2002
Revue française de psychanalyse
Culture et désintrication
À propos du Malaise
Guy Laval
2, rue Rossini
75009 Paris
Le malaise, c’est la tendance à la destruction de la civilisation par les citoyens des couches sociales défavorisées lors de situations d’injustices massives, tel que Freud le définit dans L’Avenir d’une illusion. Le meurtre de masse n’est pas pathologique en soi, le meurtrier n’est pas un malade. L’issue pulsionnelle violente est rendue possible par la conjonction de certaines conditions politiques et sociales et d’un certain type de fonctionnement psychique : la disparition de la conflictualité dans la société a pour conséquence que la conflictualité de l’appareil psychique n’est plus alimentée ; il perd sa dynamique, à savoir sa capacité à subjectiver, c’est-à-dire à médiatiser le flux pulsionnel.Mots-clés :
Renoncement pulsionnel, Injustice sociale, Conflictualité, Intériorisation, Surmoi hors circuit.
The discontents are the tendency toward destruction of civilisation by citizens of underprivileged social layers on the occasion of massive injustice, according to Freud’s definition in The future of an illusion. Mass murder is not pathological in itself, the murderer is not ill. The violent outcome of the drive is rendered possible by the conjunction of certain political and social conditions and a certain type of psychic functioning : the disappearance of conflictuality in society has as a consequence that conflictuality of the psychic apparatus is no longer nourished ; it loses its dynamics, that is its capacity to subjectivise, that is to say mediate the flow of the drive.Keywords :
Drive renouncement, Social injustice, Conflictuality, Interiorisation, Off-circuit superego.
Das “ Unbehagen ” ist die Tendenz zur Destruktion der Zivilisation durch die Bürger der sozial benachteiligten Schicht in Situationen von massiver Ungerechtigkeit, sowie Freud es in “ Zukunft einer Illusion ” definiert. Der Massenmord ist nicht pathologisch an sich, der Mörder ist kein Kranker. Der gewaltsame Triebausgang wird möglich durch die Vereinigung von gewissen politischen und sozialen Bedingungen und durch eine gewisse Art von psychischem Geschehen : das Verschwinden der Konfliktualität in der Gesellschaft zieht nach sich, dass die Konfliktualität des psychischen Apparats nicht mehr genährt wird ; er verliert seine Dynamik, das heisst seine Fähigkeit, zu subjektivieren, den Triebstrom zu mediatisieren.Schlagwörter :
Triebverzicht, Soziale Ungerechtigkeit, Konfliktualität, Verinnerlichung, Ausgeschaltetes Überich.
El malestar, es la tendencia de destrucción de la civilización por los ciudadanos de clases sociales desfavorecidas en situaciones de injusticias masivas, tal como Freud lo definió en El Porvenir de una ilusión. Los crímenes masivos no son patológicos de por sí, el asesino no es un enfermo. La vertiente pulsional violenta se vuelve posible por la conjunción de determinadas condiciones políticas y sociales y de cierto tipo de funcionamiento psíquico : la desaparición de la conflictualidad en la sociedad tiene como consecuencia el hecho de que la conflictualidad del aparato psíquico ya no es alimentada ; pierde su diná mica, a saber la capacidad de subjetivar, o sea mediatizar el flujo pulsional.Palabras claves :
Renuncia pulsional, Injusticia social, Conflictualidad, Interiorización, Superyo, Fuera de pista.
Il disagio è la tendenza alla distruzione della civiltà da parte di cittadini di classi sociali svantaggiate, all’occasione di grosse ingiustizie, come Freud le definisce in l’Avvenire d’un’illusione. L’assassinio di massa non è patologico in sè, l’assassino non è un malato. Lo sbocco pulsionale violento è reso possibile dalla congiunzione di certe condizioni politiche e sociali e da un certo tipo di funzionamento psichico : la scomparsa della conflittualità nella società ha come conseguenza che la conflittualità dell’apparto psichico non è più alimentata ; perde la sua dinamica, cioè la sua capacità di soggettivare, di mediatizzare i flussi pulsionali.Parole chiave :
Rinuncia pulsionale, Ingiustizia sociale, Conflittualità, Interiorizzazione, Superio fuori circuito.
