2002
Revue française de psychanalyse
Perspectives métapsychologigues
Ombre et transformation de l’objet
René Roussillon
12, quai de Serbie
69006 Lyon
L’auteur propose trois points de réflexion aux rapporteurs. Le premier concerne une manière d’écouter les problématiques narcissiques en séance comme si, à l’inverse du processus classiquement dans le rêve, le moi du sujet se mettait à la place des différents personnages significatifs de son histoire. L’ombre de l’objet tombe sur le moi quand celui-ci s’avère avoir été non transformable et non ajustable par le sujet. Le second point concerne l’importance du “ partage esthésique ” dans la libidinalisation du corps propre et l’organisation d’un partage émotionnel sous-jacent à l’empathie. Le troisième point ouvre la question d’une clinique différentielle de l’intrication pulsionnelle différenciant les formes d’intrications pulsionnelles passant par le reflet de l’objet de celles qui reposent sur l’échec de la fonction symbolisante de l’objet et tentent de se passer de lui.Mots-clés :
Narcissisme, Partage d’affect, Sensorialité esthésique, Introjection pulsionnelle, Intrication.
Summary — The author proposes three points for reflexion to the participants. The first concerns a manner of listening to narcissistic problematics in the session as if, in contrast to the classic process in the dream, the subject’s ego put itself in the place of the different significant characters in his history. The shadow of the object falls upon the ego when the latter proves to have been non-transformable and non-adjustable by the subject. The second point concerns the importance of “ aesthetic distribution ” in the libidinilisation of the body and the organisation of an emotional distribution underlying empathy. The third point opens up the question of a differential clinic of drive fusion differentiating the forms of drive fusion that imply the reflection of the object from those that rest on a failure of the symbolising function of the object and attempt to do without it.Keywords :
Narcissism, Distribution of affect, Aesthetic sensoriality, Drive introjection, Fusion.
Der Autor schlägt den Referenten drei Punkte zur Überlegung vor. Der Erste bezieht sich auf die Art und Weise, mit der in der Sitzung die narzisstischen Probleme angehört werden, als ob, im Gegensatz zum klassischen Prozess im Traum, das Ich des Subjekts sich an den Platz der verschiedenen bedeutsamen Personen seiner Geschichte setzte. Der Schatten des Objekts fällt auf das Ich wenn dieses sich als vom Subjekt nicht-verwandelbar und nicht-anpassbar herausstellt. Der zweite Punkt bezieht sich auf die Wichtigkeit der “ ästhetischen Teilung ” in der Libidinalisierung des eigenen Körpers und in der Organisation einer emotionalen Teilung, welche der Empathie unterliegt. Der dritte Punkt eröffnet die Frage einer Differentialklinik der Triebmischung, welche die Formen der Triebvermischung, die über das Abbild des Objekts geht von denen unterscheidet, die auf dem Scheitern der symbolisierenden Funktion des Objekts beruhen und versuchen, auf es zu verzichten.Schlagwörter :
Narzissmus, Affektteilung, Ästhetische Sensorialität, Triebintrojektion, Vermischung.
El autor propone tres puntos de reflexion sobre las ponencias. El primero concierne a una manera de escuchar las problemá ticas narcisistas en la sesión como si, inversamente al proceso clá sico en el sueño, el yo del sujeto se pusiera en el lugar de los diferentes personajes significativos de su historia. La sombra del objeto cae sobre el yo cuando éste confirma no poder ser transformable y ajustable por el sujeto. El segundo punto concierne a la importancia del “ compartir estético ” en la libidinalización del propio cuerpo y la organización de un “ compartir ” emocional subyacente en la empatía. El tercer punto abre el interrogante sobre una clínica diferencial de la fusión pulsional que distingue las formas de fusiones pulsionales pasando por el reflejo del objeto de aquéllas que reposan en el fracaso de la función simbolizante del objeto e intentan eludirlo.Palabras claves :
Narcisismo, Compartir el afecto, Sensorialidad estética, Introyección pulsional, Fusión.
