Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1689 à 1770
doi: 10.3917/rfp.665.1689

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II - Transformations et pulsion de mort

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse II - Transformations et pulsion de mort

Chroniques de l’intrication et de la désintrication pulsionnelle

Denys Ribas 33 rue Traversière 75012 Paris
La désintrication et l’intrication pulsionnelle sont étudiées chez Freud et ses successeurs. L’autisme infantile en montre une forme extrême qui nous fait découvrir l’identification adhésive et le démantèlement comme résultants, selon l’auteur, de la désintrication. Aux limites du psychisme, la psychosomatique ou les cliniques de l’aliénation bénéficient d’être envisagées dans le dualisme pulsionnel de la seconde théorie des pulsions. L’hétérogénéité des structures psychiques et les troubles identitaires de nombreux patients justifient de prendre en compte la destructivité dans la compréhension psychanalytique et dans l’élaboration du contre-transfert. Dans la névrose, la désintrication pulsionnelle reste à réévaluer. La désintrication et la réintrication pulsionnelles sont aussi présentes dans la sublimation, l’identification et le deuil, ouvrant aux changements personnels, au réinvestissement de nouveaux objets et à la capacité d’aimer.Mots-clés : Pulsion de vie, Pulsion de mort, Intrication et désintrication pulsionnelle, Identification adhésive, Démantèlement, Identification primaire, Fonction alpha, Temporalité, Symbolisation, Névrose, Aliénation. SummaryDrive defusion and fusion are studied by Freud and his successors. Infantile autism shows an extreme form that allows us to discover adhesive identification and dismantlement as results, according to the author, of defusion. At the limits of the psyche, psychosomatics or the clinics of alienation benefit from being considered in the context of the drive dualism of the second theory of the drive. The heterogeneity of psychic structures and the identity problems of numerous patients justify the fact that destructivity be taken into account in psychoanalytic comprehension and in the working-over of the counter-transference. In neurosis, drive defusion remains to be assessed. Drive defusion and refusion are also present in sublimation, identification and mourning, opening the way for personal changes, to the reinvesment of new objects and to the capacity for love.Keywords : Life drive, Death drive, Drive fusion and defusion, Adhesive identification, Dismantlement, Primary identification, Alpha function, Temporality, Symbolisation, Neurosis alienation. Die Triebentmischung und die Triebvermischung werden von Freud und seinen Nachfolgern untersucht. Der Autismus der Kinder zeigt eine extreme Form auf, die uns die klebende Identifizierung und die Zerschlagung als Resultate der Triebentmischung entdecken kässt. An den Grenzen der Psyche, profitieren die Psychosomatik oder die Klinik der Geistesgestörtheit davon, aus dem Gesichtsunkt des Triebdualismusses der zweiten Triebtheorie angesehen zu werden. Die Heterogeneität der psychischen Strukturen und die identitären Störungen von vielen Patienten rechtfertigen es, die Destruktivität ins psychoanalytische Verständnis und in die Ausarbeitung der Gegenübertragung einzubeziehen. In der Neurose, sollte die Triebentmischung neu bewertet werden. Die Triebentmischung und die neue Triebmischung sind auch in der Sublimierung vorhanden, sowie auch in der Identifizierung und der Trauer ; sie öffnen die Türe für persönliche Veränderungen, die Wiederinvestierung neuer Objekte und für die Fähigkeit, zu lieben.Schlagwörter : Lebenstrieb, Todestrieb, Triebvermischung, Triebentmischung, Klebende Identifizierung, Zerschlagung, Primäre Identifizierung, Alphafunktion, Zeitlichkeit, Symbolisierung, Neurose. Se analiza la fusión y la defusión pulsional en Freud y sus sucesores. El autismo infantil muestra una forma extrema que nos hace descubrir la identificación adhesiva y el desmantelamiento en tanto que resultantes, según su autor, de la defusión. En los límites del psiquismo, la psicosomá tica o las clínicas de la alienación ganan al ser consideradas en el dualismo pulsional de la segunda teoría de las pulsiones. Lo heterogéneo de las estructuras psíquicas y los trastornos identitarios de numerosos pacientes justifican el tener en cuenta la destructividad en la comprensión psicoanalítica y en la elaboración de la contratransferencia. En la neurosis, la defusión pulsional debe ser reevaluada. La defusión y la refusión pulsionales son aquí presentadas en la sublimación, la identificación y el duelo, propiciando cambios personales, recarga de nuevos objetos y capacidad de amar.Palabras claves : Pulsión de vida, Pulsión de muerte, Fusión y defusión pulsional, Identificación adhesiva, Desmatelamiento, Identificación primaria, Función alfa, Temporalidad, Simbolización, Neurorsis, Alienación. La disintricazione e l’intricazione pulsionale sono studiati da Freud e dai suoi successori. L’autismo infantile ne mostra una forma estrema che ci fa scoprire l’identificazione adesiva e lo smantellamento che, secondo l’autore, sono le risultanti della disintricazione. Ai limiti dello spichico, la psicosomatica o le cliniche dell’alienazione trovano beneficio ad essere considerate secondo il dualismo pulsionale della seconda teoria. L’eterogeneità delle strutture psichiche e delle perturbazioni identitarie di molti pazienti giustificano la prisa in considerazione della distruttività nella comprensione psicoanalitica e nella elaborazione del contro-transfert. Resta da rivalutare la disintricazione nella nevrosi. La disintricazione e l’intricazione sono presenti anche nella sublimazione, nell’identificazione e nel lutto operando nei cambiamenti personali, nel rinvestimento di nuovi oggetti e nella capacità d’amare.Parole chiave : Pulsione di vita, Pulsione di morte, Intricazione e disintricazione pulsionale, Identificazione adesiva, Smantellamento, Identificazione primaria, Funzione alfa, Temporalità, Simbolizzazione, Nevrosi, Alienazione.
 
INTRODUCTION
 
 
Notre économie psychique est mouvante. La structure des investissements de nos objets se modifie avec les aléas de la vie et les pertes objectales et narcissiques, avec les satisfactions aussi. L’urgence nous fait parfois nous découvrir autres. Devons-nous nous définir par l’organisation la plus habituelle de notre économie psychique, ou par celle à laquelle nous recourrons en cas de crise ? Nos patients nous apprennent combien ils diffèrent, singuliers dans leur individualité bien sûr, mais témoignant aussi de destins différents de la construction psychique. Ils nous confrontent également à des hétérogénéités structurales. Nous avons depuis longtemps perdu l’illusion d’une normalité, mais les patients nous ont dépossédés de bien d’autres évidences. États limites, organisations psychosomatiques ont bousculé la nosologie psychanalytique fondée sur le triptyque névrose, psychose et perversion en effractant les limites du fonctionnement psychique. La dépression et les pathologies du narcissisme ont pris le pas sur les problématiques de l’investissement libidinal. Dans mon interrogation sur la naissance psychique, la rencontre des autismes infantiles et de leurs défenses non projectives m’a ôté les quelques certitudes qui me restaient : l’évidence de soi, de l’objet et du monde, celle aussi de l’espace et du temps. Ceci ne peut être sans conséquences sur notre pensée du psychisme. Nous ne pouvons plus nous passer des apports dérangeants de Winnicott et de Bion.
À l’opposé d’une tentation actuelle de renier l’importance de la sexualité, contre laquelle se sont élevés l’an passé César et Sá ra Botella, la métapsychologie freudienne reste à mes yeux pertinente pour éclairer les problématiques de la naissance psychique. À condition de prendre en considération la seconde théorie des pulsions, on constate que l’au-delà du principe de plaisir éclaire l’en deçà de la relation d’objet. Il faut alors décrire psychanalytiquement la participation psychique de l’objet primaire à l’organisation de l’être humain. En retour, les acquis de ce voyage insolite – par exemple l’adhésivité de la libido désintriquée – éclairent d’un jour nouveau nos organisations psychiques... et quelques aberrations humaines.
Pour prendre en compte la destructivité sans renier la sexualité, reconnaître l’importance de l’environnement sans affadir la révolution freudienne de l’introduction d’un point de vue intrapsychique, nous faisons coexister en nous des théorisations aux références contradictoires. Cette heureuse ouverture d’esprit nous impose cependant de penser ces contradictions afin de diminuer le risque d’une pratique contradictoire. Le concept d’intrication et de désintrication pulsionnelle a pour moi cette valeur épistémologique. Il est aussi un outil clinique pour ressentir et évaluer la destructivité psychique et ses risques dans la cure et amène à certaines positions techniques. Dans ce travail, je réserverai les termes d’intrication et de désintrication à leur utilisation métapsychologique en référence aux pulsions de vie et de mort.
Nous verrons d’abord comment Freud s’est servi de sa nouvelle formalisation de la conflictualité psychique, puis comment quelques-uns de ses successeurs l’ont reprise avec leur spécificité. À l’exception de Winnicott, qui refuse la pulsion de mort, mais ne semble pas opposé à penser en termes d’intrication de l’agressivité et des tendances libidinales et travaille la négativité, nous ne discuterons pas les positions des psychanalystes qui se passent de la pulsion de mort et donc de la seconde théorie des pulsions. D’une part, faute de place, et d’autre part, pour plutôt ouvrir à de nouvelles questions que de répéter à l’identique d’anciennes polémiques.
 
INTRICATION ET DéSINTRICATION PULSIONNELLE
 
 
Dans l’œuvre de Freud
Les prémisses et les précurseurs
Freud est un penseur de la conflictualité interne. Entre libido et auto- conservation tout d’abord, puis entre investissement narcissique et investissement d’objet avec Pour introduire le narcissisme en 1914.
Lorsque Steckel affirme le 24 avril 1907 [1] que “ la pulsion sexuelle est toujours accompagnée de la pulsion de vie et de la pulsion de mort ”. Freud ne commente pas cette assertion.
