2002
Revue française de psychanalyse
Retours sur le contre-transfert et l’espace analytique
Actualité de la névrose de transfert
Andrée Bauduin
5, rue Poirier-de-Narçay
75014 Paris
Les avancées contemporaines dans la compréhension et la thérapie des états limites, largement inspirées par la pensée de André Green, occupent dans les esprits et les écrits le devant de la scène.
La névrose de transfert est reléguée à l’arrière-plan. Phénomène désormais trop connu ou facile à combattre, elle est alors trop souvent réduite à un modèle “ fané ” qui ne tiendrait compte que de l’analyse in situ de la conflictualité œdipienne.
Aurait-on oublié tout ce que nous ont apporté depuis trente ans des auteurs comme J.-L. Donnet, M. de M’Uzan, S. Viderman, et qui permet d’aborder la pluralité des fonctionnements psychiques d’un même patient sans pour autant quitter le cap de la névrose de transfert ?Mots-clés :
Névrose de transfert, Espace analytique, Interprétation, Transmission.
Contemporary progress in the understanding and therapy of borderline states, largely inspired by the work of André Green, holds centre stage in both people’s minds and published work.
Transference neurosis has been relegated backstage. Considered a too well-known or too easily combated phenomenon, it is too often reduced to a “ wilted ” model that only accounts for the analysis in situ of Œdipal conflictuality.
Have we forgotten the contribution over the last thirty years of authors such as J..L. Donnet, M. de M’Uzan, S. Viderman, that permits us to consider the multitude of modes of psychic functioning of an individual patient without ever having to leave the scope of transference neurosis.Keywords :
Transference neurosis, Analytic space, Interpretation, Transmission.
Die heutigen Fortschritte im Verständnis und in der Therapie der Grenzfälle, weit inspiriert vom Denken von André Green, nehmen heute im Denken und im Schreiben einen ersten Platz ein.
Die Übertragungsneurose wird in den Hintergrund geschoben. Als zu bekanntes oder leicht zu bekämpfendes Phänomen, wird sie zu oft auf ein “ verwelktes ” Modell reduziert, welches nur die Analyse in situ der ödipalen Konfliktualität einbeziehen würde.
Hätten wir alles vergessen, was uns Autoren wie J.-L. Donnet, M. de M’Uzan, S. Viderman seit dreissig Jahren gebracht haben, und was uns erlaubt, die Pluralität der psychischen Geschehen bei einem Patienten anzugehen, ohne das Kap der Übertragungsneurose zu verlassen ?Schlagwörter :
Übertragungsneurose, Analytischer Raum, Deutung, Transmission.
Los adelantos contemporá neos en la comprensión y la terapia de los estados límites, ampliamente inspirados por el pensamiento de André Green, tienen un lugar primordial en las mentes y en los escritos.
La neurosis de transferencia está relegada a un segundo plano. Fenómeno actual demasiado conocido o fá cil de combatir, es a menudo reducido a un modelo “ fané ” que sólo tendría en cuenta el aná lisis in situ de la conflictualidad edípica.
Acaso habríamos olvidado todo el aporte que nos han brindado desde hace treinta años autores como J.-L. Donnet, M. de M’Uzan, S. Viderman, y que permite cotejar la pluralidad de los funcionamientos psíquicos de un mismo paciente sin por ello perder la pespectiva de la neurosis de transferencia.Palabras claves :
Neurosis de transferencia, Espacio analítico, Interpretación, Transmisión.
Gli attuali progressi nella comprensione e nella terapia degli stati limite, ampiamente ispirati dal pensiero di A. Green, occupano il davanti della scena negli scritti e nelle menti. La nevrosi di transfert è relegata in secondo piano. Fenomeno ormai troppo noto o facile da combattere, essa è troppo spesso ridotta ad un modello “ appassito ” che terebbe conto solo dell’analisi in situ della conflittualità edipica. Avremmo dimenticato tutto quello che ci hanno portato da trant’anni autori come J.-L. Donnet, M. de M’Uzan, S. Viderman e che permette d’affrontare la pluralità dei funzionamenti psichici di uno stesso paziente senza per questo lasciare la rotta della nevrosi di transfert.Parole chiave :
Nevrosi di transfert, Spazio analitico, Interpretazione, Trasmissione.
