Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130535631
392 pages

p. 709 à 719
doi: 10.3917/rfp.672.0709

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Critiques de livres

Volume 67 2003/2

2003 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Féminin et féminité ”  [1] de Monique Cournut-Janin. “ Comment la féminité vient aux femmes ”  [2] de Jacqueline Godfrind

Isabelle Kamieniak 22, rue La Champmeslé 76000 Rouen
La lecture, successive ou parallèle, des deux ouvrages traitant du féminin et de la féminité que nous offre la collection “ Épîtres ” invite tant à la rencontre de deux femmes qu’à un voyage au cœur d’un continent noir dont leurs regards éclairent la géographie.
À l’écoute de ces deux voix, résonnent tout d’abord pour le lecteur les échos du LIIIe Congrès des psychanalystes de langue française qui s’est tenu à Paris en mai 1993 puisqu’on retrouve à la lecture de ces deux livres les écarts, comme les accords, qui furent alors sur le devant de la scène.
Monique Cournut-Janin, auteur avec Jean Cournut du rapport « La castration et le féminin dans les deux sexes », prolonge en effet dans son livre Féminin et féminité, paru en 1998, les propositions qu’ils formulèrent à deux, à travers un parcours centré autour de la construction et de l’évolution de la psychosexualité féminine dans lesquelles la transmission de la féminité est particulièrement interrogée.
Jacqueline Godfrind, qui fut alors discutante de ce rapport, reprend en titre de son ouvrage la question de la féminité, se proposant d’explorer comment la féminité vient aux femmes (2001), poursuivant par là même le débat amorcé avec Monique Cournut-Janin. L’histoire de Brigitte, qui servit d’illustration à son intervention critique lors du Congrès, est ici reprise et développée, qui lui permet d’asseoir sa différence et de préciser ses choix théoriques.
En effet, deux auteurs – deux femmes, deux psychanalystes – interrogent la féminité et ses modalités de transmission, élaborent leurs visions théoriques de ce que serait la construction d’une psychosexualité féminine, se confrontent au « féminin des origines », etc., et nous offrent alors deux approches passablement différentes de ce même champ.
Situons rapidement ce qui oriente leur recherche :
Jacqueline Godfrind va revisiter l’identité féminine et sa construction en se confrontant à ce qui en assure les fondements : le lien à la mère des origines. En choisissant de penser en termes d’identité, Jacqueline Godfrind cerne son propos : si la féminité est la résultante de l’évolution psychosexuelle de la fille, donc un acquis post-œdipien, elle ne peut s’intégrer qu’en fonction de soubassements narcissiques de la personnalité suffisamment solides. L’identité féminine se fonde sur un narcissisme féminin, dont la qualité garantit une assise stable aux conflits liés à la sexualité infantile et à l’organisation œdipienne. Son projet sera donc d’ « interroger le statut du féminin dans l’archa ïque ainsi que sa transmission de base à travers la relation précoce avec la mère qui est femme ».
Sa démarche, loin de toute gratuité, se justifie des enjeux techniques propres à la cure, puisque, d’emblée, elle affirme que « l’élargissement de l’écoute analytique d’aujourd’hui entraîne l’analyste vers des rivages que la seule “psychosexualité” ne suffit plus à circonscrire » (p. 10). On retrouve ici les lignes directrices de son travail, Les deux courants du transfert (Paris, PUF, « Le Fait psychanalytique », 1993). Car c’est à travers les aléas du « transfert de base », transfert narcissique par excellence, que se rencontrent les vicissitudes de la relation à l’objet primaire, à la mère des origines. Or, là est le lieu du féminin, féminin commun aux deux sexes, « mémoire obscure d’un temps premier marqué par l’impuissance du nourrisson » (p. 22) mais aussi « berceau du développement psychique dans la rencontre primordiale avec la mère » (p. 23). De ce féminin, Jacqueline Godfrind tient à marquer la sexuation, pensant que la rencontre entre la mère et l’infans porte en elle une indexation quant au sexe qui s’inscrit dans l’identité de base ; puisque, de mère en fille, le féminin serait tout de même plus féminin...
