2002
Revue française de psychanalyse
Retours sur le contre-transfert et l’espace analytique
Objet transformateur : objet transitionnel et transformationnel
Martin Gauthier
4000, avenue Marcil
Montréal H4A 2Z6
Québec, Canada
L’étude de la contribution contre-transférentielle de l’analyste dans le développement des processus de subjectivation et de symbolisation chez l’analysant puise aux origines de la vie psychique. La fonction transformatrice du contre-transfert symbolisant ne peut cependant, à la lumière du travail de Bollas, être limitée au statut d’objet transformationnel, tout aussi fondateur que soit ce dernier. Le passage du transformationnel au transitionnel forme un carrefour capital où la contribution de la mère et de l’analyste tracent l’horizon. Différents registres de transformation s’articulent les uns aux autres.Mots-clés :
Objet transformationnel, Objet transitionnel, Contre-transfert, Symbolisation.
The study of the analyst’s counter-transferential contribution to the development of processes of subjectivisation and symbolisation in the analysand draws from the origins of psychic life. The transforming function of the symbolising counter-transference cannot however, in the light of Bollas’ work, be limited to the status of a transformational object, as founding a role as it may have. The passage of the transformational to the transitional forms an important crossroads whose horizon is traced by the mother’s and the analyst’s contribution. A number of different registers of transformation are linked together.Keywords :
Transformational object, Transitional object, Counter-transference, Symbolisation.
Das Studium des Beitrags der Gegenübertragung des Analytikers in der Entwicklung der Subjektivierungs- und Symbolisierungsprozesse beim Analysanden schöpft aus den Grundsteinen des psychischen Lebens. Die Verwandlungsfunktion der symbolisierenden Gegenübertragung kann jedoch, nach der Arbeit von Bollas, nicht auf den Status des Transformationsobjekts begrenzt werden, auch wenn jenes ein Gründer ist. Der Übergang vom Transformationsobjekt zum Übergangsobjekt bildet einen zentralen Treffpunkt, wo der Beitrag der Mutter und des Analytikers den Horizont aufstellen. Verschiedene Verwandlungsregister sind miteinander verknüpft.Schlagwörter :
Transformationsobjekt, Übergangsobjekt, Gegenübertragung, Symbolisierung.
El estudio de la contribución contratransferencial del analista en el desarrollo de los procesos de subjetivación y de simbolización en el analizante hurga en los orígenes de la vida psíquica. La función transformadora de la contratransferencia simbolizante no puede no obstante, a la luz del trabajo de Bollas, limitarse al estatuto de objeto transformacional, por má s fundador que sea el mismo. El pasaje de lo transformacional a lo transicional forma una encrucijada capital en el cual la contribución de la madre y del analista bosquejan el horizonte. Diferentes registros de transformación se articulan unos con otros.Palabras claves :
Objeto transformacional, Objeto transicional, Contratransferencia, Simbolización.
Lo studio del contributo del contro-transfert dell’analista nello sviluppo dei processi di soggettivazione e di simbolizzazione nell’analizzando, attinge alle origini della vita psichica. Comunque, alla luce del lavoro di Bollas, la funzione transformativa del contro-transfert simbolizzante non puo’ limitarsi allo statuto dell’oggetto trasformazionale, per quanto fondatore. Il passaggio dal trasformazionale al transizionale forma un incrocio capitale dove la contribuzione della madre e dell’analista tracciano l’orizzonte. Diversi registri di trasformazione si articolano l’un l’altro.Parole chiave :
Oggetto transformazionale, Oggetto transizionale, Contro-transfert, Simbolizzazione.
Dans la foulée de Winnicott et de Bion prenant pour modèle les échanges précoces entre la mère et l’enfant, la question des transformations dans l’analyse nous mène à interroger la contribution contre-transférentielle de l’analyste dans le développement des processus de subjectivation et de symbolisation chez l’analysant. Les rapporteurs belges au dernier Congrès des psychanalystes de langue française se sont engagés dans cette voie qui privilégie le rôle de l’objet et l’en deçà de la névrose. Dans leur chapitre intitulé “ L’expérience agie partagée ”, Jacqueline Godfrind-Haber et Maurice Haber (2001) soulignent ainsi la dimension interactive d’une psychanalyse où “ l’acte appelle l’acte ” : l’analyste est soumis à des messages infraverbaux agis par le patient auxquels il répond nécessairement par le même registre de fonctionnement. Cet échange inconscient tournerait court ou plongerait dans la persécution sans l’analyse contre-transférentielle, carrefour capital pour passer de l’agir à la pensée. Les transformations psychiques sont favorisées, supposent les auteurs, “ par la participation de l’ “objet transformationnel” que constituent les capacités de travail psychique inconscient de l’analyste ”.
