2003
Revue française de psychanalyse
I - La perversion narcissique telle quen elle-même
Institutions et perversions narcissiques
Gérard Bayle
31, rue Claude Bernard
75005 Paris
Aleth Prudent-bayle
69, rue du Cardinal Lemoine
75005 Paris
Quelles que soient leurs origines (patients, soignants, administration) les perversions narcissiques en institutions de soins psychanalytiques trouvent leur pleine expansion dans l’attaque de la pensée groupale et dans la disqualification du jeu institutionnel. L’organisation postœdipienne de l’institution régresse vers une position d’objet primaire tout-puissant / tout impuissant, traversé de pulsions destructrices pour tout ce qui le concerne. Le soin est détourné des patients pour se vouer à l’institution elle-même ou à certains leaders.Mots-clés :
Anti-narcissisme, Idéalisation, Intertransfert, Perversions narcissiques, Organisation postœdipienne, Soins du cadre.
Whatever their origin (patients, medical staff, administration), narcissistic perversions in institutions for psychoanalytic care attain their maximum growth in attacks on group thinking and in the disqualification of institutional functioning. The post-Œdipal organisation of institutions thus regresses to the position of primary all-powerful – powerless object invaded by destructive instincts, in relation to everything that concerns it. In return, care is deflected from the patients and directed to the institution itself or to certain leaders.Keywords :
Anti-narcissism, Idealisation, Intertransference, Narcissistic perversions, Post-Œdipal Organisation, Care in the framework.
Woher sie auch kommen (Patienten, Pflegepersonen, Administration), finden die narzisstischen Perversionen in den Institutionen mit psychoanalytischer Orientierung ihre volle Entfaltung im Angriff des Gruppendenkens und in der Disqualifizierung des institutionellen Spiels. Die postödipale Organisation der Institution regrediert zu einer primären, allmächtigen Position, voll von Destruktionstrieben, welche dieses Spiel angreifen. Somit ist die Pflege von den Patienten abgelenkt und auf die Institution selbst oder auf gewisse Leader konzentriert.Schlagwörter :
Antinarzissmus, Idealisierung, Interübertragung, Narzisstische Perversionen, Postödipale Organisation, Pflege des Rahmens.
Fueran cuales fuesen sus causas (pacientes, personal sanitario, admistración) las perversiones narcisistas en las instituciones de cuidados psicoanalíticos hallan su caldo de cultivo en el ataque al pensamiento grupal y en la descalificación del accionar institucional. La organización pos-edípica de la institución regresa hacia una posición de objeto primario todopoderoso superimpotente, jalonado por pulsiones destructivas en todo aquello que lo concierne. Como contrapartida, se escamotea la atención a los pacientes para consagrarla a la propia institución y a ciertos líderes.Palabras claves :
Antinarcisismo, Idealización, Intertransferencia, Perversiones narcisistas, Organización pos-edípica, Cuidados del á mbito.
Chiunque ne sia alle origini (pazienti, personale di cura, amministrativo), le perversioni nelle istituzioni di cura psichiatrica trovano la loro piena espanzione nell’attacco al pensiero di gruppo e nella squalifica del gioco istituzionale. L’organizzazione postedipica dell’istituzione regredisce verso una posizione d’oggeto primario onnipotente, traversato da pulsioni distruttive di ogni coerenza. La cura dei pazienti di conseguenza viene raggirata per essere devoluta all’istutuzione stessa o ad alcuni leader.Parole chiave :
Anti-narcisismo, Idealizzazione, Intertransfert, Perversioni narcisistiche, Organizzazione postedipica, Cure del setting.
Notre approche des perversions narcissiques institutionnelles ne porte que sur les institutions de soins se réclamant de la psychanalyse comme support d’organisation et moyen de traitement.
Pervers en actions
L’une des questions posées par les rédacteurs de ce numéro de la Revue française de psychanalyse nous semble centrale : « L’attraction objectale, vécue comme dangereuse, conduit le pervers narcissique à faire de l’objet un “objet-non-objet” chosifié [...] peut-on se contenter de l’approximation qui consiste à le décrire comme “objet-non objet” » ?
