2003
Revue française de psychanalyse
II - Forme et expression
L’expression
Laurence Kahn
72, boulevard Richard-Lenoir
75011 Paris
L’auteur, partant de la difficulté qu’il y a à distinguer la “ tension d’excitation ” de la sensation, insiste sur le rôle de l’expression, située à la charnière entre économie quantitative et qualification affective. En regard d’une irruption de la force pulsionnelle qui se manifesterait à l’état quasi brut, elle insiste sur la fonction de la “ délégation ”, y compris dans la forme de liaison spécifique qu’est le représentant-affect et sa conformation au sein de la cure. L’activité perceptive, articulée à la fabrication esthésique du monde, est reliée au rôle de la trace mnésique motrice de l’affect, tant dans l’identification et dans la fondation de soi et de l’autre, que dans la constitution des instances.Mots-clés :
Esthétique, Qualité, Quantité, Activité perceptive, Expression, Forme brute, Empathie, Pictogramme, Trace mnésique motrice.
The author, referring to the difficulty in distinguishing “ excitation tension ” from feeling, insists on the role of expression, situated at the hinge between quantitative economy and affective qualification. With regard to an eruption of the drive force that reveals itself in a quasi-original state, she insists on the function of “ delegation ”, and also within the specific form of linking that is the affect-representative and its conformation at the heart of the treatment. The activity of perception, connected to the aesthetic fabrication of the world, is linked to the role of the motor memory trace of the affect, as much in identification and in the founding of oneself and the other, as in the constitution of instances.Keywords :
Aesthetic, Quality, Quantity, Activity of perception, Expression, Original form, Empathy, Pictogram, Motor memory trace.
Die Autorin geht von der Schwierigkeit aus, die “ Reizspannung ” von der Sensation zu unterscheiden und unterstreicht die Rolle des Ausdrucks, welcher am Treffpunkt zwischen der quantitativen Ökonomie und der affektiven Qualifikation liegt. Im Hinblick eines Einbruchs der Triebkraft, die sich in einem quasi unbearbeiteten Zustand manifestieren könnte, insistiert sie auf der Funktion der “ Delegierung ”, welche die spezifische Bindungsform des Repräsentant-Affekts und seine Form in der Kur enthält. Die Wahrnehmungsaktivität, mit der ästhesiologischen Fabrikation der Welt artikuliert, wird mit der Rolle der motorischen Gedächtnisspur des Affekts verbunden, sowohl in der Identifizierung und der Gründung des Selbst und des Andern, als auch in der Konstituton der Instanzen.Schlagwörter :
Der Ausdruck, Heuristische Macht des Affekts.
Partiendo de la dificultad que plantea el distinguir la “ tensión de excitación ” de la sensación, la autora insiste en el papel que desempeña la expresión, situada en el límite entre economía cuantitativa y calificación afectiva. A la vista de una irrupción de fuerza pulsional que se manifestaría en un estado prá cticamente bruto, insiste en la función de la “ delegación ”, comprendida en la forma de ligazón específica que constituye el representante-afecto y su conformación en el seno de la cura. La actividad perceptiva, articulada con la fabricación estética del mundo, está vinculada con el papel de la huella mnésica motriz del afecto, tanto en la identificación y en la fundación de sí y del otro, como en la constitución de las instancias.Palabras claves :
Estética, Cualidad, Cantidad, Actividad perceptiva, Expresión bruta, Empatía, Pictograma, Huella mnésica motriz.
Partendo della difficoltà che c’è a distinguere la “ tensione d’eccitazione ” dalla sensazione, l’autore insiste sul ruolo dell’espressione posta alla frontiera tra economia quantitativa e qualificazione affettiva. Riguardo all’irruzione della forza pulsionale che si manifesterebbe allo stato quasi-bruto, insiste sulla funzione della “ delegazione ”, compresa anche nella forma di legame specifico che è il rappresentante-affetto e la sua formazione al centro della cura. L’attività percettiva, articolata alla fabbricazione estetica del mondo, è congiunta al ruolo della traccia mnetica motoria dell’affetto, sia nella identificazione e nella fondazione di sè e dell’altro, che nella costruzione delle istanze.Parole chiave :
Estetica, Qualità, Quantità, Attività percettiva, Espressione, Forma bruta, Empatia, Pittogramma, Traccia mnestica motoria.
POUVOIR HEURISTIQUE DE L’AFFECT
Que désignait Freud lorsqu’il appelait de ses vœux « une esthétique d’orientation économique » ? Nous sommes à la fin du deuxième chapitre de Au-delà du principe de plaisir. Il s’agit de mettre au jour le nouveau système des forces psychiques capables de rendre compte du phénomène de la répétition, et son élucidation ne saurait se résumer dans la seule observation. Il faut extraire le fait, c’est-à-dire le construire, et tel est bien le rôle du point de vue économique que d’être ce réseau d’hypothèses grâce auxquelles nous bâtissons la logique irrationnelle du cours des événements psychiques. Mais bâtir l’échafaudage, ne pas le confondre avec le bâtiment ne va pas sans embarras. Freud, venant de réaffirmer le principe de la régulation homéostasique de l’appareil, se heurte, une fois encore, à ce qu’il entend par tension d’excitation. Certes, il s’agit de la « tension empreinte de déplaisir » qui impulse les mouvements dans l’appareil ; et, certes, le rapport n’est pas de proportionnalité simple entre la sensation de tension et les modifications énergétiques, augmentation ou diminution, auxquelles on la réfère. Reste que la contigu ïté entre sensation et tension, leur proximité équivoque ramènent Freud à la théorie des seuils de Fechner.