C’est à travers sa clinique que Jacqueline Godfrind soutient son argumentation. Elle nous fait récit de la cure de Brigitte, cure marquée par un moment de rupture de l’équilibre économique entraînant une discontinuité dans la trame transférentielle où apparaissent des manifestations agies, signes de désymbolisation ; elle montre alors comment elle peut entendre l’émergence de ce moment de détresse fondamentale comme liée au transfert de base qui reproduit les données de la relation primaire à l’objet. D’une certaine façon, s’incarne là le féminin « fascination (par) cette béance monstrueuse, demande d’amour éperdu, appel à une dissolution identitaire dans une rencontre impensée, porteuse de mort psychique ? Risque de vampirisation, retrouvailles dans un leurre d’omnipotence à deux, appel lancinant dans la détresse de l’autre, féminin tentaculaire dont le danger ne vaut que pour autant qu’un autre féminin lui réponde... » (p. 54). Face à ce maelström qui envahit la scène analytique et l’efface au profit d’une demande de réponses « vraies », l’analyste se trouve, nous dit Jacqueline Godfrind, « dans un rôle homologue à celui qui concerne la relation primaire de la mère qui s’adresse à ce féminin des origines » (p. 52). Son choix est alors d’assumer cette position dans le transfert, celle d’une mère contenante, pare-excitante, narcissisante, permettant par la désexualisation du champ transférentiel la reprise d’une activité symbolisante débordée. Cette perspective s’appuie sur la prise en compte de la théorie de la relation d’objet, dont elle défend la validité et l’opportunité dans l’abord des moments de désymbolisation, de failles ou de faillites du fonctionnement mental. Cette position, qu’elle a brillamment défendue dans Les deux courants du transfert, elle va ici la confronter à la spécificité de la relation mère/fille, montrant que, pour elle, l’archa ïque même est sexué et que l’écoute de l’analyste reste orientée même dans ces rivages par la prégnance de l’identité sexuée de la patiente comme de celle de l’analyste – dans la mesure, supposons-nous, où celle-ci est suffisamment solidement constituée.
Tout autre est la position de Monique Cournut-Janin. Son propos s’organise en fonction de la place fondamentale donnée au complexe de castration dans la structuration psychique. « Organisateur de l’intrapsychique », ainsi qu’elle et Jean Cournut le proposent dans leur rapport de 1993, il lui revient de rétablir l’ordre : l’ordre délimité du dedans et du dehors, l’ordre de l’interdit de l’inceste, l’ordre de la représentation. Parce qu’il repose sur le corps sexué des trois protagonistes, renvoyant au fantasme de scène primitive, le complexe de castration se déploie au carrefour du narcissisme et de l’objectalité, de l’intrapsychique et de l’intersubjectif... En ce sens, il organise et structure le féminin dans les deux sexes.
C’est en fonction de cette « position centrale du complexe de castration (conçue) comme phobie permanente, structurante et universelle » (p. 15) qu’elle définit spécifiquement la féminité comme « leurre phallique », soit ce dont se parent les femmes pour ne pas déclencher chez l’homme – père, amant, fils – la peur de la castration.
Monique Cournut-Janin relit Freud et doute de la validité méthodologique d’une étude directe et autonome de la sexualité féminine : si la théorie freudienne est bien une théorie phallique défensive contre le féminin, elle est cependant théorie universelle, structurante du psychisme des hommes aussi bien que des femmes, et c’est dans cette perspective qu’elle parcourt l’évolution psychosexuelle féminine. Située résolument dans le champ de la théorie pulsionnelle, Monique Cournut-Janin met ainsi à l’épreuve cet opérateur fantasmatique que représente la castration dans son approche de la psychosexualité féminine, partant de cette affirmation que « la psychosexualité des deux sexes s’organise par rapport à l’angoisse de castration masculine » (p. 120).