Sabina Spielrein présente en 1911 sous le titre... De la transformation (anticipant de 91 ans nos réflexions !) les thèses qu’elle développe en 1912 dans son article La destruction comme cause du devenir [2]. Elle précise n’avoir pas eu, au moment de sa rédaction, connaissance du livre de Steckel Le langage du rêve, qui illustre la présence d’un désir de mourir en l’homme, parallèlement au désir de vivre inhérent à l’instinct sexuel. Elle suit Jung qui considère que “ notre fécondité elle-même nous condamne à l’autodestruction, car l’avènement d’une génération inaugure le déclin de la génération précédente... ” [3] et identifie ainsi une composante destructrice de la sexualité. En effet, biologiquement, “ lors de la conception, une cellule mâle s’unit à une cellule femelle : chaque cellule, du fait de cette union, est détruite en tant qu’unité, et c’est de cette destruction que surgit ensuite une vie nouvelle ”. Ceci illustre bien sa thèse qu’elle amène ensuite sur le plan psychique, soulignant au passage que le Moi obéit à des injonctions profondes dont certaines vont lui faire prendre plaisir à des désagréments ou souffrances. Sans définir ce mouvement comme masochisme, elle note la contradiction avec l’autoconservation et conclut avec Jung à l’hétérogénéité du Moi : ses patients schizophrènes l’ont convaincue que l’individu est bien un “ dividu ”.
Elle retrouve dans l’œuvre d’art le besoin du Moi des créateurs de se dissoudre pour reparaître sous une forme plus belle, mais autre. “ C’est donc qu’il y a en nous, parallèlement au désir de permanence, un désir de transformation, qui dissout les contenus de représentation individuels en un matériau similaire, tiré des temps anciens, et qui devient ainsi, aux dépens de l’individu, un désir typique, c’est-à-dire propre à l’espèce, qui projeté vers l’extérieur, apparaît sous forme d’œuvre d’art ” (p. 225). Sa conception n’est donc pas que biologique, mais aussi psychique et nous propose, sans employer le terme, une théorie de la sublimation qui comporte une phase destructive. Elle l’illustre chez Nietzsche, articulant auto-érotisme, bisexualité et création.
Elle donne de nombreux exemples de la dissimulation du sexuel sous le masque de représentation de mort qui montre bien son accord avec une conception moniste d’un sexuel ayant une composante destructrice. Son apport par rapport à la première théorie des pulsions et à la composante sadique de la sexualité est de penser une autodestruction articulée à la libido. Elle relie l’état névrotique à l’ambivalence, au fait que la composante destructive de l’instinct sexuel l’emporte sur les représentations de vie, “ légèrement prédominantes ” en temps normal.
Sabina Spielrein, très influencée par Jung, donne de nombreux exemples mythologiques et voit dans la Passion du Christ l’exemple d’une autodestruction menant à une renaissance, après un passage par le tombeau, symbolisant le ventre maternel. Elle conclut ainsi son travail : “ ... L’instinct de procréation comporte même, du point de vue psychologique, et conséquemment aux données de la biologie, deux composantes antagonistes, et [qu’]il constitue donc, autant qu’un instinct de vie, un instinct de destruction. ”
Il faut donc lui reconnaître l’invention de l’intrication pulsionnelle de ces deux instincts. Soulignons que cette intrication est réalisée par le temps, et un temps, celui de l’espèce, qui dépasse la temporalité interne. Il appartiendra au génie freudien d’inventer la désintrication, après avoir suivi, avec l’Au-delà, Sabina Spielrein dans son intérêt pour la vie cellulaire, lui rendant ainsi hommage en note quand il évoque un masochisme primaire : “ Dans un travail riche de contenu et de pensées, qui par malheur ne m’est pas tout à fait transparent, Sabina Spielrein a anticipé tout un grand morceau de cette spéculation. Elle qualifie de “destructive” la composante sadique de la pulsion sexuelle (La destruction comme cause du devenir). ”
La seconde théorie des pulsions
Avec la compulsion de répétition révélée par les rêves des névroses traumatiques et les névroses de guerre, Freud reconnaît un Au-delà du principe de plaisir. Il reconnaît le caractère conservateur des pulsions organiques et considère l’évolution comme découlant de leur déviation par l’environnement. De ce fait leur but ne peut être qu’un état antérieur. “ S’il nous est permis d’admettre, comme une expérience ne connaissant pas d’exception, que tout ce qui est vivant meurt pour des raisons internes, faisant retour à l’inorganique, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort, et en remontant en arrière, le sans-vie était là antérieurement au vivant ” (OCF XV, p. 310). À celles-ci s’opposent “ les pulsions de vie ”. Dès l’instauration du dualisme pulsionnel, Freud les spécifie comme potentiellement sexuelles : “ ... s’il est certain que sexualité et différence des sexes n’étaient pas présentes au début de la vie, il n’en est reste pas moins possible que les pulsions qui seront plus tard à désigner comme sexuelles soient entrées en activité dès le tout premier début, et qu’elles n’aient pas attendu un moment ultérieur pour se mettre au travail contre le jeu des “pulsions du moi” [désignation provisoire qui se rattache à la première nomenclature de la psychanalyse, précise un ajout de 1925] ” (p. 313).
Freud s’oppose à l’idée d’une pulsion de “ sublimation éthique ” qui pousse l’homme vers le surhomme – il répond peut-être ici aux références nietzschéennes de Sabina Spielrein, attribuant à l’environnement, dans un darwinisme assez clair, la sélection des évolutions. Il note une position semblable de Ferenczi en 1913 : “ En poursuivant ce cheminement de pensée de façon conséquente, on ne peut que se familiariser avec l’idée qu’une tendance à la persévérance, voire à la régression domine la vie organique, tandis que la tendance à une évolution progrédiente, à l’adaptation, etc., ne prend vie que par des stimuli externes ” (p. 314, note). Il se contente de considérer “ ... que les efforts déployés par Éros pour regrouper l’organisme en des unités toujours plus grandes fournissent un substitut à cette pulsion de perfectionnement dont on ne saurait reconnaître l’existence ” (p. 315). Remarquons qu’il fournit ici peut-être une clé de l’antinarcissisme dont Francis Pasche a souligné la nécessité pour l’accès à l’objet.
Freud rattache donc maintenant les pulsions du moi aux pulsions sexuelles ayant pris le moi pour objet, “ le plus distingué d’entre eux ”, et l’autoconservation à son tour, logiquement, relève de l’Éros. “ Notre conception était dès le début dualiste et elle l’est aujourd’hui de façon plus tranchée qu’auparavant, depuis que nous dénommons les opposés, non plus pulsions du moi et pulsions sexuelles, mais pulsions de vie et pulsions de mort ” (p. 326). Il est alors amené à considérer que “ le sadisme est une pulsion de mort qui a été repoussée du moi par l’influence de la libido narcissique, de sorte qu’elle ne vient à apparaître qu’au niveau de l’objet ”, ce qui le conduit à poser déjà l’hypothèse d’un masochisme primaire qui sera développée en 1924.
Une partie des psychanalystes ne peut se résoudre à suivre Freud dans des spéculations métaphysiques qui débordent l’intrapsychique, convoquent l’organique, abandonnent l’individu pour le sort de l’espèce et font appel à la réalité externe. Au contraire, ces défauts deviennent des qualités pour s’occuper des patients qui n’ont pas la chance d’accéder à la névrose de transfert et permettent à mon sens de garder une position psychanalytique face aux vicissitudes de la naissance psychique. Le lien avec le corporel et l’exigence de travail qui en résulte sont ainsi conservés aux pulsions.
Le moi et le ça (OCF XVI). En instituant la seconde topique, Freud aborde l’identification à l’objet perdu, où le moi s’impose comme objet d’amour semblable à l’objet disparu. Une désexualisation s’ensuit obligatoirement qu’il considère comme l’économie habituelle de la sublimation – dont on sait qu’il ne pût résoudre l’énigme en 1915 – générant un nouveau but. “ Cette transformation ne peut-elle avoir aussi pour conséquence d’autres destins de pulsion, par exemple entraîner une démixtion des diverses pulsions fusionnées les unes avec les autres... ” (p. 274). Freud introduit ici la désintrication pulsionnelle.
Plus loin, il définit les deux espèces de pulsions et précise que la dérivation sur le monde extérieur des motions destructrices se fait par la musculature. “ Une fois que nous avons admis la représentation d’une mixtion des deux espèces de pulsion, s’impose à nous la possibilité d’une – plus ou moins complète – démixtion de celles-ci ” (p. 284). Le sadisme est donné comme exemple : la composante sadique de la pulsion sexuelle est l’exemple d’une intrication, son autonomisation comme perversion celui d’une désintrication relative. Désintrication aussi dans l’accès épileptique, et dans la névrose obsessionnelle grave, comme dans la régression sadique anale. L’ambivalence témoignerait plutôt d’une intrication insuffisante. La question de la névrose est donc posée d’emblée. Freud, subtilement, mais de manière un peu confuse, récuse le fait que la haine ne ressortît que de la pulsion de mort : il connaît trop les transformations de l’amour en haine – comme en témoigne la parano ïa. Il fait alors intervenir une énergie désexualisée, sublimée, du moi pour expliquer ces mutations. Notons une remarque qui nous intéressera dans l’autisme, lorsqu’il reconfigure sa théorie du narcissisme. “ Aux primes origines, toute la libido est accumulée dans le ça pendant que le moi est encore en cours de formation ou débile. Le ça envoie une part de cette libido sur des investissements d’objets érotiques, suite à quoi le moi renforcé cherche à s’emparer de cette libido d’objet et à s’imposer au ça comme objet d’amour. Le narcissisme du moi est ainsi un narcissisme secondaire, retiré aux objets ” (p. 289). On est bien loin ici du narcissisme primaire et du moi-plaisir purifié auxquels Freud sera pourtant fidèle jusque dans l’Abrégé !
