Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130535631
392 pages

p. 697 à 701
doi: 10.3917/rfp.672.0697

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Critiques de livres

Volume 67 2003/2

2003 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Thérapie contre théorie ? Les enjeux d’un concours ” de Mady Jeannet-Hasler  [1]

Eugène Enriquez Laboratoire du changement social Université Paris VII - Denis-Diderot 2, place Jussieu 75005 Paris
En septembre 1922, S. Freud, lors du Congrès de Berlin, propose aux psychanalystes un concours sur le thème : “ Rapport de la technique avec la théorie analytique. Doit être examiné dans quelle mesure la technique a influencé la théorie et jusqu’à quel point à l’heure actuelle l’une et l’autre se favorisent où se gênent mutuellement. ” Ce concours était le premier ouvert. Il était doté d’un prix de 20 000 marks, somme considérable si l’on se souvient que les prix précédents (1919, 1921) qui récompensaient des travaux de valeur librement proposés par des psychanalystes n’étaient que de 1 000 marks. Le prix devait être décerné par un petit groupe comprenant Freud, Abraham et Eitingon. Personne ne répondra directement à cette sollicitation. Pourtant, elle aura des effets très importants concernant aussi bien la pratique psychanalytique que le rôle de l’institution et, surtout, que les rapports entre Freud, Rank et Ferenczi. Mady Jeannet-Hasler, psychanalyste à Neuchâtel, en étudiant les textes dans leur langue d’origine, a été intriguée par cet épisode peu connu de l’histoire de la psychanalyse qui se situe après le tournant des années 1920 où Freud non seulement a renouvelé sa théorie, mais encore commence à s’intéresser davantage à la production de la connaissance qu’à la thérapeutique. Elle s’est tellement intéressée à ce moment qu’elle en a fait le sujet de sa thèse dont ce livre est une version remaniée. Avant d’évoquer succinctement les points essentiels de son travail, je voudrais dire d’emblée à quel point je suis d’accord avec ce qu’écrit A. Haynal dans la préface à ce travail : “ Rappelons que, Freud disait que pour qui veut comprendre la psychanalyse, la meilleure méthode est d’étudier son histoire. C’est ce que Mady Jeannet-Hasler nous propose... Le chemin se trouve ici documenté de façon excellente, voire exceptionnelle. L’auteur montre un chemin qui, sans doute, fera école dans l’historiographie psychanalytique. Cet ouvrage a une force de stimulation sûre et on se réjouit d’ores et déjà des polémiques qu’il pourra déclencher. ” J’ajouterai que l’enquête est menée de main de maître et que l’investigation est digne de celle du meilleur des détectives. L’auteur nous fait connaître des textes occultés, non traduits, qu’elle restitue en en montrant toute l’acuité et toute l’actualité. Une fois le livre refermé, on se dit que bien des questions qui remuent les psychoanalystes de notre temps ont été fort bien posées par les premiers psychanalystes et que certains psychanalystes de nos jours auraient besoin de relire (ou même de lire !) leurs grands anciens pour ne pas tomber dans une répétition toujours quelque peu mortifère... ou, au moins, de méditer, longuement, l’ouvrage de Mme Jeannet-Hasler.
Pourquoi Freud n’a-t-il pas traité lui-même ce thème présent dans grand nombre de ses écrits ? L’auteur, pour y répondre, va évoquer le contexte dans lequel se place ce concours.