Les rapporteurs donnent une fonction de médiation à cette activité du psychisme de l’analyste dans l’épanouissement des capacités de symbolisation de l’analysant. Ils proposent le terme de contre-transfert symbolisant pour qualifier cette disposition psychique de l’analyste qu’ils associent à une « fonction transformatrice », comme Bollas (1979), disent-ils, a pu le décrire chez la mère en tant qu’ « objet transformationnel ».
L’accent ainsi placé sur la fonction symbolisante de la mère et de l’analyste découpe un relief dans un vaste paysage que la psychanalyse n’a de cesse d’explorer. De même que nous reconnaissons différents niveaux de symbolisation, il s’avère nécessaire de chercher à différencier les différents niveaux de transformation auxquels l’analyste participe. J. Godfrind-Haber et M. Haber viennent ainsi postuler l’importance du temps de l’échange agi inconscient avant que ne puisse être abordé le temps de la désillusion, dans un silencieux tissage élaboratif souterrain. Cette distinction de différents niveaux de transformation s’impose aussi à la lumière du travail de Bollas sur ce qu’il a appelé l’objet transformationnel. Pour maintenir la spécificité du registre privilégié par Bollas, il pourra apparaître préférable de parler plus généralement de l’analyste comme objet transformateur et de réserver le qualificatif d’objet transformationnel au niveau plus primitif sur lequel Bollas attire notre attention. C’est ce que j’aimerais brièvement développer ici, pour souligner l’important carrefour que constitue le passage du transformationnel au transitionnel dans l’évolution des processus de transformation.
Le travail clinique des enjeux narcissiques et identitaires met certes à l’épreuve l’appareil symbolisant de l’analyste. Face aux écueils sur la voie de la symbolisation, il serait réducteur de ne prêter à l’analyste qu’une fonction symbolisante. Rappelons, à la suite de Jean Laplanche (1987), que le rôle prépondérant de l’objet ne se limite pas à sa dimension contenante ou liante. L’objet agit fondamentalement en tant que séducteur, lui-même agi par sa sexualité inconsciente qui infiltre la situation analytique comme la sexualité maternelle façonnait la situation de séduction originaire. La provocation du transfert (Laplanche, 1992) souligne que si l’acte appelle l’acte, celui de l’analyste précède et accompagne la manière toute personnelle avec laquelle chaque analysant répond à la situation analytique.
Ce rappel que l’objet porte différents visages et fonctions donne d’autant plus d’importance à l’étude des facteurs faisant pencher la balance du côté du développement de la symbolisation, aux dépens des forces d’inertie et de répétition. C’est dans cette perspective que nous pouvons considérer le travail de Bollas sur l’objet transformationnel.
Que nous propose ce Britannique d’adoption, héritier de Winnicott ? En abordant la situation psychanalytique sous le paradigme de l’objet transformationnel, Bollas cherche à traduire la persistance d’un certain mode relationnel. Au sortir de l’indifférenciation, la subjectivité naissante de l’enfant reconnaît d’abord la nature de la relation, cet idiome très personnel que chaque couple mère-bébé développe, et les qualités objectives de l’objet restent encore ignorées au profit d’une connaissance existentielle des états que l’objet favorise. Avant de représenter la mère en tant qu’objet de désir, l’enfant fait donc l’expérience de celle-ci en tant qu’objet transformationnel, c’est-à-dire en tant qu’identifiée à l’ensemble des processus modifiant (alter) l’expérience du self.
Telle est la perspective avec laquelle cet auteur développe le concept winnicottien de mère-environnement, introduit en contrepartie à la mère-objet (Winnicott, 1963). Bollas explore ensuite chez l’adulte (et chez l’enfant plus âgé, pourrait-il ajouter) la quête toujours active, individuelle ou collective, de cet objet transformationnel, non pour le posséder mais pour s’y abandonner, dans la promesse d’une métamorphose du self.
