l’hôpital, elle est menacée dans la rue par des jeunes gens, blancs, violents. On ne pourra dépasser le sens manifeste du rêve, selon lequel même dans les institutions où l’on devrait être protégé, et les propos racistes interdits, elle y est menacée comme à l’extérieur ; après avoir évoqué le tiers protecteur qui a manqué autrefois entre elle et sa mère, il sera question du tableau d’une France livrée aux racistes.
Elle reviendra aussi sur sa difficulté à venir aux séances, puis se laissera aller à des récits, d’amitié, d’amitié déçue avec des femmes, de son désir d’autrefois d’être adoptée par le couple de résistants, de son sentiment tenace de ne pas faire partie de leur monde, bourgeois, et assez conformiste, récit qu’elle-même interrompra par un « pourquoi je vous raconte tout cela ? » très nouveau.
La discussion qui suit dans le groupe est animée, dans la suite du plaisir pris par la patiente à la dernière séance, le groupe est moins paralysé que la première fois par la massivité des traumas et l’interrogation métapsychologique s’étaye sur la saisie virtuelle des indices transférentiels et du fonctionnement hic et nunc. On note le progrès de la liberté associative et de l’investissement de la séance. L’apport d’un rêve, et l’intérêt pour certains détails ou mots, même s’il est perçu comme miroir de la réalité, témoignent de l’impression d’un processus associatif. Le groupe est en même temps sensible à la volonté de la patiente de se vouloir entièrement objective, d’être le Tiers, et souligne que sto ïcisme, ascétisme et rigueur morale constituent profondément les points d’accroche d’une lutte antiprojective, obstacle au déploiement du transfert et de son interprétation. « L’enjeu, dit quelqu’un, dans une boutade ludique et cathartique, c’est Ben Laden contre Melanie Klein ! », ce qui avait l’intérêt de désigner un fantasme de contre-transfert où la toute puissance interprétative de la pensée kleinienne pourrait élaborer la menace dont la patiente, d’une certaine façon admirée par le groupe, est porteuse : au fond comment la « neutraliser » ?
La ligne technique implicite visant à ne pas mettre la patiente « à la torture » et à proposer des interprétations identifiantes extra-transférentielles est soutenue par le groupe ; la cure se situant ici au niveau d’un « travail de culture » qui soutient les capacités sublimatoires et table sur l’intrication que peut représenter le transfert de base. La discussion porte aussi sur la massivité du « caractère » (un moi idéal aspirant à se confondre avec l’idéal du moi) que le projet analytique menace de faire « fondre » dans le transfert, dans l’émergence de l’amour-haine infantile. Le malaise de l’écoute est en partie celui lié à la difficulté de ne pouvoir décondenser en représentations les blocs identificatoires qui l’habitent.
Quelques semaines après ce travail, il me semble que l’écoute groupale a joué un rôle décisif dans l’éclairage d’un contre-transfert conflictuel et a permis d’une certaine façon une ressaisie dynamique. Mais l’interprétation conserve avec cette patiente un statut précaire et l’embarras interprétatif, contre-transférentiel, semble bien celui de la tension en jeu dans la mise en œuvre suffisamment cohérente de la méthode ; c’est bien celui du sentiment d’une certaine inadéquation entre la patiente, sa structuration psychique, et la méthode analytique elle-même... Si la réalité psychique est prise en compte par la patiente c’est en tant que liée logiquement, déductivement, à la réalité historique ou matérielle, et si l’interprétation est entendue c’est souvent comme confirmation d’un mode de fonctionnement revendiqué. Mais si elle touche à ses valeurs, ses positions éthiques ou morales, elle est refusée comme s’opposant radicalement à ce sentiment d’être au-delà d’une subjectivité.
Elle raconte un jour, très émue, qu’elle s’est effondrée à un oral d’examen de la fonction publique lorsque l’examinateur lui a demandé de commenter les principes de la République : liberté, égalité, fraternité... Ramener cette émotion à son histoire lui paraît presque injurieux. Considérer la vie psychique comme une projection est à ce stade impossible. Entre les constructions du groupe et la capacité de la patiente à les recevoir, le fossé est encore notable.