Les seuils étant les limites au-delà desquelles la quantité se manifeste sous forme de qualité – plaisir ou déplaisir selon que la quantité est stable ou instable –, on peut envisager qu’ « entre les deux limites existe une certaine étendue d’indifférence esthétique » (S. Freud, 1920, p. 278-279). L’indifférence esthétique, sous la plume de Fechner, correspond à une tension sans qualité. Pour Freud, elle fonde la distinction entre sensation et tension. Mais existe-t-il du déplaisir qui ne soit senti ?
Le terme « esthétique » renvoie ici à une théorie de l’affect et du sentir, aisthèsis en grec, qui, depuis les Présocratiques, a toujours interrogé l’écart entre le phénomène sensible et son agent. Et c’est bien dans ce même écart que Freud poursuit, en reprécisant la nature du déplaisir névrotique : il est « du plaisir, dit-il, qui ne peut être ressenti comme tel » (S. Freud, 1920, p. 281). Plaisir pour une instance, déplaisir pour l’autre, soit. Mais, dans ce cas, qu’est-ce qu’un plaisir non ressenti ? Si plaisir et déplaisir sont peu ou prou liés au moi en tant que sensations conscientes – ce sur quoi Freud revient dans la note ajoutée en 1925 –, il faut donc sortir du périmètre de la sensation pour rendre compte du plaisir inconscient. C’est ce décollement de l’action d’un agent inconnu sur fond de phénomènes éprouvés que convoque le point de vue économique. Car lui seul peut assurer le partage entre les effets et les faits. L’effet est sensible ; le fait est économique. L’effet peut être un affect de déplaisir, « déplaisir de perception », précise Freud, et la perception peut provenir d’un agent interne ou externe ; le fait, lui, est la poussée du désir refoulé en vue d’obtenir la satisfaction. Le déplaisir s’ordonne dans le sentiment ; la satisfaction s’ordonne dans l’acte et le rapport des forces en présence. Cette asymétrie est l’armature même du point de vue économique.
Avec l’étude des névroses de guerre et l’apparition d’un possible détournement de la fonction du rêve, la répétition dans la sphère inconsciente de ce qui est source de déplaisir relance la difficulté. Ou plus exactement, elle contraint à repasser par la position paradoxale de l’affect au sein de cette asymétrie. Comment comprendre autrement que le premier détour emprunté par Freud dans Au-delà soit le jeu de l’enfant ? Et comment comprendre, surtout, qu’une des questions qui engagent ce détour soit celle de « l’estimation de la valeur affective » du jeu, die affektive Einschätzung (S. Freud, 1920, p. 285) ? En désolidarisant les deux temps du fort et du da, en en faisant deux actes psychiques distincts, Freud observe que le premier acte, faire disparaître la bobine, peut être répété sans que s’impose le second acte, le retour de l’objet. Prenant appui sur l’ « expression » de l’enfant, d’intérêt et de satisfaction dans le premier temps, joyeuse dans le second, il tente alors de dégager le facteur économique capable d’expliquer la répétition de ce que le déplaisir de la perte devrait refouler. L’observation de la valeur affective est alors commuée en construction de la valeur économique.
Première hypothèse : ce qui a été subi passivement se renverse en une activité ; quel est le gain de l’emprise ? La réponse viendra un peu plus loin : le gain est celui, économique, d’une première liaison de l’excitation, condition préalable à la mise en place du principe de plaisir. Deuxième hypothèse : le jeu agit l’hostilité contre la mère qui est partie ; dans ce cas, le gain économique est celui du plaisir inconscient de la vengeance, auquel s’adjoint le plaisir conscient d’une conquête culturelle, celle d’avoir renoncé à la satisfaction pulsionnelle. Un an plus tard, Freud ajoutera, d’une phrase, une troisième hypothèse concernant les « énigmatiques tendances masochistes du moi ».
Mais, pour l’heure, il oscille – ce sont ses mots – entre les deux premières conceptions. Dans la première, le plus impressionnant, c’est-à-dire le plus pénible, donne lieu à une « abréaction de la force de l’impression » : le jeu, mettant en scène l’expérience, « exprime », dans tous les sens du terme, et impulse la liaison. Dans la seconde conception, il faut admettre qu’il est impossible, à partir de la répétition du pénible, de concevoir un facteur économique qui puisse « s’exprimer de manière primaire et indépendante du principe de plaisir »
[1]. C’est à la croisée de ces chemins, entre contrainte de répétition et satisfaction pulsionnelle, dans l’entrelacs entre l’impressionnant, le pénible et le plaisir, que surgit la tragédie, cette étrange activité artistique grâce à laquelle les impressions les plus douloureuses peuvent être ressenties comme une jouissance. Et à cette croisée que Freud en appelle à une esthétique d’orientation économique qui devrait élucider le paradoxe de ce gain de plaisir.