Dans leur désir et leur souci de parler d’autre chose, les auteurs du rapport sur les transformations dans la cure ont situé explicitement leur propos dans l’en deçà de la névrose de transfert.
Si l’on s’interroge sur la place que celle-ci occupe dans la psychanalyse d’aujourd’hui, on est obligé de constater qu’elle n’est plus à la mode, quelque peu reléguée à l’arrière-plan des travaux contemporains, telle une entité trop bien connue ou dépassée.
S’il est devenu évident que le modèle de la névrose de transfert est insuffisant pour rendre compte de l’ensemble de la vie psychique, cela ne signifie pas qu’il soit devenu, même en tenant compte de la clinique actuelle, obsolète.
UN MODÈLE FANÉ DE LA NÉVROSE DE TRANSFERT
À quoi pensent les psychanalystes d’aujourd’hui, lorsqu’ils évoquent la névrose de transfert ? Dans la ligne de partage qui sépare (toujours difficilement) la névrose des états limites, il semble parfois que les notions de névrose et de névrose de transfert soient réservées à quelques improbables cas cliniques pour lesquels l’analyse de la conflictualité œdipienne bien mise en représentations suffirait en quelques années à changer le destin.
Le modèle de la névrose de transfert qui traîne dans les esprits, soit qu’il domine encore la façon de travailler de certains analystes, soit qu’il soit projeté sur les anciens par les plus jeunes, pourrait se définir comme suit : un récit ordonné autour de la triangulation œdipienne et de la castration, interprétable comme une reproduction limpide et presque à l’identique de la névrose infantile. L’interprétation s’adressant au préconscient pourrait alors se comparer à une traduction.
« Je suis donc porté maintenant à considérer la névrose de transfert sous un autre angle. Je ne la verrais plus seulement comme une reprise ordonnée des conflits infantiles et comme substitut de la névrose clinique, mais en tant que construction édifiée, en partie, sur et à partir de, la chimère, là où s’interpénètrent et se mêlent les inconscients de l’analysé et de l’analyste » (Michel de M’Uzan).
On sait quelle fortune a eu cette notion de « chimère », trop souvent hélas comme s’il s’agissait de court-circuiter la névrose de transfert elle-même en se situant à côté ou en deçà d’elle, non sans une certaine exaltation des intuitions et vertus créatrices de l’analyste, de ses dons quasi paranormaux dans cette rencontre d’inconscient à inconscient dont on voudrait garder le caractère mystérieux.
Or Michel de M’Uzan, avec la rigueur métapsychologique qui le caractérise, évoque ici explicitement la « chimère » comme ce sur quoi s’édifie la névrose de transfert, celle-ci s’appuyant sur celle-là. C’était en 1978.
C’est en 1973 que Jean-Luc Donnet a écrit Le divan bien tempéré, lequel n’est pas cette lune de miel constante qui caractériserait la cure d’un névrosé mais un ou des moments particuliers de la cure – moments de grâce, dira-t-il.
C’est en 1970 qu’a paru La construction de l’espace analytique de Serge Viderman (notion qu’il ne faut pas confondre avec celle d’espace transitionnel), livre qui a provoqué des remous dont on se demande s’ils sont éteints quand on tente de cerner ce que l’expression de « névrose de transfert » signifie pour bien des analystes. Serait-elle seulement l’incarnation d’un fossile qu’il faudrait conserver vivant pour pouvoir ou l’idéaliser ou le combattre et même pour se venger des mauvais traitements dont elle a pu être responsable ?
Ainsi, c’est depuis au moins vingt-cinq ans qu’une conception alors nouvelle, élargie et approfondie de la névrose de transfert est affirmée, soutenue et développée dans des écrits qui font autorité et qui pourtant ne semblent pas avoir encore acquis la valeur d’une théorie assurée puisqu’il semble qu’il faille indéfiniment les remettre sur le métier ou pis, puisqu’on les écarte tout simplement dans l’essentiel de leur apport, comme si restait tenace le vieux modèle.
Si ce vieux modèle s’est depuis longtemps renouvelé et élargi, il le doit – et je m’appuie ici sur les travaux des trois auteurs cités – à la prise en considération de l’ensemble de la situation analytique telle qu’elle est fixée dans les règles de la cure type, vue de l’intérieur, de la place de l’analyste, et observant et impliqué.