Du coup, l’essentiel de leurs divergences se retrouve, si ce n’est dans la conception même du féminin, du moins dans son approche clinique, son abord technique. Pour Jacqueline Godfrind, cette « mémoire obscure d’un premier temps marqué par l’impuissance du nourrisson » (p. 51) renvoie au monde de l’Hilflosigkeit de l’infans, un monde qui, si elle admet qu’il est essentiellement lieu de projection, construit dans l’après-coup de la sexualité infantile et de ses avatars, reste pour elle le lieu de la rencontre primordiale, d’un corps-à-corps mère/enfant qui modèle la relation primaire à l’objet. Elle en recense les aspects négatifs, source de faillite du fonctionnement mental et de tous les achoppements de la fonction symbolisante, mais elle tient aussi à mettre en lumière les aspects positifs, faisant du féminin un « potentiel élaboratif du lieu de rencontre entre le noyau dépressif de la mère et la réponse d’aliénation de l’enfant » (p. 61), participant, de ce fait, de cette « dépendance basale qui nourrit la rencontre avec l’autre d’un lien tendre, “maternel féminin”, qui colore de tendresse les tumultes des avatars d’une libido dont la jouissance serait l’enjeu majeur » (p. 62). Le féminin semble ici ne plus qualifier une modalité de sexualité psychique mais recouvrir de façon plus ou moins proche le narcissisme primaire, ou les modalités relationnelles propres à l’objet primaire – bref, ce que recouvre la notion d’archa ïque.
Monique Cournut-Janin insiste, elle, sur l’idée que le féminin ne nous est accessible qu’en tant que construction après coup, donc lieu de projection, dans l’après-coup des conflits portés par la sexualité infantile, des angoisses et des désirs auxquels le complexe de castration et la problématique phallique viennent fournir de solides défenses. Les désirs fusionnels, le paradis perdu, la tentation d’une toute-puissance infinie, mais aussi l’engloutissement sans limites, la terreur de la perte de repères, de l’envahissement inélaborable, l’horreur de l’impuissance absolue face à la pulsion sans frein trouvent dans cette élaboration d’une représentation corporelle une liaison salutaire : le trou du corps féminin vient représenter ce qui justement ne pouvait l’être, tant que les capacités de mise en représentation faisaient défaut. Le pénis visible et cernable vient donc structurer l’inconnu de l’intérieur, donnant à la défense phallique (en avoir ou pas) son efficacité. « Le féminin pourrait être tout ce qui met en difficulté le système phallique », dit-elle en 1993, tandis que Jean Cournut souligne que ce qui est sans doute en question est le « statut du représentable ». Ainsi, « le féminin poserait (...) en somme la question de la représentabilité avant la représentation » (p. 1343).
Dans les deux sexes, donc, le féminin, inconnu ou connaissance perdue, travaillé dans ses représentations par les mouvements propres à la sexualité infantile, met en jeu le dedans, le pulsionnel dans ce qu’il a de non représenté, « l’avidité à prendre, garder, aimer, voire détruire, annihiler tout ou partie de l’objet », mais aussi le creux, le chaud, l’accueil et la réceptivité, soit le désir de recevoir comme d’être pénétré : l’enjeu de son intégration à la psychosexualité s’appréhende à travers l’organisateur psychique que constitue le complexe de castration relié au fantasme fondateur de scène primitive et à la mise en œuvre des théories sexuelles infantiles.
Comment s’en débrouillent les filles ? C’est le propos de son livre que de mettre à l’épreuve de la psychosexualité féminine ces perspectives. Revisitant notre culture – d’une lecture « de l’autre côté du sexe » des textes freudiens laissant affleurer la fantasmatique propre au père de la psychanalyse quant à la femme et à la féminité, aux productions culturelles comme les contes et les mythes –, Monique Cournut-Janin montre la terreur que déclenche « universellement » le sexe féminin, sexe de la mère, c’est-à-dire chez l’homme mais aussi chez la femme, car c’est en secret, en secret seulement, que la richesse, la créativité, le plaisir et la sensualité liée à l’intérieur du corps, au creux doivent être vécus. La petite fille perçoit inconsciemment la place qui peut être la sienne dans la fantasmatique paternelle et s’organise en fonction de la terreur inconsciente qu’elle pourrait déclencher chez son père, ce d’autant que sa mère, messagère de l’interdit, messagère de la castration, vient lui enjoindre de voiler, cacher, garder secret ce sexe troué pour protéger les hommes, le père bien sûr, mais aussi le père de la mère, et in fine la mère elle-même. « Phallique tout entière, séduis ton père, mais pas avec ton sexe ! » Ce message de castration au féminin, proche de la mise en scène de la castration propre au fétichiste, protégerait alors les trois protagonistes, mère, père et enfant, ouvrant la voie aux élaborations fantasmatiques multiples de la scène primitive. Car, pour être protégée de la réactivation de ses violents désirs oraux d’incorporation, la mère implicitement protège sa fille de la crainte de détruire ce qu’elle pourrait désirer prendre en elle, soit alors le pénis de son père.