L’autore propone ai rapportatori tre punti di riflessione. Il primo riguarda un modo di ascoltare in seduta i problemi narcisistici come se, contrariamente al processo classico del sogno, l’io del soggetto si mettesse al posto dei diversi personaggi significativi della sua storia. L’ombra dell’oggetto cade sull’io quanto si rivela essere stato non trasformabile e non aggiustabile dal soggetto. Il secondo punto riguarda l’importanza della “ condivisione estesica ” nella libidinizzazione del proprio corpo e nell’organizzazione della condivisione emotiva sottostante all’empatia. Il terzo punto apre sulla questione d’una clinica differenziale dell’intricazione pulsionale differenziando le forme d’intricazioni pulsionali che passano per il riflesso dell’oggetto da quella che riposano sul fallimento della funzione simbolizzante dell’oggetto e tendono a farne a meno.Parole chiave :
Narcisismo, Condivisione d’affetto, Sensorialità estesica, Introiezione pulsionale, Intricazione.
L’intérêt premier des congrès des psychanalystes de langue française actuels est de permettre que le débat engagé autour de l’ajustement de la psychanalyse aux états de souffrance narcissique-identitaire se poursuive d’année en année en explorant différents de ses aspects selon la perspective des rapporteurs. Le congrès lui-même étant alors le moment où le débat, souvent médiatisé par l’écrit, prend une forme plus directe, celle d’un dialogue, d’un débat “ à chaud ”. Ce congrès ne déroge pas à la règle, et les différents rapports présentés ouvrent tous de larges perspectives dans ce débat crucial pour la psychanalyse d’aujourd’hui, aussi bien celle qui est de langue française que celle qui se déploie sur la scène internationale. Même si, en effet, les auteurs anglo-saxons référentiels sur ces questions ne sont pas présents de fait parmi nous, ils sont néanmoins présents dans les coulisses de notre réflexion collective, soit par l’utilisation des concepts qu’ils ont proposés comme celui de transformation ou de transitionnalité, soit à l’inverse parce qu’une partie du débat est en fait dirigée en fonction des positions qu’ils ont pu prendre. En somme notre débat n’est pas seulement intelligible en fonction des seuls participants présents, il implique des tiers, il possède une histoire, des co-respondances actuelles et historiques. Encore une fois, dans ce contexte, l’intérêt des rapports est de collecter les problèmes sous une certaine forme qui facilite la saisie des difficultés et des questions au travail entre nous. En ce sens notre assemblée peut remercier et féliciter les différents rapporteurs, ils ont bien rempli leur office de problèmatisation, et cela au-delà, bien sûr, de leur apport spécifique, ce qui facilite l’élaboration collective.
Plutôt que de prendre de front les questions ainsi introduites, je préfère adopter une orientation transversale pour ressaisir, à ma manière, ce qui dans les rapports a fait écho avec l’état actuel de mes propres réflexions. Je propose donc trois réflexions à notre débat.
La première concerne la problématique narcissique-identitaire et les conditions et pré-conditions de son écoute en cours de cure. Le repère qui reste le plus déterminant pour moi dans l’approche de celle-ci est celui donné en 1915 par Freud sous la célèbre formule “ l’ombre de l’objet tombe sur le moi ”. Formulée précisément à propos de la mélancolie, cette proposition me semble devoir en fait être étendue à l’ensemble des états “ narcissiques ”. Je ne suis pas sûr que l’on ait collectivement fait “ donner ” à la formulation de Freud toute sa dimension, toutes ses dimensions, qu’on ait tiré toutes les conséquences métapsychologiques, techniques et cliniques qu’elle implique. Pour ma part je voudrais proposer l’idée que ce mode particulier de fonctionnement psychique, l’identification narcissique que Freud désigne ainsi, contient des implications techniques dans notre manière d’écouter le matériel de séance.
Il est classique depuis les travaux convergents d’auteurs aussi divers que A. Green, J. Laplanche, M. Fain ou J. Guillaumin... et plus récemment des Botella, de considérer qu’une séance d’analyse s’écoute “ comme un rêve ”. Et alors cela implique que, comme dans le rêve, les différents personnages évoqués en séance soient écoutés et compris comme des représentants des différentes parties du rêveur lui-même, des différents “ moments ” de sa vie pulsionnelle. La “ scène ” inconsciente ainsi mise en récit dans la séance, ou sous- jacente à la narrativité associative de celle-ci, se laisse alors théoriser en fonction de la scène primitive considérée comme la scène organisatrice, comme le concept même de son intelligibilité.
