2002
Revue française de psychanalyse
Les transformations aux limites et les défenses autistiques
L’acte création/représentation de formes dans le jeu de la transformation
Geneviève Haag
18, rue Émile-Duclaux
75015, Paris
L’auteur propose de considérer, au plus profond, l’agir dans un aspect “ création de formes ” qui ne pourrait advenir que dans le jeu de la transformation, au sens de Bion, opérée par la psyché de l’objet externe, créant des points de rebond dans les images motrices issues des élans pulsionnels et affectifs ; cette image motrice aurait une composante sensorielle kinesthésique et une composante hallucinatoire formant une géométrie primitive qui conditionne la forme de mouvements devenant dès lors représentation ainsi que la perception des formes objectalisées. Ces processus semblent être conscients au début de la vie et chez les patients ayant à reconstruire, ou construire ces bases.Mots-clés :
Agir, Pulsion, Affect, Transformation, Création de formes, Image motrice.
Summary — The author proposes to consider, in depth, action in its aspect of “ creation of forms ” that can only come about in the play of transformation, according to Bion’s use of the word, operated by the psyche of the external object, creating rebounding points in motor images born of instinctual and emotional outbursts. This motor image has a kinesthetic sensorial component and a hallucinatory component forming a primitive geometry that conditions the form of movements henceforth becoming representations as well as the perception of objectalised forms. These processes seem to be conscious at the start of life and in patients that have to reconstruct, or construct these bases.Keywords :
Action, Drive, Affect, Transformation, Creation of forms, Motor image.
Die Autorin schlägt vor, das Agieren im Tiefsten in Betracht zu ziehen, unter einem Aspekt von “ Formenschöpfung ”, welche nur im Transformationsspiel, im Sinn von Bion, auftreten könnte, von der Psyche des äusseren Objekts angeregt, indem sie Abprallpunkte schöpft, in den motorischen Bildern, welche aus dem Triebschwung und dem affektiven Elan herausgehen ; dieses motorische Bild hätte eine sensorische kinästhetische Komponente und eine halluzinatorische Komponente, die eine primitive Geometrie formen könnte, welche die Bewegungsform bedingt, die von da an Vorstellung wird sowie auch Wahrnehmung der objektalisierten Formen. Diese Prozesse scheinen bewusst zu sein, am Anfang des Lebens und bei den Patienten, welche diese Basis wieder konstruieren oder konstruieren müssen.Schlagwörter :
Agieren, Trieb, Affekt, Transformation, Formenschöpfung, Motorisches Bild.
El autor propone considerar, lo má s profundamente posible, el actuar bajo el aspecto “ creación de formas ” que sólo podrá existir en el juego de la transformación (en el sentido de Bion) operada por la psiquis del objeto externo, que crea puntos reflejos en las imá genes mótrices surgidas de impuslos pulsionales y afectivos ; esta imagen motriz tendría un componente sensorial kinestésico y un componente alucinatorio que forma una geometría primitiva que condiciona la forma de movimientos transformados desde entonces en representación como así también la percepción de formas objetalizadas. Dichos procesos parecen ser conscientes al principio de la vida y en los pacientes que está n reconstruyendo o costruyendo los fundamentos.Palabras claves :
Actuar, Pulsión, Afecto, Transformación, Creación de formas, Imagen Motriz.
L’autore propone di considerare l’agire nel suo aspetto “ creazione di forme ” che potrebbe sorgere solo nel gioco di trasformazione, nel senso di Bion, operata dalla psiche dell’oggetto esterno, creando dei punti di rimbalzo nelle immagini motorie uscite dagli slanci pulsionali ed affettivi. Quest’immagine motoria avrebbe una componente sensoriale chinestesica ed una allucinatoria, formando una geometria primitiva che condiziona la forma dei movimenti che allora diventa rappresentazione e percezione delle forme oggettualizzate. Questi processi sembrano essere consci all’inizio della vita ed in pazienti che devono ricostruire o costruire queste basi.Parole chiave :
Agire, Pulsione, Affetto, Trasformazione, Creazione di forme, Immagine motoria.
