Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130535631
392 pages

p. 441 à 460
doi: 10.3917/rfp.672.0441

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I - L'esthétique et la cure

Volume 67 2003/2

2003 Revue française de psychanalyse I - L'esthétique et la cure

“ De l’appréhension de la beauté au “claustrum” ”. Réflexions sur le conflit esthétique chez Donald Meltzer

Danielle Kaswin-Bonnefond 13, boulevard Raspail 75007 Paris
L’auteur propose de faire travailler les concepts de D. Meltzer. L’émotion esthétique confronte le sujet à la perception d’une réalité aux limites incertaines, qu’il s’agisse du monde interne ou du monde externe. L’impact traumatique de l’émotion esthétique représente pour D. Meltzer la première expérience psychique de l’infans. À partir du conflit esthétique qui découle des expériences émotionnelles, en particulier l’appréhension de la beauté, D. Meltzer élabore sa conceptualisation du claustrum. L’identification projective est l’opérateur essentiel de l’être au monde, tant sur le plan de l’établissement de toute communication que sur celui de l’aliénation du sujet.Mots-clés : Conflit esthétique, Émotion esthétique, Identification projective, Claustrum, Analité primaire. The author proposes to put D. Meltzer’s concepts to work. Aesthetic emotion confronts the subject with the perception of a reality with uncertain limits, whether in the internal or external world. The traumatic impact of aesthetic emotion represents, according to D. Meltzer, the infant’s first psychic experience. With regard to the aesthetic conflict that results from emotional experiences, in particular the apprehension of beauty, D. Meltzer develops his conceptualisation of claustrum. Projective identification is the essential operator of being in the world, as much on the level of establishing all communication as of the alienation of the subject.Keywords : Aesthetic conflict, Aesthetic emotion, Projective identification, Claustrum, Primary anality. Die Autorin schlägt vor, die Konzepte von D. Meltzer zu bearbeiten. Die emotionelle Ästhetik konfrontiert das Subjekt mit der Wahrnehmung einer Realität mit unsicheren Grenzen, sowohl in Bezug auf die innere wie auch die äussere Welt. Die traumatische Wirkung der ästhetischen Emotion stellt die erste psychische Erfahrung des Infans dar. Vom ästhetischen Konflikt ausgehend, welcher aus den emotionalen Erfahrungen hervorgeht, vor allem die Furcht vor dem Schönen, arbeitet D. Meltzer seine Konzeptualisierung des Klaustrum aus. Die projektive Identifizierung ist der wesentliche Operator des Seins in der Welt, sowohl was den Aufbau der Kommunikation als auch die Selbstentfremdung des Subjekts anbetrifft.Schlagwörter : Ästhetischer Konflikt, Ästhetische Emotion, Projektive Identifizierung, Claustrum, Primäre Analität. La autora propone retrabajar los conceptos de D. Meltzer. La emoción estética confronta al sujeto con la percepción de una realidad con límites difusos, ya se trate del mundo interno o del mundo externo. El impacto traumá tico de la emoción estética representa para Donal Meltzer la primera experiencia psíquica del bebé. A partir del conflicto estético que deriva de las experiencias emocionales, específicamente de la aprensión de la belleza, Donald Meltzer elabora su conceptualización del claustrum. La identificación proyectiva es el operador esencial del ser en el mundo, tanto en el plano del establecimiento de cualquier comunicación como de la alienación del sujeto.Palabras claves : Conflicto estético, Emoción estética, Identificación proyectiva, Claustrum, Identificación primaria. L’autore propone di far lavorare i concetti di D. Meltzer. L’emozione estetica fa confrontare il soggetto alla percezione di una realtà dai limiti incerti, che si tratti del mondo interno o di quello esterno. L’impatto traomatico dell’emozione estetica per Meltzer rappresenta la prima esperienza psichica dell’infante. Meltzer, partendo dal conflitto estetico che deriva dalle esperienze emotive, in particolare la comprensione della bellezza, elabora la sua concezione del claustrum. L’identificazione proiettiva è l’operatore essenziale dell’essere al mondo, sia sul piano dello stabilirsi di tutta la communicazione che dell’alienazione del soggetto.Parole chiave : Conflitto estetico, Emozione estetica, Identificazione proiettiva, Claustrum, Analità primaria.
L’émotion nous bouleverse, la beauté nous subjugue, leur gestion et compréhension nous rassurent. Quelles relations existent entre la beauté dont nous parle Donald Meltzer, l’éblouissement par la beauté de l’objet qui autoriserait la question dite fondatrice : Est-ce aussi beau à l’intérieur ? avec les zones de non-symbolisation et l’inquiétante étrangeté qui surgit à l’instant où les limites risquent de s’effacer ? Donald Meltzer est l’un des rares psychanalystes à situer les concepts d’esthétique et de beauté au centre des questionnements actuels sur la constitution de l’appareil psychique et des processus de symbolisation. Je me propose de faire travailler ces notions conçues par un analyste familier des enfants très perturbés, mais qui peuvent intéresser un analyste d’adultes qui n’a pas cette pratique.
En un raccourci vertigineux Freud, dans L’inquiétante étrangeté rapproche naissance et mort, intégrité psychique et folie. Il nous livre un bien étrange fantasme qu’auraient “ les gens ”, le summum, nous dit-il, de l’inquiétante étrangeté, celui d’être enterré vivant en état de léthargie : “ ... cet effrayant fantasme n’est que la transformation d’un autre qui n’avait à l’origine rien d’effrayant, mais qui était au contraire accompagné d’une certaine volupté, à savoir, le fantasme de la vie dans le corps maternel. ” [1]
L’inquiétante étrangeté surgit lorsque les limites entre le monde interne et le monde externe s’estompent, lorsque le fantasme s’introduit dans le réel, créant alors une perte des repères, une abrasion des topiques, lorsque le processus hallucinatoire devient perception, mouvement repérable dans la cure par un trouble plus ou moins patent du fonctionnement psychique, conceptualisé par Bion comme attaque contre les liens, atteinte de la fonction objectalisante pour Green ou encore représenté a minima par l’agieren de parole pour J.-L. Donnet.
L’acte créateur se situe à un moment d’indétermination entre passage à l’acte, acting et mise en acte, moment critique où s’entrecroisent désintrication et intrication, mais in fine demeure l’expression d’une tentative de symbolisation. La blessure narcissique première reste l’impuissance du sujet face au monde, impuissance liée à l’immaturité de ses capacités représentatives. Le travail de l’activité de représentation va autoriser l’accès au désir, mais il suppose le renoncement à l’objet d’amour primaire qu’est la mère dans un travail de deuil qui non seulement reconnaît la perte et la castration mais intègre dans le même temps la pluralité de l’objet. À la fois création et meurtre psychique.
La beauté en tant qu’elle s’oppose à la laideur viendrait faire écran à l’horreur fondamentale, la castration, analogon de la mort. La beauté dans son idéal de pureté sidère, comme Méduse pétrifie le sujet qui se risque à contempler le visage à la chevelure serpentine. L’investissement perceptif surgit comme contre-investissement défensif à l’égard d’angoisses primitives anéantissantes.
 