Il va de soi que même dans les formes cliniques du transfert où les états de souffrances narcissiques sont au premier plan, cette référence reste essentielle. Mais ce qui me paraît être plus spécifique de ces états et des formes que leur transfert prend en cours de séance concerne un processus qui vient “ doubler ” ou se dialectiser à ce premier repère. Pour tenter une formulation parallèle à celle de Freud, j’avancerais que : quand l’ “ ombre de l’objet est tombée sur le moi ”, à l’inverse de ce qui se passe dans le rêve, c’est le moi qui se met à la place des différents personnages significatifs de son histoire. Le moi est confondu aux objets dont il “ porte l’ombre ”, ses identifications narcissiques aliènent sa place propre. Quand donc le moi ou un “ moment ” de celui-ci se “ présente ” dans le transfert, il présente et masque tout à la fois l’ “ ombre de ses objets ”, c’est-à-dire alors celles des autres significatifs de son histoire, qu’il abrite et à laquelle il reste collé. Le moi s’abuse, il est abusé, il nous abuse sur le sujet mis en scène.
Une première saisie de ce processus est donnée par Freud en 1907 quand il étudie les particularités de l’ “ attaque hystérique ”. Il interprète alors la scène mise en drame dans l’attaque, comme une scène dans laquelle une partie du sujet, son bras droit par exemple, représente le sujet tentant de se protéger contre un viol, tandis que l’autre, la partie gauche par exemple, représente l’agresseur. Le moi “ montre ” et masque les différents personnages, il montre et cache aussi l’objet, l’autre personnage de la scène. Bien sûr par la suite, s’agissant de l’hystérie, on a surtout entendu à travers cette pantomime la mise en scène du fantasme inconscient, son déplacement sur ce qui est “ montré ” du corps propre et de la bisexualité psychique. Mais Freud est, quant à lui, beaucoup plus prudent dans l’interprétation qu’il en donne et il laisse tout à fait ouverte l’interprétation d’une référence à l’histoire vécue du sujet, à l’existence d’une “ obscène ”
[1] effective, d’une scène traumatique. Dans cette interprétation, le moi est mis à la place des différents protagonistes de la scène “ historique ”. Le fantasme lui-même, Freud le rappelle, est un sang-mêlé d’histoire et de transformation assimilatrice personnelle, il porte sa part de mémoire de l’expérience historique du sujet, qui est aussi celle des particularités de ses rencontres significatives avec les autres et avec lesquels il s’est construit.
Dans l’exemple de l’attaque hystérique, l’identification à l’agresseur est facilement repérable, elle est quasiment “ manifeste ” pour un “ regard clinique ”. L’ “ agression ”, elle aussi, est manifeste. Mais quand l’ombre de l’objet tombe sur le moi et s’assimile à lui ou que le moi se l’assimile, les processus sont moins facilement repérables, ils sont effacés par la nature narcissique de ceux-ci. Cependant, on peut néanmoins entendre, à travers les séances de Francine rapportées par J. Godfrin et les “ plaintes ” de celle-ci, l’écho des plaintes de l’objet maternel de Francine “ dont l’ombre est tombée sur le Moi ”, à travers l’attaque disqualifiante de Raphaël, le patient de M. F. Dispaux
(and so what ?), celle du père aigri du patient. La difficulté majeure pour l’analyste c’est, si je puis dire, qu’il ne sait pas quelle ombre, quel fantôme viennent alors “ visiter ” la séance et le transfert, et si le processus manifeste est celui du sujet ou s’il est le fait d’une “ possession ” identificatoire d’emprunt. Pendant longtemps il ne peut rapporter ce que son analysant lui communique qu’au mouvement psychique du sujet lui-même. Les paramètres de l’écoute traditionnelle, entendre le sujet comme le sujet de son “ rêve ” de séance, comme nous l’avons souligné plus haut, sont alors en collusion “ objective ” avec l’identification narcissique de l’analysant, qui n’est alors qu’un répétant sans répondant, la transformation psychique du “ reçu ” est réduite à sa plus simple expression, un simple retournement passif-actif. C’est sans doute, pour partie, la règle du jeu, la “ contrainte ” de la méthode ; il faut endurer la situation comme le sujet a dû lui-même endurer le fait de la part de ses objets. Il est inévitable que l’analyste soit alors mis à la place du sujet, ou plutôt qu’il soit porteur du “ miroir de son négatif ” qu’il éprouve, par l’empathie contre-transférentielle, ce que le sujet a et n’a pas pu supporter d’éprouver, ce qu’il a échoué à métaboliser et qui continue de venir hanter le présent du fonctionnement de son moi. On peut cependant remarquer que l’ombre de l’objet qui “ visite ” ainsi le moi, le hante ou le “ possède ”, laisse des traces cliniques repérables : un acte ou un geste qui accompagne le mouvement psychique, un ton de voix
[2], une formule particulière, une mimique ou une posture quand elle sont observables.