La féminité, transmise de mère en fille, organiserait un leurre phallique protecteur déplaçant, annulant, refoulant l’investissement ciblé de son sexe. Sous la protection de ce contre-investissement du vagin induit par la mère, la fille pourrait vivre et s’identifier au féminin de sa mère, féminin plein du désir actif d’être pénétrée, féminin réceptif-passif érotisant le débordement pulsionnel et le laisser-aller. La complicité homosexuelle érotique qui lie alors mère et fille préparerait l’avenir d’une relation bouleversée par la rivalité directe, femme contre femme, qui ouvrira la voie à l’investissement direct de son vagin. L’envie de ce pénis qu’elle n’a pas et voit sur le corps de l’autre lui permet de conforter le contre-investissement de son vagin qui risquerait de la mettre en rivalité avec sa mère et donne une issue à ses désirs de pénétrer, comme le père, cette mère aimée. Mais elle la protège aussi de la réactivation de ces désirs archa ïques de prendre, mordre, dévorer, détruire en prenant en soi. L’envie du pénis offrirait ainsi une butée, soit quelque chose de pensable, de délimité, avant la perte de soi comme objet aimé, perte réveillant les craintes de ré-engloutissement dans la mère, de qui il serait alors impossible de se différencier pour exister. De ce point de vue, le message de castration au féminin introduit d’emblée entre mère et fille la présence du père et la suprématie de la loi paternelle, donc une séparation psychique fondamentale. Finalement, ce n’est pas de pénis que manque la femme, nous dit-elle, mais peut-être bien de complexe de castration...
Ce message de castration au féminin, entendu et perçu précocement, colorera d’une lumière en ombre portée l’investissement de son corps mais surtout des zones érogènes : Monique Cournut-Janin insiste sur la place essentielle de l’analité défusionnante et séparante, dans l’expérimentation d’un « double mouvement actif-passif, où soi et l’autre sont représentés, en même temps que le sont le dedans et le dehors » (p. 151). Elle évoque aussi le travail psychique essentiel qui constitue le fantasme « Un enfant est battu » – y lisant « l’important passage psychique des émois liés aux soins maternels excitants, à ceux provoqués par l’excitation liée à cette rencontre physique fantasmée avec le père : c’est une phase féminine dans les deux sexes qui semble correspondre à ce que Catherine Parat isole comme mouvement masochique structurant, de la fille vers le père » (p. 79) – fantasme qui prépare la voie aux élaborations de fantasmes de viol, proposant alors que ces fantasmes – féminins – pourraient « constituer la matrice » de ce qui mènera la fille devenue mère à délivrer à son enfant fille un message semblable à celui qu’elle a reçu.
L’adolescence vient cependant ébranler, perturber les équilibres de la latence. S’appuyant sur son expérience clinique en centre d’accueil d’urgence, Monique Cournut-Janin reprend l’ensemble de la problématique féminine, s’attachant à montrer combien les équilibres psychiques familiaux sont alors soumis aux bouleversements de la pulsionnalité : cette fois, les parents sont derrière la porte de cette chambre où l’adolescente découvre les émois des premières amours. « Si elle ne rentre pas, je la tue ! », s’écrie le père face à la mère qui s’effondre : « Si elle ne rentre pas, je me tue ! » Quand ça se passe mal, c’est bien la faillite de l’organisation établie autour du complexe de castration qui se donne à voir : sortant de ce rôle d’objet phallique narcissique qui protégeait son père – comme sa mère – des effets de la peur du féminin, l’adolescente doit se confronter aux effets de la réactivation de cette scène primitive qui déborde ses parents. Si l’adolescente met au jour l’horreur du féminin, voilée par la latence, c’est bien en fonction de leur propre intégration du complexe de castration que vont réagir les parents : à nouveau le complexe de castration est ici montré comme organisation défensive structurant la vie psychique, butée symbolisante aux mouvements régressifs mortifères. Dans ce devenir de l’adolescence, Monique Cournut-Janin donne place aux fantaisies masturbatoires, aux fantasmes de séduction, de viol qui sous-tendent l’intégration de la féminité : « Le travail d’élaboration spontané de la rêverie place sous le signe d’une maîtrise active l’auto-érotisme à but passif » (p. 106), favorisant l’intégration de la pulsion à but passif, préparant la voie à l’activité réceptrice du co ït. Elle insiste sur l’importance intégrative des mouvements homosexuels inhibés quant au but permettant le passage de l’amour du même à l’amour de l’autre, homosexualité « à trois » où le tiers œdipien reste investi : cette homosexualité secondaire qui éloigne la relation homosexuelle primaire satisfait la quête identitaire dans l’investissement d’une image de double et écarte les objets parentaux sans qu’il y ait alors risques de réveil trop violent des dangers liés aux désirs œdipiens.