LE RECOURS AU SURINVESTISSEMENT PERCEPTIF : FREUD SCRUTE LE MO ïSE DE MICHEL-ANGE
 
 
Tournons-nous tout d’abord vers Freud : quel combat menait-il au cours des trois semaines passées à contempler dans la nef de l’église de Saint-Pierre-aux-Liens cette figure monumentale de Mo ïse barbu et chevelu, fasciné et identifié à Mo ïse comme à Michel-Ange et à leurs conflits, tandis qu’il observe ou même surveille le mouvement qu’il suppose vacillant des tables de la Loi, dans l’oscillation d’une appréhension de la totalité de l’œuvre et d’une sidération du détail ?
Au regard des passions qui le traversaient et de la solitude qui l’accompagnait, contemplait-il un double marmoréen qui autorise le déplacement et permet l’auto-analyse ? En même temps, il décrit l’insoutenable effroi qui l’obligeait à s’arracher à cette contemplation et à fuir, identifié alors à “ la racaille incapable de fidélité à ses convictions... ”.
Tout à la fois fascination et horreur, alternance des positions narcissique et objectale. L’appui sur le double se montre par moments insuffisant pour le protéger de ses angoisses ?
Dans cet essai sur la sculpture énigmatique et grandiose, à la fois totalité et fragment d’un mausolée colossal jamais achevé, Freud pose la question du traumatisme originaire qu’il développera dans Mo ïse et le monothéisme, mais aussi sollicite notre sujet qu’est l’émotion esthétique : entre effacement du nom du père et exhibition ou provocation phallique, entre débordement pulsionnel et maîtrise, entre le vrai et le faux, entre la vie et la mort.
Quelles motivations poussent Freud à publier son article anonymement dans Imago ? Il s’y définit comme un amateur et nous précise qu’il est davantage préoccupé du fond que de la forme, qu’il contemple l’œuvre pour s’en imprégner et se laisser totalement étreindre par l’émotion afin de s’en saisir et la maîtriser. À l’érudition concernant les études critiques et les interprétations de cette statue de Michel-Ange, il ajoute l’attention esthétique spécifique d’une investigation perceptive qui participe d’une quête de ce que l’artiste a mis dans l’œuvre. Toutefois, la précision anecdotique de l’existence d’un moulage de la statue au musée de Vienne, et bien connu de Freud, nous renvoie à l’inquiétante étrangeté que cherchent à traiter les explorations esthétiques dont Freud précise bien qu’elle [l’inquiétante étrangeté] se réfère davantage encore à l’incertitude intellectuelle de l’étrangement familier, du déjà connu qui aurait dû rester caché, du double projeté et étranger, représentation incertaine d’un narcissisme primaire toujours confronté aux humiliations du moi immature dont parle Freud en 1917 dans : “ Une difficulté de la psychanalyse ”.
Freud traverse alors une crise majeure, il vient de rompre avec C. G. Jung qu’il avait adopté et présenté comme son héritier, en même temps double narcissique. Ne lui écrivait-il pas en 1907 : “ Nous avançons et vous serez celui qui, comme Josué, si je suis Mo ïse, prendra possession de la terre promise de la psychiatrie que je ne puis qu’apercevoir de loin. ”
Cherche-t-il dans la contemplation de l’œuvre à cerner la colère et le désespoir qui se réactualisent ? Le travail d’analyse de l’œuvre, qui s’intrique au surinvestissement perceptif de la statue de marbre du Mo ïse, permet-elle ressaisie et resexualitation défensive devant une menace d’effondrement ? L’interprétation de l’œuvre d’art par le biais du transfert émotionnel qui se déploie va donner sens aux forces énigmatiques d’une rencontre : elle représente l’accès à la connaissance et la relance d’un fonctionnement psychique attaqué, autorisant alors le retour de la capacité de rêver. Freud fait retraite dans la pénombre de la nef, il contemple Mo ïse et construit une chimère interprétative des mouvements pulsionnels qu’il capte dans l’œuvre mais qui lui appartiennent.
Peut-on entendre l’intérêt de D. Meltzer pour l’objet esthétique, ramené à la beauté du monde dans la personne de la mère, comme un modèle de pensée anti-traumatique de la surcharge d’excitation en utilisant le recours au perceptif ? La nature de la pulsion épistémologique, écrit-il, concerne l’intérieur de la mère, son corps, son psychisme, “ le stimulus à former des pensées serait l’impact de cette question : Mais est-ce aussi beau à l’intérieur ? [2].
La conception de D. Meltzer sur l’expérience esthétique première comme choc fondateur à potentialité d’un nouveau monde, ou de big-bang d’une nouvelle vie psychique, soulève des interrogations métapsychologiques fondamentales sur la constitution de l’appareil psychique et sur l’avènement des processus de symbolisation. Quelle relation de causalité inscrit-il avec la beauté, quels mécanismes interviennent dans l’appréhension de celle-ci ? En 1986, dans une conférence intitulée “ Le conflit esthétique ”, il aborde la notion de l’évasion hors d’un claustrum aliénant et mortifère dont il développe le concept à partir de l’article : “ Les rapports de la masturbation anale avec l’identification projective. ” L’analité et la masturbation anale dans leur rapport avec l’identification projective aux objets externes et internes apparaissent en contrepoint de la beauté, du tout amour, écueil de l’idéalité et contre-investissement de la destructivité et du négatif.
 