Si le patient fournit évidemment la pièce maîtresse de l’ensemble avec le transfert, ce qui va retenir l’attention c’est ce que le milieu dans lequel il se déploie va permettre d’accueillir, de laisser se développer et déjà de modifier, de transformer. Le milieu, c’est-à-dire le cadre, ses règles, la règle fondamentale, le silence de l’analyste, le contre-transfert et, plus finement, le fonctionnement de l’analyste en séance. Le postulat ici contenu est que ce sont les potentialités de la situation analytique d’engendrer le changement qui vont transformer le transfert en névrose de transfert.
Dans la mesure où ce texte est un argument devant servir à une discussion, je reprendrai sur un mode volontairement scolaire les éléments qu’on peut considérer comme des facteurs de changement engendrés par la névrose de transfert et son analyse.
1. Les effets du cadre
C’est Viderman qui, de la façon la plus radicale, a fait de la névrose de transfert un processus consubtantiel à l’espace analytique. Espace analytique et névrose de transfert sont, pour lui, les deux faces d’une même monnaie, indissociables.
L’espace analytique créé par le cadre, la règle, leurs contraintes représente pour le transfert (dans son aspect spontané) un dispositif d’accueil bien sûr mais aussi, pour Viderman, une forme de piège induit par la dissymétrie des positions analyste-analysé.
En soi, il est déjà agent de transformation. (On pourrait objecter évidemment que c’est aussi le cas dans les cures où ne se développe pas une névrose de transfert.)
Par son côté insolite, eu égard aux relations habituelles de la vie, par toutes ses caractéristiques, il contraint peu à peu l’analysant à déplacer sur lui et sur l’objet analyste ses investissements, ses affects, ses requêtes pulsionnelles, ses espoirs. De ce déplacement qui est modulé par la rencontre avec un milieu qui offre des objets différents, va se construire la névrose de transfert, formation nouvelle, artificielle qui rompt l’équilibre obtenu auparavant et par cela même engage une transformation.
Les modifications économiques qui surviennent en début de cure en témoignent déjà, qu’elles aillent dans le sens d’une accalmie ou, au contraire, d’un développement d’angoisse qui pousse le patient à de « grandes manœuvres défensives ».
2. La réponse de l’analyste
C’est à des fins de discussion que nous l’isolerons de l’ensemble dont elle fait partie et pour nous permettre d’aborder la question des transformations provoquées par l’interprétation. L’analyste ne répond pas aux sollicitations et demandes manifestes du patient comme on le fait dans la vie. Il installe par ailleurs quelque chose qu’on pourrait appeler un espace de silence, silence qui, comme le précise Michel de M’Uzan, n’est pas mutisme mais « constitue une mise en place de l’inconscient de l’analyste » en vue d’accueillir « tout ce qui vient de l’analysé ». Que va comprendre l’analysé de l’utilité de ce dispositif ? Rien, au début de la cure en tout cas, même s’il en a une compréhension rationnelle qui est facilitée à notre époque par une certaine familiarité avec la technique de la psychanalyse.
L’analysé s’attend au silence (et vous ne direz rien pendant toutes ces années ?), ce qui ne fait que relancer son illusion d’une guérison par la magie (ou l’hypnose ?). L’analysé se trouvant confronté à ce dispositif insolite de non-réponse et de silence, alors même que ses revendications pulsionnelles (narcissiques et objectales) sont bien loin de se taire, devra pour supporter la situation mettre en éveil tout un aménagement défensif qui répète, soit à bas bruit, soit en les intensifiant, ses mécanismes de défense habituels.
Ainsi s’engendre la névrose de transfert, du déplacement dans le champ transférentiel sur l’objet analyste et les objets du site des mouvements libidinaux exacerbés par la non-réponse et parallèlement de l’organisation d’un réseau de résistances.
On sait que l’analysé a pris « chat dans un sac », l’analyste aussi bien souvent, et l’aventure d’ailleurs peut tourner court ; elle n’est possible que si l’analysé a en lui la capacité de tolérer moins la frustration que le masochisme souvent aide à supporter, que l’étrangeté, l’inconnu, la nouveauté. Mieux encore, il importe que l’analysé puisse investir cette nouveauté avant même de comprendre et de réaliser qu’il est en train de répéter son histoire, laquelle ne lui reviendra jamais à l’identique mais bien transformée en une nouvelle édition.