Lorsque nous abordons la civilisation et ses malaises, dont le plus “ überdeutlich ” est le meurtre de masse, souvent d’État, nous devons avoir constamment à l’esprit que nous quittons le domaine propre à la psychanalyse. Nous appréhendons un nouvel objet, qui nous est, du moins de façon directe, littéralement opaque.
Cela nous impose donc une rigueur extrême afin d’éviter d’appliquer nos concepts à un objet qui ne s’y prête pas directement, à un objet étranger, situé hors de notre domaine princeps : nous courrions le risque d’un verbiage illusoire, sans la moindre prise sur un objet qui se dérobe.
Comme le souligne fortement Claude Le Guen dans son article « La psychanalyse est une anthropologie », il s’agit du même être humain que celui que nous traitons dans nos cures. Mais nous devons souligner tout d’abord qu’au niveau de la civilisation, cet homme se retrouve en foule, en foules de différentes structures, fonctionnant dans le cadre d’institutions que les êtres humains ont construites en fonction de leurs interférences. En second lieu, nous analysons un individu qui présente une certaine complexion pathologique, et notre projet est de guérison. Quand bien même réussirait-on à faire admettre que le meurtre totalitaire, ou les massacres de masse, peuvent recevoir le qualificatif de pathologique rapporté au destin de l’humanité, encore faudrait-il démontrer que ce qualificatif – je doute toutefois qu’on soit habilité à parler de pathologie sociale – dût s’appliquer également à l’individu qui tue dans ces conditions. Il n’y a en effet aucune implication, ni logique, ni psychanalytique de l’un à l’autre. L’hypothèse inverse – ne pas insérer ces faits dans la pathologie – me semble plus heuristique :
1 / Le meurtre de masse n’est pas pathologique en soi : il signe au niveau social une rupture de civilisation qui en impose pour de la pathologie si l’on prend à la lettre une vision analogique des choses ; mais analogie n’est pas démonstration, et pour qu’on soit habilité à parler de sociétés « pathologiques », il faudrait au moins deux conditions :
- que l’on définisse une évolution linéaire naturelle des sociétés vers l’excellence, et que l’on établisse des critères qui permettent de qualifier de « saines » les sociétés voisines des points d’équilibre ;
- que ces sociétés puissent être traitées scientifiquement, « soignées » en quelque sorte, à la manière de la médecine ou de la psychanalyse, de façon à ce qu’elles soient à même de rejoindre ce point d’équilibre « sain ».
Pour le moment, personne n’est en mesure d’affirmer (à part des charlatans ou des rêveurs – d’excellentes intentions, bien sûr) que ces conditions sont réunies, car il n’y a rien de linéairement « naturel » dans l’évolution de nos sociétés, et le jugement – ainsi que l’éventuelle rectification – que l’on peut porter sur elles ne peut être que d’ordre normatif, à savoir politique, et l’action adéquate que les individus ou groupes d’individus vivant à l’intérieur de ces sociétés peuvent exercer sur elles est à situer dans l’ordre politique. Ni le meurtre de masse, ni l’individu qui y participe ne relèvent du pathologique.