Freud a publié son dernier écrit consacré à la technique durant cette période : « Les voies de la thérapie analytique » ; il a pris en analyse sa fille Anna contre tous les préceptes qu’il a lui-même édictés, commence à faire de plus en plus allusion à sa mort prochaine, s’intéresse à l’occultisme, reçoit la visite du petit Hans. Il voit avec plaisir l’analyse s’institutionnaliser et, surtout, il a renouvelé sa théorie et s’intéresse nettement plus aux phénomènes sociaux et groupaux qu’aux problèmes thérapeutiques. Vraisemblablement, comme l’écrit Mme Jeannet-Hasler, « Freud, en proposant aux psychanalystes d’étudier la relation entre théorie et pratique, semble leur dire : “faites-le à ma place” » (p. 28). Pourtant, à la date limite, aucun texte n’est déposé pour l’obtention du prix, ce qui n’empêche pas Ferenczi et Rank de faire paraître, fin 1923, un travail dont ils avaient montré les premières ébauches à Freud avant qu’il ait eu l’idée du concours, travail intitulé Objectifs du développement de la psychanalyse. Du rapport mutuel entre théorie et pratique, ouvrage placé sous le parrainage de Goethe et sous le signe de la liberté de réflexion.
Mme Jeannet-Hasler étudie en détail ce texte (dans sa version originale) qui veut remplir un vide. Comme le disent les auteurs, si la doctrine s’est développée, « l’aspect “technico-thérapeutique” a été négligé » (p. 31). Il n’est pas possible de donner une analyse approfondie de ce texte. Mais disons simplement que, en se centrant sur la « situation analytique », sur l’analyse du transfert et de la résistance, sur la personne de l’analyste, sur « le trop grand savoir de l’analyste », sur la répétition plus que sur la remémoration, sur la « technique active », sur la possibilité de combiner l’hypnose avec la psychanalyse, sur leur foi en la thérapeutique (« bien éloignée du désenchantement thérapeutique qui se dessine déjà chez leur maître », p. 48), sur la possibilité de fixer un terme à la cure, Ferenczi et Rank, tout en citant abondamment Freud, s’éloignent, de fait, de lui et écrivent un ouvrage qui, n’ayant pas été soumis au Comité, va faire réagir celui-ci négativement et provoquer de grandes réserves chez Freud. La parution du Traumatisme de la naissance de Rank n’arrangera pas la situation.
L’auteur montre bien l’agitation que ces travaux suscitent, la réaction dramatique d’Abraham, qui craint une « réédition du cas Jung » (p. 57) ; elle étudie les nombreuses lettres échangées entre Freud et les divers protagonistes, Freud tentant de calmer le jeu car il sait que « les gens qui discutent ne s’écoutent pas mutuellement » (p. 63). Au Congrès de Salzburg qui suivra en l’absence de Freud, le conflit est évité. Mais Rank se révèle de plus en plus indiscipliné et d’Amérique il écrit à Freud une lettre que celui-ci « trouve empoisonnée » (p. 70). Rank acceptera quand même de faire des « entretiens psychanalytiques » avec Freud, mais la rupture sera définitive. Freud s’éloignera peu à peu de Ferenczi, bien que celui-ci ait toujours manifesté des sentiments filiaux.
L’auteur prend tout son temps (à notre grand contentement) pour évoquer les textes de Rank et de Ferenczi et les différents moments qui vont progressivement ouvrir un abîme entre Freud et ses disciples. L’institution du Comité secret qui devait, d’après un Freud un peu trop confiant, empêcher l’ « esprit de parti » et les « ambitions personnelles » (p. 85), ne fit qu’attiser les rivalités. Le rôle fort ambigu de Jones, dès le début du cancer de Freud (qui amène ses disciples à tenir compte de sa mort prochaine), n’arrange pas les choses. Freud, à plusieurs reprises, tente de faire rentrer Rank au bercail. S’il n’arrive pas à s’indigner de la conduite de Rank, il ne peut que constater et l’éloignement de Rank et le désir de celui-ci d’en découdre avec lui. Rank ose reprendre un rêve analysé par Freud, et non pas le moindre, celui qui épinglera le patient sous le nom de « L’Homme au loup » et en proposer une interprétation différente que Mady Jeannet-Hasler trouve d’ailleurs plus convaincante que celle de Freud. Il expose sa propre technique, se demande qu’est-ce qui est transfert et qu’est-ce qui est actuel, induit par la situation analytique ; il met l’accent sur la fixation à la mère, insiste sur la pratique, sur l’ « ici-et-maintenant » et part chercher le succès en Amérique. Trop, c’est trop !