Ainsi, le changement dans la cure est loin de n’être lié qu’à la remémoration et à la confrontation du patient à ses anachronismes, mais il est largement tributaire des modifications économiques que l’espace analytique induit par sa constitution même.
C’est sur ce fond-là que l’interprétation va venir jouer sa partie, essentielle.
3. L’interprétation
L’interprétation est l’instrument privilégié et de l’installation et de la poursuite de la névrose de transfert. Il faut insister sur le fait qu’elle n’est pas seulement apport de sens, de signification et qu’elle tire son pouvoir d’être énoncée dans l’espace analytique. « La parole de l’analyste est l’hybride qui actualise la force sous les espèces du sens : l’interprétation qui ne veut connaître que des sens méconnaît son métissage et l’analysé ne l’entend que parce qu’elle n’est pas pour lui sens mais force... » (Viderman).
L’interprétation n’est entendue, qu’elle soit acceptée ou rejetée, que parce qu’elle émane de l’analyste, qu’elle s’insère dans l’attente qu’a le patient de sa parole.
Ce relent de suggestion hypnotique ne peut pas être évacué de la situation analytique ; s’il convient que l’analyste en soit averti, il n’y a pas à lui refuser la part qu’il joue dans ce coup de force qui aboutit à une interprétation réussie.
Par ailleurs, l’interprétation ne peut être mutative, c’est-à-dire apporter un sens nouveau qui soit accueilli comme une partie de soi et introjectée, que si son énoncé (ou ses énoncés successifs) a été tel qu’il produise une déstabilisation des systèmes supérieurs (préconscient-conscient), un bouleversement économique que Michel de M’Uzan n’a pas hésité à appeler un « scandale économique ». Cet auteur s’est beaucoup attaché à définir et à décrire les conditions qui, au sein de la cure, permettent que l’interprétation soit porteuse, en insistant non seulement sur le moment où il est choisi d’intervenir, mais encore sur la formulation de l’interprétation qui doit s’éloigner le plus possible du langage secondarisé et être en quelque sorte isomorphe aux processus qui ont cours dans l’inconscient.
VERS UNE CONCEPTION PLUS LARGE DE LA NÉVROSE DE TRANSFERT
Il n’y a certes rien à retrancher de la définition qu’en donne Freud en 1914 : « Pourvu que le patient veuille bien respecter les conditions d’existence du traitement, nous parvenons régulièrement à donner à tous les symptômes de la maladie une nouvelle signification transférentielle, à remplacer sa névrose commune par une névrose de transfert dont il peut être guéri par le travail thérapeutique. »
Dans cette visée « idéale », à la névrose clinique se substitue la névrose de transfert dont l’analyse aboutira à la découverte de la névrose infantile. La névrose de transfert entendue alors comme un roman se déploie comme naturellement dans le cadre fixé, comme si le passé avait une tendance spontanée à venir s’y loger et s’y actualiser et comme si sa transmutation dans le présent et sur la personne de l’analyste pouvait être, après analyse des résistances, facilement reconnue, et dénoncés l’écart entre passé et présent, l’ambigu ïté du transfert sur l’analyste qui est et n’est pas objet du passé.
Un tel processus évolutif – lequel, nous dit Jean-Luc Donnet, est apte à faire oublier le cadre (comme on oublie un organe sain) – suppose, du côté du patient :
- 1 / que soit préservée une première topique apte à fonctionner et à assurer la mise en représentation des rejetons de l’inconscient dans le préconscient ;
- 2 / que soit constitué un espace d’illusion qui permette qu’une chose soit et ne soit pas, dans un leurre fécond où, comme on le sait, le jeu a toute sa place.
(Il y aurait, me semble-t-il, une réflexion à faire sur cette présence simultanée d’un préconscient fonctionnel et d’un espace transitionnel, réflexion qui pourrait ramener aux conditions originelles de mise en place du refoulement.)
En 1979, dans son commentaire du rapport de Serge Lebovici (Névrose infantile et névrose de transfert), André Green critique la généralisation abusive, par exemple à des cas qui n’ont pas développé de névrose infantile, du modèle de la névrose de transfert. C’est cette terminologie inadéquate qui va entraîner l’analyste face à des patients non conformes au modèle, à parler d’en deçà de la névrose de transfert, comme s’il fallait envers et contre tout maintenir la référence à ce modèle théorique. « Il faut à mon avis en finir avec le concept de névrose qui nous empoisonne », disait-il déjà.