Jacqueline Godfrind, dans son rapport, a différencié l’acte court-circuitant la mentalisation et l’acte message. Je voudrais proposer une troisième catégorie : l’acte création et représentation de formes, à la naissance de la représentation de choses. Ces actes auraient à voir avec, entre autres, la danse, la modulation de la voix et les formes musicales ainsi que les formes plastiques.
Outre celles des rapporteurs de ce congrès, plusieurs recherches sont en cours sur le point de ces émergences, notamment celles de René Roussillon (1998) concernant la symbolisation primaire, et celles de Claude Le Guen concernant les représentations motrices
[1]. Je pourrai seulement, à partir de mes propres réflexions étayées sur une clinique des états primitifs ainsi que sur des auteurs déjà anciens (outre Freud et Bion, Luquet, Anzieu, Rosolato), indiquer quelques entrecroisements avec les recherches qui ont été également exposées au cours de ce congrès, ainsi qu’avec les travaux d’A. Green.
L’observation des nourrissons selon la méthode d’Esther Bick (exercée par des psychanalystes), ainsi que l’analyse des jeunes enfants et des enfants autistes et psychotiques, confrontées à certains moments de l’analyse des adultes, ont permis d’approfondir quelques fondements de la vie psychique. Un certain nombre de ces avancées ont été formulées dans le courant postkleinien, mais pas seulement, et je m’inscris en faux contre les remarques soulignant le danger d’oublier le pulsionnel dans ce courant de pensée utilisant certes beaucoup les termes identificatoires dans la perspective objectale : mais y a-t-il relation objectale sans jeu pulsionnel et vice versa ? J’espère montrer que les approfondissements que je vais évoquer concernant la naissance de la perception des formes dans l’agir situent au contraire cette naissance au cœur du jeu pulsionnel et affectif, ce qui, je crois, rejoint aussi les propos de C. Le Guen.
Du côté de l’observation des manifestations motrices du début de la vie, la théorie classique a beaucoup insisté sur l’aspect « décharge » qui est important, certes économiquement, et continue à se déployer dans les agis plus complexifiés et signifiants, comme J. Godfrind l’a souligné ; mais il me semble que l’on voit trop souvent cet aspect pratiquement seul à l’œuvre dans les premiers mois de la vie. Or, comme j’ai pu déjà le formuler depuis longtemps : « C’est là que nous pouvons préciser, grâce à l’observation, que la motricité des bébés n’est pas tant, en dehors de la désorganisation des états de rage, si “indifférenciée” que cela, que les décharges rythmiques ont déjà une forme (que je pense personnellement être déjà une forme de contenant bidimensionnel), et que beaucoup de mouvements sont des formes à la recherche de l’entretien de l’expérience préalable, ou déjà, en dehors de l’auto-érotisme du suçotement, de l’entretien ou de la recherche de jonctions corporelles représentatives d’une certaine perception de liaisons (identificatoires) » (G. Haag, 1990). J’avais rassemblé, dans ce même texte, au cours d’une discussion sur la pensée primaire, les formulations de Freud : pensée inconsciente tournée « vers les relations entre les impressions laissées par les objets » (1911, 1984, p. 138), celles de Bion s’y articulant : « ...cette matrice primitive d’idéogrammes d’où découle la pensée contient dans son sein des liens qui unissent les idéogrammes entre eux » (1957, 1983, p. 59), de P. Luquet sur le fantasme primaire comme fantasme d’action (Luquet, 1988). J’ajoutais alors : « N’est-ce pas là, avec ces
représentations motrices
