2003
Revue française de psychanalyse
IV - L'analyste pervers narcissique : Masud Khan, exemple illustre
La perversion narcissique de l’analyste et ses théories
Andrée Bauduin
5, rue Poirier-de-Narçay
75014 Paris
Paul Denis
7, rue de Villersexel
75007 Paris
Les manquements à l’éthique psychanalytique, soutenus parfois par une théorisation qui vient les justifier, contribuent, avec la prolifération de “ psychanalystes ” auto-proclamés, à entraîner une défiance contre la psychanalyse elle.même. Il est donc particulièrement important de chercher à comprendre comment, non pas des soi-disant psychanalystes, mais des psychanalystes normalement formés dans un institut de psychanalyse reconnu peuvent en arriver à des comportements inqualifiables et comment une institution psychanalytique peut avoir donné son aval à des sujets qui s’avèrent ultérieurement transgresser les règles les plus fondamentales de la pratique. Le cas de Masud Khan est de ce point de vue exemplaire. Exclu de la Société britannique de psychanalyse peu avant sa mort, alors que son comportement était ouvertement et dramatiquement pathologique, il avait cependant donné, bien avant, des motifs d’inquiétude. La publication, en février 2001, dans la London review of books et dans le Times d’un article de Wynne Godley qui avait été le patient de Masud Khan, a mis en évidence l’ampleur et l’ancienneté des comportements inadmissibles de celui-ci. Nous publions donc un “ dossier Masud Khan ” comportant une introduction par Andrée Bauduin et Paul Denis, l’article de Wynne Godley et les réactions de Don Campbell, président de la Société britannique de psychanalyse à l’époque de la publication du témoignage de Godley, et un article de Linda Hopkins sur l’analyse de Masud Khan par Winnicott.
Si on nous donnait à lire le texte de Wynne Godley sans le nom de l’analyste, on le considérerait comme le récit d’une psychothérapie ratée, on pourrait penser que le « thérapeute » est un imposteur malade qui n’a rien compris à la psychanalyse, alors qu’il s’agit d’un psychanalyste en souffrance justifiant ses errances, son manque absolu de contrôle de ses propres pulsions, par une conception de la cure qu’il voulait imposer comme originale et inédite.
Nous avons tous eu à connaître – et plus fréquemment qu’on ne le croit généralement – de telles situations ; nous les avons connues soit par des rumeurs insistantes, soit par la présence sur nos divans de victimes, véritablement ravagées, qui pendant longtemps ont protégé leur « bourreau » par un déni tenace.
Le texte que nous avons sous les yeux est autant un témoignage de folie que de perversité. Que le thérapeute ait été Masud Khan, lui-même en analyse tout au long de cette cure auprès de Winnicott, ne peut après un premier temps de déni que susciter une surprise indignée, avec peut-être la note de jouissance que soulève toute découverte d’un scandale...
Nous avons choisi de présenter ce texte – qui a été publié en 2001 dans la grande presse en Angleterre – dans ce numéro qui a pour thème « la perversion narcissique », car il est vraisemblable que ce diagnostic appliqué à l’analyste qu’était Masud Khan soit plausible.
Comme le rappelle l’argument du numéro, la perversion narcissique a été essentiellement théorisée par P.-C. Racamier et dans le contexte quasi exclusif des institutions, où le pervers narcissique a été épinglé comme le monstre à « tuer ». Dans un article de la même veine, Emmanuel Diet lui applique le nom de « thanatophore »
[1]. Il est intéressant de constater que l’institution psychanalytique elle-même n’échappe pas à la présence éventuelle de telles personnalités.