2 / La rigueur analytique nous impose également d’appliquer notre théorie à un objet qui soit le sien : le meurtre de masse ne peut donc être appréhendé psychanalytiquement qu’en partant de l’individu sans jamais le quitter : je souligne ce terme, car nous pourrions, tout en partant de l’individu, extrapoler à la foule, opérer une transmutation de type homothétique, et appliquer à la foule les conditions relatives à l’individu ; l’opération logique serait d’analogie (son degré zéro étant la métaphore dont nous surabusons) : sa valeur scientifique est douteuse, et Freud, qui pourtant ne la dédaigne pas – mais avec de nombreux garde-fous –, nous avertit que ce procédé peut être dangereux (L’avenir d’une illusion) ; l’analogie, a fortiori la métaphore ne peuvent jouer que comme éclairages de démonstrations qui ne peuvent procéder que de l’observation. Les pulsions, propres à l’individu, ne peuvent s’appliquer à la foule ; de plus, aucune pulsion spécifique n’est repérable dans la foule, selon Freud (dans Psychologie des foules, il récuse une hypothétique pulsion grégaire) ; invoquer la désintrication pulsionnelle à ce niveau n’a aucun sens freudien, il s’agirait d’une extrapolation abusive, une société ne se désintrique pas, d’autant plus que cette « désintrication » ne pourrait être que la désagrégation d’une « intrication préalable », désagrégration qui me semble introuvable. En effet, ce type de foule ou de société est plutôt compacte, et ce que l’on pourrait désigner du terme impropre de désintrication serait plutôt l’effet de destruction opéré sur « d’autres » par cette foule sans fissures.
3 / Notre seule solution est donc l’observation des rapports dialectiques entre la foule et chaque individu qui la composent, les effets étant perceptibles au niveau social, le fonctionnement psychique repérable au niveau de l’individu seul.
Aucun élément ne nous autorise à postuler d’emblée, même pour les pires massacres, une quelconque anormalité de l’individu tueur : nous le poserons donc comme névrotico-normal, car, nous ne le savons hélas que trop bien, l’homme « normal » est tout à fait capable de tuer sans être un assassin « structurel ». Dans les conditions « normales » (démocratie – non instrumentalisée à son profit par une classe ou une caste –, pas de crise, économique, politique ou culturelle), de nombreux freins s’opposent à l’acte meurtrier qui est étonnamment rare en Europe (s’il est très nettement plus important aux États-Unis – quatre fois plus –, cela est dû pour l’essentiel, outre l’importance abyssale des inégalités, à la vente « libre » des armes à feu ; cela montre que le meurtre est facile à l’homme : il lui suffit de posséder une arme pour tuer, soit dans le but de voler ou de régler des conflits mineurs, soit même dans des enjeux futiles tels une dispute de récréation entre gamins de 12 à 14 ans) ; les freins sont la loi, bien sûr (mais elle peut s’inverser, notamment en régime totalitaire, et pousser au meurtre) ; en outre, ce n’est pas sur elle seule et son prolongement répressif que repose la viabilité de nos sociétés : il faut y ajouter les idéaux, et surtout la morale, la morale sociale et civique, et donc, l’instance de la personnalité qui lui donne son efficace, le surmoi.
La loi détermine et édicte ce qui est prescrit et ce qui est interdit à tous les citoyens sans exception ; mais elle n’obtient pas automatiquement que toutes ses prescriptions soient suivies : il y a des contrevenants, des gens qui ne respectent pas la loi, qui commettent des délits ; la loi prévoit dans ce cas une punition : l’État de droit a le
monopole de la violence, il dispose pour cela d’une force coercitive qui est à même de se saisir du délinquant, de le déférer devant les tribunaux qui décident d’une incarcération éventuelle ; si tous les citoyens suivaient automatiquement leur intérêt ou leurs désirs – désirs tellement forts à tel ou tel moment quasi confusionnel de la vie d’un individu que la loi semble s’effacer devant eux ; or, cela concerne à peu près tous les êtres humains –, la société, et ce, malgré la répression, serait submergée de délits, et l’appareil coercitif, débordé, devrait être hypertrophié pour être à même de faire respecter la loi, ce qui, à plus ou moins long terme, conduirait à la dictature ; comme il est patent que nos sociétés restent viables, il faut donc admettre que d’autres éléments interviennent pour assurer leur viabilité ; je m’en tiendrai aux idéaux
[1], à la morale, notamment civique, sur laquelle s’articule la conscience morale du sujet : le surmoi donc, et bien entendu le moi, qui lui aussi ne peut fonctionner dans le sens que lui demande la société – démocratique – que si le sujet se trouve dans une situation « suffisamment bonne », ce qui n’est le cas que lorsque cette société fonctionne de façon à ce que chaque individu reçoive des satisfactions narcissiques suffisantes, ressente une estime de soi acceptable.