LE CONFLIT ESTHéTIQUE ET LE CLAUSTRUM
 
 
D. Meltzer s’inscrit dans une filiation qu’il affirme tout au long de son œuvre : Freud, Abraham, Klein, Bion, mais en même temps il s’en démarque parfois radicalement. Dans ses dernières présentations, il développe un modèle de la vie psychique qu’il commence à étudier dans : Explorations dans le monde de l’autisme. Il attribue à ce modèle une organisation structurale géographique définie par quatre mondes qui sont : l’intérieur, l’extérieur, l’intérieur des objets internes et externes. Il leur adjoint ensuite un cinquième : l’utérus maternel, mais surtout il ajoute un autre monde, un monde de “ nulle part ”, celui de l’espace du délire où se situe le sujet schizophrène. Cette organisation dépend de l’intégration des expériences d’identification projective dans le corps-psyché de la mère intérieure qui devient claustrum lorsque la différenciation sujet-objet ne se constitue pas.
Dans son approche de l’hallucination négative, André Green pose l’hypothèse de la création d’un circuit clôturant qui détermine des espaces internes et externes à partir du modèle du double retournement pulsionnel, c’est-à-dire le renversement sur la personne propre et le retournement en son contraire, constitutif de ce qu’il appelle la structure encadrante de la mère. Premier modèle de fonctionnement et première défense contre l’hilflogiskeit, le double retournement met l’accent sur les capacités fonctionnelles d’un appareil psychique qui s’organise tout en se constituant, permettant d’anticiper et de créer par délégation la réponse supposée de l’objet, tout en structurant la différenciation dedans-dehors et permettant l’émergence de l’altérité. Par le biais des auto-érotismes, ce modèle du double retournement participe à la constitution d’un cadre interne aux carrefours de l’hallucinatoire et du perceptif, des positions narcissiques et objectales.
D. Meltzer s’intéresse, lui aussi, mais sous un angle plus phénoménologique, à la constitution de l’espace psychique et de ses limites, à l’intelligibilité de sa structure. Il conçoit le processus analytique comme une histoire naturelle qui lui appartient en propre, et qui se développe si l’analyste se montre capable de créer avec son patient un cadre analytique adéquat.
S’étayant sur les théories de Bion, il différencie le contenant et le claustrum. La construction d’un modèle pour penser intègre implicitement les notions de limite, de fonction maternelle, d’intimité ainsi que la notion du développement de la capacité de se sentir unique. Il réserve le terme de contenant à “ l’intérieur de l’objet, réceptacle des identifications projectives ”, et souligne que la finalité de cette forme d’identification projective dite normale est la communication. Il définit le claustrum comme l’objet de l’identification projective et intrusive opérant au niveau du fantasme inconscient qui se déploie dans les rêves et les mythes, soit “ l’intérieur de l’objet pénétré par identification projective ”. L’altérité ne s’organise pas et laisse place à des relations aliénantes aux objets tant internes qu’externes. L’identification intrusive appartient au registre de la psychopathologie, elle contient la notion d’envahissement psychique, et elle relève de l’omnipotence défensive et destructrice.
L’œdipe organisateur en après-coup du psychisme, avec l’intégration de la double différenciation des sexes et des générations à travers les fantasmes originaires, disparaît derrière la massivité des troubles de l’identité des patients psychotiques.
L’impact esthétique, c’est-à-dire émotionnel, qui accueille le nouveau-né à sa naissance génère une position dépressive primaire qui représenterait le désir d’un retour dans la caverne originaire. D. Meltzer critique chez M. Klein la notion d’antériorité de la position schizoparano ïde, il préfère l’immédiateté d’une expérience actuelle dont le fondement premier est la fuite devant la douleur. Il n’existe pas de précession d’une position sur une autre mais une oscillation permanente des positions schizoparano ïde et dépressive qu’il représente par la formule de Bion : PS Ç D. La recherche du sens autorisera l’intrication de l’amour et de la haine, selon les trois vertex de Bion : L, H, K [3].
Dans cette perspective, je place la connaissance comme fonction tiercéisante.
Nous évoluons dans le registre du pré- et de l’infraverbal, D. Meltzer s’insurge contre la réduction linguistique qui renvoie à la haine dans l’analyse, haine dont parle M. Klein dans les stades précoces du conflit œdipien.
En effet, pour M. Klein les frustrations orales et anales conjuguent leurs affects et s’expriment sous forme de culpabilité et d’angoisse. Les mouvements œdipiens précoces voient aussi apparaître les premières interrogations et leur impossible résolution : le langage n’est pas constitué et les questionnements restent sans réponses en raison même de leur non-élaboration et leur non-formulation. Cette dysharmonie du développement se retrouve dans la cure et est à l’origine de la haine éprouvée dans le transfert. Les questions initiales et informulables portent naturellement sur le corps de la mère, les pulsions épistémophiliques s’intriquent aux pulsions sadiques des registres à la fois oral et anal. Elles rendent complexes et contradictoires les premières identifications et les introjections constitutives d’un surmoi précoce, cruel et sadique.
Pour D. Meltzer, les premiers élans épistémophiliques concernent la mère, son corps, son esprit, mais il ne leur donne pas le sens de curiosité sexuelle, les recherches sexuelles infantiles laissent place à la primauté de la relation objectale. Car le conflit à propos de l’objet présent devancerait en importance les angoisses générées par l’objet absent. La mère transmet un message ambigu dont l’enfant ignore le sens qu’il doit inventer par le biais de sa capacité à supporter l’incertitude. Cependant, bien qu’il laisse en marge de ses recherches les concepts de pulsion, frustration et sexualité infantile, D. Meltzer établit un lien étroit entre identification projective et analité, carrefour s’il en est de l’auto-érotisme et du relationnel.
Au moment du sevrage et des exigences éducatives pour la propreté, et s’associant éventuellement à la venue d’un autre enfant, une idéalisation du rectum et de son contenu se développe à travers le jeu des identifications projectives, idéalisation qui entraîne une confusion chez le bébé entre son rectum et celui de sa mère. Manœuvres et fantasmes masturbatoires anaux prennent le sens d’une pénétration et d’une intrusion dans la mère, ils ont également valeur de violence et de destruction à l’égard des fécès, bébé, pénis supposés s’y trouver. Et dans le registre d’indifférenciation sujet-objet dans lequel se trouve le bébé, ces attaques le concernent tout autant.
L’identification projective massive aux objets internes conduit à une identification délirante à la mère et fait le lit des pathologies narcissiques. Les contre-investissements de cette destructivité sont à type d’adaptation et d’obéissance, et s’opposent à l’intégration œdipienne et génitale avec comme manifestations cliniques récurrentes : l’intolérance à la séparation, l’omnipotence, l’envie, les angoisses persécutrices derrière un tableau de pseudo-maturité. Ces symptômes se retrouvent dans les modalités d’un transfert négatif dont l’analyse passe par l’interprétation de la masturbation cryptique décelable à travers les productions oniriques. Cette élaboration dans le travail analytique est pour D. Meltzer un préalable nécessaire à l’évolution satisfaisante de toute cure.
Comment s’élabore la sortie du claustrum ?
Les processus de clivage surgissent au moment de la première expérience émotionnelle, trop intense et trop douloureuse, nous dit D. Meltzer, pour être traitée par un appareil psychique immature. C’est donc à la mère qu’il revient de prendre en charge la détresse de son nouveau-né. Le phantasme primordial est un retour dans l’utérus maternel. Les réponses du monde extérieur vont induire les phantasmes inconscients qui participent à l’organisation du monde et des objets internes. Cette organisation s’inscrit selon des rythmes et des alternances plus ou moins aléatoires d’insécurité et de stabilité. Lorsque précarité et clivage dominent, se répondent et s’amplifient, rejouant les vécus des expériences douloureuses, le tableau clinique se présente sous la forme de non-pensée, d’absence de possibilité d’observation et de défaut de jugement personnel. Ces modes de fonctionnement, qui prédominent chez le schizophrène, existent en filigrane chez tout sujet ; tout débordement émotionnel, particulièrement dans la cure, présente le risque de faire resurgir la partie infantile aux prises avec les mécanismes d’identification projective. C’est à travers l’assise contre-transférentielle, l’interprétation de l’ “ intimité émotionnelle ” que partagent l’analysant et l’analyste dans son incertitude, son évitement, son instabilité et les productions oniriques que s’organiseraient de nouvelles capacités de penser.
 