Bollas fait de la relation transformationnelle mère-enfant le paradigme sur lequel repose le transfert. Le dispositif et la méthode analytique invitent le patient à régresser, mobilisant les expériences les plus archa ïques avec l’objet. L’analyste sera convoqué là où la mère transformationnelle aura failli. Fidèle en cela à Winnicott, Bollas insiste sur le caractère inévitable et nécessaire de cette régression où s’exprime l’espoir d’une réparation du tissu mo ïque. C’est le cas particulièrement dans le traitement de patients narcissiques ou schizo ïdes, mais il faut également entendre que toute analyse se déroule sur cette assise préverbale. Faut-il alors conclure que les capacités de travail psychique inconscient de l’analyste incarnent un nouvel objet transformationnel qui favorisera les transformations psychiques chez l’analysant ? La fonction transformatrice de l’analyste équivaut-elle à sa fonction d’objet transformationnel ?
Si Bollas semble reconnaître le rôle fondamental du niveau transformationnel dans la situation analytique, rejoignant en cela l’idée d’un réseau d’agirs préverbaux souterrains qu’il associe au « souvenir » de la relation à la mère-environnement, il inscrit bel et bien ce rapport objectal comme une étape qui devra aussi faire l’objet d’un développement. Différentes psychopathologies ont leur source dans l’incapacité de dépasser ce niveau de relation. Se maintenir au rapport transformationnel bloque l’accès à de nouveaux registres de transformation. Dans les conditions favorables, c’est l’objet transitionnel qui se fait l’héritier de l’objet transformationnel. Par un processus de séparation et de désillusion de l’objet transformationnel, la concrétude première éclate. À travers les phénomènes transitionnels et leur cortège d’objets subjectifs, l’enfant peut commencer à élaborer ce dont il a fait l’expérience. La nouvelle création de l’enfant ouvre la voie aux processus de symbolisation qui mèneront, dans le meilleur des cas, vers l’intégration génitale. L’accès à la transitionnalité constitue un carrefour fondamental pour les processus de subjectivation, comme les travaux de Roussillon l’ont souligné.
Dans une réflexion sur les transformations dans l’analyse, il apparaît donc important de s’arrêter attentivement à ce carrefour et à ses conditions d’accès. La mère joue un rôle capital dans le passage du transformationnel au transitionnel. La reprise active par l’enfant implique davantage qu’un simple déplacement de l’activité de l’une à l’autre. C’est une petite révolution qui a lieu. Winnicott a certes insisté sur l’importance que la mère sache respecter le paradoxe où l’enfant perd et maintient à la fois la mère-environnement et l’omnipotence de l’auto-engendrement. Mais il dit davantage : le désillusionnement impliqué est aussi, et peut-être d’abord, celui de la mère qui perd alors sa place primordiale au profit de l’objet transitionnel. Le véritable objet transitionnel se distingue d’ailleurs du faux (soother vs comforter, dit Winnicott, termes traduits par Monod et Pontalis (1975) par calmant et consolateur) en étant plus important que la mère pour l’enfant. Cette différence décisive trouve sa source du côté maternel, notamment dans l’incapacité de certaines mères à tolérer de perdre leur statut transformationnel. Celles-ci n’acceptent pas de substitut et se posent elles-mêmes en (faux) objet calmant pour l’enfant, maintenant ainsi leur position d’objet transformationnel.
Bollas ajoute une autre perspective intéressante : la mère doit accepter d’être elle-même désillusionnée dans son désir inconscient que le nourrisson soit l’objet transformationnel qu’elle recherche. À cette seule condition peut-elle faire place aux besoins réels de l’enfant.
De nombreuses pathologies de l’agir et de l’agressivité, à tous les âges, s’associent à la difficulté de négocier ce passage du transformationnel au transitionnel. Les travaux de Smadja (1993) et de Szwec (1993) sur la pathologie associée aux procédés autocalmants peuvent aussi être articulés à ce carrefour.
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Bollas C. (1979), The transformational object, Int. J. Psycho-Anal., 60, 97-107.
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Godfrind-Haber J. et Haber M. (2001), L’expérience agie partagée, Revue franç. de psychanalyse, 5, 2002, 1417-1460.
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Laplanche J. (1987), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF, 163 p.
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Laplanche J. (1992), Du transfert : sa provocation par l’analyste, Psychanalyse à l’Université, 17, 3-22.
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Smajda C. (1993), À propos des procédés autocalmants du Moi, Revue franç. de psychosomatique, 4, 9-26.
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Szwec G. (1993), Les procédés autocalmants par la recherche répétitive de l’excitation. Les galériens volontaires, Revue franç. de psychosomatique, 4, 27-51.
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Winnicott D. W. (1963), The development of the capacity for concern, Bull of the Menninger Clinic, 27, 167-176.
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Winnicott D. W. (1971), Jeu et réalité, traduit de l’anglais par C. Monod et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1975, 218 p.