Quant à Ferenczi (qui a d’abord collaboré avec Rank avant de le critiquer farouchement, Freud se déchargeant sur lui de ce travail), il a beau faire preuve de filiation vis-à-vis de Freud (à tel point qu’il acceptera de choisir comme épouse celle que Freud lui désignera), sa réflexion le pousse à explorer des processus quelque peu délaissés par le maître : le contre-transfert, la place du transfert « maternel » et « paternel », la possibilité de l’analyse de renforcer la régression infantile. Puis il s’intéresse fondamentalement à la pratique : il « considère les affaires des malades comme les siennes » et pense qu’ « on doit aimer des personnes si on veut être heureux », alors que Freud n’évoque que le travail intellectuel et la science ! Certes, il continue à montrer ses travaux à Freud, à attendre son approbation, mais son intérêt pour une thérapie active, pour la relaxation, pour l’analyse mutuelle, sa centration sur le comportement de l’analyste ne pouvait que provoquer la critique de Freud (et de Jones, qui pensait même qu’il était devenu parano ïaque !)
Ces quelques indications rendent mal l’extraordinaire patience avec laquelle Mme Jeannet-Hasler a lu tous les documents, sa manière de les mettre en valeur, ses réflexions fines sur ce trio qui ne parvient pas à se libérer des besoins de dominer, de castrer (c’est vraisemblablement le cas de Freud qui oublie d’ailleurs, dans Totem et tabou et dans l’analyse du complexe d’Œdipe, « les tentatives et la volonté du meurtre du père sur les fils »), d’osciller entre la soumission et la rébellion (Ferenczi), du désir d’être un maître délivré du père (Rank). Elles pointent bien l’essentiel : le désintérêt de plus en plus fort, chez Freud, pour la pratique (il s’intéresse à la technique mais il est possible, comme le dit Mme Jeannet-Hasler, de faire la théorie de la technique alors qu’on ne peut pas faire la théorie de la pratique), et quand il y reviendra à la fin de sa vie dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », son ton sera bien désenchanté. De toute façon, Freud voulait « être sûr que la thérapie sera empêchée d’abattre la science » (p. 251). Non seulement il se transforme en un Übertheoretiker mais également (bien que Mme Jeannet-Hasler en parle à peine, et je le regrette) il se met à s’intéresser, comme je l’indique précédemment, au socius, à la réflexion philosophique, et il va analyser la « culture » et la « civilisation ». Le patient individuel devient, dans ces conditions, une préoccupation de deuxième zone ! Au contraire, Rank et Ferenczi, bien qu’empêtrés dans des relations passionnelles avec Freud, ont posé des questions essentielles concernant le vécu de la situation analytique, la personne du psychanalyste et son engagement personnel, sa formation, le rôle du patient (c’est Ferenczi qui parlera de l’ « analysant »). Ils ont essayé, de plus, d’introduire des concepts nouveaux et une autre approche de l’inconscient. En définitive, le concours projeté (et qui n’a pas eu lieu faute de concurrents) a eu des effets à la fois bénéfiques et dévastateurs pour le mouvement psychanalytique. En tout cas, comme le montre fort bien Mady Jeannet-Hassler, la question demeure et interpelle chaque psychanalyste qui doit essayer à la fois d’être présent dans la situation analytique et se livrer, comme le disait fort bien P. Aulagnier, à « une libre attention flottante ». On n’en aura sans doute jamais fini avec l’interdépendance (ou l’indépendance) de la théorie et de la thérapie. Le livre excellent de Mme Jeannet-Hasler nous le rappelle et il peut être médité avantageusement par les psychanalystes naturellement mais aussi par tous ceux qui, dans notre société, ont une activité de thérapie, d’aide ou de conseil.
 
NOTES
 
[1] Paris, PUF, « Voies nouvelles en psychanalyse », 2002, 268 p.
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