Une telle conjoncture transférentielle dont nos différents collègues belges cités donnent de nombreux exemples dans leurs rapports ouvre la question des circonstances par lesquelles l’ombre de l’objet est tombée sur le moi et comment dans la cure “ décoller ” cette identification narcissique incorporative pour rendre son jeu à la psyché. Dans le contexte de nos échanges concernant la transformation, j’avancerais l’hypothèse clinique selon laquelle l’ombre de l’objet ne “ tombe pas sur le moi ” seulement quand il a été perdu, mais aussi quand il s’est avéré non-transformable par l’effort du sujet lui-même. Ce qui est narcissiquement incorporé, ce qui “ possède ” le sujet de l’intérieur, est ce qui n’a pu être suffisamment transformé des caractéristiques de l’objet. Cela implique un minimum de commentaire.
Depuis 1983 je soutiens l’hypothèse de l’importance, pour le processus de symbolisation, des expériences de rencontre avec un objet “ médium-malléable ”. J’ai aussi souligné que l’utilisation de celui-ci, objet matériel qui possède un certain nombre de propriétés qui le rende apte à symboliser la symbolisation et le processus de transformation qu’elle implique, hérite directement des particularités antérieures du rapport à l’objet primaire. D. Stern dégage, de ses observations de l’interjeu (interplay) précoce, l’importance de la construction par le bébé d’une relation avec un “ autre régulateur de soi ”, relation dans laquelle est dévolue à l’objet la fonction d’aider à réguler l’admission et la métabolisation des excitations. Dans le même sens, C. Bollas a proposé l’idée d’un objet transformationnel, c’est-à-dire d’un objet opérateur des transformations nécessaires à la métabolisation de la vie pulsionnelle et affective. De telles perspectives prolongent la proposition de W. R. Bion d’une fonction maternelle de transformation. Dans ces différents modèles, la transformation est le fait de la mère ou des objets primaires qui en tiennent lieu.
Il me semble nécessaire de compléter ces affirmations par une hypothèse complémentaire concernant le rôle du bébé dans ce processus de transformation.
J’ai souvent été frappé, dans les supervisions difficiles, par les efforts des analysants pour faire entendre un pan significatif de leur vie psychique à un analyste qui n’est pas alors sensible à ce qui cherche ainsi à lui être communiqué. De différentes manières, aussi inconscientes les unes que les autres, les analysants “ expliquent ” à leur analyste, qui ne l’entend pas ou cherche à interpréter là où il y a d’abord à reconnaître, la teneur d’une expérience subjective cruciale pour leur développement psychique. Quand peut enfin être formulé ce qui est en souffrance dans cet effort, le processus psychique reprend alors son cours et le gain psychique est considérable, ce sujet se libérant de la contrainte de ce qui est ainsi reconnu.
La clinique et la psychopathologie du premier âge mettent aussi clairement en évidence l’effort considérable des petits enfants pour tenter d’établir le lien ou appeler leur mère au contact. Le fait est classiquement décrit quand il s’agit de mère déprimée, quand le visage de celle-ci est trop indifférent (steal face), mais il déborde largement la question de la dépression maternelle, il s’étend en fait aux différents échecs de l’ajustement mimo-gesto-postural et aux échecs de l’accordage affectif. Quand cet effort échoue, le marasme et le désespoir s’installent, l’objet est “ perdu ” en présence de l’objet, ce qui est un facteur aggravant du désespoir. Tout porte à croire, et il me semble que la clinique de l’adulte permet de retrouver de tels états subjectifs que, du point de vue du bébé, la transformation doit être réciproque, même si elle n’est pas symétrique. Il doit aussi pouvoir “ transformer ” l’objet, la mère, pour rendre ses réponses plus accordées à ses besoins et élans pulsionnels, pour que le “ partage d’affect ”, selon l’excellente formulation de C. Parat, puisse atténuer la solitude et la détresse des premiers âges. Mon hypothèse est que quand le bébé n’arrive pas à “ transformer ” l’objet, il se désespère, “ perd ” l’objet et il l’incorpore à la place de l’introjecter, il précipite une identification narcissique à celui-ci. L’ombre de l’objet tombe alors sur le moi, l’objet et l’expérience subjective deviennent alors intransformables, la contrainte de répétition installe sa domination sur le processus psychique.