L’introduction d’Au-delà donne la mesure de la difficulté : si la quantité est indispensable pour appréhender le principe de plaisir et son au-delà, comment parvenir à la saisir sans qu’elle soit irrémédiablement prise dans les rets de la qualité ? Freud, cherchant à se déprendre du cercle des sensations subjectives, emprunte la voie de l’expression. Car l’expression a la propriété de condenser la manifestation du ressenti et l’action d’exprimer. Sur le versant de la sensation, elle se noue à l’impression. Sur le versant de l’action, elle se noue à l’acte de lier et de décharger. De sorte que l’expression, tout à la fois affect et action, fait entrer en contact le plan des qualités et celui des quantités : impression, expression et abréaction sont toutes trois comptables de leur puissance. Ce que l’économie quantitative du trauma et la qualité affective de son effet, l’effroi, reprennent en charge conjointement, ouvrant une première voie d’approche vers la fonction économique de la répétition.
Le passage de l’affect à l’économie énergétique est donc le produit tout à la fois d’une déprise et d’une reprise. Mais ceci simplifie-t-il notre tâche ? Cela risque sûrement de simplifier notre théorie, car le réamalgame de l’énergie et de l’affect pourra toujours déboucher sur l’illusion d’une lisibilité directe de la quantité dans la qualité de l’éprouvé. Du coup, l’esthétique fechnerienne et freudienne pourrait se réduire à la théorie la plus simple du sensible, celle qui consiste à penser la sensation en dehors de l’activité perceptive. En revanche, si nous soutenons l’écart entre esthétique et économie, si nous soutenons la productivité de l’antinomie des deux termes réunis, il nous faudra admettre que l’aisthèsis n’est nullement un territoire homogène, qu’il est fait de divers modes de réception et d’actualisation, lesquels, loin de se résumer à un pâtir dont l’humain, dans sa faiblesse originaire, ne ferait que subir les effets, doivent inclure l’activité de la sensation, son effort, son acte. Ce qui fait dire à Merleau-Ponty qu’il y a toujours coexistence du sentant et du senti, que « l’esprit du monde, c’est nous, dès que nous savons nous mouvoir, dès que nous savons regarder », que ce que nous appelons sensation n’est que la forme la plus simple de la perception, et que « toute perception, toute action qui la suppose, bref tout usage humain du corps est déjà expression primordiale » (M. Merleau-Ponty, 1960, p. 82 et 84). Ce qui faisait déjà dire à Aristote que la sensation n’est pas pure altération sous l’effet de l’action d’un agent mais mouvement du sentir, et que ce mouvement même est accomplissement. Si le visible est l’objet de la vue, la perception est accomplissement de la vision. En ce sens, la sensibilité est activité de saisie autant que passivité du saisissement (Aristote, De an., 417 a 32 ; 425 b 26 - 426 a 15). Reste évidemment la question du moteur d’un tel acte.
Depuis que la vie psychique a été conçue par Freud comme un appareil au travail, l’innervation corporelle, pensée en termes de quantité, a permis d’assembler le moteur, le mouvement et le mû. Dès les Études sur l’hystérie, Freud a procédé à ce regroupement théorique entre la somme d’excitation, le quantum d’affects et l’émoi pénible. Et dès ce regroupement, l’affect a occupé une position limitrophe : si l’émoi pénible renvoie à la surtension d’un choc, son abréaction, c’est-à-dire la décharge d’excitation, est d’abord une réaction de décharge affective. Sur cette crête, l’affect est à la fois le signe qualitatif de l’inscription d’un événement et l’indice quantitatif de son impact. La motricité spécifique de la décharge hystérique est conçue dans ce double horizon : la réaction est expression d’affects ; ceux-ci et les circonstances de leur irruption sont les symboles mnésiques de l’irremémorable ; leur enclavement psychique indique le degré d’intensité de l’excitation qui a provoqué la rupture des voies associatives.
À cette frontière, l’affect réunit donc deux fonctions. Représentant psychique qui nous pousse à chercher la représentation à laquelle il réfère, il est, dans le même temps, la charge quantitative, dépourvue de qualité, qui permet de rendre compte des fausses connexions. Sans la conception d’une telle quantité indifféremment déplaçable, on ne saurait comprendre, par exemple, que, dans l’hystérie, la représentation hyper-intense, loin d’être la représentation pathogène, est la représentation qui barre la route au retour de celle inconciliable (S. Freud, 1887-1902, p. 316, 357-369). Ou bien encore que, dans la névrose obsessionnelle, l’idée obsédante ne soit qu’une idée de substitution tandis que l’état émotif reste, par transfert d’affect, d’une intensité inchangée (S. Freud, 1894, p. 7). L’intensité de l’affect apparaît donc comme le promontoire duquel un regard en surplomb sur la chimie des liaisons et déliaisons dans l’appareil est rendu possible. Mais de cette pointe, Freud n’accède à la déqualification de l’affect qu’en détournant l’attraction des qualifications manifestes. C’est à l’expression qu’il confie ce déroutement car elle permet tout à la fois de joindre et de disjoindre l’impulsateur et la forme impulsée.
C’est ainsi que l’affect, régulièrement, ouvre le champ spéculatif. Le paradoxe de son immédiateté en regard de son opacité référentielle a fait de lui, et plus d’une fois, un véritable outil de forage entre l’observable et l’inobservable, le visible et l’invisible. Dans Au-delà, c’est à l’effroi – à cette ultime extrémité de la sensation que Breuer nommait déjà un affect « asthénique », interdisant la décharge en même temps que la fuite –, que Freud confie le pouvoir de passer outre l’ordre relatif du principe de plaisir pour atteindre un désordre primordial et plus élémentaire.