[2] et les dérivés visuo-spatiaux qu’elles organisent, constituant donc un fantasme primaire le plus souvent “agi” et visible, l’hallucination portant sans doute sur une certaine amplification de l’image motrice en regard du mouvement réel, mais essentiellement sur l’ “équivalence” de l’objet (par exemple, la langue ou le pouce pour le mamelon, mais le tètement et le pouce dans la bouche sont bien agis), que se forment beaucoup de ce que G. Rosolato (1984) appelle les signifiants de démarcation, et Didier Anzieu les signifiants formels dont le langage préverbal de l’enfant et les traces dessinées préfiguratives semblent emplies, ainsi que les phénomènes de dépersonnalisation, et les rêves de certains adultes. » Je rappelle que pour D. Anzieu, ces signifiants formels sont « dans la catégorie générale des représentants de choses, plus particulièrement des représentations de l’espace et des états des corps en général [...] Ils constituent des éléments d’une logique formelle appropriée aux processus primaires et à une topique psychique archa ïque. Cela les rapproche de ce que Gibello (1987) a appelé les représentants de transformation, relatifs aux opérations mentales cognitives »... Anzieu avait, dans ce même texte, défini ces signifiants comme « des représentants psychiques, non seulement de certaines pulsions, mais des diverses formes d’organisation du Soi et du Moi »... (Anzieu, 1987). En regardant de près les descriptions d’Anzieu, qui partent évidemment de la pathologie, nous remarquons que ce sont surtout des formes coupées, comme des élans interrompus ; cela rejoint certaines démonstrations d’enfants émergeant de l’autisme, comme l’enfant Laurent, que j’ai souvent évoqué (G. Haag, 2000, p. 83) : de violents lancers de l’avant-bras étaient associés à une chute derrière le regard de l’autre, tandis que sa retrouvaille avec un fond de rebondissement, très concrètement perçu « au fond de la tête », était suivi d’un beau geste arrondi de ce même bras réalisant l’une des traductions de ce que j’ai proposé d’appeler des « boucles de retour » ; ce lancer du bras associé à la chute fait aussi penser au constat de F. Tustin chez les enfants autistes : « dans leurs fugitifs moments de séparation, ils se sentaient entourés de choses coupées, cassées » (Tustin, 1986, 1989, p. 42).
A contrario, du côté du retour, nous pouvons voir, sur un très beau document vidéoscopique, un bébé de trois mois et demi laissé sur un tapis un peu trop longtemps
[3], se désorganiser dans une alternance de brusques mouvements lancés, de tentatives échouées de jonctions auto-érotiques et même de tentatives d’agrippements ; au retour de la mère, penchée vers lui avec une jolie modulation de la voix, sans le toucher, le bébé répond lui-même par une modulation de la voix et réalise, après quelques secondes, un magnifique mouvement arrondi et enveloppant de son bras droit revenant vers lui, la main droite venant couvrir et interpénétrer la main gauche ; on peut noter qu’à ce moment-là, les yeux du bébé partent en l’air, comme dans une rêverie extasiante, la forme motrice donnée à voir, et l’on peut deviner, pour lui à ressentir kinesthésiquement, semblant vraiment d’ordre mnésique et représentationnel (Haag, 1994).
E. Bick nous a beaucoup encouragés à regarder la motricité du bébé dans le continuum des interrelations et des reprises auto-érotiques. Nous avons été très surpris de ce que nous avons vu. D’ailleurs, elle avait prévenu dans son article princeps sur l’observation : « Mon impression est que la preuve apportée par l’observation que très tôt les processus de clivage et d’identification des parties du corps aux objets sont à l’œuvre fascine les étudiants, quel que soit le cadre dans lequel ils peuvent choisir d’exprimer leur découverte du fonctionnement mental du nourrisson... » (Bick, 1964). Je propose de reprendre, à titre d’illustration dans ce même article, un fragment de l’observation des jeux de mains de Charles autour de l’âge de 2 mois : « À neuf semaines : Après une tétée perturbée par un changement de routine, Charles joua avec ses mains de façon complexe. D’abord une main sembla tirailler, pétrir l’autre, tordant assez durement les doigts et le pouce. Par instants une main décrivait un petit cercle devant la bouche, son visage avait alors une expression désagréable, mécontente, crispée. Après quoi survint un changement : il devint beaucoup plus calme, joua avec ses mains d’une manière beaucoup plus ludique, les réunissant, les frottant, enfonçant les doigts les uns dans les autres [...]