Quel est le rôle du surmoi ? C’est de réguler le fonctionnement social de chaque sujet de façon à ce qu’il remplisse le programme que la société lui demande :
renoncer à une bonne part de satisfaction pulsionnelle de façon à rendre possible le vivre ensemble. Freud nous indique la seule voie qui permette de comprendre ces poussées de destruction de la civilisation chez les masses populaires. Il s’inquiète déjà dans le
Malaise : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son
développement culturel
[2] réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. » Il détermine sans ambigu ïté dans
L’avenir d’une illusion les conditions qui rendent cette maîtrise impossible : « Mais quand une civilisation n’a pas dépassé le stade où la satisfaction d’une partie de ses participants a pour condition l’oppression des autres, peut-être de la majorité,
ce qui est le cas de toutes les civilisations actuelles1, il est compréhensible qu’au cœur des opprimés grandisse une hostilité intense contre la civilisation rendue possible par leur labeur, mais aux ressources de laquelle ils ont une trop faible part. On ne peut alors s’attendre à trouver une
intériorisation1 des interdictions culturelles chez ces opprimés... ils tendent à détruire la civilisation elle-même, voire à nier éventuellement les bases sur lesquelles elle repose... Inutile de dire qu’une telle civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion n’a aucune perspective de se maintenir de façon durable
et ne le mérite pas. »
Le phénomène que décrit Freud ne se fait généralement pas tout seul, il dépend des conditions politiques des sociétés en question : démocratiques dans l’Allemagne de Weimar. Ceux qui visent le pouvoir vont prétendre parler au nom du peuple (ce que l’on nomme populisme, à savoir l’exploitation des frustrations vraies – pour Freud, le renoncement pulsionnel exigé par la civilisation n’est pas compensé par des satisfactions matérielles qui lui sont injustement confisquées par des classes dominantes trop avides – du peuple) : pour le conquérir, ces forces forgent une idéologie fondée sur l’Idéal avec un grand I (la domination et le salut du monde par la seule « race » pure, physiquement et moralement) et sur les destructions que cet idéal exige (Juifs, Allemands undeutsch, comme ose l’écrire Heidegger, bien plus nazi qu’on a voulu le croire).
Dans cette analyse des conditions d’autodestruction de nos sociétés, Freud reste scientifique, le jugement de valeur ne pointant qu’avec le dernier mot : « et ne le mérite pas ».
L’Histoire récente illustre abondamment la clairvoyance, fondée sur la théorie, de Freud. Après 1917, en Russie et en Ukraine, les pauvres des villes et les moujiks censés être abrutis de religion et de misère, réputés apathiques, massacrèrent spontanément – les bolcheviks furent eux-même surpris de ces bains de sang – leurs oppresseurs ; en Espagne, lors du Front populaire, des paysans et des journaliers proches du dénuement tuèrent aveuglément ceux qu’ils considéraient comme les responsables de leur misère. Comment peut-on avoir la légèreté de penser que des êtres humains subissant une exploitation extrême et dégradante, et surtout méprisés, humiliés, soumis, malgré un travail épuisant créateur de richesses, à la faim, au froid, à la maladie, à la mort prématurée, ne répriment pas constamment – tout en attendant des circonstances plus favorables – un profond désir d’anéantir les responsables de leur malheur ? La théorie de la servitude volontaire est certainement plus douce aux privilégiés
[3].