L’éMOTION ESTHéTIQUE ET L’APPRéHENSION DE LA BEAUTé
 
 
Avec Kant, l’esthétique se rapproche davantage de ce qui relève des formes sensibles que des choses en soi, et devient la qualification d’un certain type de jugement qui met l’accent sur les différences ; parfois il s’agit de nuances, d’autres fois de ruptures, qui ont alors valeur de “ changement catastrophique ”. Le beau n’est plus la perception d’une perfection logique, mais fait intervenir l’affect de plaisir ou de déplaisir, et déborde le registre de la représentation.
D. Meltzer, quant à lui, développe la thèse d’une émotion esthétique comme émotion originaire organisatrice du psychisme. C’est aussi une recherche de la connaissance du sujet qui appartient à la réflexion nietzschéenne sur la tragédie, tâche suprême que représente la compréhension métaphysique de toute vie. Lorsque D. Meltzer parle de l’appréhension de la beauté et reprend les devises de Ludwig Wittgenstein : “ Maintenant je l’ai compris ”, et aussi “ Maintenant je peux continuer ”, s’agit-il de cette notion de jugement qui appartient à l’expérience personnelle et correspond à l’appréhension esthétique comme saisie soudaine d’une perfection et d’une compréhension ?
Cette émotion comme première expérience émotionnelle, qualifiée de rencontre bouleversante avec la beauté du monde extérieur, est d’une intensité telle que la douleur qu’elle génère déborde les capacités d’un moi immature et entraîne un conflit esthétique majeur avec le danger d’un retrait vers la position schizoparano ïde. En d’autres termes, peut-on dire que cette expérience douloureuse correspond à une rencontre avec l’inconnu de la perception qui n’a pas encore la possibilité d’un recours à des traces mémorielles ?
L’émotion esthétique, illusoirement attachée à l’idée de plaisir, s’associe à l’énigme des origines, à la mise en tension des limites dans le saisissement du processus de création. En termes plus actuels : ressaisie en représentance d’un processus de déconstruction infiltrée à des degrés variables de sentiments d’inquiétante étrangeté, vacillement des registres hallucinatoire et perceptif, en même temps, réactivation de traces mémorielles pour lesquelles les stimulations perceptives débordent les capacités d’un appareil psychique en voie d’organisation.
La réflexion de D. Meltzer pose donc la question des limites, tant au plan du questionnement esthétique qu’au plan de la méthode. Sa sensibilité et sa pertinence clinique l’entraînent cependant parfois sur des chemins théoriques moins convaincants.
L’appréhension de la beauté va autoriser la subjectivation de l’émotion esthétique. Le premier événement du développement psychique est alors cette expérience émotionnelle dont le sens vient de “ la manifestation fondamentale de la passion d’être en intime relation avec la beauté du monde ” [4]. Le corps, le sein, la beauté de la mère sont les représentants de la beauté du monde. Il appuie sa thèse sur l’aphorisme de Keats, cher à Bion : “ La beauté est vérité et la vérité beauté. ” Mais le romantisme auquel nous devons cette notion esthétique attache aussi à l’intelligence de la beauté comme vérité, l’enjeu fondamental de la liberté. Cette liberté entraîne la pensée hors d’elle comme identique à la non-pensée, mais maintient toutefois le mystère de transformation de la non-pensée en pensée. Cette énigme aujourd’hui ne se réduit plus à celle de la sphinge.
L’expérience de la naissance, la rencontre de l’infans avec le monde est bouleversante, les tensions et la douleur débordent les capacités de représentation proto-symbolique d’un appareil psychique déjà actif in utero. D. Meltzer affirme que dans les derniers mois de la vie intra-utérine, le fœtus développe les prémices d’une vie psychique caractérisée par les capacités d’attention, d’intérêt, d’émotion qui concernent son contenant et les sons. Je laisse de côté les fantaisies adultomorphes dans lesquelles il décrit la vie du fœtus qui engagerait l’ébauche de processus de symbolisation. Il résulte de cette violente rencontre avec le monde un “ changement catastrophique ” qui génère ce conflit majeur, le conflit esthétique dont la gestion relève de la dyade mère-enfant. Le psychisme gardera l’empreinte d’un lien à un niveau archa ïque, qui reste active chez l’enfant autiste et induit des processus d’identification adhésive pathologique, processus antérieurement décrit par Esther Bick comme la constitution chez le nourrisson d’une première peau-psychique. Cet enfant restera submergé par l’impact esthétique du monde extérieur et de l’objet primaire, immobilisé dans un espace bidimensionnel où la rencontre ne peut exister qu’au niveau d’une sensorialité de contact. La relation existe sur le mode du collage adhésif, et toute éventualité de changement et de séparation prend valeur d’arrachement. Le démantèlement devient alors l’ultime recours contre les terreurs et les angoisses et protège du risque d’arrachement au prix d’une non-existence. Un au-delà du claustrum ?
À différentes périodes de la vie, à l’occasion de certains événements ou rencontres, des changements à valeur de catastrophe se produisent ; il se crée alors des mouvements internes qui réveillent des traces traumatiques ou induisent des réaménagements profonds de l’organisation psychique. D. Meltzer revient souvent sur sa découverte de l’œuvre de M. Klein, et puis sur sa rencontre ultérieure avec la pensée de Bion. Il parle de révélation à valeur de changement catastrophique qu’il appelle révolution esthétique : penser qu’on doit apprendre à penser comme mutation générative de sa propre pensée. En effet, pour qu’un enfant apprenne à penser, il lui faut avoir une mère qui pense et qui se présente comme telle, comme un objet qui pense, afin qu’il puisse avoir accès à la réflexivité de sa propre pensée.
Je préfère, en me référant à la note 6 dans “ Le Moi et le Ça ”, où Freud suggère qu’il serait plus prudent de parler d’identification aux parents, souhaiter à l’enfant “ des parents ” qui pensent.
Le travail analytique s’effectue nécessairement pour D. Meltzer dans un contexte de fiabilité, représenté par le site analytique et le cadre interne de l’analyste qui lui confèrent ainsi une propriété singulière de prédictibilité. Celle-ci repose sur la capacité et la possibilité de l’analyste d’accueillir le matériel du patient et de s’engager dans un processus où son inconscient est impliqué. Il s’agit d’une expérience émotionnelle intime entre deux personnes, sur le modèle de la matrice des relations humaines telle qu’elle existe entre le bébé et sa mère. L’interprétation devient alors la communication de l’état de rêverie de l’analyste en séance, de la signification émotionnelle de son éprouvé. Il définit la méthode analytique en elle-même comme un objet esthétique, le conflit est inhérent à la rencontre, à la mobilisation des investissements, des traces, des fonctions.
Mais que signifient les propositions prospectrices de D. Meltzer, comme, dans L’appréhension de la beauté : “ Les analystes d’aujourd’hui sont peut-être en train de poser les fondations d’une science appelée, à l’avenir, à un grand développement, à la manière dont les alchimistes ont jeté les bases de la chimie moderne et de ses étonnantes réalisations ? ” [5] Que penser de cette utilisation intuitive de la beauté : il n’existe pas d’enfant qui ne trouve sa mère belle ? Et aussi : “ Il y a de nombreuses raisons de penser que de n’avoir pas été ainsi touché [par la beauté] n’est pas compatible avec la survie, du moins avec la survie de la vie psychique ? ” [6] Ne sommes-nous pas alors à la limite du champ psychanalytique ? Derrière l’intuition, je propose que, devant la menace d’effondrement, ou à l’approche d’un éprouvé de béance sans fond, l’accrochage à l’éclat douloureux et aveuglant serait l’indice d’un processus de sexualisation défensive qui ne trouve pas les voies de la représentation.
 