Pour en revenir à Masud Khan, on sut, dans le début des années 1980, sa débâcle mentale, ses infractions à l’éthique psychanalytique, sa maladie aussi, ainsi que sa radiation de la société britannique de psychanalyse. Si la
Nouvelle revue de psychanalyse, dont il fut corédacteur étranger, lui est restée fidèle jusqu’à la fin, il a été progressivement désavoué par ses pairs et ses travaux ont été relégués et écartés ; la mort a achevé cette désaffection
[2]. À côté du témoignage consternant et incontestable de Wynne Godley, celui d’un analyste comme Christopher Bollas, qui fut aussi le patient de Masud Khan, reconnaissant et admiratif, donne le sentiment incompréhensible d’un contraste étrange faisant ressortir un personnage entièrement clivé, capable du meilleur comme du pire.
Pour ceux qui, dans nos pays de langue française n’auraient pas vécu l’impact des travaux de Masud Khan, dans le prolongement de ceux de Winnicott, il convient de rappeler avec quel enthousiasme, dans les années 1970, ses œuvres ont été accueillies surtout par les plus jeunes d’entre nous, et cela malgré – ou à cause – des réticences, jugées sectaires, de collègues plus anciens, d’autant plus que d’autres les cautionnaient de leur prestige naissant ou déjà affirmé, que l’on songe à D. Anzieu, A. Green, J.-B. Pontalis...
Il serait absurde de tenter de donner ici une idée du contenu si riche de l’œuvre de Masud Khan, laquelle, malgré sa fin désastreuse, pourrait faire l’objet d’un livre. Disons seulement qu’avec Winnicott, avec Lacan, avec certains postkleiniens, Masud Khan a étayé nos révolutions contre une certaine sclérose de la psychanalyse. « Nous sortons alors de la guerre d’usure de l’analyse des défenses et du fonctionnement répétitif de la machine à interpréter », écrivait Green dans sa préface au livre de Khan Le soi caché (1976). Et Green de reconnaître et de saluer un analyste s’aventurant avec hardiesse et originalité sur le terrain des états-limites et de la clinique psychanalytique « moderne ».
Ainsi, Masud Khan a été – et ses écrits le justifient – un objet d’admiration, une référence aussi pour les psychanalystes qui s’engageaient dans les voies difficiles des états-limites et de la perversion, ou plus simplement qui sentaient la nécessité d’accéder à une plus grande ouverture dans l’analyse du contre-transfert. Dès lors, la connaissance de faits scandaleux ne pouvait qu’entraîner l’opprobre et le rejet, à la mesure de l’intensité de la déception et de l’humiliation d’avoir été dupe.
Pourtant, tant pour Masud Khan que pour n’importe quel sujet qualifié de pervers narcissique, il serait anti-psychanalytique de tomber dans un manichéisme sommaire : « ... il y a lieu de penser que l’acceptation de l’interrogation sur soi qu’implique l’analyse écarte en elle-même la caractérisation d’un sujet selon le critère du mal » (A. Green La folie privée, p. 395). Idéalement, dans une réflexion comme celle-ci, il faudrait pouvoir se désengager d’un critère moral, celui qui siérait à un comité d’éthique, et rester sur le terrain de la psychanalyse. Mais comment « analyser » Masud Khan ? comment comprendre à la lumière de son histoire et de sa personnalité ce qui a pu conduire à de tels excès et à de telles défaillances ?
Fort heureusement le travail de Linda Hopkins, que nous publions ici, nous aide au moins partiellement à combler cette lacune et à émettre quelques hypothèses. Il est également possible et intéressant de tenter de repérer ce qui dans sa conception de la cure, telle qu’elle apparaît dans ses récits brillants, ouvre la porte non seulement aux passages à l’acte (sexuels ou non) mais aux manipulations mentales du patient par l’analyste.
Que tant de pertinence à rappeler le respect dû au soi le plus intime du patient, à sa vérité cachée sous des oripeaux trompeurs, à déceler par exemple, dans la demande de l’hystérique le costume sexuel d’un besoin du moi, puisse aboutir à un tel pervertissement de la cure et à des transgressions aussi répétées n’est pas chose facile à comprendre. On dirait que l’extrême intelligence de l’autre dont faisait preuve Masud Khan – et qui est peut-être caractéristique de la perversion narcissique – n’est soutenue paradoxalement par aucun accès à l’altérité mais relève d’un parasitage du psychisme de l’autre qui du coup tombe au niveau d’un objet partiel ou plus sûrement encore d’un objet inerte, pur satellite de l’omnipotence du prédateur.
