Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130535631
392 pages

p. 721 à 724
doi: 10.3917/rfp.672.0721

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Critiques de livres

Volume 67 2003/2

2003 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Le roman familial d’Isadora D. ” de Geneviève Delaisi de Parseval  [1]

Georges Pragier 8, rue Boissonade 7504 Paris
Geneviève Delaisi de Parseval (GDP) nous surprend en nous offrant un livre rare qui associe analyse d’un roman familial, scientificité ethnographique et art du roman de fiction. Entre auto-analyse et auto-biographie, l’auteur nous tient en haleine en décrivant les mécanismes psychiques qui sous-tendent sa fabuleuse rencontre avec un personnage qui n’est ni tout à fait elle-même ni tout à fait une autre.
 
HANTÉE PAR LA PSYCHANALYSE
 
 
L’héro ïne Isadora D., personnage auto-inséminé, s’incarne à partir des fantômes transgénérationnels et des deuils rencontrés dans sa psychanalyse. Du même coup et dans le même temps, elle nous fait participer aux effets de deux guerres mondiales sur la vie psychique d’une famille française. Les illustrations cliniques (et photographiques), parfaitement convaincantes, nous donnent le sentiment que l’entrelacs du réel et de l’imaginaire donne naissance à un personnage construit sur le modèle freudien de Constructions en analyse. Serge Viderman y aurait certainement retrouvé la part du vautour et celle du milan dans la mise à l’épreuve d’un récit interprétatif. Maria Torok et Nicolas Abraham habitent ce personnage qui ne cesse de rendre hommage à leurs intuitions cliniques et théoriques.
Son parcours analytique est restitué sans camouflage. Première analyse classique terminée par une grossesse. « Tranche » auto-analytique iconoclaste, puisque l’analyste, avec le consentement d’Isadora D., décide de publier la cure. Si elle ne respecte pas le secret, c’est pour mieux nous montrer l’impact des secrets dans le processus analytique mais aussi dans l’écriture. Démarche étayée sur de nombreux auteurs dont l’œuvre se décline souvent à partir des découvertes fulgurantes de Ferenczi. Ainsi, entre autres, apparaît Alain de Mijolla, avec ses visiteurs du moi et son essai sur les fantasmes inconscients où est évoqué le capitaine d’Arthur Rimbaud, qui se présente ici comme un lointain cousin de Jean Genet, mais aussi d’un oncle maternel d’Isadora D., « évaporé » lui aussi dans une désertion pendant la Grande Guerre.
C’est en analyse qu’Isadora comprend aussi que sa conception est surdéterminée par la mort d’un autre frère, aimé de sa mère, dont le fantôme vient hanter la famille. Cette histoire est redupliquée, dans la réalité, par l’absence de son père dès le lendemain du rapport sexuel fécondant, ce qui nous paraît bigrement signifiant pour un auteur spécialiste des questions de procréation et de filiation. Ce père, prisonnier pendant toute la guerre de 1939-1945, est surtout prisonnier d’une terrible lettre secrète à lui adressée par son propre père pour le renier « à mort » avec toute sa progéniture. Ce grand-père paternel, homme célèbre, ignorera l’existence d’Isadora, entravant gravement, jusqu’à son analyse, son destin d’unique fille (et d’enfant de remplacement) et l’accès au père « archéologique ». En retrouvant son histoire, appariée avec celle de Jean-Paul Sartre, l’auteur nous montre ce que peut être une douloureuse répétition dans ce qu’elle nomme « l’ère du faux » (p. 32). Trente ans après, Isadora D. découvre aussi que sa mère (celle de GDP aussi) a caché son statut de « pupille de la nation ».
 
HANTÉE PAR L’ETHNOLOGIE
 
 
« Ni historienne, ni psychanalyste ». C’est en ethnologue qu’Isadora D. tente de « raconter l’histoire d’une histoire de sa famille ». À l’inverse de Freud, pense-t-elle, l’auteur soutient que la normalité éclaire la pathologie. Ici, Georges Devereux semble assumer une fonction de parrain. Situé au carrefour de l’ethnologie et de la psychanalyse, il occupe une position paternelle créatrice de liens. C’est dans son séminaire que l’auteur GDP situe sa rencontre avec Isadora D., ce personnage exceptionnel construit comme une chimère et non seulement comme un double. Michel Leiris semble assumer, lui, un rôle de « directeur d’inconscience », et c’est dans une identification à son type d’écriture qu’Isadora, comme l’auteur, exploitent un modèle fécond ou, plutôt, une « Règle du jeu » dans laquelle elle nous invite généreusement à pénétrer, tout en soulignant que, comme la psychanalyse, elle traite des déchets « de l’esprit humain », et ce n’est pas François Dagognet qui la contredirait.
Alors, le lecteur peut y découvrir, sur cinq générations, une « ordinaire » histoire de famille dérangeante – au sens de Devereux – et que GDP, qui fut son élève, analyse au plus près du terrain. L’auteur s’engage pour affirmer que son récit auto-analytique illustre la thèse non strictement freudienne selon laquelle « l’histoire familiale précède et prime la naissance de la sexualité infantile ». Avec Jacques Derrida, elle défend l’idée qu’ « il y a de la famille, c’est-à-dire du lien social organisé autour de la procréation ».
 
HANTÉE PAR LA PASSION DU POLITIQUE
 
 
Le XXe siècle et les deux guerres mondiales constituent la toile de fond historique du roman (familial) qui peut, à juste titre, se prévaloir d’un autre parrainage, littéraire celui-là, du « Nouveau Roman ». Avec l’affaire Dreyfus, Francis D., le grand-père paternel, fils d’ouvrier, semble rentrer en politique et en philosophie, comme si lui, le la ïc absolu, entrait en religion. Intolérant, il renie son fils unique parce qu’il aime une femme catholique. Alors, chez cet homme honorablement connu dans le milieu universitaire, son pacifisme (d’ailleurs assez proche de celui de Robert Jospin, le père de l’ancien Premier ministre) le conduira sous Vichy à une attitude que l’auteur qualifie, d’après les historiens spécialistes de cette époque, de « collaborationniste de gauche ».
Les assises narcissiques d’Isadora D. sont alors interrogées, et l’on comprend que, dans le décours de ses analyses, la petite fille de l’homme célèbre se soit passionnée pour les grands débats du monde contemporain. On comprend aussi comment elle est devenue, au sens noble du terme, une militante et un penseur des nouvelles parentalités et de l’éthique de la procréation.
 
HASARD DU SECRET, HASARD DE L’ÉCRITURE
 
 
En 1998, après la mort de sa mère, Isadora D. retrouve dans un coffre l’original de la « terrible » lettre de reniement. Tout était donc vrai, comme dans la légende d’Œdipe. Avec cette découverte de la « vérité », le passage du fantasme à la réalité matérielle des origines et des « secrets de famille » vient constituer une trame d’une subtile complexité où Isadora et GDP sont d’efficaces complices. Le lecteur pourra regretter qu’elles gardent, entre elles, les secrets de leur sexualité. À un tournant de l’histoire de l’écriture auto-analytique, cet ouvrage inclassable et passionnant nous fait souhaiter d’entrer dans cette family drive additionnelle [2].
 
NOTES
 
[1] Paris, Éd. Odile Jacob, 2002.
[2] Un glossaire nous donne, avec précision, les sources métapsychologiques, ethnologiques et littéraires de l’auteur.
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