Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526527
250 pages

p. 1837 à 1843
doi: 10.3917/rfp.665.1837

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Perspectives métapsychologigues

Volume 66 2002/5

2002 Revue française de psychanalyse Perspectives métapsychologigues

Penser le double

Jean José Baranes 16, rue Jacques-Callot 75006 Paris
L’auteur propose une lecture de l’évolution de la pratique psychanalytique centrée sur la question de la symbolisation. Le double tient une place centrale selon lui dans des processus où l’identité est au premier plan, et les modes de symbolisations radicalement différents selon les registres psychiques mobilisés.Mots-clés : Double, Symbolisations, Inquiétante étrangeté, Identité. SummaryThe author proposes to study the development of psychoanalytic practice centred on the question of symbolisation. The double, in his opinion, holds a central place in the processes in which identity is at the forefront, and modes of symbolisation differ radically according to the psychic registers mobilised.Keywords : Double, Symbolisations, Uncanny, Identity. Der Autor schlägt eine Lesung der Entwicklung der psychoanalytischen Praxis, was die Frage der Symbolisierung betrifft, vor. Der Autor denkt, dass der Doppelgänger einen zentralen Platz einnimmt in Prozessen, in denen die Identität an erster Stelle steht, und der Symbolisierungsmodus, welcher radikal verschieden ist je nach den mobilsierten psychischen Registern.Schlagwörter : Doppelgänger, Symbolisierungen, Das Unheimliche, Identität. El autor propone una lectura sobre la evolución de la prá ctica psicoanalítica centrada en el sujeto de la simbolización. El doble toma un lugar central de acuerdo con el autor en los procesos en los cuales la identidad figura un primer plano, junto a los modos de simbolizaciones radicalmente diferentes según los registros psíquicos movilizados.Palabras claves : Doble, Simbolizaciones, Preocupante rareza, Identidad. L’autore propone una lettura dell’evoluzione della pratica analitica centrata sulla questione della simbolizzazione. Secondo l’autore, il doppio ha un posto centrale nei processi in cui l’identità si trova in primo piano e le modalità di simbolizzazione varia secondo i registri psichici mobilizzati.Parole chiave : Doppio, Simbolizzazione, Perturbante, Identità.
L’évolution considérable de la psychanalyse en France au cours des trente dernières années a abouti à un certain nombre de réévaluations et de recentrages dont il serait bien hasardeux de vouloir faire la somme ici, mais dans lesquels l’adresse du psychanalyste à nos patients a indiscutablement “ changé de cap ”. Là où nous avions appris, au cours de notre formation, à repérer la part que ces derniers prenaient, en toute inconscience, à leur malheur névrotique – et à le leur souligner –, s’opère aujourd’hui un tout autre travail, sorte d’artisanat mené en commun, co-pensé sinon même co-éprouvé s’appuyant sur une mémoire sensorielle du corps, et visant à créer un espace de jeu pour le Je.
Pour autant, il n’était pas question d’abandonner, et c’est un aspect non négligeable de la question, les repères « freudiens » classiques du fonctionnement psychique.
A. Green, en précurseur, avait déjà attiré notre attention dès 1975 dans son rapport de Londres : « L’analyste, la symbolisation et l’absence dans le cadre analytique » sur le fait que la psychanalyse devrait prendre en compte d’autres facteurs que le classique refoulement et d’autres modalités de la trace, de la mémoire et du retour dans l’espace psychique, modalités qui furent seulement esquissées par Freud dans ses travaux d’après 1920. Et cela au point de contraindre les analystes à changer de vertex, le refoulement cédant alors le terrain dans le fonctionnement mental de leurs patients au clivage du moi, au déni de réalité et à des opérations psychiques et non psychiques (l’acte, la somatisation, le comportement ou le caractère [1], aussi bien que le délire). Ceux-ci vont venir progressivement camper, puis occuper le centre de l’espace analytique.
C’est ainsi qu’une place de plus en plus grande sera faite à ce qui agit l’analyste dans l’analyse [2] :
Agir ou emprise que l’on va dès lors considérer comme communication primitive et forme de retour via ces modalités nouvelles du transfert et du contre-transfert indissolublement liés, de ce qui n’a pas été « suffisamment subjectivé » par et de l’environnement premier. Bien entendu, ces contenus psychiques singuliers demeurent d’autant plus actifs qu’ils sont en deçà des mots et comme échappant à leur pouvoir de négociation : excitations mal pulsionnalisées, ou encore registre traumatique, opérant en deçà des souffrances névrotiques.
Ce qui agit l’analyste donc, mais aussi ce qui passe impérativement par d’autres canaux que ceux de l’échange langagier lesté par la permutabilité de l’Œdipe, à savoir l’affect – dont Green encore avait de longue date souligné la valeur de passeur –, l’éprouvé corporel, les perceptions et la sensorialité qui viennent pallier les failles de la représentation.
 