PERVERSION NARCISSIQUE ET CURE ANALYTIQUE
Au-delà du cas particulier de Masud Khan, il faut rappeler l’évidence de la présence de pervers narcissiques (grands ou petits) parmi les analystes. Il faut ici revenir sur le fait que la situation analytique est un lieu propice à l’éclosion de la perversion narcissique. Le dispositif analytique le plus classique est en soi, indépendamment de la personne de l’analyste, source d’un effet de pouvoir et de séduction, les positions non symétriques des deux protagonistes de la cure tout comme l’espoir qu’y place le patient entraînent une idéalisation inévitable de l’analyste, idéalisation longtemps nécessaire au processus et à la portée des interprétations.
On pourrait soutenir que pour que l’analyste soit vraiment nocif, il faut qu’il possède ce don de communication avec la psyché de l’autre qui lui permette de toucher au plus vif. Mais, comme dans le cas de Wynne Godley, quand une analyse ne peut se dérouler, le patient est au contraire précipité dans un redoublement de répétition dont il ne pourra pas mesurer de sitôt qu’elle risque d’être sans issue. À notre connaissance, il est très rare qu’un thérapeute (analyste ou non) pervers narcissique n’agisse pas sans percevoir, consciemment ou inconsciemment, là où se trouve la problématique cruciale de sa « victime ». Sadisme, emprise, besoin d’asservir y trouvent leur compte mais n’y a-t-il pas là, aussi, une recherche désespérée, vécue sur un mode maniaque, de se sortir d’un état de déréliction, d’enfin saisir un lien qui ne se dérobera pas grâce à la puissance du savoir sur l’autre. Wynne Godley ne se trompait pas en intitulant son papier : « Sauver Masud Khan ».
L’IMPACT DES THÉORIES SOUS-JACENTES
La séduction narcissique est un élément inévitable, et même porteur du processus analytique, elle peut être intensifiée ou pervertie par l’analyste en raison de sa personnalité, de difficultés contre-transférentielles, mais aussi, et nous allons y insister, du type des théories qui sous-tend sa pratique. Il est difficile de juger de ces phénomènes sans risquer d’être pris soi-même dans un parti pris théorique. Pourtant, il semble évident que le désir de toute-puissance qui peut animer un analyste ne se manifestera pas par les mêmes défilés selon qu’il sera freudien, kleinien, postkleinien ou winnicottien.
Toute position théorique comporte des embûches, et comme l’éclectisme ne réussit souvent qu’à brouiller les pistes et à détruire la pensée, la tâche que nous poursuivons reste bien difficile.
Elle l’est encore davantage lorsque, comme dans le cas de Masud Khan, la théorie utilisée permet de justifier les infractions au cadre habituel, infractions qui dans son cas ont été encensées comme le signe d’une liberté géniale et enviable.
Au sein des diversités théoriques qui – cela est souvent démontré – sont susceptibles de s’enrichir mutuellement à condition de ne pas céder à un éclectisme paresseux, il faut tenter de repérer le commun dénominateur qui favorise l’installation d’une perversion narcissique ou tout au moins de son risque.