L’OMNIPRéSENCE DE L’IDENTIFICATION PROJECTIVE CHEZ D. MELTZER
 
 
Le développement de la pensée repose sur l’opération d’identification projective. Toutefois, l’usage extensif de ce concept d’identification projective se laisse difficilement saisir et s’échappe aussitôt qu’on suppose en avoir appréhendé le sens, en particulier lorsqu’on n’est pas familier de cette pratique auprès d’enfants psychotiques. Sa labilité relève peut-être de son statut métapsychologique complexe dans ses aspects économique et dynamique, mais surtout topique avec ses composantes intrapsychiques et intersubjectives ? Force et sens s’y conjuguent dans une processualité créatrice ou pathologique.
Après Bion, Meltzer a repris le terme d’identification projective de M. Klein dont il est souvent dit qu’elle en avait fait un mécanisme essentiellement psychotique. Meltzer et Bion affirment qu’il s’agit avant tout d’un mécanisme qui contribue au développement psychique du sujet. L’intensité de la douleur liée aux premières expériences émotionnelles met immédiatement en jeu des mécanismes de défense à type de clivages.
Melanie Klein avance le concept d’identification projective dès 1932 dans La psychanalyse des enfants, mais elle le formule précisément dans son article de 1946 : “ Notes sur quelques mécanismes schizo ïdes ”. Il s’agit d’un fantasme prototypique de la relation d’objet agressive à caractère anal de la position schizoparano ïde : “ Cependant, même quand la libido orale prédomine, des pulsions et des phantasmes libidinaux et agressifs d’autres provenances se manifestent et produisent une confluence des désirs oraux, anaux et urétraux – à la fois libidinaux et agressifs. ” Ce fantasme d’identification projective concerne la projection dans le corps de la mère des parties clivées et mauvaises du sujet, contrôlées activement, à un moment où le petit enfant ne parle pas.
Le concept d’identification projective s’écarte des deux concepts d’identification et de projection avec cette particularité d’une confusion des limites entre le sujet et l’objet et ne permet pas de déterminer lequel de l’objet ou du sujet s’est introduit dans et contrôle l’autre.
Cette appellation aura un destin assez inattendu, car l’identification projective ne s’est pas déployée dans le sens d’une symétrie comme le suggère M. Klein dans son texte et comme la juxtaposition des deux mots le suggère.
Il n’est peut-être pas inutile de noter que, dans la conclusion de son article, et contrairement à ce qui est souvent affirmé par D. Meltzer, M. Klein soutient que, même s’ils constituent la base de la schizophrénie, les mécanismes de défense qu’elle vient de présenter “ font partie du développement normal ”.
Wilfred Bion va déployer l’aspect de l’identification projective comme fantasme constitutif du psychisme. Ce fantasme voit son destin orienté selon un déterminisme économique : violence destructrice ou tentative de communication. On parle depuis d’identification projective normale et d’identification projective pathologique.
L’aspect organisateur du psychisme de l’identification projective relève d’une rencontre intricante de la force et du sens à travers la théorie du contenant-contenu dans sa dimension processuelle. Bion en dégagera la fonction α, ressaisie théorique de la capacité de rêverie de la mère.
Lorsque la frustration déborde les capacités élaboratives du sujet, l’identification projective devient un processus pathologique d’expulsion de la douleur, mais surtout des mécanismes psychiques susceptibles de la traiter ; il porte alors atteinte à l’appareil psychique lui-même.
Dans son aspect pathologique, l’intensité de la douleur et sa dangerosité pour le psychisme naissant sont telles, que la survie psychique passe par l’expulsion fantasmatique des particules pulvérisées et confondues du moi et des objets internes vers mais aussi dans l’objet primaire pour le menacer, le contrôler, le détruire : la caractéristique en sont la violence, la haine et l’omnipotence. L’objet ainsi attaqué attaque en retour le sujet, déqualifiant la fonction contenante et ses capacités organisatrices.
— Pour Donald Meltzer, “ l’identification projective est le nom d’un fantasme mis en application de façon omnipotente, affectant les différentes parties du self et ses objets, aussi bien dans le monde intérieur que dans le monde extérieur ” [7].
L’expérience de séparation et l’obligation d’assumer une identité séparée réveillent dans le transfert des empreintes traumatiques qui mobilisent des mécanismes d’identification projective massive. Un ensemble de dispositions et de tendances concourt à son édification : l’intolérance à la frustration relevant d’une absence de peau psychique, le contrôle omnipotent lié à une indifférenciation des qualités bonnes ou mauvaises, l’envie, la jalousie émanant d’une oralité qui engloutirait le sujet lui-même, le manque de confiance, l’angoisse persécutrice excessive à type de “ terreur sans nom ”.
Dans le travail analytique, le transfert se déploie de manière cyclique et reprend toujours un registre d’affrontement au corps à corps avec l’analyste à travers tous les éléments du cadre.
Une courte vignette clinique personnelle me semble pouvoir illustrer l’intrusion qui se réactualise dans la rencontre transféro-contre-transférentielle : une patiente est si impatiente de venir à sa séance, qu’elle se colle à la porte de mon bureau. Lorsque je lui ouvre la porte, je sais qu’elle est juste derrière..., et j’ai toujours le sentiment qu’elle est déjà dans la pièce, avec à chaque fois, la sensation d’une effraction. Cette impression persiste malgré la connaissance et l’anticipation que j’ai de cet instant de notre rencontre. L’effet de surprise ne joue plus, je m’y prépare, mais c’est toujours comme si elle était entrée avant que je l’y invite. Ne peut-on interpréter cette attaque du cadre comme la mise en acte, rejouée mais aussi reprise contre-transférentiellement, d’un impossible accueil ?
Ses théories conduisent D. Meltzer à envisager d’élargir les limites du champ psychanalytique, et relancent les débats actuels concernant la méthode et ses applications. L’espace analytique permet le déploiement d’un jeu d’identifications projectives où vont s’affronter les affects de douleur et de persécution des composantes d’un psychisme irréductiblement éclaté. L’attitude analytique prend l’aspect du développement d’une relation d’intimité, situation proche du modèle dyadique de la mère avec son nourrisson, où l’impact contre transférentiel devient prépondérant. Il revient alors à l’analyste de communiquer à son patient la signification de l’état émotionnel inconscient dans lequel l’a entraîné le matériel de ce dernier, rêves et fantaisies personnelles de l’analyste en séance, en s’appuyant sur l’idée d’une rêverie maternelle.
Faut-il rapprocher un tel processus interprétatif du travail de régression formelle de l’analyste en séance, tel qu’il a été théorisé par C. et S. Botella ? Non, car pour ces derniers, il s’agit non pas de communiquer un état émotionnel mais d’une élaboration interprétative qui s’inscrit comme le produit d’un travail de figurabilité mis en jeu chez l’analyste à partir d’un contact en identité de perception relevant d’un fonctionnement en double. D. Meltzer s’écarte également de ces modalités processuelles de la symbolisation primaire par l’importance qu’il accorde au maternage, nourrissage, voire au projet éducatif qu’il soutient tout au long de son œuvre : il insiste sur l’avenir et le développement, et pense que Freud est resté trop préoccupé du passé. Est-ce aussi parce que les patients dont s’occupe D. Meltzer appartiennent au monde de l’autisme et vivent dans “ un autre monde ” ?
Ses réflexions sur le développement mental et ses recherches in vivo entraînent D. Meltzer vers des études expérimentales qui débordent la spécificité de la méthode analytique. À l’observation du nourrisson, il ajoute des études d’observations échographiques de jumeaux hétérozygotes à partir desquelles il affirme la validité de ses théories : des aspects rudimentaires de formes symboliques et dès lors de manifestations psychiques à valeur de pensée apparaîtraient dans les derniers mois de la grossesse.
À quoi correspond cette objectivation de ce qui appartient au registre de l’intrapsychique ? Pour formuler mes réserves, je m’appuierai sur D. Winnicott. Il rappelle, à différentes occasions (Le processus de maturation chez l’enfant, La théorie de la relation parents-nourrissons), que l’observation clinique du nourrisson dans son cabinet de consultations ne lui a pas appris davantage sur le développement du fonctionnement psychique que l’étude de la relation analytique et du transfert.
Classiquement, la rêverie maternelle comporte cette dimension d’absence psychique qui génère une causalité œdipienne et permet une élaboration de la dimension traumatique du manque à partir des fantasmes originaires. Parmi ces structures fantasmatiques typiques, D. Meltzer donne une importance majeure au fantasme de vie intra-utérine, et propose cet accrochage à la sensorialité que représente le surinvestissement perceptif : l’appréhension de la beauté de la mère comme première modalité défensive et potentiellement intégratrice de l’altérité.
 
