2002
Revue française de psychanalyse
Les transformations aux limites et les défenses autistiques
La mère “ surintricante ”
Gérard Szwec
65, rue Claude-Bernard
75005 Paris
En prenant l’exemple d’un bébé de 8 mois insomniaque et allaité à longueur de temps jour et nuit, l’auteur envisage comment un excès de liaison des pulsions par la mère peut avoir un impact aussi traumatique qu’une insuffisance de liaison. Une mère “ surintricante ” peut empêcher (intrication pulsionnelle et devenir “ inintricante ” ou désintricante pour son enfant.Mots-clés :
Intrication/désintrication pulsionnelle, Fonction maternelle, Allaitement, Sein, Sommeil, Néo-besoin, État fœtal, NarcissismeSchüsselworte — Triebmischung/Triebentmischung, Mütterliche Funktion, Stillen, Brust, Schlaf, Neo-Bedürfnis, Fötaler Zustand, Narzissmus.
Taking the example of an 8 months old insomniac baby, breast-fed continually day and night, the author considers how an excess of binding of the drive by the mother can have as traumatic an impact as insufficient binding. An “ overfusing ” mother can prevent drive fusion and become “ unfusing ” or defusing for her child.Keywords :
Drive fusion/defusion, Maternal function, Breast-feeding, Breast, Sleep, Neo-need, Foetal state, Narcissism.
Der Autor nimmt das Beispiel eines 8 Monate alten Babys, das an Schlafstörungen leidet und ständig, Tag und Nacht, gestillt wird, um zu verstehen, wie ein Überfluss an Bindung der Triebe durch die Mutter einen ebenso traumatischen Einfluss haben kann wie der Mangel an Bindung. Eine “ übervermischende ” Mutter kann die Triebmischung verhindern und “ entmischend ” werden für ihr Kind.
Al ofrecer el ejemplo de un bebé de 8 meses insomne y amamantado día y noche, el autor considera de qué manera un exceso de ligazón de las pulsiones por la madre puede tener un impacto tan traumá tico como la insufuciencia de ligazón. Una madre “ superfusionante ” puede impedir la fusión pulsional y resultar “ infusionante ” o defusionate para su hijo.Palabras claves :
Fusión/defusión pulsional, Función materna, Amamantar, Seno, Sueño, Neo-necesidad, Estado fetal, Narcisismo.
Prendendo un esempio di un bébé di otto mesi con insonnie, allatato continuamente giorno e notte, l’autore considera come un eccesso di legame delle pulsioni da parte della madre puo’ avere un impatto ugualmente traumatico che un’insufficenza di legame. Una madre “ iper-intricante ” puo’ impedire l’intricazione pulsionale e diventare per il suo bambino, “ non-intricante ” o disintricante.Parole chiave :
Intricazione/disintricazione pulsionale, Funzione materna, Allattamento, Seno, Sonno, Neo-bisogno, Stato fetale, Narcisismo.
LA MÈRE « INTRICANTE » N’EST PAS UNE SAINTE
Le rapport de Denys Ribas nous montre à quel point l’intrication pulsionnelle dépend de la fonction maternelle. En parlant de « mère intricante », il utilise une expression heureuse, jusque dans le jeu de mots « intricante-intrigante » qui résume de façon concise les variations que subit l’investissement d’un enfant par une mère qui n’en reste pas moins femme.
La mère est certainement « intrigante » avant d’être « intricante ». La fonction d’intrication pulsionnelle jouée par une mère pour son enfant, permettant à celui-ci de supporter son absence et de supporter d’être désinvesti transitoirement par elle, est en effet déterminée par l’intrigue amoureuse dont cet enfant est issu et évincé en même temps.
« Issue du plaisir sexuel adulte, (la fonction maternelle) en est aussi le renversement », écrit Michel Fain. Dans des considérations critiques vis-à-vis d’une conception trop vertueuse de la fonction maternelle, il rappelle fort opportunément que « dans des conditions optima la scène primitive précède la création d’un nouvel individu qu’elle exclut simultanément »
[1].
En accord avec ce point de vue
[2], je pense qu’il ne faut pas prendre la mère « intricante » pour une sainte. Le désir périodique de recommencer la scène primitive conflictualise forcément la fonction maternelle.