Le sentiment de culpabilité inconscient explique la réaction thérapeutique négative. Il ne se résout que lorsqu’il peut être analysé comme “ emprunté ” à un objet. La sévérité du surmoi dans la mélancolie est alors l’occasion d’individualiser une des expressions de la désintrication pulsionnelle : “ Selon notre conception du sadisme, nous dirions que la composante destructrice s’est déposée dans le sur-moi et tournée contre le moi. Ce qui règne dès lors dans le sur-moi est pour ainsi dire une culture pure d’instinct de mort, et effectivement celle-ci réussit bien souvent à pousser le moi dans la mort, si le moi ne se défend pas auparavant contre son tyran par le revirement dans la manie ” (p. 296). Freud convoque l’hystérie pour justifier que le sentiment de culpabilité reste inconscient. Refoulant l’investissement d’objet insupportable, le moi sait aussi retourner contre le surmoi l’arme par laquelle il lui obéit habituellement en refoulant à son tour “ la perception pénible qui le menace en provenance de la critique de son sur-moi ” (p. 294).
Dans la névrose obsessionnelle, c’est la régression prégénitale qui a libéré de la pulsion de mort, mais dirigée contre l’objet. Le surmoi tient le moi comme responsable de ces visées du ça, malgré ses formations réactionnelles, reprenant ainsi à son compte une part de la destructivité. Il s’ensuit un tourment sans fin et, plus tard, écrit Freud : “ Un tourmentement systématique de l’objet, là où celui-ci est accessible ” (p. 297). Pour une fois Freud va rendre compte de la part libidinale issue de la désintrication en indiquant à nouveau le rôle de l’identification – au père – dans la genèse du surmoi. Ceci implique une désintrication. “ La composante érotique n’a, après la sublimation, plus la force de lier toute la destruction qui lui est adjointe, et celle-ci devient libre comme penchant à l’agression et à la destruction. C’est de cette démixtion que l’idéal en général tirerait ce trait dur, cruel, qu’est le “tu dois” impérieux ” (p. 297-298). Retenons aussi cette assertion, si vraie, car elle nous servira ultérieurement à propos de l’idéalisation, même si Freud réunit idéal du moi et surmoi dans sa conception.
Freud conclut alors que les “ dangereuses pulsions de mort ” sont “ pour une part rendues inoffensives par mixtion avec des composantes érotiques, pour une part déviées vers l’extérieur en tant qu’agression, pour une grande part elles continuent certainement leur travail interne sans obstacles ” (p. 297).
Freud remanie dans ce temps intermédiaire sa théorie de l’angoisse. Le moi doit faire face à trois menaces sources d’angoisse – retrait devant le danger – venant du monde extérieur, du ça, et de la sévérité du surmoi. Dans l’inévitable compromission qui en résulte, le moi se met au service de la pulsion de mort dans le ça pour combattre la libido, mais peut en être détruit. Il s’est rempli de libido et veut aussi vivre et être aimé. Remarquons que Freud fait ici découler le besoin d’amour de causes uniquement internes. La désintrication pulsionnelle de la sublimation libérant la pulsion de mort dans le surmoi l’expose encore aux sévices et à la mort, cette fois-ci en provenance du surmoi. Le moi est l’unique lieu de l’angoisse, et il peut désinvestir le danger pulsionnel ou la perception menaçante par un réflexe de fuite et “ dépenser ” cet investissement comme angoisse. On reste dans la conception économique de la transformation de la libido en angoisse. L’angoisse d’anéantissement, inaccessible à la psychanalyse relèverait des dangers du monde extérieur et du danger libidinal dans le ça. Il reste l’angoisse devant le surmoi. Cette angoisse est angoisse de castration, le surmoi ayant hérité de la crainte de l’être supérieur qui a participé à sa constitution. Elle est le noyau autour duquel se dépose l’angoisse de conscience. L’angoisse de mort proprement dite ne peut venir de la notion au contenu purement négatif de la mort, sans correspondance inconsciente, mais résulte de la perte d’amour par le surmoi, le moi se désinvestissant lui-même comme dans la mélancolie. Freud la relie alors aux angoisses primitives de séparation d’avec la mère et de la naissance. Privé de protection, le moi se laisse mourir.
L’angoisse névrotique commune, libidinale, “ dans les cas graves connaît un renforcement par le développement d’angoisse entre le moi et le sur-moi (angoisse de castration, de conscience, de mort) ” (p. 301).
Freud implique donc dès l’origine les névroses dans les conséquences de la désintrication pulsionnelle, alors même qu’il n’a pas encore remanié sa théorie de l’angoisse : le chantier ambigu d’Inhibition, symptôme et angoisse est dès lors ouvert.
Névrose et psychose (OCF XVII), en 1923, confirme que la réalité extérieure prend une place d’instance pour le psychisme, les conflits du moi avec elle rendant compte des psychoses. “ ... le moi se laisse terrasser par le ça et par là arracher à la réalité ” (p. 6).
Les névroses de transfert découlent de ceux du moi, soumis au surmoi et à la réalité, avec le ça. Le “ comportement du surmoi devrait être pris en compte, ce qui n’est pas arrivé jusqu’ici, dans toutes les formes d’entrée en maladie psychique ” (p. 6).
Les conflits moi/surmoi entraînent les psychonévroses narcissiques, dont l’exemple est la mélancolie.
Remarquons que cette dernière catégorie des névroses narcissiques a indubitablement pris une grande ampleur dans la clinique d’aujourd’hui. Le surmoi - idéal du moi, être de désintrication, est donc impliqué dans les névroses et plus encore dans les pathologies narcissiques.
Comment le moi, confronté à sa tâche de satisfaire des revendications si contradictoires, ne tombe-t-il pas malade en permanence ? Freud convoque d’abord les facteurs économiques – considération d’importance pour la technique –, puis décrit le clivage sans le nommer. “ Et en outre : il sera possible au moi d’éviter la cassure de tel ou tel côté en se déformant lui-même, en consentant aux pertes quant à son caractère unitaire, éventuellement même en se fissurant et se divisant ” (p. 7). Le lien est alors fait avec les perversions dans le fait de s’épargner ainsi des refoulements.
Freud termine en s’interrogeant sur le mécanisme qui permet au moi de “ se détacher du monde extérieur ” et, en analogie cette fois avec le refoulement, suppose “ un retrait de l’investissement émis par le moi ”.
Dès 1923, la nouvelle topique permet ainsi d’utiliser la nouvelle théorie des pulsions : sans l’écrire explicitement, Freud montre un moi identifié à la liaison pouvoir perdre son unité – ce qui évoque l’action de la pulsion de mort – et termine en s’interrogeant sur l’économie du désinvestissement. André Green nous a accoutumés à considérer la pulsion de mort comme désobjectalisante par essence. La désintrication pulsionnelle est donc ici importante.
En 1924, Le problème économique du masochisme (OCF XVII) va prendre à bras-le-corps les remaniements nécessités par la nouvelle conception freudienne. Le masochisme est bien maintenant premier, réalisant la première intrication pulsionnelle. Benno Rosenberg nous a montré toute la réévaluation du masochisme comme “ gardien de la vie ” et les conséquences théoriques et techniques que l’on peut en tirer. Je lui dois personnellement d’avoir exploré avec lui depuis des années l’éclairage nouveau que donne la seconde théorie des pulsions à l’ensemble de la psychanalyse. Je renvoie donc à son travail princeps Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie [4] développant en 1992 son article de 1982. Notons seulement quelques points.
Le principe de plaisir, “ gardien de la vie ” pour Freud, résulte de la modification par la pulsion de vie du principe de Nirvana, ressortissant quant à lui de la pulsion de mort. Interaction, sinon intrication, des deux pulsions, avec l’intervention énigmatique de la temporalité à travers le rythme dans la qualité différente de la montée et de la baisse de l’excitation comme pourvoyeuse de plaisir (p. 12).
En individualisant les trois formes de masochisme, érogène, féminin (l’exemple est trouvé chez l’homme) et moral [5], Freud précise que le second repose entièrement sur le premier. Freud reprend alors pour expliquer le masochisme érogène la thèse de la dérivation à l’extérieur de la pulsion de mort par la libido par l’intermédiaire de la musculature : “ Il convient alors de l’appeler pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. Une part de cette pulsion est directement placée au service de la fonction sexuelle où elle a une importante fonction à remplir. C’est là le sadisme proprement dit ” (p. 16).
Remarquons que, dès cette première intrication, les pulsions de destruction tournées vers les objets au dehors qui en résultent peuvent parfaitement être appelées pulsions sexuelles de vie et de mort, pour suivre Jean Laplanche, ou que l’on peut séparer (désintriquer ?) des formants d’emprise et de satisfaction de la pulsion comme le propose Paul Denis. Le désaccord porte entièrement sur le temps interne préalable.
Revenons aux propositions de Freud qui poursuit : “ Une autre part ne participe pas à ce report vers l’extérieur, elle demeure dans l’organisme et là elle est liée libidinalement, à l’aide de la coexcitation sexuelle déjà mentionnée ; en elle nous avons à reconnaître le masochisme érogène originel ” (la coexcitation avait été envisagée dans les Trois Essais...).
Freud précise alors sa conception de l’intrication et de la désintrication : “ ... il se produit une mixtion et un amalgame, très extensif et variable dans leurs proportions, des deux espèces de pulsions ; si bien que nous ne devrions nullement compter avec des pulsions de mort et de vie pures, mais seulement avec des mélanges de celles-ci, comportant des valeurs diverses. À la mixtion des pulsions peut sous l’effet de certaines actions, correspondre la démixtion de celles-ci. ” Freud alors s’interroge, sans connaître la réponse, sur “ quelle part des pulsions de mort [...] se soustraient à un tel domptage par la liaison à des ajouts libidinaux... ”.