Quand une telle conjoncture se transfère ensuite dans le cours d’une analyse, elle va répéter les différents paramètres de la situation primitive “ avec une fidélité indésirable ” (S. Freud). La malléabilité de l’analyste, sa “ transformabilité ” seront alors essentielles pour que cette répétition ne s’effectue pas “ à l’identique ” mais avec suffisamment d’écart pour que la situation originaire devienne analysable et qu’une nouvelle expérience avec un objet “ transformable ” puisse enfin advenir. C’est d’un enjeu parfois tout à fait fondamental dans ces cures que l’analyste ne pense pas seulement à sa fonction transformatrice personnelle, sur le modèle de sa “ capacité de rêverie ” personnelle, mais qu’il accepte aussi d’être transformé par son analysant. La bonne conjoncture serait celle dans laquelle l’analyste, grâce à l’exigence de travail psychique et de jeu que lui impose son analysant, poursuive un fragment de son analyse personnelle et se “ transforme ” ainsi sous l’action du processus psychanalytique conjoint. Cette réciprocité n’entame pas et ne fait pas disparaître l’asymétrie essentielle du dispositif psychanalytique, l’asymétrie n’implique pas l’absence de réciprocité, le travail psychique de l’analyste ne s’effectue pas au même niveau que celui de l’analysant. S’ils se correspondent c’est dans un plan décalé. Une psychanalyse sans “ recherche et transformation ” personnelle n’a que peu de chance d’aboutir dans les zones où la problématique narcissique est déterminante.
Nous pouvons maintenant passer à notre second point de débat avec les rapporteurs. Il concerne la question du niveau de l’affect engagé dans ces moments de “ transformations ” et de partages réciproques. Dans les différents rapports, l’insistance est mise sur le fait que la rencontre psychanalytique se déroule aussi dans une dimension qui engage ou doit engager un registre de l’échange qui se situe au-delà de l’échange de signifiants verbaux et langagiers. Je laisse J.-L. Donnet réfléchir sur la manière dont l’appareil de langage reste quand même essentiel et je me centrerai plutôt sur ce qui s’engage à travers les formes particulières qu’il peut alors prendre, comme c’est le cas dans les fragments cliniques qui sont proposés à notre débat. Agir, esthésie et sensations, voire acte et “ contre-acte ” sont alors impliqués dans les modes de “ réponses ” contre-transférentielles aux mouvements de l’analysant. Si la question, que nous venons de repérer comme celle de l’accordage et du partage d’affects, est bien au centre des situations cliniques décrites, on peut d’emblée souligner qu’il ne s’agit plus dans ces cas-là d’un simple partage “ émotionnel ”. L’enjeu affectif engagé concerne la sensation, l’esthésie selon le terme de M. F. Dispaux, voire la passion présente à travers les agirs et actes. Je me bornerai à deux remarques pour notre discussion. A. Green insiste depuis plusieurs années sur la présence dans la théorie de la représentance pulsionnelle de Freud d’un concept peu relevé mais sans doute essentiel pour penser les questions cliniques ainsi rencontrées. Il s’agit du concept de “ représentant psychique de la pulsion ”, qui doit être différencié à la fois du représentant-représentation et du représentant-affect, et même précède leur différenciation. Ce concept tenterait de décrire un état de la représentance pulsionnelle antérieure à la différenciation de la représentation et de l’affect, tenterait de cerner au mieux la “ motion ” pulsionnelle qui affecte tout d’abord la psyché, avant sa véritable organisation en pulsion (qui suppose l’organisation de la différence entre la source et l’objet et implique donc la différenciation entre la représentation d’objet et l’affect de ce qui “ pousse ”). Ce que J. Godfrind et M. Haber tentent, chacun à leur manière, de décrire à propos des formes de l’agir me semble être éclairé par ce concept. L’agir et l’inévitable part d’acte qu’il implique, de “ passage par l’acte ”, sont classiquement entendus dans leur dimension économique de potentialité de “ décharge ”, les travaux des rapporteurs nous invitent, me semble-t-il, à les entendre aussi dans leur valeur dynamique au sein de la rencontre analytique, comme possédant une valeur de message adressé, comme vecteur d’une forme de communication, d’adresse à l’analyste, d’appel en direction d’un travail de différenciation de l’affect et de la représentation.
