Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130535631
392 pages

p. 703 à 707
doi: 10.3917/rfp.672.0703

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Critiques de livres

Volume 67 2003/2

2003 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Le corps d’abord ” de Christophe Dejours  [1]

Michèle Jung-rozenfarb 42, avenue Henri-Guillaumet 31500 Toulouse
En 1986, Christophe Dejours nous proposait un “ Essai d’interprétation comparée ” audacieux : Le corps entre biologie et psychanalyse (Payot).
Il s’agissait de rien moins pour l’auteur que tenter de rouvrir la voie à l’étude du fonctionnement global du sujet humain dont on est, disait-il, à force de parcellisation des disciplines, parfois plus ignorant qu’on ne l’était il y a seulement cent ans. Le projet était énoncé d’ « aborder la question de l’unité de l’Homme en nous appuyant à la fois sur les acquisitions de la biologie contemporaine et sur les observations venant de la clinique psychiatrique et psychanalytique (...). Il ne s’agit pas de proposer une synthèse entre biologie et psychanalyse car cette synthèse n’existe pas (...) mais seulement de mettre face à face certaines connaissances de la biologie avec certains résultats de l’investigation clinique ». Conscient de la gageure et des critiques auxquelles elle exposait, Christophe Dejours présentait cet essai comme pouvant être, dans le meilleur des cas, un document de travail.
Document de travail, cet ouvrage indispensable n’a cessé de l’être et le reste, y compris pour son auteur qui nous en a proposé en 2001 une édition remaniée : Le corps, d’abord, assortie d’un sous-titre qui ne laisserait pas d’intriguer, voire d’inquiéter si la pensée rigoureuse de Christophe Dejours n’avait fait depuis longtemps ses preuves : « Corps biologique, corps érotique et sens moral ». Un pas de plus dans la gageure, un pas de plus dans la provocation qui nous est faite, car c’en est une, d’élargir le champ, celui du corps, d’abord. Mais ne nous y trompons pas : si provocation il y a, c’est, dans la droite lignée de Freud, une invite à penser, à creuser, à aiguiser l’outil psychanalytique.
Si la conceptualisation n’est pas remise en cause, les acquis conceptuels et leurs approfondissements ultérieurs (voir notamment : Recherches psychanalytiques sur le corps, Payot, 1989) laissent le champ libre à ce qui était le second des enjeux théoriques de la troisième topique : « Rassembler quelques éléments pour former une conception psychanalytique du sens moral. » Du premier enjeu – comprendre comment s’organisent les rapports entre le corps biologique et le corps érotique –, la conclusion a été tirée qu’il n’y a pas d’articulation régulière entre psyché et soma, mais plutôt un rapport d’engendrement qui voit le corps érotique se décoller progressivement du corps biologique dans un processus de « subversion ».
De la même façon, en somme, que la subversion libidinale arrache le corps à la pesanteur biologique, le texte qui nous est maintenant proposé se décolle progressivement de la préoccupation biologique pour s’infléchir vers la préoccupation éthique. L’infléchissement se traduit dans une présentation entièrement remaniée des chapitres qui, dans les trois premiers quarts de l’ouvrage, reprennent sans modification majeure les points forts de la conceptualisation : la subversion libidinale, les éléments d’une théorie du « choix de l’organe » en psychosomatique, le rêve, la troisième topique avec un approfondissement de la genèse du clivage de l’inconscient, la pulsion de mort. Nous laisserons de côté ces aspects, qui ont déjà fait l’objet d’une présentation dans ces pages (J.-P. Obadia, RFP, 1986, no 5), pour nous attarder sur la conclusion qui occupe, sous la forme d’une vingtaine de petits chapitres, le dernier quart de l’ouvrage.
