2003
Revue française de psychanalyse
III - Aux marges de la perversion narcissique
La méthode d’Esther Bick pour l’observation régulière et prolongée du tout-petit au sein de sa famille “ À propos et à partir de l’œuvre et de la personne d’Esther Bick ”
[1] de Michel Haag
Françoise Jardin
9, boulevard du Temple
75003 Paris
Nora Scheimberg
308, rue Lecourbe
75015 Paris
Ce livre vient occuper un espace laissé vacant alors que le nom d’Esther Bick est souvent prononcé dans les colloques concernant la petite enfance et les récits d’analyses de patients enfants et adultes en difficultés de symbolisation. De vives discussions concernant l’intérêt de l’observation du bébé ont peut-être limité la diffusion des apports de cette pionnière quant à la clinique, la recherche et la formation.
Freud encourageait ses disciples à observer les jeunes enfants comme en témoignent les textes des Minutes (t. 2), ainsi que les éléments d’observation qui émaillent son œuvre, en particulier le texte des Trois essais. Il s’agissait alors d’apporter une vérification à la théorie. Esther Bick, à partir de son expérience d’analyste d’enfants et d’adultes et de sa méthode d’observation, a contribué de façon importante à l’approche des angoisses primitives et des modalités défensives, du processus de symbolisation primaire et a permis l’élaboration d’une méthode de formation. L’ « infant-observation » fut introduite dès 1948 dans le cursus de formation des psychothérapeutes d’enfants à la Tavistock Clinic, puis en 1960 dans celui des candidats de première année de l’Institute of Psycho-Analysis (Londres).
Le livre de Michel Haag apporte des éléments biographiques sur Esther Bick : psychanalyste d’origine polonaise, elle fit ses études de psychologie à Vienne. Émigrée à Londres en raison des menaces du nazisme, elle y fit sa formation analytique. Après une première analyse avec Balint, elle en fit une seconde avec Melanie Klein. En 1950 elle obtint la qualité de psychanalyste d’enfants et en 1954 celle d’analyste didacticienne.
À l’Université de Vienne, pour obtenir son doctorat sous la direction de Charlotte Buhler, elle eut à observer, en les chronométrant, les échanges sociaux entre deux bébés jumeaux. Ce fut à cette occasion qu’elle se promit de pratiquer plus tard l’observation des jeunes enfants d’une tout autre manière.
En 1963 elle exposa à la BPAS sa méthode originale d’observation : « À propos de la place de l’observation du nourrisson et du tout-petit dans la formation du psychanalyste ». Dans ce texte E. Bick présente et illustre sa méthode originale pour l’observation du tout-petit au sein de sa famille. Elle écrit : « Le véritable but de l’observation d’un bébé tel que j’ai été amenée à le voir est avant tout d’apprendre à observer, à ne pas utiliser des clichés, à ne pas sauter à une conclusion. » En 1967, elle présente un article basé sur « Le vécu de la peau dans les toutes premières relations d’objet ». En 1975, au précongrès de l’API, elle expose ses « découvertes provenant de l’observation du nourrisson intégrée à l’analyse de l’enfant et de l’adulte » Il s’agit surtout de l’adhésivité et de la bidimensionnalité et son intérêt pour formuler des hypothèses sur la vie émotionnelles du bébé et les premiers temps de sa vie psychique.
L’auteur fait un rapprochement avec W. R. Bion qui publia Aux Sources de l’expérience à peu près à la même période. L’un et l’autre, de fait, traitent de l’impact émotionnel sur le développement de la pensée
L’enseignement d’Esther Bick fut essentiellement oral, ses écrits sont au nombre de 5. Les références sont données dans le livre.
À la suite d’Annick Comby, Michel Haag, Geneviève Haag, Cléopâtre Athanassiou se sont rendus à Londres durant des mois auprès d’Esther Bick pour la supervision de leurs propres observations en appliquant le cadre proposé.
Ce livre s’ouvre sur des reproductions d’œuvres anciennes, de textes littéraires recueillis à travers le temps, nous montrant l’intérêt que l’être humain a éprouvé depuis toujours pour ses origines et pour les tout premiers temps du développement.
Le contenu du livre est organisé en deux parties. Dans la première partie, Michel Haag, par des retranscriptions extrêmement rigoureuses et précises de séances d’observation et des commentaires d’Esther Bick en séance de supervision, donne au lecteur un abord vivant de cette méthode et de la pensée de sa fondatrice. Il montre l’impact de cette formation sur son aptitude à observer, à aborder la relation mère-enfant, et l’approche de la naissance de la vie psychique du bébé, enfin sur la question du savoir et de sa transmission. La seconde partie traite de la méthode telle qu’Esther Bick l’a conçue et telle qu’elle continue à être appliquée dans divers pays du monde : à l’occasion du centenaire d’Esther Bick au mois d’août 2002, à Cracovie, dix sept nations sont venues témoigner de sa pérennité et de ses applications tant dans la clinique que dans la recherche.