Quand, en 1920, S. Freud revient sur la description qu’il propose du trajet de la pulsion, il décrit un mouvement dans lequel la pulsion se divise dans son parcours, une partie “ rebrousse ” chemin en route, tandis qu’une autre partie “ continue ” son chemin en direction de l’objet. Deux “ fonctions ” de la pulsion sont ainsi décrites, l’une en direction du moi et l’autre en direction de l’objet.
S. Freud me semble poursuivre ainsi le travail de “ dénarcissisation ” de la théorie de la pulsion, elle implique une théorie du plaisir-déplaisir, une théorie de la décharge productrice du plaisir, du plaisir “ pour soi ”, mais s’y ajoute aussi, me semble-il, une théorie de la pulsion qui “ s’évacue ” en direction de l’objet et “ porte ” vers celui-ci, vectorise un message en sa direction. Ce n’est que dans et par la rencontre et le passage par l’objet que représentation et affect seront effectivement différenciés, que par la réponse, la réverbération par l’objet. Je ne suis pas loin de penser que plaisir et satisfaction, que principe de plaisir et principe de satisfaction de la pulsion doivent être pensés non seulement en fonction de la décharge, mais aussi en fonction de la manière dont le “ message ” vectorisé par l’expression pulsionnelle sera reçu et signifié par l’objet. La “ satisfaction ” ne comporte pas que la décharge, l’enjeu de celle-ci est celui du plaisir ou du déplaisir, mais aussi un mode de réception et de partage par l’objet du plaisir ainsi impliqué.
M.-F. Dispaux introduit, quant à elle, la question de l’esthésie et de la co-esthésie qui m’invite à proposer une seconde remarque sur ce point-là. Quand on évoque l’accordage et le partage d’affect, on a surtout en tête la forme émotionnelle de l’affect et la différenciation affect-représentation ainsi impliquée. Il me semble que la clinique que M. F. Dispaux décrit ouvre une question préalable ou parallèle à celle-ci. L’accordage affectif, le partage d’affect me semble avoir deux temps aux enjeux distincts. Un temps où ce qui est essentiel est l’émotion partagée, c’est ce qui est classiquement décrit à propos de l’empathie, du “ vivre avec ” relevé par S. Ferenczi, mais celui-ci ne peut advenir que s’il est précédé ou accompagné par une forme de “ sensation partagée ”, par une forme de “ partage esthésique ” peut-être aussi esthétique. Le plaisir pris à sentir son propre corps, pris dans l’investissement de la sensorialité, de la cœnesthésie, de la kinesthésie, des praxies..., doit lui aussi, avant de prendre la forme “ auto-érotique ” qu’on lui connaît, pouvoir être partagé par l’objet, sa libidinalisation en dépend. La clinique des souffrances psychosomatiques me semble le mettre en évidence, l’investissement du corps propre, fut-il celui de l’autoconservation, passe par un processus d’accordage et d’ajustement sensoriel dans lequel l’objet réfléchissant et le sujet en écho, trouvent un plaisir suffisant. L’investissement de la sensorialité et du corps propre n’est pas “ direct ”, il est “ réfléchi ” et préalable à l’organisation des formes complexes de l’affect. Il faudrait encore reprendre la question de la forme “ passion ” de l’affect, et celle de son rapport avec l’échec des formes du partage premier et de la relation homosexuelle “ en double ” qu’elle implique, mais cela nous entraînerait largement au-delà des limites de notre intervention, d’autant plus qu’il reste à articuler l’ensemble de ces réflexions avec les questions soulevées par le rapport de D. Ribas.
Ce sera notre troisième et dernier point d’intervention. Là encore, il faut remercier D. Ribas du travail considérable qu’il a effectué pour problématiser la question de l’intrication pulsionnelle, travail sans lequel la discussion en resterait à des formes superficielles de l’échange métapsychologique et clinique. La question de fond, telle qu’elle apparaît à la lumière de nos échanges et de mes réflexions précédentes, est celle de la place et de la fonction de l’objet dans l’intrication, son échec ou ses formes particulières.