Dans la perspective psychanalytique et pas seulement dans la perspective phénoménologique, nous rappelle C. Dejours, le corps apparaît comme le lieu géométrique à partir duquel se déploie progressivement la subjectivité. Pas de souffrance, pas d’angoisse, pas de plaisir ni de désir, donc pas de subjectivité, sans corps pour les éprouver. Quant à la pensée, elle trouve son origine dans le corps tout entier, en tant que corps matériel se heurtant à la résistance matérielle du monde. De la même façon que l’ontogenèse du corps subjectif passe par l’intersubjectivité, la rencontre intersubjective va, en retour, mobiliser ce corps dans le registre de « l’agir expressif » hérité de la subversion libidinale. Mais là où celle-ci est en échec, le corps insensible va exposer à « l’expérience atroce de la subjectivité qui se dérobe à elle-même ».
En deux chapitres dont la brièveté n’a d’égale que la densité ( « Sexualité, violence et sens moral » ; « Vers une disjonction de la violence et de la pulsion de mort ? » ), l’auteur vient réexplorer les advenues des impasses de la subversion libidinale que sont les figures du vide (effacement de la sensibilité, des affects, etc.) et les figures de la violence. Comment comprendre, se demande-t-il alors, les rapports entre les retraits de la vie, la violence et la mort ?
La position adoptée en 1986, nous dit-il, qui ramenait insensiblement à opposer une animalité instinctuelle potentiellement monstrueuse à une hominisation sous le primat de la sexualité psychique, était un peu trop iréniste et enchantée. Outre, en effet, les objections théoriques issues de la phénoménologie du corps, il est une objection clinique qui ne peut être négligée : contrairement à ce qui se passe chez l’animal où le comportement compulsif s’éteint aussitôt la satisfaction obtenue, la violence humaine peut être amorcée sans besoin et se prolonger sans limite. Ce pouvoir de démesure, l’homme le tient du sexuel et plus précisément de ce qui, dans le sexuel, relève fondamentalement du fantasme, lui aussi illimité.
Dissociée de l’instinctuel, réintégrée au sein même du sexuel, telle se dessine une première figure de la violence, déchaînement-déliaison conduisant à augmenter l’excitation, laquelle ressortit du sexuel : « Rapatrions ici dans le sexuel tout ce qui lui revient, toutes les activités, les actes, les gestes qui sont susceptibles d’accroître l’excitation et le plaisir sensuel éprouvé dans le corps (...). Tout cela relève de l’infantile, entendu comme noyau et comme origine du sexuel. » À côté de cette violence érogène prennent place d’autres formes d’atteinte à la subjectivité qu’il est impossible de rattacher directement au sexuel et dont la « dépression essentielle », véritable abandon de soi, est la forme la plus pure. Ainsi, la pulsion de mort pourrait n’être pas seulement un concept, mais renvoyer à des configurations cliniques spécifiques qui n’ont en commun que d’emporter le moi à son insu.
Insistant sur le fait que sera rangé du côté de la pulsion de mort ce qui a échappé à la subversion libidinale, l’auteur en vient à s’interroger, emboîtant le pas à J. Laplanche, sur la généalogie d’une pulsion de mort qui ne serait pas sexuelle, ce qui le conduit à quelques remaniements conceptuels.
La genèse du clivage de l’inconscient est réexaminée et précisée à la lumière de la théorie de la séduction généralisée de J. Laplanche, et une nouvelle terminologie est proposée, mieux apte à rendre compte des deux processus impliqués : aux termes d’ « inconscient primaire » viennent se substituer ceux d’ « inconscient amential », relégué ou proscrit ; aux termes d’ « inconscient secondaire », ceux d’ « inconscient sexuel refoulé ».
La redistribution des composantes (sexuelle et non sexuelle) de la pulsion de mort, maintenant reprises dans la topique, autorise un retour sur la théorie des pulsions : les pulsions issues de l’inconscient amential seraient à considérer, en regard de la conception freudienne de la pulsion, comme incomplètes, atrophiées : c’est cette forme mutilée de la pulsion qui serait, en fin de compte, la forme même de la pulsion de mort, déclenchant, lorsqu’elle est activée, la désubjectivation.