Mais dès qu’une issue est possible, les massacres commencent. L’analyse de Freud est toujours d’actualité, les conditions initiales se sont aggravées, les conséquences aussi – en ce qui concerne les destructions, l’Histoire s’accélère : les historiens et les politiques gagneraient à s’inspirer de cette analyse.
Le renoncement pulsionnel est exigé par la société avant ; mais ce renoncement n’est que partiel : il devra y avoir satisfaction réelle (mais transformée – il ne s’agit plus d’une exigence pulsionnelle directe et brutale –, en partie sublimée et surtout différée) après. Si cette satisfaction est frustrée, chacun donnera libre cours à sa pulsion de destruction (c’est ce qui prédomine dans ce type de configuration, nous dit Freud) que la situation de foule amplifiera considérablement. Il n’est peut-être pas inutile de préciser qu’en Europe nous en sommes aujourd’hui à cette phase (avec les exclus) ; l’exclusion exacerbe leur « libération pulsionnelle » (concept fantasme de « théoriciens » post-soixante-huitards) et produit l’issue non élaborée de violence (petite délinquence, déprédations, etc..) et de sexe barbare (« tournantes », c’est-à-dire viols d’adolescentes, en bande, dans les sous-sols), en attendant bien pire. Le vote récent en faveur du Front national est un des signes de cette destruction de la civilisation. Or depuis Freud les choses se sont aggravées : jusqu’à la mondialisation ultra-libérale, l’égalité constituait l’horizon – certes lointain – de nos sociétés ; aujourd’hui, c’est l’inégalité qui est théoriquement et politiquement exaltée comme horizon, car elle serait indispensable à la création de richesses ; ce changement d’horizon est capital : les exclus sont dûment avertis qu’ils le resteront.
Les masses vont détruire, mais il faut une condition préalable : que le surmoi de chacun soit empêché de fonctionner ; en effet, avec un surmoi en état de marche, on tue peu en France (autour de 1 000 meurtres par an) ; avec un surmoi hors circuit – comme c’est le cas dans une armée soumise à l’ « Action psychologique » –, on peut faire beaucoup mieux (entre 1 et 2 millions de personnes tuées – dont une majorité de civils massacrés sans la moindre raison « militaire », au mépris des conventions de Genève – par des jeunes Français « ordinaires » pendant les quatre années les plus meurtrières de la guerre d’Algérie).
Mais, concernant le surmoi, il est indispensable de dissiper un malentendu. Dans l’Abrégé, Freud est très clair : « ... le surmoi continue à jouer pour le moi le rôle d’un monde extérieur, quoiqu’il soit devenu un morceau du monde intérieur ». Plus loin, il souligne que le surmoi « représente (vertritt) l’influence de l’enfance de l’individu... ». Il dit aussi qu’il est l’héritier du complexe d’Œdipe qui est incontestablement une formation intérieure. Cela permet d’en terminer avec les ambigu ïtés porteuses de confusion : le surmoi n’est rien d’autre qu’une instance de l’appareil psychique, et à ce titre il est :
- individuel ;
- intériorisé.
On ne peut donc parler de surmoi culturel que par facilité de langage, pour souligner que le surmoi a des composantes incontestablement issues de la culture ; cela est vrai, mais ne saurait suffire à poser les bases structurelles d’un « surmoi culturel », c’est à peine une allusion descriptive.
En outre, l’intériorisation du surmoi est accentuée par deux ordres de constatations :
- il est modulé sur le surmoi des parents, il s’agit donc d’une identification ;
- il est également modulé sur un certain nombre d’éléments subjectifs, tout à fait particuliers au sujet, suscités par ses rencontres, ses expériences sociales : il est dit impersonnel ou abstrait, en ce sens qu’il s’est détaché de la personne des parents, ce qui le personnalise beaucoup plus, lui permettant d’apparaître au sujet comme sa conscience morale.