Ce dégagement par rapport au modèle de la névrose, l’utilisation d’autres modèles a permis, comme on le sait, à André Green, à travers toute son œuvre, de donner aux états limites une place théorique et clinique qui a considérablement enrichi la pensée et la praxis des psychanalystes. Soit il a été trop suivi et on ne parle plus de névrose, soit pas assez et on s’en tient à un modèle que j’ai appelé « fané » de la névrose de transfert, à ces analyses intempestives de la thématique œdipienne, qui engendrent bien souvent un faux self analytique.
Je proposerai que la notion de névrose de transfert soit élargie à des processus bien plus complexes et accidentés, sans que pour autant cela entretienne une confusion, pas toujours facile à éviter, avec les états limites.
Cet élargissement de la notion de névrose de transfert me paraît pouvoir s’étayer sur deux ordres d’arguments.
1. L’un repose sur la réalité clinique.
Dans cette division entre névrose de transfert envisagée au sens restreint et cure des états limites, on peut se demander où sont passés l’archa ïque, le prégénital, le narcissique comme s’ils n’avaient pas droit de cité dans la névrose de transfert, ce qui serait évidemment une aberration mais qui n’est pas loin d’une conception assez répandue. N’existerait-il donc pas de névrose grave ?
De même, l’utilisation partielle de mécanismes de défense autres que le refoulement tels que la répression, le clivage, voire l’hallucination négative doit-elle nous faire écarter la possibilité que se développe une névrose de transfert ?
Il ne s’agit pas ici de prôner à tout prix l’idée que l’amélioration d’un état limite doive passer par la reconstitution in fine d’une névrose infantile. Ce phénomène survient parfois, comme on le sait, mais il n’exclut pas des guérisons d’une autre sorte.
Mais il s’agit de reconnaître l’existence de fait du phénomène dans la cure de patients à pathologie lourde, qui ont utilisé par ailleurs des mécanismes autres que le refoulement.
2. L’autre argument repose sur ce que nous apporte l’analyse de la situation analytique considérée de l’intérieur, celle qui (comme avec les trois auteurs que nous avons cités) a permis d’appréhender :
- le rôle que l’instrument joue dans l’apparition du phénomène ;
- la prise en compte d’éléments dans le fonctionnement de l’analyste qui étaient autrefois expurgés et réduits à néant alors qu’ils sont porteurs de la problématique du patient (ponctuellement ou à long terme).
Cette analyse du rôle que jouent la situation analytique et l’analyste dans le processus en cours ouvre l’écoute de l’analyste à l’hétérogénéité du fonctionnement psychique du patient et au respect de cette hétérogénéité, ce qui l’oblige à envisager plusieurs modèles de fonctionnement psychique sans nécessairement quitter le cap de la névrose de transfert. « Toute cure implique donc des moments de désymbolisation où le principe de réalité psychique supposé par la règle se trouve subverti par une actualisation transférentielle qui tente à effacer tout écart symbolique entre le psychanalyste et sa fonction... » (Jean-Luc Donnet).
La névrose de transfert va, en réalité, faire feu de tout bois pour se constituer : ainsi en va-t-il de ces éléments qu’on pourrait juger indésirables : les attaques du cadre, les manquements à la règle, les actings...
« Une tarte n’est pas faite que de fruits », disait James Strachey. Ainsi la névrose de transfert mérite-t-elle une place plus large qui convienne mieux à ce que nous observons quotidiennement dans la clinique, à savoir qu’en son sein se conjuguent de multiples transactions, fonctionnements, résistances qui altèrent la « pureté » idéale qu’on aimerait lui conférer encore, si elle n’était faite que de refoulements ordonnés par la conflictualité œdipienne ; le refoulé serait alors susceptible de venir s’articuler dans le préconscient, comme dans l’attente qui aurait une allure « naturelle » de l’interprétation.
Il n’en reste pas moins que la transformation principale attendue ici résulte de la levée des refoulements, levée dont les étapes souvent cahoteuses porteront la marque des butées de toutes sortes où sont venus se piéger aussi bien le désir que le sentiment de l’identité.