C’est souvent quand l’enfant dort que la scène se renouvelle, et, dès les années 1970, M. Fain a trouvé dans le bercement du nourrisson par sa mère, au moment de l’endormissement, l’exemple paradigmatique de sa conception psychanalytique de la censure de l’amante. Au passage, ses idées ont renouvelé la compréhension de ces insomnies du bébé jusque dans le champ pédiatrique, en attirant l’attention sur la difficulté de la mère à gérer les situations de désinvestissement dans la relation avec son enfant.
Lorsque la mère n’est pas suffisamment « intricante », l’endormissement peut devenir une situation traumatogène où prédomine la désintrication pulsionnelle. On le verra dans l’exemple clinique qui va suivre qui, pourtant, pourrait paraître paradoxal au premier abord, puisqu’il concerne une mère qui voudrait être idéalement « intricante » en cherchant à protéger son bébé de toute tension et de toute frustration.
Un excès de pare-excitation maternel pourrait-il entraver, chez un bébé, la constitution d’un pare-excitation interne chargé d’en prendre le relais ? Je le pense. Calmer un bébé dans les tout premiers temps après la naissance, c’est satisfaire ses besoins mais aussi le mettre dans un état de calme physiologique qui évoque un prolongement de l’état fœtal. Protéger un bébé de l’excitation qu’il trouve dans la vie aérienne a quelque chose à voir avec un retour à l’état antérieur, retour à un état de fœtus in utero, de fœtus en gestation sur lequel la fonction maternelle qui s’exerçait était une gérance biologique.
LA RÉGRESSION À L’ÉTAT FŒTAL DANS LE SOMMEIL
Après la naissance, le sommeil marque, selon Freud, le retour périodique à un tel état : « Le fait de dormir est somatiquement une réactivation du séjour dans le ventre de la mère, avec l’accomplissement des conditions de position de repos, de chaleur et de tenue à l’écart des stimuli. » Il remarquait ainsi que « bien des hommes reprennent même dans le sommeil la posture du corps fœtale » (Complément métapsychologique à la doctrine du rêve, 1917).
Mais pour Freud, l’état de sommeil est également régression psychique du moi poussée jusqu’à l’instauration du narcissisme originaire absolument autosuffisant qui précède la perception, après la naissance, d’un monde changeant et bientôt du commencement de la trouvaille d’un objet maternel distinct de soi. « À cela, écrit-il, est attaché le fait que nous ne supportons pas durablement le nouvel état, que nous l’annulons périodiquement, et que dans le sommeil nous revenons à l’état antérieur d’absence de stimulus et d’évitement de l’objet » (Psychologie des masses et analyse du moi, 1921).
Dans l’
Abrégé, il finira par considérer que dans l’état de sommeil, ce qui pousse le moi à rompre régulièrement ses attaches avec le monde extérieur, à retirer des organes sensoriels ses investissements et revenir à la vie intra-utérine, est une pulsion de sommeil qui se crée à la naissance (1940)
[3].
On a appelé sommeil physiologique cet état de sommeil d’un nouveau-né qui s’endort lorsqu’il est repu, selon un fonctionnement qui est proche de celui du fœtus en gestation. Il se modifie avec la maturation progressive du système nerveux central qui est loin d’être achevée à la naissance, et la façon dont la fonction maternelle prend le relais de la gestation dans la vie aérienne.
Les thèses des psychanalystes psychosomaticiens sur cette question mettent l’accent sur la relation entre fonction maternelle et sommeil, dans la mesure où celui-ci nécessite, pour jouer son rôle réparateur et accomplir sa fonction restauratrice du soma, que l’enfant puisse désinvestir toutes les activités de veille.
Il s’agit, pour l’enfant qui grandit, d’arriver à exclure les tensions de son organisme, de renoncer à la vigilance, et de garder la capacité de se replier dans le sommeil en trouvant une détente du type de celle qui se produit chez le nouveau-né après la satisfaction d’un besoin, lui permettant de retrouver ainsi un état proche de la fusion avec la mère.