L’Abrégé témoigne que Freud restera toujours fidèle à sa conception d’une pulsion de mort interne visant l’individu.
La négation (1925, OCF XVII) permet à Freud de préciser que : “ L’affirmation – comme substitut de l’unification – appartient à l’Éros, la négation – successeur de l’expulsion – à la pulsion de destruction. Le plaisir à la négation généralisée, le négativisme de tant de psychotiques doit être vraisemblablement à comprendre comme indice de la démixtion des pulsions par retrait des composantes libidinales ” (p. 170-171). Il enchaîne pour conclure avec l’affranchissement du refoulement que donne à la pensée le symbole de la négation, l’absence de “ non ”-venant de l’inconscient et que la reconnaissance de l’inconscient par le moi s’exprime en revanche par une formule négative.
L’inachèvement pour les névroses
Inhibition, symptôme et angoisse (OCF XVII) témoigne en 1926 d’un “ retour du théorisé ” précédemment à propos de la névrose dans la première théorie des pulsions. Freud ne peut y renoncer si aisément et c’est, je crois, une des tâches qu’il nous lègue que de travailler plus à fond cette question. En 1929 cependant, Malaise dans la civilisation reprend l’élaboration de la culpabilité dans la seconde théorie des pulsions.
Deux questions
Mon travail portera sur une interrogation posée par Freud et sur une autre qu’il n’envisage pas. La première est : Quels sont les facteurs de désintrication pulsionnelle ?
La seconde est : Quels sont la nature et le destin de la pulsion de vie désintriquée ? La question qu’il pose pour les pulsions de mort ne se pose en effet pas selon Freud [6] pour les pulsions de vie. La pulsion de vie œuvre à la liaison, est liaison, et il ne l’imagine pas différente non liée à la pulsion de mort. L’expérience clinique m’a amené à penser différemment.
Critique épistémologique
Le modèle freudien a la remarquable particularité d’être rigoureusement intrapsychique, et cela fait une part importante de sa valeur. Mais ceci le confronte à une aporie pour décrire la naissance psychique, la constitution de la séparation du dehors et du dedans, ainsi que l’avènement d’une temporalité psychique. On ne peut plus alors considérer comme évidence traitée du dedans par le psychisme son investissement par les psychés parentales. C’est pour cela probablement que c’est dans une note [7], célèbre, que Freud fait intervenir les soins maternels, illustrant ainsi à mes yeux l’hétérogénéité épistémologique de leur description par un observateur externe. Cela pourrait même remettre en cause une des remarques de Freud dans l’Abrégé, quand il évoque le caractère conservateur des pulsions, tendant à restaurer un état antérieur : “ Pour l’Éros (la pulsion d’amour), nous ne pouvons appliquer la même formule, car cela équivaudrait à postuler que la substance vivante, ayant d’abord constitué une unité, s’est plus tard morcelée et tend à se réunir à nouveau. ” Une note signale que “ certains poètes ont imaginé de semblables fables, mais rien, dans l’histoire de la matière vivante, ne confirme leur imagination ” (p. 8). Si l’on suit Winnicott et sa foi dans les poètes, dans la conception d’un féminin pur qui permet l’éprouvé de l’être dans l’identification primaire à la mère, alors cette union primaire a bien existé au début de nos vies. Et, comme le dit Winnicott, les femmes sont continues. On peut se demander si la présence insistante du problème du traumatisme de la naissance en 1926 ne dépasse pas la discussion des idées de Rank pour signaler cette question insuffisamment prise en compte ?
Et chez ses successeurs
Melanie Klein
Si Melanie Klein revendique le dualisme freudien, elle en fait un usage particulier de par sa conception d’un appareil psychique d’emblée pourvu d’une organisation topique différenciée avec un self et un objet (ayant une épaisseur interne et pouvant contenir des contenus psychiques) et avec des capacités de projection et de clivage. Sa clinique et sa théorisation privilégient donc L’amour et la haine. Un temps préalable n’est pourtant pas méconnu théoriquement par elle quand, après avoir rappelé les deux destins possibles de la pulsion de mort – projection à l’extérieur (ce que toute son œuvre privilégie) et liaison interne par la libido (sans préciser qu’il s’agit du masochisme originaire) – elle écrit (1946) : “ Cependant, aucun de ces processus n’atteint entièrement son but, c’est pourquoi l’angoisse d’être détruit de l’intérieur reste active. Il me semble résulter de son manque de cohésion que le moi, sous la pression de cette menace, tende à tomber en morceaux. ” [8] Si elle enchaîne à la phrase suivante sur le morcellement dans la schizophrénie, désintégration très différente de la non-intégration autistique, on remarque que Melanie Klein utilise ici une image très passive : le moi tombe en morceaux. Elle cite Ferenczi en note de bas de page : “ Ferenczi, dans Notes et fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux ” (p. 297, n. 1). On peut voir dans cette description de Ferenczi ce que Meltzer décrira comme démantèlement dans l’autisme.
Dans une note du paragraphe suivant, Les processus de clivage concernant l’objet, Melanie Klein donne un écho à cette mention du rôle de l’environnement en rappelant l’importance des soins maternels pour l’intégration et l’adaptation à la réalité, selon Winnicott (1945).
L’apport essentiel de Melanie Klein, à mes yeux, pour la clinique analytique ordinaire – en dehors des psychoses – est le concept d’envie et en particulier son application interne. Mais il s’agit alors pour elle d’une attaque interne et non d’une autodestruction primaire.
D. W. Winnicott
Winnicott est un des meilleurs alliés de ceux qui refusent la pulsion de mort : il ne l’a jamais acceptée. Le négatif est cependant très présent chez lui et la problématique de l’autodestruction travaille son œuvre. En effet, ce à quoi s’oppose Winnicott est l’usage kleinien, extensif à l’époque, de la pulsion de mort. Il accepte pourtant, à partir du moment où il s’agit de destructivité tournée au dehors, de faire travailler l’intrication et la désintrication pulsionnelle, comme en témoigne ce passage de La tendance antisociale [9] :
“ Est-il possible de relier ces deux aspects : le vol et la destruction, la recherche de l’objet et ce qui la provoque, les compulsions libidinales et les compulsions agressives ? À mon avis, l’association des deux se trouve chez l’enfant et représente une tendance vers l’autoguérison, la guérison d’une désunion des instincts.
“ Si, à l’époque de la déprivation primitive, il existe une certaine union des racines agressives (ou de motricité) aux racines libidinales, l’enfant réclame sa mère par ce mélange de vols, de heurts et d’incontinence, suivant l’état de son développement affectif et les caractères spécifiques de ce développement. Lorsque la fusion est moindre, la quête de l’objet et l’agression sont plus distinctes l’une de l’autre, et il y a chez l’enfant une dissociation plus poussée. Cela mène à la proposition suivante : la caractéristique essentielle de l’enfant antisocial est qu’il incommode et c’est aussi, au mieux, un trait favorable indiquant une nouvelle potentialité de recouvrer l’union des pulsions libidinales et de motricité qui avait été perdue. ”
Déjà présente dans la tendance antisociale, l’idée que l’objet, pour être thérapeutique, doit “ survivre sans se venger ” revient comme centrale dans la psychanalyse avec l’article sur l’utilisation de l’objet. Je fais simplement remarquer que l’économie psychique de l’objet ne peut être alors que masochique !
Comme le souligne J.-B. Pontalis dans son introduction à Jeu et réalité, les ajouts à l’article sur l’Objet transitionnel permettent à Winnicott d’introduire la dimension négative à travers les phrases de sa patiente : “ La seule chose réelle est la chose qui n’est pas là ”, “ Le négatif, c’est la seule chose positive ” et “ Tout ce que j’ai, c’est ce que je n’ai pas ” (p. XIII).
Depuis le petit livre que j’ai consacré à Winnicott, qui détaille cette contradiction [10], la parution de La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques [11] donne de nouveaux exemples de l’intérêt de Winnicott pour ces problématiques. L’hallucination qui nie l’hallucination (p. 48) décrit l’hallucination négative et Un rêve de Winnicott en rapport avec un compte rendu des écrits de Jung (p. 243) semble figurer une destruction interne : “ 1. Il y avait une destruction absolue, et je faisais partie du monde et de tous les gens et donc j’étais en train d’être détruit. (La chose importante dans les tous premiers stades du rêve était la façon dont la pure destruction était préservée des adoucissements que sont la relation d’objet, la cruauté, la sensualité, le sadomasochisme, etc.). ”
Le second temps du rêve faisait de lui l’agent de la destruction et dans le troisième temps, Winnicott rêvait qu’il se réveillait, articulant les deux premiers temps : “ En me réveillant dans le rêve, je savais que j’avais rêvé 1. et 2. J’avais donc résolu le problème en utilisant les états de rêve et de sommeil. ” Winnicott nous montre ici son utilisation d’une solution topique là où Freud recourt au dualisme pulsionnel. Il se réveille véritablement ensuite avec un épouvantable mal de tête : “ Je pouvais voir ma tête, elle était complètement fendue avec un interstice noir entre les deux moitiés. Je vis venir les mots “mal de tête fendant”, et ils se mirent à me réveiller et je fus sensible au caractère approprié de la description... ” Son mal de tête disparut ensuite en une demi-heure.
Enfin, Winnicott, qui récuse le caractère conservateur des pulsions et le retour à l’inanimé, y voyant un avatar du péché originel, fait cependant appel au poète T. S. Eliot en exergue de son autobiographie :
“ Costing not less than everything ”
“ What we call the beginning is often the end
And to make an end is to make a beginning.
The end is what we start from. ”
“ Coûtant rien de moins que tout. ”
“ Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin
Et faire une fin, commencer
La fin, c’est de là que nous partons. ”
W. R. Bion
C’est paradoxalement de Bion, analyste d’adultes psychotiques, que pourra naître un courant psychanalytique post-kleinien qui réfutera le présupposé d’une identification projective à l’œuvre d’emblée dans le psychisme. Frances Tustin, analysée par Bion, et Meltzer, qui fut son élève, s’appuieront sur son apport pour dégager le postulat identitaire du courant kleinien, l’identification projective, de sa place génétiquement première.