Dans ce but, nous utiliserons l’exemple que le hasard nous fait connaître d’une transmission par le divan qui court sur quatre générations analytiques :
À la base de la pyramide, trois cas que nous appellerons A., B. et C. A. et B. sont des imposteurs qu’une demi-heure de contact avec eux suffit à reconnaître. Pourtant, ils ont été acceptés dans le cursus et ce n’est qu’après une dizaine d’années de folies, de malhonnêtetés et de malversations qu’ils ont été rejetés par leur société. C. est un analyste ayant pignon sur rue qui après s’être fait remarquer par
des transgressions bénignes qui lui ont attiré des patients, s’est révélé être l’auteur de mises en scènes aussi folles que perverses. Ces trois sujets étaient des patients d’un même analyste que nous appellerons le transmetteur. Celui-ci avait été analysé par un analyste pervers narcissique « notoire », lui-même analysé par un tel pervers encore plus notoire. Si l’on s’en tient à l’évidence, l’analyste transmetteur ne semble pas être un pervers narcissique, c’est un personnage plutôt effacé, mais complice idéal de ses ascendants comme de ses descendants par des capacités étonnantes de déni
[3].
Ce qu’il faut relever pour notre propos, c’est le fil rouge qui relie le transmetteur à l’analyste qui est au sommet de la pyramide : à savoir une exaltation du rôle de la mère, un a priori contre-transférentiel, favorisant la position maternelle de l’analyste et surtout l’illusion que celui-ci pourrait ipso facto réparer les défaillances maternelles d’autrefois, la bienveillance devenant une sorte de miséricorde qui, par un effet magique, pourrait abolir autant la souffrance que la culpabilité.
C’est ainsi qu’en prenant la position d’une mère qui se veut et se croit idéalement bonne (malgré l’étiquette désormais galvaudée de « suffisamment bonne »), il est facile d’occulter la problématique, si courante au fond, du déni de la différence des sexes et des générations et de favoriser le maintien d’une position d’illusion incestueuse et de toute-puissance narcissique. Exprimer au patient l’agressivité ressentie à son contact est justifié aussi, comme le fait Masud Khan, par l’idée qu’il faut réparer une défaillance maternelle d’un autre type, celle par laquelle l’agressivité de l’enfant n’a pas été reconnue.
Que l’énorme travail de la pensée psychanalytique qui s’est appliqué à comprendre en profondeur les méandres de la relation mère-enfant, et comment ils se reproduisent sur le divan, ait modifié et enrichi notre conception de la cure est si évident que nous ne nous y attarderons pas. C’est son application à la technique qui comporte un risque, risque qui était bien perçu par A. Green dans sa préface de 1976 à Le Soi caché : « Mais il est vrai que cette technique comporte plus de risques. Celui de se tromper, celui de trop s’impliquer, celui de passer à l’acte et de basculer de l’autre côté. Il n’est pas d’analyste qui ne soit doublement menacé par la sclérose du conservatisme et par l’agitation qui le pousse à sortir des limitations nécessaires au déroulement du processus analytique. » Ce risque, c’est celui d’incarner la toute-puissance maternelle, celle des premiers temps ; objet d’envie pour les deux sexes, celle-là qui seule a le pouvoir de faire de l’enfant un objet merveilleux et « spécial » mais aussi, et c’est le revers de la médaille, de le réduire à « rien » ; c’est ce qu’exprime très bien Wynne Godley.
La toute-puissance ignore la différence des sexes, même si elle s’incarne différemment selon que l’analyste est homme ou femme. Ainsi, chez les analystes hommes, les passages à l’actes sexuels qui seraient, semble-t-il, plus fréquents que chez les analystes de sexe féminin, résulteraient souvent du fait qu’ils confondent – ou feignent de confondre – la réclamation que la patiente adresse à une mère omnipotente et folle avec la demande d’un amour sexuel adressée à un homme.
La toute-puissance maternelle, Lacan l’a incarnée, magnifiquement, et parfois dans sa plus extrême destructivité. « La place qu’il occupait, l’emprise qu’il exerçait – tout en disant “je suis parlé” –, sa compulsion à induire des rivalités mortelles entre ses garçons, son avidité scopique (il voulait tout voir, être informé de tout) tout cela aurait pu révéler à de moins aveugles son identification à une mère toute-puissante, une mère Église, une mère de pape... »
[4]
Comment allons-nous « sauver » Winnicott ? Et a-t-il besoin d’être sauvé ?