La première partie intitulée : « Une certaine émotion, un certain état d’esprit », montre E. Bick commentant une première observation : le lecteur assiste au déroulement de la pensée d’Esther Bick en situation de supervision. On perçoit l’émerveillement dont sont saisis les observateurs assistant aux balbutiements de la vie psychique d’un bébé en relation avec son environnement, en même temps que se dessine la rigueur du cadre.
Dans le récit, « Un autre émerveillement : un jeu avec le sein » Michel Haag pose la difficile question du concept de symbole, au-delà de l’atmosphère émotionnelle. Il relate la conduite répétitive d’un bébé de quatre mois au sein, perçue comme ludique par sa mère. Ce jeu fut-il symbolique ou non ? Ce jeu avec le sein rappelle l’observation de M. Klein et amène l’auteur à se questionner sur sa fonction. Le bébé de quatre mois se sert du sein réel mais dans une théâtralisation non liée à l’expérience du nourrissage. Ce type de conduite se retrouve également dans d’autres observations au cours de la première année avec les jeux au visage, par exemple. Michel Haag nous fait part de son questionnement : assiste-t-on à la mise en place des premières formes motrices comme élaboration défensive des angoisses de chute ? Il s’agirait ici d’un processus de symbolisation primaire issu du jeu pulsionnel et identificatoire, comme le propose G. Haag. Pour elle, ce jeu semble témoigner d’une « véritable activité de pensée dans l’organisation d’un fantasme alors conscient qui, bien sûr, dans la suite du développement sera refoulé... Certes le bébé se sert du sein réel, mais ici (...) dans un véritable espace de jeu ».
L’auteur entraîne le lecteur à la recherche de la définition du mot symbole, pris entre ses deux acceptions, analogique ou arbitraire. Il interpelle alors les apports parfois contradictoires de nombreux auteurs, analystes et littéraires ayant écrit sur ce thème. Il est question pour la constitution du processus de symbolisation primaire d’une petite différence entre signifiant et signifié et non d’une perte, à la différence du processus de symbolisation secondaire qui implique la perte de l’objet total.
M. Haag termine ce chapitre par un clin d’œil à Platon, en développant, non sans humour nous semble-t-il, un pastiche de prosopopée dans laquelle, pour défendre sa définition du symbole, il fait dialoguer « Le Symbole » et un interlocuteur.
Cette partie se termine sur un souhait de l’auteur pour plus d’humanité dans nos politiques de santé (surtout en ce qui concerne le congé de maternité).
La deuxième partie du livre est consacrée à la méthode « Pour l’observation régulière et prolongée du tout-petit au sein de sa famille ». L’auteur décrit d’abord avec une grande rigueur l’éthique de la méthode d’E. Bick qui, « par son exemple et d’abord son dévouement, démontrait que son infant observation, et bien sûr la psychanalyse impliquaient pour elle naturellement une éthique ». Il s’agit d’une échelle de valeurs à trois niveaux : la priorité est l’intérêt et, bien entendu, le cas échéant, la sécurité du tout-petit et ses parents. Observer implique pour elle être un « observateur participant, privilégié et donc reconnaissant ».
Le second niveau est l’intérêt de la formation de l’observateur. Enfin, le troisième et dernier en importance, celui du savoir.
Le groupe d’écoute et d’élaboration a, entre autres, pour fonction d’aider à respecter d’emblée l’éthique de l’observation du nourrisson.
Ensuite, Michel Haag aborde la question de la terminologie qu’il convient d’utiliser pour éviter toute confusion entre l’observation du nourrisson et la psychanalyse. Même s’il existe une zone de recouvrement entre les deux, il serait abusif de parler d’observation « psychanalytique », comme le faisait Anna Freud. E. Bick ne parlait jamais d’observation psychanalytique mais elle soulignait tous les services que l’apprentissage de l’observation peut rendre à la formation psychanalytique.
L’auteur nous rappelle ici les deux règles fondamentales pour l’observateur :
- 1 / Qu’il fasse en lui tabula rasa car le véritable but de l’observation est de vraiment apprendre à observer, à ne pas utiliser des clichés qui empêchent de regarder. Comme disait Freud : « Aux lecteurs... je ne puis que donner le conseil de ne pas tout vouloir comprendre sur-le-champ mais d’accorder une sorte d’attention impartiale à tout ce qui se présente et d’attendre la suite », ou encore quand dans « Au-delà du principe de plaisir » il incite à « une observation exempte de parti pris ». Ce principe est appliqué a la méthode elle-même. Il s’agit seulement de la délimitation du champ à observer tel qu’il résulte de l’insertion de l’observateur : être accepté une fois par semaine pour environ une heure pendant deux ans au foyer où un enfant vient de naître (il faut donc renoncer à faire un choix du genre de phénomènes à observer, renoncer à toute hypothèse de travail).
- 2 / La deuxième règle de l’observateur est « d’être seulement là en receveur, de se laisser simplement emplir. L’observateur est là pour apprendre à observer ».