Je voudrais tout d’abord souligner une difficulté qui apparaît quand nous abordons la question de la fonction de l’objet au sein de l’organisation de la psyché. Ce n’est pas à l’objet d’effectuer le travail psychique du sujet, ni non plus à cet objet particulier qu’est l’analyste. L’analyste ne “ fait ” pas l’analyse de son analysant, il rend celle-ci possible, il maintient le cadre et le site nécessaires pour que cette analyse puisse se dérouler, il doit maintenir les qualités “ analysantes ” du site analytique, il doit “ garder ” le site analysant c’est-à-dire maintenir la situation de telle sorte qu’elle conserve ses potentialités analysantes. C’est un peu ce que je reproche à la manière dont est couramment utilisée la conception de Bion concernant la rêverie maternelle (pour Bion lui-même cela semble plus complexe) dans la vulgate psychanalytique : tout semble se passer comme si c’était la mère qui devait faire le travail psychique pour le sujet. Dans ma conception de la fonction symbolisante de l’objet, l’objet, les objets fournissent les conditions et pré-conditions pour que le sujet puisse faire le travail psychique qui lui incombe, ils ne se substituent pas à lui dans ce travail.
Je voudrais aussi rappeler qu’à ma connaissance Freud n’a jamais décrit une fonction “ pare-excitante ” de l’objet. Il me semble que sa conception va plutôt dans le sens de souligner la mise en œuvre d’un pare-excitation chez le sujet quand il est menacé de débordement, et l’éventuel débordement de ses systèmes pare-excitants dans les situations traumatiques. Que cela fasse partie des “ fonctions ” de l’objet que d’éviter au sujet encore infans d’être débordé par de trop grandes quantités d’excitations me paraît être acquis et qu’ainsi on puisse, “ par analogie ”, décrire une fonction pare-excitante de l’objet, je veux bien l’admettre, mais à condition de souligner qu’il s’agit de protéger le sujet d’un “ débordement ” par l’excitation. Je souligne débordement, c’est-à-dire que j’introduis ici un facteur relatif aux capacités psychiques du sujet, et que j’ouvre aussi la question des moyens mis en œuvre par l’objet pour éviter le débordement. Là encore, ce que la clinique “ directe ” de la première enfance montre, c’est que l’une des fonctions de la mère “ suffisamment ” bonne est plutôt d’amener l’enfant à intégrer et à organiser l’excitation, des quantités toujours plus grandes d’excitation. La mère doit aider à l’introjection de l’excitation, si elle doit “ pare-exciter ” l’enfant, c’est au sens où elle doit aider à une modération de l’excitation pour rendre celle-ci introjectable. Je ne suis pas sûr de l’inutilité de ces précisions tant les dérives conceptuelles se produisent rapidement dans l’échange inter-analytique, l’enjeu étant ici, on le pressent, de maintenir ouverte la fonction “ séductrice ” inévitable de l’objet et du même coup de poser la question de la manière dont cette séduction doit être organisée pour qu’elle n’aboutisse pas à une aliénation ou à un débordement.
À la question de l’intrication posée par D. Ribas, et en regard de celle-ci, je propose d’articuler la question de l’introjection et du rôle de l’objet dans celle-ci. Ma question serait donc la suivante : ne faut-il pas engager une clinique différencielle de l’intrication et décrire différentes formes de l’intrication pulsionnelle. En sachant que l’enjeu fondamental et essentiel de cette question concerne les formes cliniques de ce que l’on appelle la “ pulsion de mort ”. Autrement dit, comment la “ destructivité ” fondamentale va-t-elle pouvoir éviter de prendre la forme “ muette ” d’une tendance au Nirvana, à la léthargie psychique, à l’intolérance à la pulsion et à l’excitation, à la décharge vers le niveau zéro. Je ne reviens pas ici sur la pertinence du développement de P. Denis sur la complexité et les ambigu ïtés du concept de pulsion de mort, je cherche à affiner la problématisation de la question.
Schématiquement, une telle clinique différencielle de l’intrication tendrait à différencier une intrication qui se passe de l’objet ou cherche à se passer de l’objet, d’une autre forme qui inclut le rôle et la fonction de l’objet dans son parcours. J’ai souligné précédemment la fonction des différentes formes “ d’accordage et de partage ” de l’affect dans l’auto-investissement de la sensorialité primaire, c’est-à-dire donc dans la libidinalisation du corps propre et la sémantisation de celui-ci dans l’échange avec l’objet. J’ai aussi souligné la valeur messagère de l’expression pulsionnelle, sa valeur “ sémaphorisante ”
[3] pourrait-on dire, porteuse de signes et signifiants reconnus comme tels. Quand cette libidinalisation du corps propre s’effectue de manière suffisante par l’entremise du “ reflet esthésique ” de l’objet, c’est-à-dire donc quand les formes de partage esthésique sont suffisamment accordées, une “ intrication première ” s’effectue ou peut s’effectuer, pulsion et objet ne sont pas placés en antagonisme. Évacuation vers le dehors, décharge, et “ reprise ” et “ ressaisie ” vers soi, retour réfléchi vers soi peuvent s’intriquer en une même boucle intricante.