Bion a su penser les états de non-pensée, les éléments β que le psychisme ne peut digérer sans l’apport d’un travail psychique de la mère ou de l’analyste. La rêverie maternelle et le contenant-contenu (!/@) en témoignent. Comme Winnicott, mais aucun des deux ne se référant à l’autre, il conceptualise une théorisation de l’économie de deux psychismes, se situant hors du paradigme freudien de l’économie interne. De ce fait, l’articulation de ses trois vertex L, H et K (l’amour, la haine et la connaissance) avec la métapsychologie freudienne ne va pas de soi. J’ai proposé (et découvert par la suite que Meltzer partage ce point de vue) de considérer que la pulsion de mort au sens freudien serait représentée dans sa conception par le signe – qui peut affecter chaque vertex, négativité figurant le désinvestissement.
Si Bion quitte à la fin de sa vie l’abstraction mathématique pour revaloriser l’affect, l’étrange livre qu’est Une mémoire du futur I, Le Rêve [12] montre par son début l’importance que Bion continue de donner au sadomasochisme et à sa valeur d’intrication objectale, moins apparente dans ses textes théoriques. Dans la fiction d’une Angleterre soumise à une invasion totalitaire impersonnelle, Bion montre le renversement de la domination entre un couple de serviteurs et celui de leurs maîtres. Rosemary, la servante, séduit son maître et le retient près d’elle pendant qu’ils entendent que l’homme frustre que sa maîtresse l’avait obligée à accepter comme partenaire viole celle-ci à son tour. La maîtresse acceptera ensuite de devenir l’esclave heureuse de son ancienne servante, assumant son masochisme. Les hommes, plus lâches, discutent...
Francis Pasche
Reprenant dans L’antinarcissisme [13]l’opposition narcissisme/objet de 1914 à la lumière de la seconde théorie des pulsions, Pasche souligne que “ ... chacun de ces deux courants relève à la fois d’Éros et de Thanatos en ce que l’investissement ne peut se diriger vers l’un des pôles (sujet ou objet) sans s’écarter de l’autre ” (p. 240). La pulsion de mort (Pasche utilise le mot instinct) est donc au service de l’investissement objectal et rend en partie compte de l’antinarcissisme. Tout excès d’un des deux “ instincts ” est cependant “ au profit de Thanatos ”, ainsi la surcharge libidinale qui résulte de la reprise de la libido objectale par le Je “ ... entraîne la désintrication pulsionnelle ”.
Remarquons que dans une note p. 231, Francis Pasche décrit explicitement le rôle intriquant de l’objet : “ L’amour qu’autrui nous porte ressenti, s’il est d’une certaine qualité, est capable de refusionner nos tendances désintriquées, de nous rendre ou d’augmenter notre propre estime. L’objet n’est pas seulement efficace par son absence et ses mauvais procédés. ”
Dans Des concepts métapsychologiques de base [14], F. Pasche estime que la découverte “ des deux instincts ” permet à Freud d’aborder conceptuellement avec Les Essais la relation à l’autre, à deux avec un autre reconnu comme Sujet et collectivement. La seconde théorie des instincts apporte essentiellement pour lui deux correctifs : “ 1 / Le plaisir n’est pas seulement lié à la décharge de l’énergie, mais également à la surcharge, et selon un certain rythme, 2 / Le masochisme n’est pas seulement secondaire ” (p. 1483). Il discute alors le masochisme primaire : “ En effet, ce qui est primaire dans ce masochisme plus fondamentalement c’est l’ “instinct de mort” : la tendance à la dissociation, qui peut aller jusqu’au morcellement, jusqu’à la mort mais qui peut aussi, intriquée avec Éros, amener à céder quelque chose de soi-même, de sa substance, au bénéfice de l’autre par amour à l’image de “ces cellules qui se sacrifient dans l’exercice de cette fonction libidinale” ( “Au-delà du principe...” ) ” (p. 1485). “ En un mot ce que Freud appelle masochisme primaire fonde l’amour s’il est gardé en soi, mais se transforme en sadisme s’il est expulsé hors de soi. Il est possible que dans le second cas, l’intensité, la pureté, le degré de désintrication des motions agressives n’aient pas laissé au Moi d’autres choix. En tout cas un investissement centrifuge, positif, libidinal, peut se passer du sadisme pour trouver son chemin, mais c’est le “masochisme” qui l’a poussé dehors ” (p. 1486).
Enfin, rappelons la position de F. Pasche sur la répétition en 1956 (Autour de quelques propositions freudiennes contestées) [15] concernant les deux instincts dont “ ... la destination profonde n’est pas de progresser mais de reproduire ce qui a déjà été : l’inconscient est intemporel. L’Automatisme de Répétition [...] est donc l’instinct de l’instinct ” (p. 86-87).
Piera Aulagnier
La dualité pulsionnelle est centrale dans l’œuvre de Piera Aulagnier et contribue avec l’introduction de la diachronie à transformer son point de départ lacanien en renforçant un ancrage économique. L’expérience clinique de la psychose de l’adulte (point commun avec Bion et Benno Rosenberg) lui rend nécessaire de penser la destructivité dans sa dimension la plus radicale. Elle définit d’emblée la pulsion de mort par le désinvestissement de l’objet, parlant en 1968 dans le masochisme primaire d’un “ désir de non-désir ”, seule protection contre le risque du déplaisir dans le désir d’un objet manquant. Dans Condamné à investir [16] (1982), elle précise que le désinvestissement ne laisse nulle trace, nulle culpabilité ni nostalgie : “ Toute victoire de la pulsion de mort comporte un “trou”, un “rien”, dans cet ensemble d’objets qui constituaient le capital représentatif du sujet, et dans l’ensemble des supports dont pouvait disposer son capital libidinal ” (p. 245). Ceci est totalement différent du refoulement secondaire qui préserve la représentation et du changement d’objet qui poursuit le but, la satisfaction. “ Le but ultime de la pulsion de mort serait la disparition de la totalité des supports dont l’investissement est conjointement la manifestation, l’exigence et le but, des pulsions de vie et des pulsions sexuelles. ”
L’intrication pulsionnelle va donc être pour elle le principal garant contre la destructivité interne.
La désintrication au contraire rend compte des effets mortifères qui visent le sujet mais pas seulement lui. Elle la fait intervenir ainsi dans le trouble de la parentalité d’un couple et ses effets pathogènes. Critiquant que l’on n’implique que la mère dans son interaction avec l’infans elle demande aussi la prise en compte de l’économie des interactions du couple : “ ... et une conséquence particulière de cette double interaction : l’effet désorganisateur que la venue d’un enfant peut avoir sur l’intrication pulsionnelle, jusque-là plus ou moins préservée, dans la psyché des parents, et l’action tout aussi dramatique que peut exercer sur l’infans cette mobilisation de la pulsion de mort dans son environnement psychique. ” Elle donne alors ensuite, parmi d’autres, l’exemple de... l’autisme infantile, tout en rappelant prudemment l’après-coup de nos reconstructions des premières relations.
André Green
André Green parle rarement de désintrication, préférant utiliser le terme de déliaison.
En 1971, La déliaison [17] justifie un regard psychanalytique sur le texte littéraire. On peut penser que l’influence de Bion, mais aussi de Lacan, de Derrida ou de Blanchot pèse dans ce choix d’un terme qui n’est pas uniquement métapsychologique pour permettre une discussion plus large que celle de la seule pensée freudienne. L’écoute analytique – auto-analytique en l’occurrence – délie un texte plus qu’elle ne le lit, “ [l’analyste]... brise la secondarité pour retrouver, en deçà des processus de liaison, la déliaison que la liaison a recouverte ”.
Mais ce n’est pas la seule raison. L’ambigu ïté du masochisme primaire comme seule manifestation interne repérable de la destructivité, alors qu’il réalise une intrication, lui pose problème. En 1984, il propose de définir la pulsion de mort comme désobjectalisante dans Pulsion de mort, narcissisme négatif, fonction désobjectalisante et la suite de son œuvre va souligner l’importance du Travail du négatif (1993) en en soulignant les conséquences destructrices, mais aussi en s’attachant à en décrire l’indispensable participation à la vie psychique.
Si à l’évidence André Green suit Freud dans la seconde théorie des pulsions, il mentionne, dans son article de 1984, une réserve : “ En ce qui me concerne, j’adhère pleinement à l’hypothèse que la fonction autodestructrice joue un rôle correspondant pour la pulsion de mort à celui que joue la fonction sexuelle pour l’Éros. Cependant, à la différence de Freud, je ne crois pas que l’on doive défendre l’idée que cette fonction autodestructrice s’exprimerait primitivement, spontanément ou automatiquement ” (p. 52). Cette réticence semblerait donc bien concerner le masochisme primaire et pourrait refléter une sensibilité aux positions de Winnicott sur l’environnement, comme en témoignera La mère morte [18]. Est-ce pour cela que Green parle plus volontiers du couple liaison/déliaison qui serait dégagé d’une connotation génétique ? Il pose cependant la question du masochisme originaire décrit par Freud pour les formes d’angoisses “ ... catastrophiques ou impensables, des craintes d’annihilation ou d’effondrement, des sentiments de futilité, de dévitalisation ou de mort psychique, des sensations de gouffre, de trous sans fond, d’abîme ” (p. 53). Le masochisme originaire ne serait-il donc pertinent que chez les patients les plus profondément half in love with easeful death [19], pour reprendre l’expression de Keats citée par Winnicott ?