Mais auparavant, à l’orée de la découverte, il avait de la même manière confié à l’angoisse, celle monotone et continue de la névrose d’angoisse, le pouvoir de découvrir « à ciel ouvert une partie de la théorie ». Le cas du manuscrit E n’est-il pas remarquable parce que la patiente est totalement frigide et que, par conséquent, on ne peut attribuer son angoisse à son attente déçue ? L’angoisse s’offrant alors comme un affect dépouillé de tout lien à une quelconque représentation, le sentiment pénible ne pouvant donc être imputé à une éventuelle insatisfaction, la décharge anxieuse apparaît comme la conséquence économique directe de l’abstinence sexuelle. Ainsi, court-circuitant la médiation des contenus de représentation contrairement à l’hystérie, l’affect d’angoisse permettait-il de dégager, en 1895, l’enracinement somatique des quantités psychiques. Affect à peine affectif, il confirmait le postulat quantitatif (S. Freud, 1895, p. 15-38).
L’affect conserve-t-il, aujourd’hui encore, un tel pouvoir heuristique ? Dans un article récent de l’International Journal, Siegfried Zepf, psychanalyste allemand, fait une proposition : remplaçons le point de vue économique par un point de vue affectif. Zepf ne cherche pas à brader la métapsychologie. Contre ses détracteurs, et particulièrement George Klein et Merton Gill qui ont récusé le substrat neurologique et biologique de cette métathéorie périmée, il veut au contraire en soutenir l’enjeu. Mais à quelles conditions ? Sans entrer dans le détail de l’argumentation – Zepf a très bien lu Freud –, je retiendrai que, d’une part, il défend la métapsychologie en tant que théorie de la libido mais que, de l’autre, lorsqu’il faut admettre la description des mouvements psychiques comme le produit du jeu des forces entre elles, Zepf refuse que l’on accorde à la notion d’investissement une telle place. Or investissement, désinvestissement, contre-investissement, distribution de la puissance des bataillons en jeu constituent le pivot du point de vue économique. Mais selon lui, cette description des mouvements psychiques n’est justement qu’un système de description, superflu de surcroît parce que redondant (S. Zepf, 2001, passim).
Alors que les points de vue topique et dynamique saisissent les processus selon les paramètres de la représentance psychique, affect et représentation, le point de vue économique, lui, lâche la dimension observable des faits qui soutiennent la théorie clinique. D’ailleurs, précise Zepf, Freud envisage, à deux reprises au moins, le jeu des forces psychiques comme un jeu entre « des représentations affectivement investies ». On peut donc s’abstenir d’invoquer l’énergie, quand l’affect semble un marqueur des tensions et des modifications infiniment plus fin et bien plus proche de la clinique. Il ne s’agit donc pas de débouter la théorie des pulsions elle-même, et Zepf tient à conserver le terme de représentant-affect à côté de celui de représentant-représentation. Il s’agit seulement de se défaire des métaphores énergétiques et distributives qui sont de nature tautologiques. Jamais énergie et investissement ne sauront donner accès à la réalité psychique du patient tandis que les affects, insérés dans cette réalité psychique, sont basés sur des entités concrètes et appréhendables en tant qu’impulsateurs des mouvements.
Que la puissance de l’affect s’impose aux dépens du point de vue économique lorsque prévaut le langage de l’expérience, ceci fait peu de doute, et je n’ai pris le texte de Zepf qu’à titre d’exemple parmi beaucoup d’autres. La clinique des états borderline renforce régulièrement le mouvement. Il n’est que de lire La crainte de l’effondrement, constamment cité, pour voir comment, sous la plume de Winnicott, l’expérience d’affects qui n’ont jamais été éprouvés alors que quelque chose s’est produit, comment cette expérience peut être conçue comme actualisation par le transfert des affects eux-mêmes. Que Winnicott nomme le surgissement de cet affect non éprouvé breakdown parce que, dit-il, le mot est suffisamment « vague » pour décrire l’état de choses impensable, indique aussi comment le langage de l’expérience clinique, investissant tout le champ théorique, laisse dans l’ombre la construction de l’événementialité psychique. En l’occurrence, que le transfert réactualise un affect qui n’a pas été éprouvé dans une circonstance où il aurait dû être ressenti, pose au moins la question de ce qu’actualise le mécanisme du transfert. Est-ce l’affect lui-même, inscrit sans avoir été ressenti ? Mais alors, inscrit de quelle manière, sous quelle forme ? Comment penser la réactualisation transférentielle en dehors de toute théorie des traces mnésiques, c’est-à-dire en dehors de la description économique de cette inscription ?
La question soulevée par le texte de Winnicott – dont j’admire par ailleurs depuis longtemps l’aptitude au suspens, sa capacité à supporter l’informe, et il en est ainsi avec le bel usage du mot « vague » qui refuse de donner une forme prématurée à ce qui précisément n’en a jamais eu –, la question soulevée n’est pas propre à ce texte. Comme l’a souligné Pierre Fédida, mais Jean-Luc Donnet aussi bien, la clinique des états-limites a eu un retentissement direct sur la clinique du contre-transfert et son extension (J.-L. Donnet, 1999, p. 125-135). « L’action désintégrante de ces transferts sur la personne de l’analyste » et la nécessité dans laquelle se trouve celui-ci de travailler avec ses propres vécus subjectifs ont fait des effets contre-transférentiels l’outil par lequel l’analyste peut constituer, imaginer et construire en lui un matériau transférentiel que le patient ne peut ni reconnaître ni nommer (P. Fédida, 1999, p. 73 et 2002, p. 85-88, 94-96, 101). En ce sens, la clinique des états-limites est une clinique de la création de la forme en appui sur les effets subjectifs. De ce point de vue, les travaux de Winnicott comme ceux de Pierre Fédida sur la dépression et l’informe, ou ceux d’André Green sur les fonctionnements psychiques où prédomine l’indiscrimination entre affect et représentation, indiquent combien la productivité spéculative de l’affect, que celui-ci se manifeste par son excès ou son défaut, peut être toujours aussi riche.