Cela exclut qu’un surmoi culturel puisse être une entité extérieure à l’individu : il faudrait dans ce cas lui déterminer une topique et une dynamique sociales, le mettre en rapport avec un réseau de structures sociales, et le faire fonctionner, montrer notamment comment il s’articule avec le sujet.
S’il se confond avec la morale (comme le dit aussi Freud), il suffit de le nommer morale tout court.
L’appareil psychique s’est construit au cours de l’hominisation. La première étape importante de cette construction est l’acquisition du langage. Une étape décisive me semble être celle du passage du genos (où il n’y avait pas à proprement parler de conflictualité) à la polis, dans l’aire grecque des VIIIe-VIIe siècles avant Jésus-Christ, avec tout ce qui est concomitant ou corollaire : entre autres la raison, la démocratie, à savoir la conflictualité ; c’est la naissance de ce que nous nommons la société.
On pourrait légitimement parler de surmoi culturel au stade du genos : toutefois ce type de surmoi ne peut être de structure délibérative, et le danger de cette notion tient à cette univocité. En fait, cette notion est confuse en ce sens qu’elle postule (ou laisse supposer) qu’il existerait dans la réalité une structure particulière qui se nommerait aussi surmoi, extérieure à l’individu et au-dessus de lui, située (où ?) dans la société ; or, s’il existe dans la société des éléments (coutumes, idéaux, interdits, morale, « culture », etc.) qui participent à l’autoconstruction du surmoi par le sujet, ces éléments ne sauraient constituer en eux- mêmes un surmoi homogène, ne serait-ce que par leur disparate : ce disparate est le résultat de l’éclatement du genos unifié et se substitue à ce que l’on pouvait éventuellement repérer dans le genos comme surmoi culturel qui se démultipliera en religion, morale, droit, raison, « culture », etc., entités séparées et articulées, plus ou moins bien, dans la polis.
Leur unification en un surmoi individuel est le fait de leur intériorisation : il n’y a surmoi que s’ils sont intériorisés, et Freud a souvent souligné que cette intériorisation n’allait pas de soi.
Le surmoi est loin de n’être que le lieu de l’interdit pur ; lorsqu’il est adulte, il est avant tout une instance délibérative ( « Si j’agis de cette façon, est-ce que j’agis bien, est-ce que j’agis mal ? » ) : cela est le travail spécifique du surmoi, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi l’instance de l’impératif simple (positif ou négatif : « je n’ai point consulté », dit Curiace, avec toutefois cette restriction qu’il a toujours déjà consulté, et qu’en tout état de cause, un minimum de travail s’est préalablement effectué au niveau du préconscient), également protectrice, et éventuellement gratifiante (Abrégé). Pour répondre à ce genre de question, le surmoi ne peut se passer de conflictualité. Si dans la réalité extérieure la conflictualité est extirpée (c’est le cas dans les régimes totalitaires, les sectes, les situations de huis clos réels ou psychiques où la conflictualité de la société globale ne se fait pas entendre, y compris les huis clos affectifs comme les mouvements de passion de foule), l’appareil psychique n’est plus alimenté par les investissements réciproques avec les objets externes – et les objets intériorisés sont insuffisants dans ces conditions-là, car ils ne concernent qu’une minorité d’individus, celle qui fait résistance –, par les échanges pulsionnels avec les objets sociaux, le surmoi n’a plus de relais conflictuels dans la réalité extérieure, de nombreuses fonctions du moi sont atrophiées (subsistent les fonctions techniques : pour tuer un bébé juif à deux mètres de distance, il faut être capable de viser et d’appuyer sur la gâchette avec un doigt). C’est ce que furent à même d’accomplir les Sonderkommandos (composés de citoyens allemands ordinaires, avec peu de SS) en Ukraine, Lithuanie, Russie, assassinant ainsi 1 700 000 Juifs : ces hommes, selon le jugement de leur propre chef SS, Von dem Bach, étaient pourtant fertig, finis, humainement démolis, et donc privés de toute élaboration psychique, mais fin prêts pour le meurtre.