Accentuant ce qui est processuel, il en vient à l’investissement comme objectalisant afin de contester l’importance donnée à l’objet par certains psychanalystes. “ ... la visée essentielle des pulsions de vie est d’assurer une fonction objectalisante ” (p. 54). Ce qui peut même inclure que “ ... à la limite, c’est l’investissement lui-même qui est objectalisé ” (p. 55).
“ À l’opposé, la visée de la pulsion de mort est d’accomplir aussi loin que possible une fonction désobjectalisante par la déliaison. Cette qualification permet de comprendre que ce n’est pas seulement la relation à l’objet qui se trouve attaquée, mais aussi tous les substituts de celui-ci – le moi par exemple, et le fait même de l’investissement en tant qu’il a subi le processus d’objectalisation [...] la manifestation propre à la destructivité de la pulsion de mort est le désinvestissement. ” La conception d’André Green (avec une dimension méta, pour reprendre la formulation de J.-L. Donnet) réserverait donc à certains patients une conséquence autodestructrice. Il ne diminue cependant en rien le danger, faisant appel au concept “ ... d’un narcissisme négatif comme aspiration au niveau zéro, expression d’une fonction désobjectalisante qui ne se contenterait pas de se porter sur les objets ou leurs substituts mais sur le processus objectalisant lui-même ” (p. 56). Ceci est relié, en plus de la mélancolie, “ ... avec l’autisme infantile et les formes non parano ïdes de psychoses chroniques, l’anorexie mentale, et diverses expressions de la pathologie somatique du nourrisson ”, ainsi qu’aux travaux de Pierre Marty : pensée opératoire, dépression essentielle, désublimation régressive, désorganisation progressive et pathologie du préconscient. A. Green annonce ici certains de mes chapitres : c’est donc bien le narcissisme négatif, opposé au narcissisme de vie, qui dans sa pensée fédère le plus mortifère de la clinique et traduit la dualité pulsionnelle.
Il souligne le rôle à ses yeux de la pulsion de mort dans l’attaque contre les liens décrite par Bion et Lacan. “ Le succès du désinvestissement désobjectalisant se manifeste par l’extinction de l’activité projective qui se traduit alors surtout par le sentiment de mort psychique (hallucination négative du moi) qui précède parfois de peu la menace de perte de la réalité externe et interne ” (p. 58). A. Green termine son article en revenant au terme d’intrication pour rappeler l’importance de la symbolisation (et il en appelle à Bion, Winnicott et Lacan), conséquence majeure de la visée objectalisante des pulsions d’amour et de vie par la médiation de la fonction sexuelle : “ Un tel accomplissement est garant de l’intrication des deux grands groupes pulsionnels dont l’axiomatique demeure pour moi indispensable à la théorie du fonctionnement psychique ” (p. 59).
Il confirme en 1976 [20] (en soulignant l’accord de Piera Aulagnier avec cette position) l’existence d’un double inversé de tout investissement d’objet ou du moi, qui vise à un retour régressif au point zéro pour confirmer ensuite lui-même sa divergence : “ Ce narcissisme négatif me paraît différent du masochisme, malgré les remarques de nombreux auteurs. La différence est que le masochisme – fût-il originaire – est un état douloureux visant à la douleur et à son entretien comme seule forme d’existence, de vie, de sensibilité possibles. À l’inverse, le narcissisme négatif va vers l’inexistence, l’anesthésie, le vide, le blanc (de l’anglais blank, qui se traduit par la catégorie du neutre), que ce blanc investisse l’affect (l’indifférence), la représentation (l’hallucination négative), la pensée (psychose blanche). ”
Denise Braunschweig et Michel Fain
Séparément et dans leur œuvre commune, ces deux auteurs font travailler le concept de désintrication dans l’ensemble de la vie psychique, avec des conséquences autant positives que négatives.
Ainsi D. Braunschweig souligne-t-elle dans Psychanalyse et réalité [21] “ L’évolution du masochisme primaire comme facteur favorisant l’affrontement du déplaisir en fonction de l’acquisition de la connaissance ” (p. 762). “ La pulsion de mort dans cette liaison primitive avec l’érotisme qui constitue le masochisme primaire a en effet un rôle de premier plan dans la capacité ultérieure d’érotiser la pensée, de la fixer, de la distancier, de la séparer de contextes figés pour l’examiner. Cet examen peut être déplaisant pour le Moi qui a besoin, pour s’y livrer, de disposer des moyens de rendre ce déplaisir plaisant. ”
Elle résume ainsi la position de M. Fain, qui, dans Prélude à la vie fantasmatique, en 1970, pense à son tour que “ ... l’investissement libidinal maternel neutralise la pulsion de mort présente dans le Ça de l’enfant par la force de cohésion contenue dans son instinct maternel, les débuts de la vie extra-utérine sont marqués par le fait que la mère ressent son nourrisson comme une partie d’elle-même ” (p. 711). L’excès de cette liaison au détriment de l’envie de voir grandir son enfant nuit à l’organisation des auto-érotismes de l’enfant – c’est le cas chez les mères d’allergiques –, par manque du désinvestissement graduel de l’enfant au profit du désir sexuel du père : la censure de l’amante qui s’appuie donc sur le désir de calmer l’enfant, par l’action de la pulsion de mort maternelle. Mais, de l’observation du mérycisme, M. Fain tire aussi la conclusion du risque inverse : l’insuffisance de liaison maternelle à la pulsion de mort des excitations indifférenciées expose à “ un hiatus entre l’excitation et la représentation qui ne parvient pas à la lier ” qui se symbolise par un vide, une béance qui laisse passer l’impact traumatique.
Dans Vie opératoire et potentialité traumatique [22], Michel Fain explicite à propos de l’insomnie du nourrisson l’hypothèse d’un mouvement psychique contradictoire de la mère, dont le bercement se substitue à la vie mentale interne gardienne du sommeil et doit être constant. “ L’insomnie bruyante de ces enfants ne leur permet pas plus que le sommeil obtenu par bercement de vivre une hallucination de désir : sans hallucination de l’objet s’établit une désobjectalisation primaire. Par contre, on observe fréquemment chez ces enfants des gestes autodestructeurs, par exemple un martèlement de la tête. Interpréter de tels gestes comme une internalisation du bercement n’est pas une hypothèse osée. Elle entraîne l’idée de l’intériorisation de l’excitation apaisante de ce bercement qui, dans son exercice, est analogue à un pur instinct de mort ” (p. 6). Une note précise alors que ces comportements de l’enfant, eux, ne méritent pas cette définition, puisqu’ils “ visent à rechercher une douleur physique qui s’accroche sans doute à une forme de masochisme primaire peu susceptible d’évolution ”.
Benno Rosenberg
Partant essentiellement de Freud, il fait jouer à plein la polarité vie et mort sur le masochisme lui-même, en décondensant l’ambigu ïté [23] – à la fois liaison de la pulsion de mort et sa seule manifestation clinique en 1924 – pour séparer un masochisme gardien de la vie, celui de l’intrication de la destructivité interne, d’un masochisme mortifère [24] désobjectalisant, diminuant la part de la projection au-dehors de la destructivité sous forme de sadisme et sidérant l’autoconservation, comme en témoigne l’anorexie mentale.
Du côté du masochisme gardien de la vie, il devient le prototype du plaisir, permettant d’érotiser le déplaisir, le temps que se mette en œuvre la réalisation hallucinatoire de désir. Il est ainsi à la fois le noyau du moi et la première ébauche d’une temporalité interne : il permet d’attendre, ouvrant la voie du travail psychique et d’une continuité interne. Si les deux pulsions sont conservatrices, seule leur intrication permet “ la pérennité de la trace du passé dans une évolution progrédiente ”. Cette dimension historisante fait, pour lui, passer de l’instinct à la pulsion. Prenant ensuite le doute cartésien comme exemple, il considère que : “ Si l’être humain ne peut se connaître qu’à travers l’objet de la projection (le miroir de l’objet), il ne peut se vivre lui-même qu’à travers le vécu masochique. ” Ce n’est cependant que l’objet qui, secondairement, par sa représentation, assurera l’intrication pulsionnelle. La mère aura au préalable dans la dyade la charge de l’intrication des pulsions de vie et de mort de l’enfant. Le masochisme originaire est donc aussi origine du sujet. C’est une conception qui resitue une subjectivation interne, à l’opposé de la conception lacanienne.
Au contraire de Laplanche il insiste sur l’hétérogénéité des deux pulsions. Leur intrication résulte pour lui de leur rapport économique dans l’investissement d’un même objet et non d’un mélange constitué de manière stable. Toute perte d’objet est donc potentiellement désintricante. Dans la mélancolie, le caractère narcissique de l’investissement d’objet n’a pas la propriété de détachabilité qui permettrait le deuil. “ Désinvestir l’objet ” devient “ se désinvestir soi-même ”. Ce sera un travail de mélancolie qui par la dévalorisation en permettra le désinvestissement.
La pulsion de mort, en organisant des séparations topiques – surtout moi/surmoi – va permettre de protéger efficacement de la pulsion de mort en permettant la reprise par le surmoi de la destructivité. La projection, première négation, alimente un retour du projeté repris par l’identification et sa désintrication dans la névrose : la libido par le moi, la destructivité par le surmoi. Dans la psychose, les clivages défensifs – dus à la pulsion de mort – protègent eux aussi des conséquences de la désintrication et en particulier de la libido désintriquée, excitation incontrôlable en tout ou rien et tout de suite qu’il est le premier après Pasche à définir comme dangereuse. La pulsion de mort participe ainsi à l’organisation topique du psychisme ainsi qu’à la constitution d’un dedans et d’un dehors et donc à sa défense contre la pulsion de mort. “ L’être humain n’existe que s’il arrive à détourner de leurs buts ses pulsions, du moins en grande partie. Il est bien improbable qu’il puisse exister s’il réussit trop bien dans cette tâche. ” [25]
 
L’AUTISME INFANTILE COMME DéSINTRICATION PULSIONNELLE
 
 
Théorisations
“ Une chose est dingue
l’existence-en-soi est un état mort
l’existence-sans-soi est solitude
ni l’existence-en-soi ni l’existence-sans-soi ne peuvent vivre
des états purs n’existent pas
il y a éternellement un changement en moi
et même à l’état de repos il y a deux forces en moi
qui n’arrivent pas à se rencontrer. ”
Birger Sellin, Une âme prisonnière (p. 207) [26].