Pour Paul-Claude Racamier les notions d’ « objet-non-objet » et de « fantasme-anti-fantasme » ne correspondent pas à des états mais à des fonctions de désubjectivation, de désobjectalisation et de désymbolisation. Les perversions narcissiques rencontrées dans les institutions visent ces buts et remplacent la conflictualité entre le narcissisme et l’investissement d’objet par un paradoxe sur le mode d’une manœuvre que nous décrirons ainsi :
- 1 / fécalisation d’un objet estimable par identification projective déposant en lui des sources et causes de conflictualité. Donc, c’est l’objet qui devient excitant et mauvais ;
- 2 / nécessité de le contrôler comme un ustensile hygiénique et de l’orienter vers une activité polluante pour l’entourage ;
- 3 / nécessité de montrer qu’il est mauvais, inefficace mais indispensable. Donc il est à rejeter tout en le conservant.
Cet objet est un représentant du sujet pervers narcissique. Il devient préposé aux actions perverses pulsionnelles sexuelles et destructrices
[1].
Du pervers narcissique au pervers sexuel/destructeur et de celui-ci à leurs victimes, trois temps sont nécessaires pour rendre l’identification projective efficace.
1 / Il faut d’abord faire effraction dans le pare-excitation grâce à des traumatismes séducteurs faisant appel aux idéaux habituels ou par des injonctions paradoxales. Ce premier temps crée une situation de déstabilisation identitaire, une sorte d’état border-line transitoire, de déstructuration, de mal-être en attente d’apaisement.
2 / Puis, profitant de cette déstabilisation, le pervers offre, fait miroiter, suggère des solutions passant imperceptiblement par des idéaux contraires à ceux du perverti. Ces solutions perverses sont à tonalité sexuelle et/ou destructrice et font appel à des pulsions partielles. Elles réalisent, par la promesse de soulagement du mal-être, sous contrôle du pervers narcissique, un « collage » identitaire (G. Bayle, 1996) entre le pervers narcissique et le perverti, lui-même devenant plutôt pervers sexuel (sur un mode régressif, anal ou phallique anal).
3 / Enfin, par la frustration du nouveau perverti et pour le soulager de ce manque, on l’engage dans des activités de perversions sexuelles/destructrices actives de décharge sur de nouveaux objets qui seront les victimes finales du processus.
Pervers et clivages
Ainsi peut-on retrouver un collage « incestuel ». Le pervers narcissique s’offre comme ersatz d’un objet maternel primaire créant d’abord des « néo-besoins
[2] » anté-œdipiens d’aspect oedipien puis, après les avoir frustrés, propose des satisfactions anti-œdipiennes destructrices. Nous pensons que deux clivages en découlent.
Le premier est métapsychologique et se situe entre les deux formants de la pulsion (Paul Denis, 2001). Le pervers narcissique se charge plutôt de l’emprise et le perverti devenu pervers sexuel se met en quête de satisfactions liées à la pulsion sexuelle ou à la pulsion de mort. Cela se fait sur le mode des pulsions partielles soumises à une pseudo-unification sous contrôle et emprise du pervers narcissique « incestuellement » idéalisé.
Le second clivage porte sur le moi de chacun des deux pervers. Les pervers sexuels « agis » ne distinguent pas ce qui vient d’eux de ce qui vient des pervers narcissiques. Ils clivent par idéalisation alors que les narcissiques dépendent vitalement d’eux et en font le déni. Chacun se croit d’une seule pièce mais est coupé en deux, sans conflit au niveau de la solution de continuité.