Rappelons que Michel Fain a montré que ce renoncement du bébé à la relation vigile avec sa mère dépend d’abord de la façon dont elle l’a préparé à travers le message qu’elle lui transmet lors de l’endormissement, par exemple, dans le bercement. Selon lui, le message maternel est double, puisqu’il transmet au bébé la nécessité de dormir pour conserver sa santé et avoir un développement satisfaisant, mais aussi qu’il doit dormir pour permettre à sa mère d’avoir d’autres investissements, c’est-à-dire renouveler la scène primitive avec son partenaire sexuel
[4].
Que le désinvestissement au moment de la séparation du coucher soit vécu comme trop massif, ou au contraire comme insuffisant, le tableau clinique d’insomnie est comparable dans les deux cas. Il est marqué par le retour d’un état de tension qui ne se décharge pas et ne s’apaise pas. Et pire encore, c’est l’heure du coucher, le fait d’être mis au lit, l’idée d’avoir à dormir qui provoquent une tension d’excitation qui s’accroît, se répète, et que, parfois, rien ne peut maîtriser ou calmer. Ainsi, la grande insomnie d’excitation du bébé peut avoir des caractéristiques qui la rapproche d’un état provoqué par la répétition d’un trauma
[5].
QUAND LE SEIN MATERNEL RESTE LE GARDIEN DU SOMMEIL
Une conjoncture souvent mentionnée est celle où l’enfant se sent trop massivement désinvesti par une mère trop endeuillée. On a moins étudié des pathologies qui peuvent être graves, résultant d’un manque de désinvestissement mutuel entre la mère et l’enfant, comme dans l’exemple suivant :
Luc, 8 mois et demi, souffre de sévères troubles du sommeil, d’un eczéma et d’un prurit importants. Il est né prématuré à 6 mois et a passé deux mois en couveuse pendant lesquels il a été alimenté par gavage continu au lait que tirait sa mère. Il est allaité au sein depuis la sortie de la couveuse.
Au moment où je le vois, l’allaitement se fait à tout moment de la journée et à toutes les heures de la nuit. Il s’endort au sein mais se réveille une heure après et ne se rendort qu’en tétant.
Le déroulement des entretiens, émaillés à chaque fois d’une ou deux tétées, montre que, lorsqu’il se sent délaissé par sa mère qui me parle, le petit Luc commence à s’agiter et se gratter. Elle a alors une compulsion à lui donner le sein très rapidement pour le calmer.
La tétée est le principal procédé utilisé par la mère pour calmer son enfant. Il réclame d’ailleurs le sein en permanence, ce qui ne peut plus se comprendre comme un besoin de calmer sa faim, mais comme un « néo-besoin »
[6] développé chez lui sous l’influence maternelle.
Il va arriver que, pendant que je suis en train de répondre à l’une de ses questions, la mère commence à donner le sein, d’après elle, pour m’écouter « plus tranquillement », ce qui va nous permettre de comprendre que le sein est aussi, pour elle, un moyen de faire taire son enfant, d’autant plus qu’elle supporte mal les situations triangulées.
En l’allaitant, elle transmet à son enfant le double message identifié par M. Fain dans le bercement, ici, du lait et de la tendresse, mais aussi un certain désir de se débarrasser de lui.
La suite des entretiens m’a conduit à relativiser la part d’une recherche de plaisir sexuel adulte par la mère dans l’allaitement. D’une façon générale, le sein érotique ne disparaît pas complètement au profit de la tendresse et donner le sein ne peut pas être complètement désexualisé. Mais tout se passe, ici, comme si, après avoir terminé une tétée, la mère n’avait de cesse que d’en recommencer une autre, au point où, plus qu’une recherche de plaisir, c’est un automatisme de répétition au-delà du principe de plaisir qui semble prééminent. Si la mère trouve dans l’allaitement un apaisement à son excitation, celui-ci ressemble plus au soulagement d’un prurit qu’à un orgasme, dans la mesure où il lui faudra le recommencer indéfiniment. En d’autres termes, il me semble qu’à sa façon elle est une « esclave de la quantité »
[7], et le petit Luc qui veut inlassablement téter, également. Pour moi, c’est la nécessité économique qui contraint cette femme à donner inlassablement le sein à son enfant, s’enfermant avec lui dans un cycle infernal que j’ai décrit comme une « relation machinale mère-enfant »
[8]. Non seulement la tétée est devenue le support d’une conduite addictive, mais elle réalise aussi un système comportemental à deux, quasi automatique (procédé autocalmant chez la mère et néo-besoin chez l’enfant).