UNE NOUVELLE CLINIQUE
 
 
La question est d’autant plus cruciale que nous nous trouvons régulièrement confrontés aujourd’hui à ces cures « qui ne marchent pas », qui durent interminablement ou s’enferrent dans la répétition. Elles ont conduit les psychanalystes à approfondir l’outil métapsychologique – et notamment, parmi d’autres avancées, en faisant place à la perspective transgénérationnelle – ou à inventer des détours « bons pour la symbolisation » (Donnet) qui peuvent, le cas échéant, passer par des aménagements du cadre (psychodrame, abord familial, groupe, relaxation analytique, etc.).
De fait, cette nouvelle clinique aboutira, comme on le verra plus loin, à mettre en question le primat jusqu’ici donné à la parole et au verbal, au profit de conceptions plus larges, ouvrant sur les diverses modalités selon lesquelles l’appareil psychique travaille : il y a lieu de penser les symbolisations au pluriel [3]. Le langage et la mémoire du corps retrouvent dès lors une place éminente, au lieu de la mise en suspens, sinon du refoulement, dont ils furent l’objet lors de la constitution du corpus analytique initial. L’analyste, quant à lui, se trouve engagé dans la cure en tant qu’objet transformationnel pour une symbolisation se faisant dans l’espace intermédiaire.
 