Après sa description par Leo Kanner en 1942 comme un trouble affectif de la communication, inné et caractérisé par la recherche de l’immuabilité et l’isolement, la première proposition de compréhension psychanalytique fut celle de Margaret Mahler opposant l’autisme infantile à la psychose symbiotique. Le premier étant caractérisé par l’hallucination négative de la réalité alors que la seconde est régie par la projection d’un objet maternel tout-puissant de manière à maintenir la symbiose primitive, fût-ce de manière délirante.
La position de Bettelheim, inspirée de son expérience concentrationnaire et du constat d’un retrait mortel pour certains déportés devant la perte de tout espoir dans le monde extérieur, comprenait le pari que l’environnement pouvait donc aussi rendre l’espoir à un enfant dans un retrait autistique. On comprend que Winnicott ait rejoint ce point de vue prenant en compte l’environnement comme en témoignent des articles récemment traduits [27]. Contrairement aux préjugés à son encontre, Bettelheim ne pense pas que l’environnement ait causé l’autisme de l’enfant, mais que la mère a échoué à l’en guérir en ne supportant pas son rejet par l’enfant. Cependant, l’un et l’autre donnent des indices d’un contre-transfert accusateurs envers les parents. Ainsi Winnicott essaye de consoler des parents d’autistes en leur disant que les médecins aussi commettent des erreurs... par exemple en prescrivant de la Thalidomide ! Quand on se souvient que ce médicament s’était révélé tératogène, donnant des mutilations des membres, on peut douter du réconfort !
Tustin, à la fin de sa vie, précisera qu’elle qualifie la position de Bettelheim d’ “ erreur cruelle ”.
Frances Tustin et le trou noir
Les recherches thérapeutiques de Frances Tustin rejoignent dans les années 1950 le travail de Winnicott sur la dépression psychotique (1958) qu’elle cite [28] : “ Par exemple, la perte peut être perte de certains aspects de la bouche qui pour le nourrisson, disparaissent en même temps que la mère et le sein, lorsque la séparation a lieu trop vite, avant que son développement affectif soit suffisamment avancé pour qu’il dispose d’un équipement affectif qui lui permette de faire face à cette perte. Quelques mois plus tard, cette perte ne serait qu’une perte d’objet, sans perte d’une partie du sujet. ” Le petit John qualifie après un long temps d’analyse cette expérience du “ bouton cassé ” de “ Piquant dans ma bouche ! ”, “ Méchant trou noir dans ma bouche ! ”. Elle adopte son expression du trou noir pour décrire l’expérience d’ “ effroi sans nom ” au sens de Bion, d’agonies primitives, comme les qualifiera Winnicott à la fin de sa vie, qui mettent en jeu l’être et non la perte.
Cette compréhension donne la mesure des angoisses autistiques et la clé de la tyrannie exercée par l’enfant autiste qui vit la perte de la maîtrise absolue du monde comme une perte de sa propre substance. Ce dont témoignent de l’intérieur les quelques récits maintenant accessibles d’anciens autistes, comme ceux de Donna Williams, Sean Barron ou Temple Grandin.
Compréhension psychanalytique d’une défense à l’œuvre contre une douleur psychique extrême, mais description aussi du caractère mutilant pour le psychisme de cette défense. En effet, le terme de trou noir est heureux aussi de par sa résonance avec l’astrophysique : on sait que la masse des trous noirs est telle qu’ils absorbent l’espace contigu et que la lumière elle-même ne peut leur échapper. J’ai proposé d’y voir une hallucination négative de la partie du psychisme éprouvant la douleur, qui bien loin d’être une structure encadrante pour la représentation, comme celle de l’objet maternel décrite par André Green, est au contraire mutilation de la trame psychique elle-même. C’est traiter la douleur de l’arrachement par une... amputation !
Au cours de sa vie Frances Tustin insistera de plus en plus sur le danger d’être complice des défenses autistiques et préconisera ainsi une attitude active vis-à-vis des stéréotypies, faisant le parallèle avec la toxicomanie.
Donald Meltzer : le démantèlement et l’identification adhésive
Supervisant des traitements d’autistes, D. Meltzer élabore dans Explorations dans le monde de l’autisme [29] deux concepts théoriques précieux : l’identification adhésive pathologique et le démantèlement.
Il emprunte à Esther Bick son concept d’identification adhésive – elle préféra plus tard identité adhésive – décrivant la peau psychique commune de l’enfant et de la mère au début de la vie psychique normale, proche du Moi-peau de Didier Anzieu et première expérience de l’être (nous y reviendrons). La version pathologique décrite par Meltzer est un collage adhésif dans un espace bidimensionnel où la seule rencontre possible est l’accolement de deux surfaces. Pas d’espaces internes, ni du self, ni de l’objet, pour contenir des contenus, des éprouvés. Meltzer donne l’exemple d’un enfant qui dessine sur une feuille la porte nord de Londres et de l’autre côté de la feuille la porte sud : Londres n’a que l’épaisseur d’une feuille de papier. L’identification projective normale ou pathologique, qui est projection dans l’objet et non sur lui dans l’acception kleinienne et bionienne, est donc impossible : la séparation est arrachement, perte de l’éprouvé d’être que seul le collage procure : on retrouve la problématique dégagée par Tustin.
À l’identification projective comme première figure de l’investissement, il convient donc de substituer une étape plus primitive : l’identification adhésive. Notons qu’elle s’en différencie par l’absence de la projection. (Contrairement à l’opinion de Winnicott qui comprenait les inversions pronominales autistiques comme une forme poussée à l’extrême de l’identification projective et ne voyait donc pas de raison valable de séparer l’autisme des psychoses.)
Le démantèlement est une défense passive du moi qui se clive selon les axes de la sensorialité – il rejoint ainsi Tustin qui souligne la prédominance dans l’autisme d’une autosensualité au détriment des auto-érotismes. Ce mécanisme est réversible, surtout si l’on va chercher l’enfant par un contact avec sa peau. Meltzer utilise deux métaphores : celle des cavaliers qui doivent passer une porte et dont le jeune Lincoln qui les mène, ne sachant comment ordonner ce mouvement, dissout la formation avant de la reconstituer de l’autre côté ; et celle du mur qu’on laisse le temps et les intempéries disloquer. Pour distinguer le démantèlement du clivage, il écrit : “ En premier lieu, il nous semble se produire de manière passive plutôt qu’active, à peu près comme si on laissait un mur de briques tomber en morceaux sous l’action des intempéries, de la mousse, des champignons et des insectes, faute d’avoir fait des joints de mortier ” (p. 20).
Meltzer situe le psychisme autistique régi par l’identification adhésive dans un temps et un espace différents : un temps circulaire et un espace bidimensionnel. C’est l’accès à l’identification projective qui donne la possibilité d’utiliser des contenants – du self et de l’objet – dont on sait en suivant Bion l’importance pour l’élaboration psychique et la symbolisation. Le temps devient alors un axe réversible de par la mégalomanie et l’espace accède à la tridimensionnalité, permettant les fonctionnements psychotiques. Seule l’intégration d’un temps à la flèche irréversible par l’élaboration de la position dépressive et du deuil donne accès à la quadridimensionnalité.
Articulation métapsychologique
J’ai proposé en 1989 [30] d’articuler les apports théoriques anglo-saxons sur l’autisme infantile avec la métapsychologie freudienne. J’avais été en effet confronté cliniquement à des éléments mortifères qui coexistaient sans lien avec de fulgurantes manifestations de vie et de sexualité. Il m’est apparu que l’hypothèse d’une désintrication pulsionnelle très poussée pouvait rendre compte de cette paradoxalité clinique.
Cette désintrication n’est évidemment pas totale pour autant puisque, grâce à ses défenses et son environnement familial, puis thérapeutique, l’enfant reste vivant ! Nous savons qu’il existe d’autres pathologies létales pour l’enfant.
Cependant le degré très important de désintrication nous confronte dans l’autisme à des états pulsionnels inaccessibles autrement en clinique, et les spéculations freudiennes les plus critiquées – car quittant l’évidence de l’intrapsychique – m’ont au contraire été une précieuse boussole pour penser une vie aux limites du psychique, ébauches psychiques d’avant la constitution des limites.
On ne sera pas surpris de l’adéquation de ce modèle de la désintrication à d’autres situations qui témoignent d’effractions des limites psychiques comme, par exemple, la psychosomatique, ce dont témoignent les travaux de Michel Fain et de ses collègues de l’IPSO.
L’effet de la pulsion de mort dans le démantèlement apparaît clairement. Désintégration d’avant l’intégration – Winnicott nous a familiarisés avec la non-intégration –, distincte donc de l’atrocité du morcellement psychotique, la dislocation du moi se fait sans angoisse, et il me semble que seule la pulsion de mort peut rendre compte d’un tel désinvestissement de l’ébauche du moi lui-même. Dans la métaphore du mur de pierres sans mortier, on voit bien l’abandon à l’œuvre destructrice du temps, à l’entropie. Pas de haine chaude, de sadisme, de cruauté ou de violence ici, qui témoigneraient d’un minimum d’intrication pulsionnelle, mais simple désinvestissement de la cohésion interne. L’angoisse est ainsi évitée au prix de la non-vie en tant qu’unité instituée. On sait qu’une armée qui se débande ne peut plus être vaincue, mais elle ne peut plus non plus alors construire le nouvel État dont elle voulait l’avènement.