La mère tente parfois de sortir de ce cycle infernal en précipitant son enfant dans le sommeil en le berçant (voire en le secouant) de loin dans la poussette et en supprimant l’allaitement et tout contact corporel. Tout en renversant le « trop près » de leur relation en un « trop loin », elle ne fait guère que changer de procédé opératoire pour endormir son enfant.
La mère va finir par évoquer un passé personnel d’enfant battue et abandonnée. La séparation avec son bébé hospitalisé à la naissance a suscité, chez elle, des angoisses massives liées à ces vécus excessivement pénibles, et la vue des perfusions l’a convaincue qu’il était dans un état de douleur qui allait le marquer toute sa vie. Lorsqu’on lui rend son bébé au sortir de la réanimation et de la couveuse, elle doit lutter contre des phobies d’impulsion à répéter sur lui les maltraitances qu’elle a subies.
Le poids d’un tel passé pose la question de la place qu’il faut accorder, dans la compréhension de ce cas, à l’éventualité d’une surcompensation de la culpabilité de fantasmes infanticides que réaliserait le surinvestissement du sein. Il pose aussi la question de l’importance de l’autopunition et de la recherche de bénéfices masochistes de la part de la mère. Je pense que tout cela est présent, mais ne suffit pas à lier les tensions suscitées par la naissance d’un bébé prématuré en état de survie, en qui la mère perçoit sa propre détresse insupportable d’enfant abandonné et meurtri. En réduisant ce bébé au silence par le sein, c’est son propre trauma encore actif à la façon d’un cauchemar répétitif qu’elle cherche à faire taire.
Les réveils du petit Luc pour être rendormi par le sein traduisent une incapacité à halluciner dans un rêve la satisfaction que ce sein peut donner. C’est le sein maternel qui reste le gardien du sommeil, place qu’il aurait dû céder au rêve, et les rythmes d’alternance des cycles entre le sommeil et la veille semblent mal s’organiser.
La mère ne permet pas à son enfant de désinvestir la relation avec elle pour pouvoir dormir. Le désinvestissement finit par prendre pour eux deux une valeur traumatique qui conduit à ce que tout retour au calme, à l’état de veille comme dans la régression dans le sommeil, n’aboutit pas à un retour paisible à un investissement narcissique primaire qui devrait prolonger l’état fœtal, mais devient source d’une excitation inintégrable qui réveille brutalement l’enfant. Le maintien du sommeil passe par un réveil suivi d’un nouvel endormissement par la mère et ainsi de suite. Il ne reste plus à celle-ci qu’à nourrir, calmer et rendormir à nouveau son enfant par le seul procédé possible, le sein passe-partout devenu un outil de conditionnement, en attendant le prochain réveil.
Le sommeil semble donc, dans ce cas, avoir gardé les caractéristiques des premiers temps lorsqu’il est provoqué physiologiquement par la satiété qui suit l’allaitement. Il semble ne pas avoir évolué « de la quiétude physiologique à la détente libidinale », selon l’expression utilisée par Spitz pour caractériser un changement progressif qui se fait, en principe, au cours du premier trimestre de vie. Cette évolution, qui est celle d’un étayage pulsionnel, dépend de la mère dans la mesure où c’est elle qui rend possible cette infiltration libidinale du sommeil
[9]. Ce qui est déterminant, c’est la façon dont elle peut elle-même gérer les désinvestissements et permettre à son enfant de la désinvestir, dans l’état de veille ou dans le sommeil, et favoriser, chez lui, des représentations psychiques lui permettant de supporter son absence.
D’une certaine façon, la mère paraît poursuivre inconsciemment le gavage continu qui a nourri son enfant prématuré au début de sa vie – gavage qui a, d’ailleurs, peut-être eu des répercussions pathologiques sur l’organisation des cycles de faim et de satiété.