Quelques années de régime nazi (huit ans) suffirent à supprimer toute conflictualité, ou à peu près, dans la société, modifiant le fonctionnement psychique de ces citoyens ordinaires, non assassins (dans les conditions habituelles seules la pègre, ou la passion individuelle tuent) avant ces actes. Le surmoi mis hors circuit, il se crée dans l’appareil psychique un véritable couloir libre de tout obstacle : plus rien ne médiatise la pulsion, ni moi, ni surmoi (cette médiatisation est l’essentiel du processus de subjectivation), elle pousse sans résistance, elle se branche directement sur l’instance sociale dominante qui appelle au meurtre : tuer, c’est bien. La pulsion ainsi libérée est pour Freud « la pulsion d’agression et d’auto-anéantissement » (Malaise). Je ne voudrais pas désamorcer mon propos en le déviant sur la question de la qualification (de mort ou non) de la pulsion, mais je souligne fortement la composante pulsionnelle – donc individuelle – de la structure de cet acte ; l’important, c’est la dynamique : l’issue vers l’extérieur, lors de certaines modifications du fonctionnement psychique, d’une pulsion violente, destructrice des objets sociaux. La frustration ayant poussé à la déliaison, le surmoi et une partie du moi étant hors circuit, il suffit d’un appel du chef idéalisé, « mis à la place de l’idéal du moi », pour que le sujet tue avec une facilité qui nous stupéfie, du moins au début, car on finit trop facilement par ne plus s’étonner. Si l’appareil psychique est adaptable, s’il ne casse pas, son fonctionnement équilibré est fragile, et l’acte le plus prohibé, le meurtre, devient beaucoup plus facile qu’on ne pense.
Malgré des formulations sensiblement différentes, certaines positions sur les pulsions (de mort ou pas) sont peut-être plus proches qu’on ne pense : pourvu qu’on maintienne les notions d’intériorisation, de dynamique, de conflictualité, nous restons dans le point de vue psychanalytique. En tout cas, on ne peut raisonner sur la pulsion que dans le cadre d’un fonctionnement psychique ; la pulsion brute, désintriquée ou pas, n’est pas un fonctionnement psychique en soi : si donc quelque chose d’approchant se manifeste, il faut pouvoir l’expliquer en tant que conséquence d’un fonctionnement psychique particulier ; la désintrication est une désorganisation qui conduit à la mort du sujet, tel le clochard qui meurt vers l’intérieur, comme le décrit Patrick Declerck dans Les naufragés : son appareil psychique n’est plus alimenté par des échanges libidinaux avec les objets sociaux, il se délite tout vivant. Dans le meurtre de masse, le tueur me semble pulsionnellement bien intriqué (mais encore moins psychisé, moins subjectivé que le clochard, à la mesure de son clivage). C’est un être « normal » : tuer dans ces conditions n’est pas le fait d’une maladie, c’est un crime (aucune circonstance atténuante ne peut effacer cette imputation) qui doit avoir ses conséquences pénales.