Mais il en est de cette clinique comme de l’affect lui-même. Située sur une crête, pour peu qu’elle laisse à la marge la construction du dispositif économique qui la sous-tend, elle sera emportée par la prévalence de l’outil pratique dont dispose l’analyste : l’empathie
[2]. Car le propre de ce que ces cas nous donnent à sentir bien plus qu’à voir, est précisément l’effondrement des univers de représentations, la violence de l’attente et de l’agir, qui déterminent la défaite de la pensée. Et l’on sent la complication générée par l’affect toujours là, qui menace par le pouvoir de capture qu’entraîne sa puissance sensorielle. Parce que le témoignage des sens fonde notre croyance dans la réalité, la sensation, marque directe de notre rapport au monde, risque à tout moment de nous faire croire que ce qui
apparaît est ce qui
est. N’est-ce pas très précisément la complication contenue dans la notion même d’ « expression » ?
Je me suis demandé si ce n’était pas la complication rencontrée par André Green lorsqu’il lui faut poser l’hypothèse d’une masse énergétique de motions pulsionnelles inélaborées, afin de rendre compte d’états dominés par des mouvements affectifs confus, immaîtrisables et déliés de toute attache représentationnelle. Pour parvenir au point de vue économique, qui creuse les conséquences d’une telle inélaboration pulsionnelle, André Green s’appuie sur la notion d’une « forme brute ». Cette forme brute perçue par l’analyste renverrait, selon ses termes, à « l’expression d’une force pulsionnelle brute » (A. Green, 1999, p. 259 et 250). Ainsi parvient-il à dégager, dans ces cas, l’absence de formations intermédiaires, ce qui explique qu’une part importante des énergies d’investissement ne sont ni élaborées, ni hiérarchisées dans le maillage des représentations inconscientes et des autoérotismes. Cette forme est brute parce qu’elle n’a pas été liée grâce à l’introjection du couple psychique pulsion/réponse de l’objet primaire, et parce que, l’absence de « couverture psychique de la mère » ayant lourdement grevé la constitution d’une « réserve personnelle » de formations psychiques, elle a échappé à la mise en sens et à l’organisation symbolique de l’inconscient (A. Green, 1999, p. 255-259 et 264-266). La forme, expression de la force, fait donc irruption à l’état libre dans la conscience, s’actualisant dans les décharges violentes de l’Agieren transférentiel, dans la désorganisation somatique, dans le désastre d’une néantisation impensable parce que soustraite à tout scénario inconscient.
Dans ce cas précis, à quoi la forme brute renvoie-t-elle ? À la forme non fragmentée de la tension elle-même ? Mais alors quel écart entre la tension et l’affect, et quelle place à l’expression ? Que selon André Green, « l’affect soit un mouvement en quête d’une forme », qu’il soit « investissement d’attente sous la forme de la préparation anticipatrice à la rencontre avec un objet », n’indique pas qu’il faille faire de la forme la réfraction directe de la force (A. Green, 1999, p. 235, 239, 266). Comment l’affect, dont il est par ailleurs dit qu’il est « porteur de manière immédiate des attentes et des craintes de la rencontre souhaitée », comment l’affect peut-il perdre la complexité de son statut de délégué pulsionnel ? Chaque fois que Freud se réfère à la motion pulsionnelle plutôt qu’à la représentation inconsciente, et ceci se produit déjà au milieu du chapitre VII de L’interprétation du rêve, n’est-ce pas justement pour parvenir à saisir le système de transport par lequel se qualifie ce qui est inscrit comme quantité sans qualité ? Et ceci est particulièrement net dans le petit texte Sur le rêve, où l’on voit Freud adjoindre « délégation » à « présentation » pour dire la césure entre le matériau des traces mnésiques et leur mode de représentance.
Face à ce qui s’offre à nous comme irreprésentable – et, malgré tout, n’oublions pas que le refoulé est irreprésentable, cela constitue même sa définition –, la puissance de l’affect nous pousse à réduire la fracture entre expression et pulsion. Sa force d’impact tend alors à accréditer le sentiment d’une présence pulsionnelle immédiate sous l’aspect de la décharge. Une telle vision peut avoir pour première conséquence de céder sur la vectorisation principale de l’Agieren transférentiel, d’être le produit répétitif du réinvestissement de la trace mnésique, l’affect valant comme la trace même de l’investissement, sa trace perceptible – une trace si massive qu’elle peut amener à parler de non-psychisation de secteurs entiers de l’appareil psychique. Et ceci peut avoir pour seconde conséquence de nous donner à penser que notre tâche d’analyste serait moins de délier – ce que signifie proprement « analyse » –, que de construire ce qui ne l’aurait jamais été. Dans les aller et retour entre la théorie et la pratique, c’est bien à la théorie qu’il incombe de soutenir la complexité de la manière de voir.