Mais l’allaitement presque ininterrompu, également évocateur d’une alimentation par le cordon, traduit peut-être aussi la poursuite par la mère, dans la vie aérienne, d’un mode de relation avec son bébé qui s’apparente au plus près à celui qu’elle avait avec son fœtus in utero pendant la gestation.
Un tel mode de réponse maternel aux besoins de l’enfant s’oppose à l’établissement de l’hallucination du désir et à la mentalisation.
Dans son effort pour rétablir l’état antérieur, la mère tend à perdre son statut d’objet pour son enfant. Trop d’investissement semble équivalent à un désinvestissement. « Désobjectalisée »
[10], la mère prive son enfant de trouver en elle un but extérieur vers lequel diriger ses pulsions tant libidinales qu’agressives pour les décharger
[11]. Il me semble que la tétée-gavage rapproche l’enfant fœtalisé, repu et sans désirs, d’un mode de vie évocateur du narcissisme originaire dans lequel il est incapable de développer ses auto-érotismes et même de prendre pour objet son propre corps.
« JE SUIS LE SEIN, ET JE LE RESTE »
En principe, le sein satisfait la faim et le plaisir sexuel chez le nourrisson et, selon la conception freudienne des Trois Essais, « quand la toute première satisfaction sexuelle était encore liée à l’ingestion d’aliments, la pulsion sexuelle avait, dans le sein maternel, un objet sexuel à l’extérieur du corps propre » (1905).
Après l’introduction du narcissisme, Freud apporte les précisions suivantes : « L’élément érotique, qui tirait sa satisfaction du sein maternel, en même temps que l’enfant satisfait sa faim, conquiert son indépendance dans l’acte de sucer qui lui permet de se détacher d’un objet étranger et de le remplacer par un organe ou une région du corps même de l’enfant. La tendance buccale devient auto-érotique » (Introduction à la psychanalyse, 1916-1917).
Dans cette phase narcissique, le nouveau-né trouve en lui ses sources de plaisir, mais, dira Freud plus tard, « même un enfant non désiré a un objet d’amour : le sein de sa mère. Il ne peut, toutefois, qu’intégrer cet objet en lui et le traiter comme une partie de lui-même » (Le président T. W. Wilson, 1966). Il me semble qu’ici, le point de vue freudien permet de considérer que ce qui fait défaut, c’est l’objet libidinal à l’extérieur, et que le fait d’être « non désiré » – qui me semble pouvoir être compris comme « ne pas être suffisamment investi par cet objet » – conduit l’enfant dans cette situation à un repli narcissique. Encore faut-il qu’une telle possibilité existe, ce qui n’est pas le cas lorsque cet enfant subit un désinvestissement beaucoup trop massif. Il ne lui reste plus, alors, qu’à tenter de refuser d’accorder, ou retirer, le statut d’objet interne à cet investissement maternel désorganisant.
Rien ne dit que la grossesse du petit Luc n’a pas été désirée. Des entretiens qui ont eu lieu avec moi, il ressort surtout que depuis sa naissance prématurée, sa mère a persisté à l’investir comme un fœtus non séparé d’elle. De ce fait, lui-même ne peut pas accomplir le trajet décrit par Freud lorsqu’il écrit : « Je suis le sein. Plus tard seulement, je l’ai, c’est-à-dire je ne le suis pas » (Résultats, idées, problèmes, 1941).
Le conditionnement maternel a laissé cet enfant dans un « je suis le sein ». Sein avec lequel il fusionne constamment, sans que celui-ci ne devienne extérieur dans un mouvement qui « objectaliserait » (Green) la mère.
Rappelons comment Freud conçoit, dans l’Abrégé, cette séparation du sein qui conduit à le considérer comme un objet distinct : « Au début, l’enfant ne différencie certainement pas le sein de son propre corps. C’est parce qu’il s’aperçoit que ce sein lui manque souvent que l’enfant le sépare de son corps, le situe au “dehors” et le considère dés lors comme un objet, un objet chargé d’une partie de l’investissement narcissique primitif et qui se complète par la suite en devenant la personne maternelle. »
C’est cette évolution, à mon sens, qui est entravée chez le petit Luc, parce qu’il ne s’aperçoit pas « que ce sein lui manque souvent ». Tout est fait pour qu’il ne lui manque jamais.