On entend souvent parler, dans le récit des cures qui évoluent bien, d’une mise ou remise en place du préconscient, de son étoffement. Mais le préconscient n’est pas une instance autonome qui absorberait les représentations de mots, ce qui aboutirait ipso facto à une mise en liaison. Le préconscient ne se réduit pas à l’usage des mots, il est le produit, la résultante du refoulement venant jouer dans le moi.
Ainsi, plutôt que de parler d’enrichissement du préconscient, il conviendrait de s’interroger sur l’apparition ou le renforcement des refoulements dans le décours de certaines cures difficiles.
Jacqueline Godfrind et Maurice Haber seront probablement d’accord avec cette conception élargie de la névrose de transfert ; ils donnent dans leur rapport un excellent exemple d’un processus qui s’appuie, dans la même foulée, sur plusieurs niveaux de fonctionnement.
Quant au superbe travail présenté par M.-F. Dispaux, il nous plonge en effet dans l’en deçà de la névrose de transfert. Je serais moins optimiste qu’elle quand elle évoque, à la fin, le travail du préconscient, le verbal n’étant pas ou pas encore le préconscient.
La névrose de transfert constitue un des hauts lieux de la technique et de la pensée psychanalytiques. Elle constitue un espace-temps original qui s’étaie sur la névrose infantile mais n’en est ni le décalque ni une simple projection. Celle-ci se rejoue en après-coup, utilisant pour se vivre l’espace analytique lui-même. Ce que Michel de M’Uzan a appelé la chimère est comme le mycélium d’où se crée la névrose de transfert, tel un rêve en effet, dont elle partage l’effet de croyance en son actualité et la régression narcissique, mais comme un rêve interprété en ce que le manifeste se révèle trompeur et le sens latent toujours à créer, incertain, ne se découvrant que par touches successives et dont l’indice de vérité est la présence même du refoulement dont il se délivre (et cela, chez les deux protagonistes). « La résistance est le cerne de la vérité », dit joliment Jean-Luc Donnet.
La dimension du « comme si » est consubstantielle à l’espace analytique constitué (ce pourquoi il faut éviter de l’expliciter en le disant). Car, à certains moments, le passé est passé tout entier dans le présent et l’objet transférentiel se confond avec l’objet interne. À ces moments privilégiés, à chaud, l’interprétation se dit en termes de processus primaires qui infiltrent le préconscient, au plus près de la scène transférentielle. « Elle réalise, dans l’extrême condensation signifiante qui la marque, un mouvement quasi instantané de déliaison-liaison qui est isomorphe à l’économie de la cure » (Jean-Luc Donnet).
Ces moments dont la richesse est toujours surprenante sont à considérer comme des efflorescences de la névrose de transfert, et, comme on le sait, ils ne surviennent souvent qu’après des mois ou des années de travail.
L’art de l’interprétation et ses effets mutatifs ne procèdent pas ici de la capacité de rêverie maternelle, mais bien, me semble-t-il, de la névrose de transfert que l’analyste a vécue.
Jean Guillaumin attribue à la névrose de transfert une quatrième dimension ; au-delà de l’élucidation qu’elle permet, elle donne au sujet un « pouvoir nouveau », « une extension de ses possibilités qui favorise bien la remise en ordre intérieur par intériorisation de la réorganisation effectuée au-dehors ».
Il faut pour cela que soit dépassée la confusion avec la névrose infantile, confusion dont elle est d’abord issue. On voit surgir là un nouvel espace, susceptible de perdurer après la fin de l’analyse.
J’y verrais comme l’apparition d’un organe nouveau – « la troisième oreille » ? – qui permet au sujet de devenir l’analyste de lui-même et à l’analyste d’entendre son patient au travers de la levée de ses propres refoulements.
Ainsi, on pourrait avancer l’idée que la névrose de transfert est l’organe de transmission de la psychanalyse.
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Bauduin A., Serge Viderman, Paris, PUF, coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui ? », 1999.
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Donnet J.-L., Le divan bien tempéré, Paris, PUF, coll. « Le Fil rouge », 1995.
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Green A., Interventions sur le rapport de Serge Lebovici : Névrose infantile et névrose de transfert, RFP, 1980, 5-6.
·
Guillaumin J., Quatre remarques sur le modèle de la névrose infantile, RFP, 1980, 5-6.
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De M’Uzan M., La bouche de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1994.
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Viderman S., La construction de l’espace analytique, Paris, Denoël, 1970.