Avec les « Histoires » qui composent le troisième chapitre, Monique Cournut-Janin nous entraîne dans des contrées plus mouvantes, des rencontres avec ces femmes pour qui le message de castration au féminin n’a pas rempli son rôle : en deçà des ratés de la problématique œdipienne, se rencontrent des mères incapables de permettre à leurs filles une accession à la féminité structurante, des mères imago ïques dont l’approche transférentielle réveille la terreur de la fusion où l’on se perd, la haine et la passion qui enchaînent à un objet unique, l’horreur d’un monde pulsionnel déferlant, non maîtrisable, débordant les capacités de penser et de se représenter.
Elle isole alors une configuration particulière que son expérience clinique lui a permis de repérer et de cerner avec finesse, et dont elle tire des propositions théoriques tout à fait essentielles dans l’approche de la psychosexualité féminine, mais pas seulement, à savoir l’hypothèse d’un noyau mélancolique profond, d’origine maternelle, au cœur de tout féminin. C’est en effet en fin de cure, donc en réaction à une séparation consciemment désirée, que survient un changement de registre dans le fonctionnement psychique de l’analysé(e) évoquant un débordement quantitatif majeur avec effacement des représentations au profit de la violence des décharges affectives dans un climat transférentiel particulier, où il s’agit avant tout de protéger l’analyste du déferlement d’une haine passionnelle exclusive : ce moment de bascule dans une cure dominée jusqu’ici par un fonctionnement névrotique opérant évoque le surgissement d’une imago archa ïque modifiant profondément l’économie de la séance, comme l’a montré Paul Denis (1996). L’élaboration progressive de cette imago met au jour l’image d’une mère non détachée de sa propre mère qui prend le (la) patient(e) aux rets de son propre conflit homosexuel primaire. La séparation prévue d’avec l’analyste réactiverait cette imago éminemment ambivalente et insatisfaite, inséparée et inséparable, enkystée dans le psychisme du sujet à l’issue d’une identification de type mélancolique à une période, celle de la phase orale primitive, où identification et relation d’objet ne peuvent être distinguées. Monique Cournut-Janin insiste sur les effets de cette configuration pour la constitution des auto-érotismes et rejoint là Jacqueline Godfrind qui s’attache beaucoup, elle aussi, à la mise au jour de ces noyaux de collage archa ïque à la mère. Elle propose qu’après un temps de comblement narcissique entre mère et enfant ayant permis le développement des premiers auto-érotismes, aux premiers signes d’une séparation à envisager l’ambivalence maternelle aurait laissé exploser un violent rejet inconscient accompagné de contre-investissements massifs : l’effet essentiel en serait in fine de freiner, voire bloquer l’actualisation des auto-érotismes vécus sous le sceau d’une forte culpabilité, comme volés à la mère, entraînant d’une part le sentiment que « toute vie autonome (la) dépouillerait de ce qui est ressenti comme lui étant dû » (p. 169) et d’autre part le développement d’un secteur en faux self – en écho au faux self maternel. Elle remarque alors l’importance du tiers paternel, vital dans cette configuration, père dont le féminin propre peut lui permettre d’investir la féminité de sa fille, féminité qui éloigne la fille de cette passion destructrice qui la lie à sa mère et qu’une trop directe rivalité œdipienne réveillerait.