La tétée qu’il faut constamment répéter n’apporte la satiété et un soulagement des tensions – qu’on doit bien différencier, ici, d’une satisfaction sexuelle – que tant qu’elle dure. Le sein qui réduit au silence et conditionne un néo-besoin n’abaisse plus les tensions que très transitoirement. Il conduit, on l’a vu, à un sommeil sans rêves dont il reste le seul gardien, un sommeil qui s’interrompt constamment pour répéter un nouvel endormissement par le sein.
Ce sein bouche-trou et qui n’est jamais perdu par l’enfant provoque chez lui une désobjectalisation (ou une anobjectalisation), ce qui peut paraître inconcevable et scandaleux quand on sait que l’allaitement passe pour la situation emblématique de l’amour maternel, de la liaison et de la transmission des mouvements de vie.
On reconnaît bien un collage adhésif dans la compulsion maternelle à mettre constamment son sein dans la bouche de son enfant et à fusionner avec lui, mais il porte la marque de la désintrication et évoque surtout un destin de la libido désintriquée, chez cette mère en état traumatique.
L’une des conséquences, dans la relation de cette mère à son enfant, est une tendance à un excès de liaison des pulsions. Excès qui conduit au-delà du principe de plaisir, et qui me semble pouvoir avoir un impact aussi traumatique qu’une insuffisance de liaison.
C’est pourquoi je pense qu’une mère « surintricante », par surcompensation d’une part trop importante de désintrication à l’œuvre chez elle, peut empêcher l’intrication pulsionnnelle et devenir « inintricante » ou désintricante pour son enfant.
[1]
Michel Fain, La fonction maternelle selon Pierre Marty,
Revue française de psychosomatique, Paris, PUF, 20, 2001, p. 48. Publié antérieurement in
Actualités psychosomatiques, n
o 2, Chêne-Bourg, Éd. Médecine et hygiène, 1999.
[2]
Gérard Szwec, La fonction maternelle du thérapeute, la mère morte, l’amante,
Revue française de psychosomatique, Paris, PUF, 16, 1999, p. 7-18.
[3]
Je me suis contenté, ici, de donner quelques jalons des idées freudiennes sur la question, mais il faut rappeler que Ferenczi a abondamment traité de la régression dans le sommeil à un mode d’existence intra-utérine, notamment dans
Thalassa (1924). Leur correspondance montre à quel point Freud et Ferenczi se sont influencés mutuellement.
[4]
Michel Fain, Prélude à la vie fantasmatique.
Revue française de psychanalyse, n
o 2-3, PUF, Paris, 1971 ; Léon Kreisler, Michel Fain, Lichel Soulé,
L’enfant et son corps, Paris, PUF, 1974.
[5]
Léon Kreisler, Le pédiatre face aux troubles du sommeil du jeune enfant. À propos d’une étude de l’IPSO,
Journal de pédiatrie et de puériculture, n
o 3-1988, p. 154-161.
[6]
Selon le sens donné à cette notion par D. Braunschweig et M. Fain,
La nuit, le jour, Paris PUF, 1975.
[7]
M. de M’Uzan, Les esclaves de la quantité,
Nouvelle revue de psychanalyse, n
o 30, Paris, Gallimard, 1984.
[8]
J’ai exposé les particularités d’un tel système comportemental mère-enfant à propos d’une observation d’un autre petit « téteur » insatiable et tout aussi insomniaque (Gérard Szwec,
Les Galériens volontaires, Paris, PUF, 1988).
[9]
Voir, à ce propos, le chapitre « Insomnies du premier semestre »,
in L. Kreisler, M. Fain et M. Soulé, 1974.
[10]
Au sens d’André Green (1986),
Le travail du négatif, Paris, Éd. de Minuit, 1993.
[11]
Point de vue qui me semble avoir aussi des convergences avec celui de Benno Rosenberg pour qui, les relations objectales et l’objet lui-même étant conditionnés par l’intrication pulsionnelle, c’est-à-dire le masochisme, toute perte d’objet est potentiellement désintricante (« Masochisme et maladie »,
Revue franç. de psychosomatique, Paris, PUF, 18, 2000, p. 13-18).