Pourtant quelque temps après ce travail et les présentations des séances au groupe, les « progrès » et mon sentiment d’un certain déroulement processuel sont notables : la patiente ne souhaite plus terminer son traitement, en tout cas pas avant d’avoir pu surmonter ce sentiment de n’être ni étrangère, ni française – ha ïssant le poids de la religion musulmane d’un côté, la supériorité occidentale de l’autre – de n’appartenir à aucun groupe, de ne jamais se sentir ni dedans ni dehors. Je pense bien sûr au rêve où elle était menacée aussi bien dedans que dehors et au clivage ainsi désigné. Elle peut entendre une interprétation concernant sa haine d’elle-même et de son physique : n’y est il pas question de son refus et de son dégoût d’être née d’un acte sexuel (elle si éloignée du sexuel !) si loin de son idéal ; elle associera sur son impossibilité de « parler chiffon », sur sa difficulté à montrer « son intérieur » y compris à sa meilleure amie qu’elle refuse de faire entrer chez elle ! Elle tente actuellement d’explorer ce qu’elle appelle elle-même son « transfert » : son sentiment d’être jugée par moi, se débattant avec l’idée – qu’elle commence à considérer comme un fantasme – que l’analyse est sans doute forcément normalisante, et qu’elle-même ne peut se vivre que comme celle qu’on ne fait pas plier... Elle revisite maintenant son émotion pour commenter les principes de la République, se souvient d’elle à 6 ans, écoutant un cours sur les serfs et les seigneurs ; elle s’est dit qu’elle attendrait mais qu’elle l’aurait elle aussi la liberté, et puisqu’elle vivait en France, elle serait libre... Sans doute aussi a-t-elle pensé à son père, ou plutôt à l’absence de père protecteur entre elle et sa mère. Mais cette idée de la liberté, cela l’a aidée à tenir longtemps, et séquestrée, coupée de tout, elle n’attendait que son retour en France pour enfin la connaître. Elle se dit qu’elle avait envie de dire à l’examinateur que lui, le nanti, le conforme, savait sûrement moins qu’elle la signification de ces mots. Très émue encore, elle se dit exaspérée par cette France frileuse, qui a peur, « Attention Madame votre sac est ouvert », où tout le monde est méfiant ; par-delà sa déception, et là elle est intéressée par le lien que je propose, il est peut-être question de sa mère décidément plus forte que tout, plus forte que la République, et ainsi au lieu de profiter de ce pays, on continuerait d’avoir peur, de vivre dans la crainte, d’être méfiant de son voisin, sa mère aurait gagné ? Elle ne formule pas encore qu’elle aurait laissé gagner sa mère.
Les transformations psychiques sont ici abordées comme appropriation progressive de la situation thérapeutique par cette patiente que tout éloigne de l’analysabilité : sa structure, son autoreprésentation se réclament d’une lutte antiprojective, antisubjective. Sa dépression reste tenace, logiquement liée à ses yeux à son impossibilité à « jouer le jeu social », à supporter la désillusion que représente la médiocrité effective des valeurs démocratiques et universelles dans lesquelles elle a tant espéré. Et c’est peut-être précisément son positionnement dans le registre collectif, dans la société, dans l’Histoire qui, rendant la situation analytique parfois dérisoire, ont rendu féconde, aussi du côté de l’analyste – séduite –, une approche collective, qui a mobilisé des mouvements affectifs violents et mutatifs.
Il faudrait réfléchir aux analogies et aux différences avec l’expérience de la supervision, individuelle ou collective. Ce travail reste à faire ; notons simplement que dans notre protocole de travail, l’analyste se devait de rester silencieux pendant le temps d’élaboration, d’associations du groupe, contrairement aux séances de travail en supervision où les associations de l’analyste sont tout à fait imbriquées dans le matériel présenté ; les tâtonnements du groupe décondensent peut-être l’inconnu du contre-transfert ?
[1]
Ce travail est le résultat d’une présentation collective avec J.-L. Donnet et F. Coblence, au colloque du CCTP de janvier 2002.
[2]
Groupe composé d’analystes du Centre Jean-Favreau, se réunissant régulièrement autour de cas cliniques.
[3]
Étude menée au Centre Jean-Favreau et présentée au colloque annuel de janvier 2002.