CHARLES
 
 
Une clinique d’adulte qui n’utilise pas les concepts de Meltzer nous permet de proposer quelques liaisons.
Charles est un sculpteur d’une soixantaine d’années. Il se présente comme un artiste méconnu et dénonce la maltraitance institutionnelle dont il est la victime impuissante. Nous nous apercevons bien vite de l’agrippement identitaire à la représentation idéalisée du créateur maudit. Un grand créateur ne peut être reconnu de ses contemporains qui ne peuvent que méconnaître son génie ou l’envier, et si par malheur il venait à être honoré comme son talent l’y autoriserait, il perdrait aussitôt sa prérogative de phénix et son statut de génie méconnu. Son organisation psychique s’est structurée autour d’un trop d’absence de l’objet, autour de son refus de l’objet tout autant que du refus de son désir, et la souffrance du rejet est érigée en fétiche interne.
Je dis nous, car plusieurs thérapeutes ont pris en charge ce patient au narcissisme revendicateur, enfermé dans des récriminations pseudo-délirantes et dont les défenses rigides semblent bien peu mobilisables. Il est engoncé dans une cuirasse caractérielle qui représente l’ultime barrière contre ce qui dissimule à grand peine un vécu d’agonies primitives qui affleurent et qu’il méconnaît majestueusement.
— Un analyste l’a reçu à plusieurs reprises en consultation avant de lui proposer un psychodrame psychanalytique individuel. La personnalité narcissique à tonalité caractérielle projective rend aléatoire et contre-indique une psychothérapie psychanalytique classique en face à face, car la structure psychique de ce patient laisse supposer une intolérance au cadre, et par ailleurs l’éventualité d’une thérapie de groupe est récusée au regard d’une destructivité massive qui fait craindre la mise en échec du groupe. Cette proposition de psychodrame psychanalytique individuel est acceptée par le patient et par le groupe des psychodramatistes.
— Nous, c’est aussi le groupe de psychodrame qui avons reçu Charles une fois par semaine pendant plusieurs années.
Ce moment clinique se déroule au décours de la seconde année de traitement. Lorsque nous le rencontrons lors des premières séances, les effractions pulsionnelles et la violente destructivité de Charles sont contre-investies défensivement par le mécanisme de l’identification projective et sa souffrance n’a d’égale que les persécutions dont il se sent l’objet : il cherche désespérément une reconnaissance qu’il refuse avec un acharnement non moins obstiné et parfaitement clivé. Par exemple, sans pouvoir prendre la mesure de son implication, il dénonce l’hostilité et l’incompétence des organisateurs d’une exposition où ses travaux doivent figurer en bonne place. Mais voilà ! Les choses matérielles l’intéressent si peu qu’il oublie la date de l’exposition et donc néglige de déposer ses œuvres. L’exposition a lieu, il brille par son absence. Il est furieux, blessé, il ne comprend pas comment la vie peut faire de lui une victime à ce point. Il s’insurge contre la négligence des organisateurs. Pourquoi et comment le monde des institutions qui prennent en charge les artistes s’occupe si mal de lui ? Pourquoi l’a-t-on oublié et pénalisé !
Cette absence à lui-même, au monde, aux autres, a représenté l’un des axes de l’organisation du cadre du psychodrame.
— D’un côté, le transfert massif sur le directeur de jeu que je suis est rendu tolérable par la présence tiercéisante du groupe et l’investissement en seconde ligne sur chacun des cothérapeutes. Si l’on peut parler de diffraction du transfert, je proposerais l’idée de son déploiement synchronique et diachronique rendu possible par les modalités du psychodrame. Les investissements des analystes concernent une pluralité de registres : le patient, le groupe et l’un ou l’autre des cothérapeutes, le psychodrame, la théorie psychanalytique...
— D’autre part, Charles nous présente, met en acte et en scène l’absence, l’hallucination négative tantôt de lui, tantôt de l’autre, entre agieren et représentation comme l’autorise justement le dispositif du psychodrame, aux plans perceptif, sensoriel et moteur. Charles s’applique à respecter la règle, il montre qu’il joue le jeu et, de ce fait, combien il mobilise ses défenses. Il accepte en exposant ses difficultés de mettre au point un scénario, de distribuer les rôles et il nous affirme qu’il s’engage. Mais, inéluctablement, il oublie ou endommage le nom d’un ou de plusieurs thérapeutes, il s’excuse, avec un sourire entendu, mélancolique et séducteur, de sa mémoire défaillante. Ou encore, lorsqu’il organise le jeu, il oublie tantôt d’y inscrire son propre personnage, tantôt de s’attribuer un rôle, ou encore il propose de faire l’absent. Il lui est arrivé aussi de retourner s’asseoir au cours d’une scène, considérant que le jeu était terminé. Il congédie ainsi les thérapeutes, et en même temps, annule aussi le rôle du directeur de jeu : omnipotence, meurtre et solitude. Il se préserve de tout engagement qui mobilise des désirs incestueux, homosexuels et parricides trop intenses.
Il reconnaît peu à peu la part active qu’il prend dans cette annulation de lui ou de l’autre devant l’émergence de toute conflictualité.
Charles s’est d’emblée présenté comme l’enfant délaissé d’une mère endeuillée de la perte d’un fils mort-né. Il pense n’avoir jamais existé dans la tête de sa mère, ne s’être jamais vu par elle, ni regardé, ni admiré, encore moins aimé. Il s’attache à ce roman pour oublier sa détresse infantile, il est à la fois l’enfant mort et la mère abandonnique. La mélancolie maternelle trouve ainsi du sens, il peut se consacrer à elle et partager incestueusement le désespoir de sa mère.
Désespoir qui est aussi celui d’être mal aimé par un père préoccupé par ses affaires, qu’il ne satisfait pas davantage et dont il ne partage pas les idéaux.
Accompagner Charles, c’est le laisser déployer ses fantasmes et ses rêves mégalomaniaques, lui en permettre la mise en présentation pour tenter d’accéder à une représentation tout en le protégeant des effractions narcissiques qu’il recherche à son insu, et en tenant un cadre qu’il met à mal par nécessité puisque c’est le seul mode à être qu’il connaisse. Supporter qu’il attaque le dispositif sans lui faire subir de représailles, afin que puisse s’organiser ce que, après Winnicott et Bion, Green a développé à travers la théorisation de la fonction encadrante.