Quelle est la modification du fonctionnement psychique imposée par un régime totalitaire (prenons l’exemple du régime nazi) qui arrive à transformer un
citoyen ordinaire, qui, dans les conditions habituelles de fonctionnement de nos sociétés, n’aurait (statistiquement) pas tué, en
tueur (presque) sans états d’âme ? Il se constitue un circuit direct, sans médiations, sans obstacles, qui relie le ça et l’instance de la réalité extérieure qui pousse au meurtre, et un véritable couloir de flux libre va donner issue à une poussée pulsionnelle de destruction. Cette configuration ne peut s’activer qu’avec la mise hors circuit du surmoi (privé d’ « énergie conflictuelle » et dominé par un idéal du moi qui exige, coûte que coûte, des actes, quels qu’ils soient, qui aillent dans le sens de la réalisation de l’Idéal) et une substantielle modification du moi qui ne lui conserve que ses capacités techniques (entre autres : viser, appuyer, tirer-tuer). Je renvoie pour plus de précisions au chapitre VIII,
Métapsychologie du meurtre totalitaire, de mon récent essai
[4]. Je rappelle seulement que la réalité extérieure joue le rôle de quatrième instance de l’appareil psychique, et que le but (presque atteint par la société nazie) est d’en extirper toute conflictualité ; le résultat en est que la conflictualité interne de l’appareil psychique se réduit, jusqu’à se figer, car elle a besoin, pour garder sa dynamique, d’échanges libidinaux avec les objets sociaux,
de relais conflictuels dans la réalité extérieure ; le régime totalitaire élimine ces objets d’autant plus facilement que pour assurer la survie du sujet,
le moi ne les voit pas s’il en subsiste quelque chose : toutes ces perceptions tombent dans le
clivage – fonctionnel en général, quelquefois beaucoup plus profond, comme il advint à ces hommes définitivement détruits,
fertig, c’est-à-dire désubjectivés – et n’alimentent plus la dynamique psychique ; outre l’élimination des objets qui font différence, la conflictualité est également extirpée par une mise en scène permanente où le sujet perçoit l’unanimité de façon quasi hallucinatoire ; alors, le moi se rigidifie, perd ses capacités analytiques, son pouvoir de réflexion ; le surmoi perd sa capacité délibérative et ne sait plus distinguer
tout seul le bien et le mal, qui lui seront définis par l’instance dominante du régime en ce qui concerne toute son activité sociale, ne laissant à son libre arbitre qu’un étroit espace privé toutefois contaminé (lorsqu’il y a conflit entre les deux). L’individu accomplit alors l’acte prescrit en état a-subjectif, quasi somnambulique, comme en pilotage automatique, soit sans haine, ce « travail » tenant de l’évidence, soit dans la satisfaction de sa pulsion de cruauté
[5].
Le régime nazi est prototypique de ce type de fonctionnement ; le régime stalinien s’en est rapproché ; mais il n’est pas spécifique des régimes totalitaires et peut se manifester en pleine démocratie : les sectes, bien sûr (où l’idéologie supplante la réalité qui devient ainsi univoque), mais aussi des secteurs entiers de régimes démocratiques dans certaines circonstances, qui se mettent à fonctionner comme aires micro-totalitaires : ainsi l’armée française pendant la guerre d’Algérie soumise à la célèbre « Action psychologique » mise en œuvre par une pléiade d’officiers factieux. Toutes les situations de huis clos favorisent ce type de comportement : dans certaines circonstances de cristallisation paroxystique, dans des climats saturés d’affectivité, suivant des mots d’ordre simplistes, des foules entières sont sujettes à de véritables orgasmes passionnels de violence (comme au Rwanda) ; aujourd’hui le huis clos le plus hermétique est celui qui clôt les bombes humaines dites kamikazes : l’Idéal avec un grand I compte plus que leur vie, en général « en vue » d’une vie après la mort, censée être bien plus satisfaisante.
Notre rôle de psychanalystes, c’est de montrer les dangers de « pensée unique », et, à la suite de Freud, de faire apercevoir derrière le « gentil » sentiment océanique l’annonce d’un éventuel malström de destructivité passionnelle.
[1]
Les idéaux positifs contribuent également à l’inhibition des actes a-sociaux : ceux de citoyenneté, de solidarité. La fraternité de notre devise républicaine.
[2]
Souligné par nous-même.
[3]
Ceci relativise, mais n’infirme pas les intuitions de La Boétie.
[4]
Bourreaux ordinaires, Paris, PUF, 2002.
[5]
La désintrication pulsionnelle propre – de source exclusivement interne – de l’individu compte peu dans ces conditions de foule ou d’organisation sociale : l’issue de pulsion violente est massive,
commune, conséquence d’un fonctionnement psychique
facilité.