Reste que c’est au féminin de l’analyste qu’elle s’adresse alors, évoquant « la patience d’une écoute activement réceptrice » nécessaire pour aborder ces rivages, pour poursuivre un travail proche d’un travail de deuil de sorte que « ce Moi clivé et régressé puisse réintégrer, relier ces liens imago ïques à la part œdipienne, plus aisément négociable de l’imago maternelle » (p. 172).
Or, c’est ici qu’il est intéressant de reprendre notre lecture de l’ouvrage de Jacqueline Godfrind, car c’est bien sur le problème posé par le travail dans les sphères de l’archa ïque que leurs points de vue divergent. Si Monique Cournut-Janin affirme que « cet archa ïque, c’est toujours avec l’Œdipe et la castration que nous le mettons en perspective » (p. 174), comme elle vient de nous le montrer, Jacqueline Godfrind l’aborde plus spécifiquement à travers les aléas du « transfert de base », transfert narcissique témoignant des problématiques propres à la constitution du Moi dans sa rencontre avec l’objet. Elle isole, quant à elle, une configuration particulière, celle d’analysantes, revenant après une analyse réussie, voir leur analyste pour reprendre en sa présence réelle le travail de deuil de la fin d’analyse, à savoir d’une part la recrudescence d’une culpabilité d’ordre œdipien et d’autre part la problématique du détachement du premier objet. Pour elle, se joue ici la « dialectique entre l’utilisation de l’objet externe, l’analyste, et le rapport inconscient à l’objet interne » (p. 65). C’est dans les termes de la théorie de la relation d’objet qu’elle écoute alors ses patientes, évoquant même l’idée que l’identification primaire de la fille se joue en fonction de la qualité de la sollicitude maternelle primaire winnicottienne entraînant d’emblée une ouverture à l’autre, une sollicitude pour l’objet, du coup proprement féminine... Le poids de l’héritage maternel – investissement fantasmatique spécifique – est pour elle suffisamment lourd pour qu’il soit nécessaire à la fille de s’en déprendre pour créer un espace psychique autonome, caché, un territoire propre mais secret, dépositaire des désirs génitaux interdits mais aussi des désirs d’autonomie dans la différence que le narcissisme maternel, orientant un investissement fondé sur la similitude, refuserait toujours plus ou moins à sa fille. Dans ces retrouvailles après l’analyse, nécessaires pour que le noyau spécifique de la relation à la mère primaire soit accessible, Jacqueline Godfrind entend le désir d’une rencontre « avec une autre femme, susceptible de l’entendre dans ses aspirations archa ïques en même temps qu’elle accepte son affirmation de femme génitale » (p. 77) et accueille cette part d’expériences restauratrices, voire correctrices avec une analyste mère et femme susceptible d’accepter que se vive « la réunification dans un transfert maternel/féminin de ses tendances régressives et féminines » (p. 78).
Elle envisage donc l’homosexualité féminine comme un « lien méconnu », une composante déterminante dans l’organisation fantasmatique de la femme, s’attachant à relever la richesse psychique naissant de l’intimité corporelle entre mère et enfant, laquelle inscrit « dans le corps du bébé les racines d’une jouissance sensuelle ». La « spécificité de la conflictualisation qui pèse sur l’homosexualité féminine secondaire (...) est due au fait qu’elle trouve ses racines dans la relation primaire à la mère... » (p. 85). Elle relève alors la fréquence des fantasmes d’abouchements de trous comme représentant la perte dans la désagrégation identitaire, en même temps que le vide affiché d’une féminité défensivement niée pour ne pas rivaliser avec la mère. Dans ces configurations aliénantes, l’apparition des représentations du pénis paternel sauve des dangers du rapproché homosexuel primaire, et Jacqueline Godfrind insiste sur sa valence identificatoire essentielle : s’identifier au pénis qui pénètre le « trou de la mère » dans un va-et-vient structurant le dedans et le dehors définit, par là même, un espace psychique propre issu de ce dégagement.