Il a été l’analyste de Masud Khan pendant quinze ans. L’analyse de Wynne Godley, longue elle aussi s’est déroulée au même moment. Ce n’est pas sans inquiétude ni sans souffrance qu’on s’approche de l’idée de ternir cette figure devenue légendaire qui s’est installée dans notre psyché d’analyste tel un dieu lare, comme le recours idéal toujours possible, ouvert à l’intelligence aimable, à la compréhension, voire à la consolation. Non qu’il n’ait jamais été critiqué, notamment pour sa pratique, et qu’il n’ait pas fait l’objet d’ambivalence. Ce n’est pas l’ambivalence qui risque de « tuer » son image, mais quelque chose de plus subtil et de plus grave. La crainte éprouvée est celle de découvrir en lui, comme en Masud Khan – comme dans un autre domaine, chez le personnage de Martin Heidegger par exemple – une facette de son comportement ou de sa personnalité qui se révélerait – ou que l’on jugerait – en contradiction avec ses œuvres. Cela risque d’entraîner en nous, en miroir, un clivage du moi profondément douloureux. Pour éviter cette douleur qui menace l’illusion de notre cohésion identitaire, les solutions connues sont le déni et ou le clivage bon-mauvais qui conduit à écarter en bloc le fauteur du trouble.
C’est ainsi que pourrait surgir la tentation de brûler l’œuvre et c’est ce qui est arrivé en partie avec Masud Khan. Solution ancestrale, au demeurant stupide, mais que nous pouvons comprendre pour avoir éprouvé, avec nos patients pervers par exemple, combien est épuisant et lourd le travail qui consiste à tenir en main, au même moment, les parties clivées d’un sujet. Pour en revenir à Winnicott, il nous semble prudent et honnête de nous en tenir, dans le cadre d’une introduction, aux éléments de sa pratique évoqués par Linda Hopkins, même si ceux-ci ne nous permettent pas d’approfondir le lien qui l’a uni à son patient, ni d’en démêler la complexité des composantes éventuellement perverses et narcissiques. Par exemple, la fascination homosexuelle qui les a attachés l’un à l’autre n’est pas abordée et on pourrait suspecter que rien de cet ordre pulsionnel n’a été analysé. On dirait que seule Clare Winnicott en a perçu quelque chose. Linda Hopkins rassemble des informations ayant trait à plusieurs analyses pratiquées par Winnicott, celles de Harry Guntrip, Margaret Little et Masud Khan. Les trois patients ont en commun d’avoir été des personnalités narcissiques qui le sont restées après l’analyse, malgré une amélioration subjective importante, dans le cas de Margaret Little par exemple.
Elle met en évidence les grandes caractéristiques de la pratique de Winnicott : son habileté extraordinaire à assurer et maintenir un holding maternel, lequel a conduit à de très grandes libertés par rapport au cadre et à une méfiance, voire à un dédain a priori, de l’interprétation comme si n’avait pas été mesurée sa fonction tierce et paternelle.
La part la plus originale de cet article concerne le maniement par Winnicott de l’agressivité. Alors qu’il soutenait dans ses contributions théoriques le rôle capital dans la constitution de l’objet de l’agressivité et de sa reconnaissance, il semble avoir eu dans les cas décrits une attitude pour le moins étrange. Rien ne semblait être dit pour que le patient reconnaisse consciemment cette agressivité et les dommages qu’elle était susceptible d’engendrer. Au nom du principe selon lequel il importe essentiellement que la mère ou l’analyste survive, l’attaque agressive était noyée dans le silence, comme si rien ne s’était passé. Un seul exemple : après que Margaret Little a attaqué et brisé un vase rempli de lilas, elle retrouve le jour suivant, à la même place, un vase identique rempli de lilas identiques. Il n’en fut plus question par la suite. Où est ici la mère « suffisamment bonne » ? N’est-elle pas au-delà de la bonté ? L’ambition n’est-elle pas d’être une mère « magicienne » ? C’est-à-dire séductrice ? Et la magie de la séduction évite la confrontation à la réalité de la vie pulsionnelle dont l’énergie s’engouffre dans les voies narcissiques de la toute-puissance.