Peu à peu, dans le matériel qu’il nous apporte, les récriminations et les plaintes laissent émerger quelques souvenirs dans lesquels il découvre les émotions de l’enfant perdu qu’il est à travers les affects de douleur qu’il connaît de son enfance, nous laissant espérer l’éventualité du développement d’une névrose infantile.
Au début d’une séance, il rapporte un souvenir : il est dans les bras de sa mère qui porte un manteau de fourrure blanche. Lorsqu’il avait évoqué ce souvenir la première fois, sa mère avait affirmé qu’il ne pouvait pas se rappeler cet événement car il était trop jeune [8]. Sa mère fuyait un danger et se protégeait, mais elle ne s’occupait pas de lui. Une scène est jouée dans laquelle il méconnaît les attentions maternelles.
Dans le commentaire qui suit le jeu, comme dans le déploiement de ce souvenir, il refuse tout autant le côté protecteur et chaleureux. Je lui propose cependant l’idée qu’en se protégeant, elle prenait, malgré tout, soin d’elle certes, mais aussi de lui. Il se souvient alors d’une rose qu’il offre à sa mère, mais celle-ci ne lui prête pas attention et ne le regarde pas.
Peut-on supposer un remaniement des liaisons mémorielles laissant surgir quelque réminiscence olfactive qui élargit le champ hallucinatoire de Charles, lui donnant potentiellement accès à de nouveaux après-coups organisateurs, au-delà et en deçà de la symbolisation langagière [9] ?
À la séance suivante, il reconnaît implicitement l’investissement du psychodrame en s’étonnant du choix d’y venir malgré des difficultés matérielles qu’il utilise habituellement au service de la résistance, en s’absentant. Il évoque aussitôt ce peintre célèbre qui, le matin de la mort de sa mère, s’est enfermé dans son atelier et y a peint toute la journée. Il aurait été vivement critiqué pour cela. Charles n’ose pas se prononcer, mais s’identifie à l’artiste. J’associe, sans lui en faire part, à Mersault, et m’enquiers de son vécu lors de la mort de sa propre mère.
La scène qui est jouée fait se rencontrer mère et fils, tandis qu’un double est convoqué : Charles jouera son personnage au moment de la mort de sa mère et un thérapeute le représentera aujourd’hui, identifié au peintre. Dans le jeu, la mère lui reproche son indifférence, le thérapeute évoque l’élation fusionnelle et dépersonnalisante des instants de création.
Après cette scène Charles évoque ses états affectifs, sa douleur et sa détresse, sources vives de sa créativité. Reprenant à son insu l’expression du thérapeute : “ Ma mère est ma peinture ”, il s’écrie : “ Ma mère est ma matière ! ” Il s’excuse de la violence et de la grossièreté de son propos. J’interviens alors sur la polysémie de la matière, noble ou/et fécale, et j’interprète l’impossible reconnaissance par ses pairs/pères comme excuse formidable pour rester seul avec sa mère.
Charles réagit par un bref moment de dépersonnalisation dont il tente de s’échapper par un recours à l’hallucinatoire, mais cette tentative échoue. Cette désorganisation se manifeste par un trouble de la pensée : un souvenir lui revient, un parfum, mais l’odeur se dilue comme l’idée incidente qui l’accompagne lui échappe à l’instant où elle se présente. L’effraction psychique que représentent le jeu puis mon interprétation au plus près de ses désirs œdipiens inconscients déborde ses capacités de contenance et d’élaboration. Il propose alors de mettre en scène une situation où chacun jouerait son vrai rôle, ce que le cadre du psychodrame interdit : les thérapeutes ne jouent jamais leur propre rôle (cette règle qui lui a été énoncée au début du traitement). La scène n’est pas jouée.
Le thérapeute, qui jouait le peintre, va en double évoquer la perte des limites comme transcendance créatrice, tandis que je me ressaisis pour clore la séance sur la dimension contenante et tiercéisante du psychodrame.
L’interprétation œdipienne, trop proche de ses désirs inconscients, et peut-être trop prématurée, a réveillé une excitation humiliante et non pulsionnalisable, créant alors une véritable attaque interne de ses processus de pensée et l’obligeant au recours d’un surinvestissement perceptif archa ïque. Le parfum d’une mère ? ou/et une odeur nauséabonde ? de rose ? Le retour hallucinatoire prend aussi valeur d’énonciation anticipatrice d’un travail d’intégration à venir des auto-érotismes.
Il me semble que cliniquement nous assistons à cet instant de l’attaque et du morcellement des fonctions de pensée telles que les définit Bion et qui concernent la conscience des impressions des sens, l’attention, la mémoire, le jugement, la pensée, réactivation de désastres antérieurs, modèle d’identification projective.
Des discussions et une élaboration collective nous permettent de faire travailler des registres interprétatifs multiples, ou les interprétations des thérapeutes diffèrent mais ne s’excluent pas, permettant alors de façon privilégiée et subtile d’atteindre et de mobiliser certains clivages.
Je pense que la problématique d’analité primaire telle qu’elle nous apparaît pour Charles pourrait être reprise dans l’abord conceptuel du claustrum que Meltzer théorise. L’omnipotence resurgit comme l’indice du clivage simultané de l’objet et du moi. Notre patient présente un comportement caractéristique de pseudo-maturité avec son cortège de manifestations symptomatiques : des troubles sexuels à type de pseudo-puissance sous-tendus par des fantasmes pervers secrets, une confusion entre l’absence de satisfaction et un sentiment de suffisance, des positions caractérielles à valence persécutrice. Les identifications projectives infantiles en liens aux imagos parentales infiltrent la dynamique transférentielle, laissant apparaître les carences des auto-érotismes secondaires et la nécessité d’un travail transféro-contre-transférentiel de re-création concernant les processus de symbolisation primaire.
Ce moment représente un tournant mutatif dans la cure de Charles qui peu à peu accepte de renoncer à une toute-puissance grandiose qui cachait si mal une sexualité infantile mise à mal, des auto-érotismes avortés, avec cette difficulté majeure que représente l’accrochage à une destructivité qui est justement censée protéger de la destructivité. Le cadre spécifique du psychodrame permet le déploiement synchronique et diachronique des différents registres narcissiques et objectaux. Le psychodrame est souvent préconisé pour les adolescents, mais trouve toute sa pertinence pour notre patient qui, malgré un âge respectable, restait confiné dans la crypte de la préadolescence.
 