. Dix semaines : La mère avait la main sur la poitrine de Charles, il commença à jouer avec les doigts de cette main, enroulant ses doigts autour des siens, passant doucement l’index le long du poignet et de la main de sa mère. Il regardait aussi son visage en faisant des sons amicaux en réponse à ses paroles. » E. Bick commente ainsi ces deux observations : « Cela nous suggéra beaucoup en séminaire que sa main était, de par ses activités, comme une bouche, et la main de sa mère, par toute sa signification, comme un sein, ce qui par conséquent suggérait que ses mains puissent aussi à certains moments être en relation l’une à l’autre comme sa bouche au sein. » Plus loin, E. Bick poursuit ses réflexions sur les phénomènes identificatoires à l’œuvre : « L’enfoncement des doigts dans et à travers les uns les autres est-il la preuve d’une modalité projective de parvenir à l’identification ? »
Je propose de poursuivre un instant ces réflexions du double point de vue amorcé par E. Bick : identificatoire et représentationnel. Dans l’observation à neuf semaines on voit se déclencher, après une perturbation, un jeu plus complexe dont nous défendons qu’il puisse être déjà une théâtralisation impliquant un niveau de symbolisation primaire (G. Haag, 2000) ; je rejoins ici la terminologie adoptée également en France par René Roussillon (1995, 2000) en relation avec les phénomènes de transitionnalité. Si l’on définit la symbolisation comme le propose souvent Meltzer : une chose et son représentant ayant des rapports analogiques variés, mais surtout dont le lien symbolique est forgé dans un feu émotionnel, une main, comme le propose E. Bick, étant comme une bouche et l’autre comme un sein, les activités de l’une avec l’autre, de l’une
dans
[4] l’autre sont bien portées par des affects puissants, soit de rage, soit d’intense plaisir pulsionnel, soit d’émotion esthétique, importante à cette étape du développement (Meltzer, 1988), soit de tendresse ; cette main se trouve donc bien dans un rapport symbolique avec la bouche et le sein, et du côté des identifications, nous sommes bien, comme le suggère aussi E. Bick, dans le registre de la projection identificatoire impliquant une relation de contenant à contenant, « dans ». J’ai proposé d’appeler ces agirs des mains dans la première année de la vie « Le théâtre des mains »
[5], et j’ai rapproché de ces observations des matériaux d’analyse d’enfants émergeant d’états autistiques ou de superficialité, reprenant cette théatralisation en faisant dessiner le contour de leurs mains dans de nombreuses configurations, dont celles de l’entrecroisement de leurs mains entre elles, de leurs doigts avec ceux de l’analyste, aboutissant à la restauration de la capacité de faire seul le contour de sa main qui était précédemment sans bords et amputé du pouce et de l’auriculaire.
Mais reprenons l’expression que je proposais plus haut : « Nest-ce pas là, avec ces représentations motrices et les dérivés visuo-spatiaux qu’elles organisent, constituant un fantasme primaire le plus souvent agi et donc observable... », pour rappeler ici un schéma dessiné par un enfant post-autiste, déjà plusieurs fois publié (Haag, 1991, 2000), réalisé après une nouvelle démonstration gestuelle de plonger dans les yeux en entraînant le contact tactile du dos et de montrer que cela fait de l’entourance. Ce schéma réalise une série de boucles rayonnantes autour d’un noyau, un peu comme une marguerite, et l’entourance se déduit de la jonction des points de retour de ces boucles, d’autant que l’enfant installa le petit fauteuil rond qui figurait l’entourance juste au-dessous de ce dessin. Je commenterai ainsi le sens de ce dessin : une image motrice, issue des tensions pulsionnelles dans les zones érogènes (bouche et mains donc souvent confondues) crée un « départ » en quête de rencontres, pour la satisfaction du besoin, ainsi que pour les rencontres sensuelle et psyché-regard. Cette « tension vers » ne fait retour qu’avec la réponse transformatrice (au sens de Bion) de l’objet externe. Cette réponse