Par quel biais alors cette pulsion mutilée serait-elle contrôlée, maintenue en rélégation ? Toujours parcourant la théorie de la séduction, sur le versant de l’attachement cette fois ( « Les rapports entre formation de la sexualité infantile et attachement sont rigoureusement identiques aux rapports entre subversion libidinale et corps biologique » ), C. Dejours va s’appuyer sur la psychopathologie de la rencontre amoureuse pour rendre compte, dans une approche clinique remarquable de finesse : de l’activation délétère de la pulsion de mort par le contact avec l’autre ; de ses diverses advenues dramatiques pour l’intra- et l’intersubjectif ; enfin, des moyens de contrôle ordinaire de cette « crise du corps érogène » que constituent l’évitement phobique et la pulsion d’emprise (dans l’acception de Laplanche et Pontalis). Pulsion d’emprise dont il va maintenant suivre le déploiement à partir de ce qu’il définit comme une « alliance par exclusion », compromis intersubjectif visant à assurer la stabilité du clivage de l’inconscient par l’exclusion des facteurs susceptibles d’activer les contenus amentiaux proscrits.
Conjuration, donc, de la pulsion de mort par la pulsion d’emprise, contrôle du clivage par la maîtrise exercée sur l’autre, investissement passionné, c’est-à-dire potentiellement tyrannique, de l’alliance par exclusion : revisitant les spécificités métapsychologiques de la pulsion d’emprise, forme sous laquelle l’instinctuel perdurerait chez l’adulte – mais un instinctuel « dénaturé » parce que gauchi par le sexuel –, C. Dejours est insensiblement arrivé, ou plutôt revenu, à la difficile question de la conception psychanalytique du sens moral pour, là encore, poursuivre et remanier ce qui avait été proposé à la réflexion en 1986. Si le clivage de la troisième topique permet de comprendre la possibilité d’un double fonctionnement dans la même personne (être, par exemple, à la fois un homme ordinaire et un tueur), c’est en amont de ce clivage qu’en serait assurée la stabilité par « la capacité d’arrêter de penser ». Et là où, en 1986, entrait en scène le déni de réalité visant à protéger la zone de sensibilité de l’inconscient dans la rencontre avec le réel extérieur, C. Dejours propose maintenant d’élargir le champ de cette rencontre au social, plus précisément à l’imaginaire social. De cette question qui nécessiterait, nous dit-il à juste titre, de longs développements théoriques, il ne fera qu’ébaucher l’hypothèse qu’une alliance pourrait s’établir entre, d’une part, un imaginaire social porteur d’images puissantes, fascinantes, et, d’autre part, un inconscient amential qui se trouverait ainsi captivé, saturé, donc contenu.
Ainsi, dans cette conception topique, les conditions psychiques de l’accès au sens moral se situent au niveau du clivage et de son éventuelle évolution, ce qui ne va pas, nous dit C. Dejours, sans ouvrir un paradoxe (mais en est-ce vraiment un ?) : on serait en effet tenté de conclure avec Freud que la théorie psychanalytique plaide pour l’absence de fondement psychique du sens moral ; le sexuel est par nature a-moral, il n’a à en découdre qu’avec l’excitation et le plaisir. Et, pourtant, l’accès au sens moral dépendrait, en fin de compte, des possibilités de développement du potentiel sexuel, donc de la qualité du corps érogène et de ce qui en permet le développement : la subversion libidinale de la fonction d’attachement.
Il n’est pas inutile de rappeler que, l’année même de la parution de ce livre qui, n’en déplaise à son auteur, est bien davantage qu’un document de travail et qu’une édition remaniée, Christophe Dejours recevait le prix Maurice Bouvet pour l’ensemble de son œuvre. À cette reconnaissance de la communauté de ses pairs adressée à la profondeur et à l’aspect novateur de sa pensée psychanalytique, il n’est pas superflu d’associer la reconnaissance des lecteurs et des praticiens pour la clarté de la théorisation et la qualité de l’outil de travail qui nous sont, une fois encore, offertes avec ce dernier ouvrage.
 
NOTES
 
[1] Éd. Payot, 2001.
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