POUR CONCLURE
 
 
De l’appréhension de la beauté au claustrum, D. Meltzer développe une métapsychologie étendue du développement psychique qui pose la question de la recherche en psychanalyse, et nous confronte sans cesse au travail de ressaisie des limites, limites du sujet, de la théorie, de la méthode. Les patients dont il a la charge ou dont il supervise le traitement sont souvent des autistes ou des psychoses précoces, ils présentent tous d’importantes atteintes des limites du moi et mettent souvent le thérapeute en difficulté. Toute élaboration conceptuelle est en même temps création mais aussi reprise de théorie sexuelle infantile dont l’une des finalités est aussi de se protéger de l’expérience émotionnelle en lui donnant un sens pour échapper aux forces pulsionnelles en jeu. La création serait une métaphore interprétative de ce qui reste toujours à interpréter, pour le créateur comme pour l’objet-sujet auquel il s’adresse, et concerne tous les registres de symbolisation originaire, primaire, secondaire, langagière. Elle reste un mystère, à la fois source, manifestation et destin de la libido.
Sur le plan de l’engagement thérapeutique, la relation d’intimité dans laquelle s’engage l’analyste avec son patient serait de la nature de celle qui aurait dû exister et qui n’a pu se construire avec l’objet primaire, relation dominée par la violence de l’émergence du sujet à lui-même et au monde.
Le retour à la phénoménologie de la perception ne marque-t-il pas, dans son rapport à l’impact traumatique de la réalité, une régression psychanalytique au regard des recherches métapsychologiques actuelles ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bion W. R., Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1996.
·  Botella C. et S., Figurabilité et régrédience, Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, 2001, 59, 99-198.
·  Freud S., Le Mo ïse de Michel-Ange, in Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1971.
·  Freud S., Pulsion et destin des pulsions, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
·  Freud S., Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1970.
·  Green A., Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 1983.
·  Green A., Le travail du négatif, Paris, Minuit, 1983.
·  Klein M., Notes sur quelques mécanismes schizo ïdes, in Développement de la psychanalyse, Paris, PUF, 1995 (Piera Aulagnier, 274-300).
·  Klein M., La psychanalyse des enfants, Paris, Tchou, 1973.
·  Meltzer D., Explorations dans le monde de l’autisme. Étude psychanalytique, Paris, Payot, 1980, 266 p.
·  Meltzer D., L’objet esthétique, Revue française de psychanalyse, 1985, vol. 49, no 5, 1385-1390.
·  Meltzer D., Les concepts d’identification projective (Klein) et de “ contenant-contenu ” (Bion) en relation avec la situation analytique, Revue française de psychanalyse, 1984, vol. 48, no 2, p. 541-550.
·  Meltzer D., La distinction entre les concepts d’identification projective (Klein) et de “ contenant-contenu ” (Bion), Revue française de psychanalyse, 1984, vol. 48, no 2, p. 551-570.
·  Meltzer D., Harris M., Les deux modèles du fonctionnement psychique, selon M. Klein et selon W. R. Bion, Revue française de psychanalyse, 1980, vol. 44, no 2, p. 355-368.
·  Meltzer D., Le conflit esthétique : son rôle dans le processus de développement psychique, Psychanalyse à l’Université, 1988, vol. 13, no 49, p. 37-58.
·  Meltzer D., Le développement kleinien de la psychanalyse, Freud-Klein-Bion, Paris, Bayard, 1994, 552 p.
·  Meltzer D., L’objet et le conflit esthétique, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1993, no 13, p. 373-382.
·  Meltzer D., Le claustrum. Une exploration des phénomènes claustrophobiques, Lamor-Plage (Morbihan), Éd. du Hublot, 1999, 186 p.
·  Meltzer D., L’appréhension de la beauté. Le rôle du conflit esthétique dans le développement psychique, la violence, l’art, Lamor-Plage (Morbihan), Éd. du Hublot, 2000, 254 p.
·  Winnicott D. W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1969, 369 p.
 
NOTES
 
[1] D. Meltzer, lui, interprète les positions de Freud : “ ... chaque bébé sait, par expérience, que sa mère a un monde à l’intérieur d’elle, un monde qui fut sa demeure et d’où un jour il fut expulsé – ou, selon de point de vue qu’il adopte, d’où il a réussi à s’échapper... Les premières idées de Freud sur l’inconscient font penser qu’il aurait préféré, lui aussi, la thèse de l’évasion ” (L’appréhension de la beauté, p. 42).
[2] Conférence sur l’objet esthétique, Paris,11 mars 1984, traduction Henri Bungener.
[3] Love, Hate, Knowledge soit Amour, Haine et Connaissance : A, H, C.
[4] L’appréhension de la beauté, p. 44.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 49.
[7] Le claustrum, p. 17.
[8] Sans doute nous fait-il part en même temps de ses propres doutes et de son aliénation à une imago maternelle toute-puissante et intrusive.
[9] Destins de l’omnipotence infantile, J.-J. Baranes.
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D. Meltzer, lui, interprète les positions de Freud : “ ......
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Conférence sur l’objet esthétique, Paris,11 mars 1984, tra...
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Love, Hate, Knowledge soit Amour, Haine et Connaissance : ...
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[4]
L’appréhension de la beauté, p. 44. Suite de la note...
[5]
Ibid. Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 49. Suite de la note...
[7]
Le claustrum, p. 17. Suite de la note...
[8]
Sans doute nous fait-il part en même temps de ses propres ...
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Destins de l’omnipotence infantile, J.-J. Baranes. Suite de la note...