La difficulté des « expressions symptomatiques » où dominent une grande versatilité transférentielle, un éclatement du moi, une majoration des identifications projectives, qui poussent en retour l’analyste au renforcement de son identité personnelle, cette difficulté devrait pourtant nous inciter à nous déprendre de l’emprise des signes (P. Fédida, 1999, p. 73-77). Lorsque Pierre Fédida revient ainsi sur la sollicitation à laquelle de tels cas soumettent l’analyste, sollicitation qui va de l’empathie compréhensive à la nécessité de lier ce qui est morcelé, c’est pour souligner que, face à la captation des expressions, le seul recours que connaît l’analyste pour soutenir la complexité, est celui « du retour à son rêve ». Et « retour » a sans doute ici autant de poids que « rêve ». Car avec l’espace de la séance réinstaurée comme détentrice de la même créativité que le rêve, ce sont précisément tous les systèmes de délégation, de déformation, de présentation, qui s’avèrent être le territoire sur lequel le matériau psychique fait retour. Un tel traitement du matériau rompt le pouvoir de l’affect de coloniser tout le champ sensible, brise la captivité où il tient la perception, réinstaure sa fonction d’être un outil de forage entre l’observable et l’inobservable. Il refonde les conditions économiques d’une trace distincte de ce qu’elle produit.
Ce que soutient le point de vue économique, à tort ou à raison – et j’entends par tort l’écot payé au risque métaphysique que comporte toute référence au suprasensible –, c’est la fondation invisible de ce retour du même et le retrait sensible de son inscription, par-delà l’insistance intraitable de ses manifestations. Ajoutons seulement que, quand la chose inconnaissable en soi – inférable seulement – se présente soudain sous les traits de l’expérience possible, il convient alors de limiter les prétentions de la sensibilité à outrepasser les limites imparties à la connaissance. Le Grenzbegriff, le concept-limite, a une telle fonction, non pour Freud mais pour Kant, d’être limitatif, c’est-à-dire destiné à limiter les prétentions de la sensibilité à s’étendre jusqu’aux choses en soi et à les saisir (E. Kant, 1781-1787, p. 226-229). La pulsion, concept-limite entre le somatique et le psychique, doit-elle être également entendue dans le sens d’une telle limitation ? La limite serait alors celle, infrangible, entre son action, son effectivité, perceptibles, et le réel de son être, soustrait en tant qu’objet. Freud ne répondait-il pas à Adler, le 1er février 1911 : « Bien sûr que la libido n’est pas réelle. Sa force réside en tout autre chose (...). Il faut juger la libido d’après ses conséquences » (Minutes, 1910-1911, p. 154) ?
UNE ESTHÉTIQUE D’ORIENTATION ÉCONOMIQUE
Parmi ces conséquences, il n’y a pas que la « monnaie névrotique », il y a aussi l’effet des sentiments. En 1949 sont prononcées deux conférences, l’une par Paula Heiman, l’autre par Annie Reich, portant toutes deux sur le contre-transfert. Dans l’une et l’autre, il apparaît clairement que, entre la perspective de Freud, qui voit l’analyste comme miroir et chirurgien, et la perspective ferenczienne de l’analyse mutuelle, une troisième voie est cherchée, qui rendrait compte de ce que Freud désigne comme saisie de l’inconscient du patient par l’inconscient de l’analyste. La réponse émotionnelle de l’analyste, ses feelings, correspondent pour Paula Heimann à cette « influence sur la sensibilité inconsciente » de l’analyste des productions du patient (P. Heimann, 1950, p. 81-82). Une telle saisie sensorielle ne se cantonne donc pas à la réception des effets émotifs. Elle correspond à une activité profonde de l’analyste. Ce que, par une autre voie, développe Annie Reich. Fréquemment, dit-elle, l’analyste peut observer que la saisie du matériel du patient vient d’un seul coup, donnant l’impression de quelque chose vécu passivement – « cela arrive » – et comme venant de l’intérieur de lui-même. Les impressions hétérogènes, les éléments confus et déconnectés se transforment d’un seul coup en Gestalt (Annie Reich emploie le terme allemand). Il est clair, dit-elle, que ce type d’insight sur le matériel est accompli par l’activité inconsciente de l’analyste. Le contre-transfert n’est donc ni l’amitié, ni la haine que l’analyste peut porter au patient, car celles-ci ne sont jamais que des sentiments conscients. C’est la manière dont le patient s’insère dans la vie psychique de l’analyste en tant qu’objet mobilisant les désirs et conflits infantiles de celui-ci (A. Reich, 1951, p. 25-26).
Lorsque Jacob Arlow revient trente ans plus tard sur ce texte, c’est pour insister sur la double position de l’analyste dégagée par Annie Reich. Entre passivité et activité, entre réceptivité et aperception, ce que l’appareil psychique de l’analyste transforme, sont des impressions subliminaires, timbre, voix, accents, vitesse de l’élocution, qui, à l’insu de l’analyste, s’associent à une somme d’images ou de sensations hétéroclites, allant des paroles d’une chanson à la vue d’un tableau en passant par un mot d’esprit sans rapport apparent avec ce qui est communiqué. Ce moment analytique est « intensément esthétique et créatif », ajoute Arlow, comme le sont de tels moments dans toutes les grandes découvertes, scientifiques aussi bien qu’artistiques (J. Arlow, 1979, p. 200-201).