Elle relève enfin la fréquence relative, dans son expérience, de moments d’agirs homosexuels dans les fins de cure de certaines patientes, qu’elle entend comme liés à l’insuffisante prise en compte de la violence de l’amour de ses patientes du fait de la difficulté contre-transférentielle à accepter la force des élans homosexuels de femme à femme. Pour ces patientes, ces agirs latéraux permettront, pense-t-elle, une réconciliation avec le corps-à-corps maternel dans l’expérience sensuelle partagée avec une autre femme : la question reste alors posée de la réintégration de ces expériences vécues dans le champ transférentiel, soit dans le champ du psychique...
Jacqueline Godfrind s’approche alors de Monique Cournut-Janin dans sa description de fins d’analyse bruyantes et douloureuses où se révèle à l’approche de la séparation une violence éprouvante : le lien haineux masque l’aspiration éperdue à l’amour de la mère, qui s’actualise dans une forme d’allégeance totale à la mère, une adhésivité amoureuse pleine d’agis identificatoires figeants qu’elle nomme le pacte noir. Comme Monique Cournut-Janin, elle s’interroge sur ce « noyau », relevant que « pour toute fille l’excès de proximité avec la mère impliquerait la nécessité d’user d’une violence particulière qui pare au risque d’aliénation maternelle. Le destin de la féminité serait, dès lors, étroitement lié à la gestion de cette violence en ce qu’elle permet à la fille de se dégager de l’homosexualité primaire au profit d’une homosexualité secondaire structurante » (p. 112).
L’auteur clôt son ouvrage sur la question de la séduction traumatique : la séduction agie subie existe, bien sûr, et nous en rencontrons les effets délétères sur le fonctionnement mental, mais le séducteur n’est pas toujours le père (l’oncle, le frère, l’homme...) ; c’est avant tout et peut-être toujours la mère, celle « des relations précoces et du sevrage » (p. 115). C’est en quelque sorte une nouvelle « neurotica » qu’elle tient à explorer, dans la mesure, alors, où toute cure, s’éloignant peu ou prou du classique modèle névrotique, serait à penser dans une clinique du traumatique infantile précoce. Elle insiste donc sur la nécessité de « tenter un travail de symbolisation qui s’adresse aux déficits des fondements mêmes de la personnalité, remaillage de la trame psychique, restauration d’un lien fondé sur la tendresse, dont on peut espérer qu’il permette d’atténuer, autant que faire se peut, les blessures laissées par un passé dramatique » (p. 132).
On voit bien, là, se creuser l’écart entre ces deux auteurs, écart qui finalement pose la question de la compatibilité de leurs points de vue. Bien sûr, Jacqueline Godfrind donne le dernier mot à l’homme sans lequel ne peut se penser le féminin, ni se construire la féminité... Bien sûr, Monique Cournut-Janin évoque la nécessité fréquente d’aborder les rivages imago ïques, les collages archa ïques pour « réintégrer, relier ces liens imago ïques à la part œdipienne, plus aisément négociable de l’imago maternelle » (p. 172)... Mais leur positionnement est fondamentalement différent : Jacqueline Godfrind, s’appuyant sur les théories de la relation d’objet donnant à la réalité des traumas primaires une importance essentielle dans la construction de la féminité, est conduite à valoriser techniquement les notions de restauration, de réparation à travers une « expérience partagée », « une rencontre assumée dans la réalité » (p. 140) dont elle fait une position caractéristique de la femme analyste. Monique Cournut-Janin, elle, soutenue de la théorie pulsionnelle freudienne, revendique une approche de l’archa ïque gardant en ligne de mire l’Œdipe et la castration et construit avec rigueur une définition de la féminité comme « leurre phallique » inscrivant l’approche de la psychosexualité féminine et de sa construction dans la théorie freudienne, en toute cohérence avec cette théorie universelle et structurante du psychisme humain.
Deux voyages au cœur de ce « continent noir » ? Ou un voyage accompagné de guides qui nous entraînent vers des paysages différents et ne voient pas les mêmes reliefs ? Pour le lecteur, sans doute, à un moment, il lui faudra choisir... Pour le temps de ces lectures, qu’il se laisse avant tout porter par les chants de ces voix de deux femmes.
 
NOTES
 
[1] Paris, PUF, « Épîtres », 1998.
[2] Paris, PUF, « Épîtres », 2001.
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[1]
Paris, PUF, « Épîtres », 1998. Suite de la note...
[2]
Paris, PUF, « Épîtres », 2001. Suite de la note...