AVATARS DE LA SYMBOLISATION
 
 
Cette révision de l’accent mis dans « la psychanalyse à la française » (P. Israël) sur les théories de la représentation qui, écrit celui-ci, « nous laissent assez démunis face à des charges d’affect qui ne sont pas inscrites dans un contexte représentatif lisible ou devinable » se fera de fait en deux temps :
Tout d’abord un temps centré explicitement sur ces théories de la représentation mais durant lequel se développe, toujours à partir de la clinique analytique, un double questionnement qui se voit réuni sous le vocable de « conditions » de la symbolisation, sorte d’en-deçà de la symbolisation pour qui la postulera uniquement langagière :
Les conditions de cadre, à la recherche d’un divan bien tempéré (J.-L. Donnet). Les conceptions théoriques sur le cadre analytique vont ainsi passer progressivement de l’opposition traditionnelle plus ou moins tranchée entre cure type et variantes de ladite cure type, à une conception plus large dans laquelle les conditions d’un travail analytique vont être envisagées comme autant de dispositifs, détours ou praticables favorisant plus spécialement tel ou tel régime psychique. L’opposition freudienne entre l’ « or pur » de la psychanalyse et le « vil plomb » de la thérapie-suggestion se voyait du même coup replacée au registre des idéalisations de la cure.
Mais aussi ce qui, du processus et non plus du cadre dans la situation analytique, est favorable à la symbolisation. Le contre-transfert y est bien sûr concerné au premier chef : le silence de l’analyste miroir laisse ainsi la place à un mode de présence participative de l’analyste à un ouvrage de création de sens mené en commun, au plus près des éprouvés. Ceux-ci, d’ailleurs, furent initialement considérés comme pur produit d’une identification projective issue de la psyché du patient qu’il fallait lui restituer-renvoyer sous forme d’interprétations, avant d’être reconnus pour eux-mêmes comme résultant de l’état de séance (C. et S. Botella), terreau commun ou chimère (M. de M’Uzan) à partir desquels seulement il deviendra possible d’aborder le vrai des conflits pulsionnels de l’infantile.
Dans cette véritable mutation de point de vue, on imagine bien – et cela a bien été le cas – tous les mésusages et réductionnismes possibles de la psychanalyse, face au paradoxe d’un changement obligé prenant en compte, d’une part ces « conditions » de la condition de sujet et d’autre part la nécessité de tenir ferme néanmoins sur la centralité de la sexualité infantile et du conflit œdipien, repères freudiens « classiques » du fonctionnement psychique.
J’en viens au deuxième temps des conceptions contemporaines sur la symbolisation. Les travaux de R. Roussillon y sont une référence incontournable et spécialement ceux qui, partant de Winnicott, dégageaient le concept de symbolisations primaires.
C’est à partir des travaux de cet auteur que j’en suis moi-même arrivé à l’idée d’une pluralité des symbolisations, ces « symbolisations plurielles » travaillant de manière simultanée et hétérogène, dans une hétérochronie des registres psychiques qui rend caduque l’opposition entre symbolisation et conditions de la symbolisation ; à moins que l’on admette que ces conditions ne sont elles-mêmes rien d’autre que de la symbolisation, mais qui travaille autrement que celle du lapsus, du rêve ou du mot d’esprit. Chacun de ceux-ci signe en effet une certaine qualité du fonctionnement des instances intra psychiques, alors que les symbolisations primaires se caractérisent par trois ordres de faits :
  • elles sont ancrées dans la sensorialité et dans l’affect et opèrent à partir des traces perceptives et mnésiques, dont la réactualisation sensori-perceptive hallucinatoire dans la cure permet de donner forme, d’esquisser des contours, en vue de la possibilité ultérieure de donner du sens ;
  • elles se déploient non plus dans l’intrapsychique mais dans l’espace intermédiaire ou transitionnel ;
  • elles s’autosymbolisent, enfin, en même temps qu’elles travaillent à symboliser, contribuant ainsi de façon centrale à la constitution de l’identité et à l’autoreprésentation.
Ce faisant, nous sommes passés d’un modèle névrotique de la cure dans lequel l’espace de l’intrapsychique et le fonctionnement des instances concourrent au travail de remémoration du passé refoulé, à un modèle dont Bollas a bien montré qu’il était tout autre : processus faisant une place majeure à l’objet transformationnel qu’est l’analyste, pour que les faits historiques deviennent des éléments psychiques, des objets de réflexion, « objets mentaux qui s’unissent à leur tour avec d’autres objets mentaux afin de constituer des chaines de significations croisées qui enrichissent la vie symbolique d’un individu ».
 