Quand par contre l’accordage affectif et esthésique échoue, quand l’ajustement réciproque ne permet pas à cette boucle de s’organiser, que sujet et objet sont placés en antagonisme trop tôt, le sujet doit avoir recours à des “ solutions ” auto-intriquantes trop précoces ou autonomes. L’intrication première doit se passer de l’objet, et le sujet va devoir mettre en œuvre des procédures de secours. On a évoqué le contre-investissement, je ne reviens pas sur celui-ci qui nécessite la mise œuvre de moyens et processus souvent très coûteux pour “ neutraliser ” l’excitation et la réprimer sans satisfaction. Les cliniciens de l’autisme et de ses processus ont décrit les procédés autosensuels ou autocalmants, mais aussi le démantèlement perceptif issu de l’échec de la libidinalisation de la sensorialité, auquel j’ajouterais volontiers le démantèlement hallucinatoire. Mais la psychanalyse freudienne a surtout mis l’accent sur le processus de co-excitation sexuelle et le masochisme érogène.
Je ne sais pas s’il existe un masochisme érogène primaire “ normal ” ou si le développement de celui-ci est l’effet de l’échec de l’accordage et de l’ajustement premier. La question ne me paraît pas décidable comme toutes les fois que se pose la question de l’origine des processus. La co-excitation sexuelle est observable “ cliniquement ”, et savoir si elle est “ originaire ” et exploitée par l’effet des difficultés de mise en place de l’accordage sensoriel et affectif primaire ou si elle est seulement “ réactionnelle ” à ces échecs n’a que peu d’importance au “ fond ”, le résultat est le même. Disons que l’intrication primaire s’effectue alors de manière prévalente par cette solution “ auto ” et qu’elle se paye du prix d’une augmentation significative du masochisme et de ses différentes formes. On aura compris que je différencie ici la réceptivité primaire qui me semble caractériser le féminin de l’affirmation selon laquelle un “ masochisme ” féminin existerait de manière intrinsèque.
Ainsi donc, pour conclure, il me semble que le fait d’affiner notre représentation des enjeux et formes des moments de la construction première des processus de la psyché, des pré-conditions objectives et objectales de celle-ci, amène à reprendre certains aspects de la métapsychologie et à ouvrir de nouvelles questions ou de nouvelles manières de les théoriser. Cela ne signifie pas, faut-il le rappeler, que l’on embarque la psychanalyse du côté d’un point de vue développemental, ni que la complexité du processus transférentiel va devoir être ramenée aux conditions de la rencontre première avec l’objet. L’après-coup garde tous ses droits, mais il est nécessaire d’éclairer les formes qu’il prend dans le transfert par un accroissement de notre représentation de ce que furent les “ avant-coups ” dont il dépend en partie, mais en partie seulement bien entendu. Développer un aspect de la complexité d’une configuration transférentielle ne signifie pas négliger les autres, ni considérer qu’ils sont sans pertinence, cela signifie simplement que l’on ne peut traiter de tout en même temps et à la fois.
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Bollas Ch. (1989), L’objet transformationnel, Revue française de psychanalyse, no 4, 1181-1199.
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Freud S. (1914-1915), Œuvres complètes, t. XIII, Paris, PUF.
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— (1920), Au-delà du principe du plaisir, in Œuvres complètes, t. XV, Paris, PUF.
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Parat C. (1995), L’affect partagé, Paris, PUF.
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Roussillon R. (1989), Le médium malléable, la représentation de la représentation et la pulsion d’emprise, Revue belge de psychanalyse, 1989, no 13, p. 71-87, repris in : Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF, 1991.
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— (1999), Agonie, clivage et symbolisation,. Paris, PUF.
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Stern D. (1985), Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, 1989.
[1]
Selon l’expression de B. Duez.
[2]
Sur ce point, cf. R. Roussillon, “ Les visiteurs de la voix ”, Actes du colloque des Arcs,
Bulletin du Groupe lyonnais de psychanalyse.
[3]
J’emprunte ici ce terme à P. Delion, mais dans un sens je crois assez différent de celui qu’il utilise.