Si l’analysabilité des sujets « pervers narcissiques » n’est en rien évidente, il semble que la technique fondée sur l’idée d’une régression réparatrice soit, en tout état de cause, inadéquate à leur mode de fonctionnement. Glen Gabbard
[5] pense que l’échec de Winnicott dans le cas de Masud Khan a été dû à son refus d’affronter directement son patient ; il ajoute : « S’il y a quelque chose, dans la mouvance de Winnicott, qui conduit à des violations des limites [du rôle de l’analyste] elle a trait à la répugnance à aborder l’agression du patient. Un motif commun aux violations des limites que j’ai étudiées est la méconnaissance de l’agression à la fois chez l’analyste et chez le patient. L’analyste tente, essentiellement, de guérir son patient par l’amour sans reconnaître que son amour excessif pour son patient est le plus souvent une défense contre la haine de l’analyste et peut saper le traitement. »
Quant à la valeur séductrice des relations professionnelles et éditoriales entre le patient et son analyste, elles n’ont sans doute pas favorisé l’élaboration du lien transférentiel. Brett Kahr
[6] parle à ce sujet de « la névrose secrétariale » qui pousse les patients à devenir les secrétaires ou éditeurs de leurs analystes, comme cela a été le cas de Strachey vis-à-vis de Freud, Strachey analyste de Winnicott, lequel, comme Freud, aurait trouvé en Masud Khan « son » Strachey.
L’attitude de Winnicott telle qu’elle est décrite nous évoque l’indulgence des mères de sujets délinquants qui souffrent de leur comportement mais s’allient avec eux contre l’autorité.
Il reste que Masud Khan est allé nettement plus mal après la mort de Winnicott ce qui, à la fois, tempère l’idée d’un échec complet du rôle de celui-ci – et avec des cas graves les résultats sont souvent limités – mais aussi pose la question très générale de savoir si un analyste qui se sait gravement malade doit poursuivre son activité. Masud Khan avait perdu, en cours d’analyse, ses deux premiers analystes, Ella Sharpe après un an et John Rickman après quatre ans environ. N’y a-t-il pas une forme narcissique de déni dans le fait de poursuivre coûte que coûte, courageusement certes, l’analyse de ses patients – mais pour qui le coût sera-t-il le plus lourd ? – jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
[1]
Sans doute est-il nécessaire à l’être humain, fût-il psychanalyste, de diaboliser le « pervers » pour réussir à s’en déprendre. Le clivage bon-mauvais ne s’impose-t-il pas pour nous permettre d’occulter et de supporter les clivages du moi beaucoup plus délabrants, engendrés par les personnalités perverses ?
[2]
Nous parlons ici de ce qui s’est produit en France et des travaux de langue française.
[3]
Brett Kahr, cité par Robert S. Boynton, The return of the repressed,
The Boston Review, 2003, pense que « loin d’être une exception Masud Kahn fait partie, en fait, d’une longue “contre-tradition” de la psychanalyse dans laquelle les violations des frontières du rôle de l’analyste sont la règle et dans laquelle le souhait du patient d’avoir une relation dans la réalité avec son analyste est réalisé au lieu d’être liquidé par l’analyse. Alors que ces analystes ont été formés à maintenir un cadre analytique strict avec leurs patients, leur propre expérience de l’analyse leur a transmis tout autre chose ».
[4]
Suzanne de Trehenne, extrait du livre de François Périer,
Voyage en Translacanie.
[5]
Cité par Robert S. Boynton, The return of the repressed,
The Boston Review, 2003.