Suivre ces deux règles qui invitent à mettre de côté tout sentiment de déjà connu et à laisser se déverser en soi la situation, c’est se mettre dans des conditions favorables à éprouver souvent de la surprise. « Une raison plus générale de valoriser la surprise est que, si l’on suit la théorie de la pensée de W. Bion, la surprise, avec sa facette émotionnelle éventuellement intense, et sa facette intellectuelle qui commence par une exclamation, correspond bien au moment initial, selon sa théorie, consistant au passage de la première à la seconde. »
Dans le chapitre intitulé « Le discours de la méthode », on retrouve la retranscription d’un texte d’E. Bick dans son intégralité. Il s’agit d’un article paru dans l’International Journal of Psycho-Analysis en 1964, intitulé « À propos de la place de l’observation du nourrisson dans la formation à la psychanalyse ». Dans ce texte, E. Bick expose sa méthode et les raisons pour lesquelles elle fut introduite dans le cursus de l’Institut de psychanalyse à Londres. En ce qui concerne la méthode, elle comporte trois temps : le temps de l’observation (l’observateur se rend dans une famille une fois par semaine jusqu’à la fin de la deuxième année de l’enfant. Chaque observation dure environ une heure), le temps d’écriture (l’observateur dépose sous forme de compte rendu la totalité de ses souvenirs, sans discrimination) et le temps du séminaire de supervision.
Pour E. Bick l’observation du bébé donne une formation scientifique pour recueillir des données et penser. Il s’agit d’apprendre à recueillir des faits libres d’interprétation : « L’état intérieur de suspension de son jugement, de “capacité négative” est vraiment une précondition pour apprendre de l’expérience. » Cette citation nous amène au chapitre 9 où l’auteur va comparer l’enseignement d’E. Bick à celui de W. R. Bion. E. Bick reconnaît l’importance de la fonction contenante de la mère et de l’analyste, telle qu’elle a été décrite par Bion, suivant la pensée de M. Klein selon laquelle le bébé projette une partie de sa psyché, ses mauvais sentiments, dans un bon sein dont ils sont ensuite retirés pour être réintrojectés. E. Bick va compléter ce modèle en apportant un mouvement premier : l’angoisse du nouveau-né de s’éparpiller en morceaux le pousse à rechercher, pour survivre, à introjecter un objet capable d’accomplir cette fonction contenante.
Une deuxième convergence concerne la règle de la tabula rasa. Bion disait qu’il fallait allier la capacité de se souvenir à la capacité d’oublier pour que chaque séance soit toujours une investigation psychanalytique sans la surcharge de pré- et de mis-conceptions.
Une autre convergence entre les deux auteurs concerne le rôle initial de l’émotion. D’après Bion, pour apprendre de l’expérience, la fonction alpha doit opérer sur la prise de conscience d’un vécu émotionnel. E. Bick plaçait l’émotion au cœur même des processus de pensée.
Les deux auteurs partagent un souci épistémologique et ont « une conception de la pensée, non pas comme la possession d’un morceau de connaissance fixée mais comme la capacité de marcher vers celle-ci ». Tous deux soulignent également l’importance de pouvoir penser à partir de l’expérience propre, à partir des données recueillies lors d’une observation.
Mais M. Haag nous montre aussi la façon différente de penser aux tout-petits qu’ont ces deux auteurs, ce qui pour lui explique peut-être le fait qu’ils n’aient pas entretenu de relation. En citant Bion, l’auteur montre que « son » bébé est « une libre création de l’esprit de l’observateur dans le monde de l’abstraction » sans jamais faire allusion au corps du bébé ; en revanche les bébés d’E. Bick sont des créatures de chair et d’os. En s’identifiant au bébé, l’observateur pourra mieux le comprendre. Et c’est en écoutant des centaines d’observateurs qu’elle a pu découvrir l’importance des angoisses néonatales, le principal moyen de défense contre elle que sont l’adhésivité et, condition sine qua non pour qu’une pensée se développe, l’introjection d’un objet contenant. Il nous semble que ce livre, en transcrivant fidèlement la supervision de plusieurs observations, laisse apparaître les différentes théorisations de cette psychanalyste qui ne nous a pas laissé beaucoup des traces écrites.
Pour finir, nous voudrions insister sur le fait que ce livre, bien qu’il ne soit pas un livre sur la psychanalyse, montre comment il est essentiel pour devenir analyste d’apprendre à observer comme E. Bick l’entend : en supportant la frustration de ne pas savoir, en se plaçant dans les meilleures conditions pour éprouver des émotions, ce qui est fondamental pour ensuite pouvoir penser. Apprendre à être attentif à ses propres éprouvés évoque évidemment la sensibilisation du futur analyste au concept de contre-transfert. Comme écrit M. Neyraut : « ... Une théorie extensive du contre-transfert dont l’acception se trouve alors élargie au degré de comprendre toutes les manifestations, idées, fantasmes, sentiments, interprétations, actions ou réactions qui ressortissent à l’analyste » (Le transfert, PUF, 1974, p. 16).
L’expérience que nous avons faite de nous être rendues chaque semaine pendant deux ans dans une famille pour l’observation d’un bébé nous porte à témoigner de la richesse de cette méthode. À l’instar de l’auteur du livre, nous ne pouvons qu’encourager les futurs analystes à vivre ce voyage vers les émotions, la surprise, l’émerveillement, la remise en question et la pensée.
[1]
2002, Paris, Auto-Éditions.