Quel est le sens du terme « esthétique » ici employé ? Référé au mouvement de configuration d’une
Gestalt, tel que le décrit Annie Reich, on ne peut considérer qu’il renvoie à la seule théorie de la sensation à moins d’inclure, dans cette théorie, la création d’une nouvelle forme sensible. Celle-ci, produite par la transformation des répartitions libidinales chez l’analyste, co ïnciderait avec une nouvelle distribution des accents en appui sur des éléments sensoriels disparates. Le terme « esthétique » se situe donc au carrefour de la sensation et de la création, l’opération qui s’effectue dans et par les
feelings de l’analyste outrepassant largement le registre des émotions. Sans doute sommes-nous ici au plus près de ce que Freud nomme
Gefühl, le sentir, lorsqu’il envisage les « liaisons du sentir » en jeu dans l’empathie
[3].
Sans revenir sur le détail de l’hypothèse reprise par Freud à Lipps, je voudrais simplement rappeler que cette hypothèse concerne la somme de liaisons internes engendrées par la saisie de l’autre en soi, saisie qui relève non de la communauté de sentiments mais du réinvestissement des traces mnésiques éveillées par l’autre (L. Kahn, 2001, p. 1045-1049 et 1069-1071). L’empathie, prenant appui sur l’existence d’un « facteur quantitatif exprimé dans la représentation », directement lié à son investissement énergétique moteur, doit être rapportée à ce que Freud considère comme l’un des premiers fondements de l’exploration de la réalité et de la constitution du moi : non pas la trace mnésique déposée par l’expérience de satisfaction, mais la trace mnésique motrice laissée par l’ensemble des excitations sensorielles et motrices qui ont affecté l’infans au contact de l’objet.
Lorsque le sujet, mis à l’épreuve du désir, entreprend d’explorer le monde pour retrouver l’objet réel, c’est dans un cheminement où l’autre, le Nebenmensch, le prochain, est reconnu grâce à l’identification, à soi et en soi, de ces traces motrices. Des « perceptions visuelles, écrit Freud dans l’Esquisse, par exemple ses mouvements de main, tomberont sur le souvenir, dans le sujet, d’impressions visuelles propres, tout à fait identiques, venant de son propre corps, auxquelles sont associés les souvenirs des mouvements vécus... D’autres perceptions de l’objet, par exemple lorsqu’il crie, éveilleront le souvenir de son propre cri, et par là, de sa propre expérience douloureuse » (S. Freud, 1887-1902, p. 426).
De cette conception de l’identification empathique, je retiendrai aujourd’hui que la dimension motrice de l’affect y est remarquable. Elle ne vient pas du seul Lipps. À la même époque, Wundt et Cassirer, tous deux attelés à la tâche philosophique d’élucider l’expression à partir du mouvement, envisagent l’indissoluble entrelacement du sentir et du faire dans la création du monde par l’homme. Et l’un et l’autre repassent par l’hypothèse de l’affect et de l’affectation comme actes, hypothèse qui leur vient, comme à Freud, de Darwin
[4]. Ainsi, pour Cassirer, le sentir ne peut être conçu dans le seul horizon de la passivité (E. Cassirer, 1923, p. 26-36, 50-58 et 127-137
[5]). L’
aisthèsis est toujours activité de création, à la fois réception et fabrication du sensible. Selon lui, la fécondité esthétique est cela même qui tresse de manière indissociable l’impression, qui est encore marque corporelle de l’excitation, et l’expression, qui est déjà création de la forme qui a impressionné
[6]. Le démantèlement de l’opposition métaphysique entre la matière et la forme est, là, au premier plan d’une pensée qui fait de l’activité du sensible, de son mouvement, le principe formateur des formes. Si tant est qu’il soit permis de parler d’unité de la conscience, elle ne peut, écrit Cassirer, qu’être rapportée à l’unité de ses actions, jamais à celle de ses produits. Et parmi ces actions, l’inhibition joue sa partie, qui consiste à retenir la forme immédiate de l’agir, à détourner la réaction sur une voie plus longue, à fragmenter l’excitation de l’impression, un tel retrait étant cela qui permet le discernement et la segmentation langagière. Dans la fabrication esthésique du monde, l’expression, toujours plus affinée, prend origine dans le corps, et prend corps dans la création des préformes. Piera Aulagnier a souligné ce que ses « pictogrammes » devaient à Cassirer.
Mais ce que ne dit pas Cassirer, et que disent Freud, à travers la trace mnésique motrice, et Piera Aulagnier, à travers sa conception des préformes du fantasme, c’est que l’acte articulé à l’affectation constitue non seulement le monde mais l’arrière-monde. Que le premier modèle du refoulement soit, dès 1897, le modèle du dégoût (l’objet « pue » pour les sens de la conscience, écrit Freud à Fliess, et la conscience s’en détourne) ; que le second modèle soit celui de la fuite ; que le prototype du « oui » soit l’acte d’avaler et celui du « non » celui de cracher, avaler et cracher étant les premières formes de l’amour et de la haine, nous indique le rôle central de l’affect de goût, chevillé à l’acte moteur, dans la constitution des instances psychiques.