transformatrice, et je condense là de nombreux travaux qui ne peuvent tous être explicités dans le cadre de ce bref exposé (Green, 1977 ; Tustin, 1986 ; Meltzer, 1986 ; G. Haag, 1994 a), crée un point de rebond dans la concommittance d’une suffisante mêmeté (point adhésif, fusionnel de l’identification), et d’une suffisante différence créant un petit gouffre (hallucination négative) immédiatement colmaté par une hallucination positive de « dur » sous-tendue par le sursaut tensionnel. La forme visuo-kinesthésique ronde est peut-être d’abord kinesthésique et exprimée par exemple par Charles à 2 mois dans l’exécution de petits cercles devant la bouche ; il semble à ce moment-là essayer de récupérer cette forme au milieu de l’orage ayant déclenché les tiraillements, torsions dures des doigts, reflets probables d’une projection identificatoire tordante, arrachante du mamelon et de toute cette structure. Du côté du grand intérêt concernant les mains évoqué plus haut, cette forme, dans la perception visuelle, est sans doute projetée sur la rondeur de la paume, les boucles sur les doigts, qui deviennent aussi les rayons de ce que j’ai appelé une « structure radiaire de contenance » (G. Haag, 1993), dont nous avons maintenant beaucoup de preuves qu’elle est hautement représentative de tout ce processus d’introjection de la contenance ou « peau » et de son noyau ou squelette interne, réalisant le squeleton-container dans les termes de Bion repris par Meltzer.
Pour souligner à quel point ces processus se déroulent dans le cadre du jeu pulsionnel, je précise à nouveau ici que lorsque le retour ne se fait pas, la zone érogène péribuccale est « partie » en hallucination négative permanente (G. Haag, 1994 b), c’est ce que j’ai appelé l’amputation du museau, dont la remise en place se fait comme par miracle au moment du dégel pulsionnel s’accompagnant d’une reprise de circulation des affects. Nous avons vu, avec le cas de Laurent, d’autres fantasmes agis d’amputation corporelle (main et avant-bras).
Pour revenir à la discussion du congrès, dans le cas évoqué par Michèle Perron-Borelli, où la désinvolture du patient après une séance manquée de son fait à lui provoque chez elle une irritation en même temps qu’une inhibition de la possibilité d’interpréter, le rêve de l’analyste où les couvertures, dans son propre lit, lui sont arrachées vers le bas en glissant le long du corps, semble une élaboration de la projection d’irritation dans un vécu de perte d’enveloppe, même si cela s’entremêle avec une thématique de nudité dans une problématique plus génitale, comme Sarà Botella nous a invités à le penser. On a souligné, dans l’aspect « mouvement d’arrachement », la traduction d’une angoisse de perdre la force pulsionnelle, en référence à ce qui a été particulièrement formulé par J. Cournut à ce congrès : « La représentation d’action est représentation de pure force. » Je propose donc de considérer que c’est autant représentation de formes qui seules permettent la contenance pulsionnelle et l’objectalisation des objets. Il serait d’ailleurs intéressant d’approfondir les liens entre force et forme.
Dans le cas de Nicole Carels qui, devant un enfant venant d’exploser dans un gribouillage volcanique, rageur-destructeur dans une évocation d’inondation et d’incendie, donna une réponse agie en dessinant elle-même des formes restaurées (dessin de pompiers), peut-on penser à l’importance, pour l’enfant, outre la restauration des formes visuelles, de percevoir la mobilisation tonique et motrice de son analyste, probablement porteuse de symbolisation primaire des formes contenantes, phalliques pénétrantes, canalisantes correspondant au dessin réparateur. Il semble bien, en effet, qu’au début de la vie psychique, les représentations motrices agies des bébés appellent un miroring agi de l’entourage qui se propose, avec une certaine transformation, dans les bravos, les jeux de mains accompagnant les comptines, les modulations de la voix, avec l’illusion d’apprendre à l’enfant par l’imitation ce qu’il a en fait d’abord créé.