Frances Tustin a également identifié explicitement cette composante mortifère dans l’autisme quand elle interdit à une patiente de conserver une habitude autistique et ajoute : “ Le patient est soulagé quand l’analyste intervient énergiquement du côté de la vie. À mon avis, c’est ce que nous devons toujours faire avec des patients qui ont une puissante “pulsion régressive vers l’inanimé” selon l’expression de Freud, puisque pour ces patients, le suicide est la dernière “mise” qui peut leur permettre de s’échapper de ce qui leur apparaît comme des difficultés impensables et sans remède ” (1986 [31], p. 240).
Remarquons que le mortifère le plus pur semble rejoindre l’entropie du monde physique, et cela m’est apparu comme pouvant résoudre l’énigme de l’énergie de la pulsion de mort : elle utilise celle du temps externe. Nous y reviendrons également. Mais dans l’autisme, en tout cas, la désintrication pulsionnelle signe l’arrêt du temps psychique, sa sidération. Comme le souligne crûment Meltzer : “ Le temps passé dans l’autisme est perdu pour la maturation. ” Contre-transférentiellement, c’est l’ennui “ mortel ” du thérapeute ou plus insidieusement encore, sa distraction qui signent le désinvestissement réciproque et en sont l’indice. La haine, elle, est vivante...
L’identification adhésive, contemporaine du démantèlement, traduirait la part libidinale issue de la désintrication, la pulsion de vie désintriquée, investissement en collage absolu qui permet un éprouvé d’existence mais fait que la séparation devient arrachement d’une part de soi-même, et perte du sentiment d’être. Ceci rend compte des angoisses autistiques extrêmes lors de la perte des objets autistiques internes (des sensations corporelles) ou externes (les objets fétiches, souvent durs ou métalliques auxquels l’enfant s’accroche en les serrant fortement) décrits par Tustin. L’erreur de la curieuse traduction française du titre du livre de Donna Williams, Nobody, nowhere par Si on me touche, je n’existe plus [32], n’est pas de lier le contact corporel au sentiment d’existence, ce qui est très pertinent, mais de ne retenir que la défense qui en résulte, l’isolement autistique : comme je n’existe que dans le contact, le trouver est s’exposer à la menace de le perdre à nouveau et de ne plus exister ! Si notre peau restait collée à la peau de l’autre lors d’un contact, nous aurions sûrement aussi le réflexe de rechercher l’aloneness (la solitude) et la sameness (le besoin d’immuabilité) autistiques décrits par Kanner...
Nous avons vu que le trou noir de Frances Tustin condense l’agonie de l’arrachement et la défense mutilante qui l’accompagne, pouvant se comprendre comme l’arme absolue du psychisme contre sa souffrance, néantisation de ce qui peut l’éprouver : lui-même. Là aussi la temporalité ne doit pas nous induire en erreur, car l’absence de représentation de la durée et de la mort comme fin de la vie ne protège en aucun cas d’éprouver une agonie : mais ce sera une agonie sans fin. Les rêves de chute sans fin sont peut-être une trace en nous de ces éprouvés primitifs.
Si Frances Tustin permet de mieux rendre compte de l’horreur des angoisses autistiques et Meltzer de se figurer un peu mieux la radicale étrangeté d’un monde qui en protège (bien imparfaitement), nous avons vu leur accord sur le recours à la sensorialité comme accrochage. Ma seule critique sur une formulation de Tustin concerne l’autosensualité. Le recours à des excitations qui n’ont pas la valeur unifiante de l’auto-érotisme (qui prépare l’investissement narcissique et ouvre à un partage futur avec l’objet) ne fait pas discussion, mais le maintien du terme “ auto ” et la disparition du terme “ érotisme ” me semble prêter à ambigu ïté. En effet, la dimension “ auto ” n’est légitime que d’un point de vue de l’observateur extérieur. Il m’est au contraire apparu que, dans l’expérience clinique, les autistes déconcertent souvent par des contacts anormalement érotiques, dont la sensualité est trop vive, trop proche d’un fragment de sexualité adulte : frôlements qui font que le câlin devient trop caresse, recherche de contact avec les parties sexuelles du corps de l’adulte. Ce dernier est alors paralysé entre le réflexe d’un interdit structurant – au risque de décourager tragiquement un mouvement archa ïque vers l’objet – et l’accueil de cette tentative de contact – au risque d’une complicité incestueuse compromettant la sortie d’une fusion duelle ! J’y vois plus un érotisme démantelé avec une composante sexuelle du type de la perversion primaire décrite par Benno Rosenberg, signant l’absence de refoulement à l’œuvre. Cette carence gravissime de la structuration psychique implique qu’il n’y a pas d’inhibition de but permettant la tendresse, alors qu’une “ possession joyeuse de l’objet ” (Meltzer) est possible, ni de surmoi différencié. L’hypothèse de Freud d’un investissement direct d’objets par le ça serait ainsi bien réelle... Mais cela a d’importantes conséquences thérapeutiques puisque cela veut dire que bien loin d’avoir à assouplir une sévérité excessive du surmoi ou l’intransigeance du refoulement, l’analyse va essayer de promouvoir l’auto-organisation (S. Faure-Pragier et G. Pragier) d’un chaos psychique où ni dedans, ni dehors, ni topique interne ne sont constitués !
Nous ne devons pas ignorer les contestations actuelles des positions psychanalytiques sur l’autisme – grossièrement assimilées aux positions les plus contestables de Bettelheim – et la vogue des thérapeutiques comportementales et des positions antipsychiatriques. J’y ai consacré un second livre [33] sur l’autisme destiné à un public non spécialisé pour confronter les points de vue cognitif et psychanalytique entre eux et avec les témoignages d’anciens autistes dont nous disposons aujourd’hui. Faute de place, je signalerai juste ici ce qui rejoint la problématique de la dualité pulsionnelle : on a la surprise qu’une cognitiviste comme Uta Frith, avec ses présupposés idéologiques d’étiologie organique cérébrale de l’autisme, soit amenée à y postuler un défaut de cohérence centrale empêchant les synthèses et l’accès à des métareprésentations, avec une tendance à la fragmentation (assez proche du démantèlement...), et une compréhension littérale (qui rejoint l’adhésivité) interdisant la possibilité de faire semblant et de jouer ! Au-delà du cognitivisme aux résonances étrangement familières ? Remarquons aussi que pour cette théorisation qui fait de l’absence de théorie de l’esprit d’autrui comme distinct du sien le trouble pathognomonique de l’autisme infantile, c’est à nouveau l’absence d’une différenciation dedans/dehors qui est repérée comme essentielle.
Illustration clinique : fragment d’une psychanalyse d’un enfant autiste
Jim est un bel enfant blond un peu apeuré. Ses parents sont originaires d’une région d’Europe de l’Est éprouvée par les convulsions politiques du XXe siècle, et n’y ont pas la même origine culturelle. Francophiles, ils ont choisi de s’installer en France. À la maison, de nombreuses langues sont parlées par ces parents polyglottes. C’est surtout la langue du pays d’origine, seule parlée par la grand-mère maternelle qui vivait à l’époque avec la famille, et le français que Jim entend à la maison. Le père de Jim a perdu la possibilité d’exercer son métier initial à la suite de la Guerre du Golfe. Il aide maintenant sa femme qui gère une petite entreprise en s’occupant d’un secteur technique. C’est un homme amer après beaucoup de désillusions, qui a dû quitter ses propres parents brutalement à l’âge de 7 ans du fait d’une guerre pour être confié à un oncle. Jim ne connaît pas ses grands-parents paternels.
Rien n’a inquiété ses parents à la naissance de ce premier enfant et les troubles n’ont été identifiés que vers 18 mois lors de la mise à la crèche, l’enfant ayant été jusque-là gardé par sa grand-mère, il n’avait jamais vu d’autres enfants. Jim a présenté des troubles du sommeil et de l’alimentation : il ne se nourrissait que de lait et de friandises données pendant les promenades par son père. Il refusait de marcher autrement que sur la pointe des pieds et ne se déplaçait qu’en poussette..., il avait une stéréotypie de claquement des mains sur les cuisses et s’était mis à cracher très souvent. Il disait quelques mots. Après une année de jardin d’enfant à mi-temps, celui-ci a déclaré forfait du fait des troubles de l’enfant. Après un an de traitement ambulatoire – dont une psychothérapie une fois par semaine –, il a été adressé à l’hôpital de jour pour enfants [34] pour une prise en charge plus intensive : il avait alors 4 ans. Il était alors considéré par son thérapeute comme un enfant “ psychotique avec des traits autistiques ”.
Jim, à ce moment-là, se révèle extrêmement collé à son père qui s’en occupe la nuit et une partie de la journée. Nous découvrirons que le père a pris l’habitude de dormir avec son fils. Jim peut dire “ t’aime ” à la jeune fille engagée pour s’occuper de lui. Mais celle-ci l’abandonnera soudainement plus tard. Il boude sa mère, très occupée par son travail alors qu’il fait des câlins à son père.
Au début de ses séances d’analyse instaurées trois fois par semaine, après une année d’hôpital de jour et la fin de son traitement avec le médecin précédent, Jim se montre un petit patient très convenable qui s’installe à la petite table préparée pour lui, fait des dessins, et explore le matériel de sa boîte de jeu. À l’une des premières séances, je le vois à un moment très concentré, se mettre à se caresser les mamelons... Une odeur m’apprend qu’il vient de déféquer et je l’emmène aux toilettes et le change. Il tire alors compulsivement les chasses des différents W.-C.
En séance, il explore peu à peu la pièce, essaye de chiper avec dextérité les feuilles de l’imprimante ou veut prendre crayons et feutres sur mon bureau – ce que je tente d’interdire. Ses dessins sont des points dans un brouillard de traces, à la Pollock...
Pour une des séances, il doit quitter le groupe animé par l’éducateur homme qu’il a tout de suite investi. C’est alors déchirant pour lui. Mais après quelques