Or goût et dégoût, plaisir et déplaisir relèvent bel et bien ici d’un jugement esthétique. Esthétique au sens kantien du terme. Non pas dans le sens de l’esthétique transcendantale constituée par les conditions a priori de la sensibilité, l’espace et le temps. Mais dans le sens du jugement esthétique tel que Kant l’envisage dans la Critique de la faculté de juger. Un jugement qui n’a pas pour vocation de légiférer sur le monde, la connaissance de ses objets et les représentations, mais de légiférer sur soi. De ce jugement, Kant montre qu’il synthétise l’acte de penser à l’occasion d’un objet et l’affect que procure cet acte. En ce sens, il juge en appui sur la seule compétence sensible. Cette activité prédicative sans concept, décollée de la représentation, où l’affect est l’unique prédicat de l’objet, constitue d’un même mouvement, d’un seul tenant, le sujet et l’objet (E. Kant, 1790, p. 36 et 115-123). Cet acte de juger, dit « réfléchissant », ordonne la subjectivité.
Acte, geste, affect : nous nous trouvons là à un carrefour où se conjoignent la sensibilité créatrice et la constitution de soi et de l’autre, dans le moment où l’acte moteur organise la partition du monde entre le craché qui est l’étranger – et ceci est le dehors – et le bon à avaler – et cela est le dedans. Viendra le temps où l’étranger sera rejeté au-dedans, refoulé. Sans doute conviendrait-il d’emprunter ici le détour par lequel la négation affranchit le jugement de son enracinement affectif. Mais, à ce carrefour, se conjoignent aussi les deux sens du mot « esthétique ». Relative au sensible et relative à l’art, l’esthétique atteste de la production des sensations en même temps que de la production des œuvres. C’est à ce carrefour que surgit l’événement de l’expression
[7]. Un événement qui n’est pas la rencontre même, mais la délégation de cette rencontre, qui n’est pas l’intensité même, mais la
Gestalt de l’intensité, sa forme en tant que
Gestaltung, que conformation, et l’on voit toute la question de la sublimation s’engouffrer par cette brèche.
Mais pour l’heure, retournons une dernière fois vers la Métapsychologie. Lorsque Freud distingue le montant d’affect de l’affect lui-même, c’est pour préciser que la motion d’affect ne sera « ressentie que lorsqu’elle donnera lieu à une décharge dont l’expression dernière est perçue comme sensation » (S. Freud, 1915 b, p. 216-217). Du coup, l’affect peut être conçu économiquement comme « une expression conforme à la quantité » (Freud, 1915 a, p. 195). Mais on s’aperçoit alors que le problème réside autant dans « expression » que dans « quantité ». Car quelles sont les lois qui régissent une telle adéquation, une telle conformité expressive ? De quelle sorte de liaison s’agit-il, qu’il faille parler de « représentant-affect » ? Faut-il repasser ici par le fondement quantitatif primordial de l’inscription motrice ? Dans la discussion qui suivit son exposé sur les « Deux principes du fonctionnement psychique », fait à la Société psychanalytique de Vienne le 26 octobre 1910, Freud avança, comme « une formulation psychanalytique sur la nature de l’art », le fait que l’artiste, malgré la pesée de sa vie fantasmatique, retrouvait le chemin qui mène du fantasme à la réalité grâce à l’entremise de son talent artistique. Il répéta que la nature de ce talent nous est inconnue, mais il ajouta « qu’il faut sans doute le concevoir en termes moteurs [motorisch]) » (Minutes, 1910-1911, p. 39-46).
Je ne crois pas que Freud soit jamais revenu explicitement sur cette conception motrice. Pourtant elle me semble au centre de l’esthétique d’orientation économique, celle qui porte le jeu de l’enfant, son fort et son da, la profération du son au rythme du geste, dans le champ d’une expression conforme à la quantité.
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[1]
Les termes employés par Freud pour dire l’expression sont principalement
Ausdruck et le verbe
ausdrücken et, parfois, le verbe
sich aüssern, mot à mot « s’extérioriser », qui peut se traduire par « s’exprimer » ou « se manifester » (ici :
sich aüssern).
[2]
À laquelle se réfère également Winnicott.
[3]
J. Arlow fait explicitement référence à la notion d’empathie, l’empathie facilitant, voire rendant possible, l’intuition. Mais il n’articule pas esthétique et empathie. Il réfère ce fonctionnement au fait que l’analysant et l’analyste forment un groupe de deux partageant en commun un fantasme inconscient.
[4]
Darwin, le premier, a envisagé l’affect comme un acte, « résidu atténué d’un acte initialement finalisé », telle que l’agression dans la colère, la défense dans la frayeur. Freud s’y réfère implicitement lorsqu’il considère le noyau de l’affect comme la répétition d’une expérience se situant dans la préhistoire moins de l’individu que de l’espèce (Freud, 1916-1917, p. 501).
[5]
Il faut aussi se référer à
Langage et mythe, datant de 1925, où Cassirer, reprenant le texte de Usener,
Les dieux de l’instant, élabore la question de la création mythique en regard du problème de l’excitation.
[6]
Une fécondité qui s’enracine dans la « pulsion sensible » et parvient, chez le poète, à s’exprimer dans un « hiéroglyphe » unique et intraduisible (E. Cassirer, 1923, p. 88 et 94). Valéry par un autre chemin explore cette voie esthétique (cf. Renaud Barbaras, 1998, en particulier p. 25-36).
[7]
Ce que tente de ressaisir Worringer lorsqu’il se réfère à la
Wille zur Form, à la volonté de forme, au « vouloir de forme », à propos du désir et de l’action empathique en jeu dans la création esthétique (Worringer, 1907, p. 47).