On a aussi beaucoup parlé, dans la discussion, du problème symétrie-asymétrie. Je ne peux que souligner l’importance de l’effet asymétrisant de la réponse transformatrice, au sens de Bion, dès les premières constructions du moi corporel dont j’ai parlé ; j’en ai déjà souligné l’importance pour la construction de la première géométrie de la contenance et de son noyau, sorte de symétrie-asymétrie de la structure radiaire déjà évoquée, où le noyau d’attache centrale répond aux points de la limite. C’est aussi particulièrement observable dans les deuxième et troisième trimestres de la vie, au moment de la constitution de l’axe corporel : la réponse transformatrice de l’objet fonde l’asymétrie dans le processus d’identification latérale du corps repris dans l’auto-érotisme des mains. On observe les mêmes phénomènes dans les relations thérapeutiques, notamment avec les enfants autistes, ce qui m’a fait parler de « la mère et le bébé dans les deux moitiés du corps » (Haag, 1985-1997).
Pour relier le problème de l’affect à celui de l’image motrice et de la représentation, je propose de rejoindre la proposition d’André Green : « Et pourquoi ne pas penser [...] que la nature profonde de l’affect est d’être un événement psychique lié à un mouvement en attente d’une forme ? » (Green, 1995, p. 781). Cela nous amène peut-être à rediscuter les rapports représentation-perception dans la mesure où la perception des formes réelles, à l’émergence de l’hallucinatoire, supposerait la projection possible d’une géométrie primitive, création du jeu pulsionnel et affectif. C’est peut-être pourquoi les psychotiques ont si facilement des troubles perceptifs, et plus particulièrement concernant le moi corporel et l’espace, lieux privilégiés des premières constructions de formes. F. Tustin parle bien aussi de cette géométrie primitive, dont elle dit qu’elle rejoint des formes innées, et qu’elle distingue des « formes autistiques », décrites plutôt comme la recherche d’hallucinations tactiles (Tustin, 1986-1089, p. 93). Or nous avons vu que la géométrie primitive, base de la représentation de choses, se sert au contraire de la kinesthésie et du regard spatialisant, ce qui suppose l’expérience déjà bien établie du retour de l’excorporé, puis du projeté grâce à la fonction transformatrice de l’objet externe.
Une dernière question concerne la nature de la conscience qui semble bien attachée à ces processus dans les démonstrations que donnent les bébés dès l’âge de 3 mois, ainsi que les enfants autistes qui ont à construire ou reconstruire ces formations premières du moi. Le problème de la nature et du moment d’un refoulement rendant ces processus inconscients, tout en conservant l’investissement de ces formes qui contiennent donc de fortes symbolisations primaires (architecture, esthétique du corps et des objets matériels, paysages), reste à discuter plus avant. C. Le Guen a parlé des échanges agis au plus près de la pulsion, mais aussi de la conscience
[6].
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Anzieu D. (1987), Les signifiants formels et le Moi-Peau, in Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, p. 1-22.
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Bion W. R. (1957), The differenciation of the psychotic – from the non psychotic part of the personality, Int. J. psychoanal., 38, 3-4 – from the non psychotic personalities, in Second thought, New York, Jason Aronson, 1967, p. 43-64, trad. franç. F. Robert, in Réflexion faite, Paris, PUF, 1983.
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Freud (1911), Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques, SE, 12 ; trad. franç. J. Laplanche, in Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 135-145.
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Tustin F. (1986), Autistic Barriers in Neurotic Patients, London, Karnac Books, trad. franç. P. Chemla, Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil, 1989.
[1]
Réunion scientifique de la SPP du mardi 16 janvier 2001 : « Quelque chose manque... les représentations motrices », ainsi que sa communication à ce 62
e Congrès des psychanalystes de langue française, publiée dans ce même volume.
[2]
Je note que, dans ce texte, j’avais déjà utilisé l’expression « représentation motrice » proposée maintenant à l’étude par Claude Le Guen.
[3]
Vidéothèque du CPPA, Suçy-en-Brie.
[4]
Souligné par moi.
[5]
Communication au 6
e Congrès international sur l’observation des nourrissons selon la méthode d’E. Bick, Cracovie, 2002.
[6]
Communication orale lors du congrès.