LA PROBLÉMATIQUE DU DOUBLE
 
 
La problématique du double devient alors cruciale, l’identité et l’autoreprésentation étant au cœur des symbolisations primaires. Piera Aulagnier l’avait déjà très clairement montré dans sa description des divers registres de fonctionnement de la psyché, celles-ci autoreprésentent le fonctionnement psychique dans le même temps où elles travaillent [4].
Lorsque le scénario névrotique défaille, ce motif du double ressurgit et envahit la scène, devenant alors la pièce que vont devoir jouer, de concert peut-on espérer, l’analyste et son patient, à la recherche d’une enveloppe de transformation psychique, nouvelle chrysalide pour un à venir plus ouvert.
Encore faut-il, sans doute faire la différence, en les distinguant du dédoublement interne autoréflexif du fonctionnement psychique le plus banal, entre :
  • le double externe matérialisé de l’alter ego qui prend le relai du compagnon imaginaire de l’enfance, dont tel adolescent par exemple ne pourra pas se passer, mais qui pourrait bien se pervertir en double narcissique vicariant ou fétichisé ;
  • le recours à un fantasme du double comme organisateur psychique face à des déliaisons majeures ;
  • ou la rupture avec la réalité et le délire d’un double persécuteur.
Ces différentes problématiques du double se déploient entre deux paramètres ou vertex, qui en font la paradoxalité, bien notée par N. Carels lorsqu’elle écrit : « Il constitue à la fois un motif de figuration et un espace-temps d’émergence d’un nouvelle configuration mentale » (p. 122) ;
  • d’un côté, la figure du double exprimerait un conflit psychique d’instance ;
  • de l’autre, elle est non plus figure mais processus de transformation.
C’est là notre thèse : par-delà toute représentation de la conflictualité psychique, le double est la toile de fond de tout fait psychique, et par là un précurseur indispensable pour l’accession à l’altérité, la psyché y recourant pour dénier/reconnaître la confrontation à la séparation, à l’altérité et à la mort.
Statut paradoxal du double : d’un côté, on rencontrera les diverses expressions psychopathologiques du double, qui seront autant d’avatars imaginaires de sa figuration, et de l’autre sa portée symbolique ou « symboligène », par son émergence lors de temps cruciaux pour la subjectivation dans la cure analytique, témoignage alors de sa fonctionnalité de base pour la psyché.
Pour le dire autrement : la problématique du double – dont on peut énumérer interminablement les matérialisations, ressemblant en cela aux transformations formelles inépuisables des dessins de M. C. Escher – est principalement ce qui, entre dehors et dedans, fonde le sujet.
Plus que renvoyant à une conflictualité d’instance particulière, il est opérateur (transitionnel) de transformation psychique, figure de la limite et du paradoxe (au sens proposé par Winnicott) ; il est mise en place fondamentale du spéculaire, pare-excitation, information et stabilisation primordiale de l’identité, ayant à voir en cela avec la « naissance » du sujet.
On voit donc qu’on passerait à côté des enjeux métapsychologiques les plus cruciaux du double si on en restait au registre de la conflictualité psychique entre instances, déjà remarquablement établie par Rank. Le statut du double est régime psychique de l’intermédiaire. Il est interface, médiateur ou passeur entre mondes différents, entre masculin et féminin, entre vie et mort, entre dedans et dehors, entre soi et l’autre. On conçoit donc que l’affect de dépersonnalisation et d’inquiétante étrangeté en soit l’indicateur privilégié.
Pour me résumer et conclure, je proposerai trois axes pour penser le double :
1 / Le « motif » du double est un état d’affect, figuration hypersensorielle plus que représentation, à laquelle il prélude. Il serait « pré-représentation », ouverture donc à l’activité de représentation, témoin et effet d’une opération psychique : la réflexion ou pliure.
2 / son surgissement en clinique analytique signe un crise de l’activité de représentation « ordinaire » : le décor du théâtre psychique devient alors le scénario lui-même.
On peut illustrer cela par deux exemples picturaux :
  • d’un côté les Ménines. Dans ce tableau, la toile du peintre, outil de l’artiste au travail, y est placée par Velasquez au premier plan, vue de dos. Elle engage par sa présence même la série des dédoublements, oppositions, qui font de ce tableau le paradigme de l’activité de représentation ainsi que M. Foucault l’avait magistralement démontré.
  • Il n’en est plus de même lorsqu’on se trouve en présence des châssis présentés et accrochés de dos sur la cimaise par le peintre contemporain Fontana. Ici, témoignant d’une « crise » dans la peinture, l’outil de la représentation (la toile) est devenu l’objet même de la représentation.
3 / Dans les cures de patients en grande souffrance identitaire narcissique et, de ce fait, inaptes au recours aux petites quantités et aux permutations symboliques du langage, l’issue de la cure va dépendre de la capacité des deux protagonistes à traverser ce carrefour de l’inquiétante étrangeté et du double, et à constituer une autoreprésentation. Toute la question devient alors de savoir comment faire pour que la toile de fond reste le fond et ne devienne pas figure (les formes pathologiques du double).
 
NOTES
 
[1] Vont se retrouver sous cette rubrique les névroses de caractère et de comportement qui ont fortement mobilisé les auteurs français dans les années 1960.
[2] Cf. le rapport de J. Godfrind-Haber et M. Haber.
[3] Cf. J. J. Baranes, Les Balafrés du divan, essai sur les symbolisations plurielles, Paris, PUF, « Le Fil rouge » (sous presse).
[4] Ainsi se constituent, à partir de la rencontre avec un environnement non encore constitué comme tel, des différenciations primitives qui vont ouvrir la voie au langage, à la représentation de mots et à la conflictualité psychique.
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[4]
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