Le collage et le clivage vont ensemble, chaque partenaire étant clivé mais le couple formé devient plus ou moins symbiotique. C’est justement cette symbiose qui constitue à la fois la blessure qu’il ne faut pas voir, dont il faut se cliver et c’est ce clivage qu’il faut masquer par la constitution d’un fétiche. Dans le cadre des perversions narcissiques institutionnelles, le fétiche est presque toujours idéologique. C’est au nom de la psychanalyse, de l’intérêt des patients, du soin, de la formation et de la rigueur que tous les coups sont permis aussi longtemps qu’une contestation ne se produit pas. Si elle vient à se manifester, le processus pervers aux nombreux relais tente d’évacuer, d’éjecter, de perversifier la personne ou le groupe qui pose les questions qu’il fallait taire. Le combat, au nom du fétiche théorique, pose les pervers en défenseurs suprêmes. Ils s’en honorent et, comme l’écrivait Paul-Claude Racamier : « Tuez-les, ils s’en foutent... » Si, par contre, il devient possible de les démasquer, le risque est grand de voir leur destructivité s’orienter vers d’autres buts avant de se retourner finalement contre eux-mêmes : « ... humiliez-les, ils en crèvent ! », concluait le même auteur. Aussi ne saurait-on les attaquer sans penser à protéger leurs autres points d’action possibles. Il y a du danger à triompher d’eux et d’ailleurs la seule notion de triomphe montre combien les processus pervers potentiels sont universels et combien ils sont contagieux dès lors qu’on les combat.
À l’inverse de la lente et progressive levée du refoulement, le comblement du clivage est souvent brutal, immédiat, sans nuances, déstructurant, voire destructeur. Pour s’en garder, les pervers ont toujours plusieurs opérations en cours. Elles leur servent à la fois de pare-excitation et d’enveloppe identitaire. Ainsi, la rage destructrice du pervers narcissique n’aboutit-elle pas à son autodestruction ou à la constitution d’une psychose. L’investissement de fixations anales et l’inféodation d’un partenaire désubjectivé transforment la rage en une haine agie matériellement par ledit partenaire. Que celui-ci vienne à manquer et qu’il n’y ait pas de possibilité de le remplacer, survient alors la fin habituelle des pervers narcissiques, la « suicidose » (Racamier, 1992) qui diffère de la mélancolie par l’absence de lutte interne avec un objet introjecté. Cette suicidose est un simple retournement sur soi d’une rage ayant détruit jusqu’aux fixations anales. Elle conduit directement au suicide, sans délire intermédiaire.
Pervertir, détourner du chemin, impose l’usage d’une séduction narcissique déroutante préalable à une réorientation fausse. Le pervers narcissique provoque un égarement puis indique un chemin choisi par lui. Les deux temps agissent soit sur un individu isolé, soit sur un individu pris dans un groupe, soit sur tout un groupe. Par des propositions de prétendus idéaux narcissiques élevés associés à des bénéfices pulsionnels agressifs et sexuels, l’attaque des groupes et des familles abrase les différences des sexes et des générations, unit les groupes dans une homogénéisation des frères associés au meurtre paternel et à l’abolition de la loi. Elle culmine dans l’offre d’union à une imago maternelle primordiale destructrice.
Le temps de l’égarement peut résulter d’une situation traumatique, d’origine interne ou externe instaurant temporairement un état déstructuré de l’économie psychique. C’est le propre de toute séduction par l’amour ou par l’horreur. Seul le deuxième temps est typiquement pervers dans un sens narcissique. Il vise à orienter vers une voie de régression dans laquelle la victime se retrouvera aimant ou désirant selon le type narcissique, c’est-à-dire, en suivant Freud (1914) :
« a) Ce que l’on est soi-même ; »
« b) Ce que l’on a été soi-même ; »
« c) Ce que l’on voudrait être soi-même ; »
« d) La personne qui a été une partie du propre soi. »
Le premier et le troisième choix exposent au leurre de se prendre pour ce qu’on n’est pas, les deux autres entraînent des régressions vers la dédifférenciation subjectale et le règne de l’objet primaire.
À l’inverse, l’exploitation d’un site analytique impose de disposer d’une certaine mobilité anti-narcissique (F. Pasche, 1965). Se départir d’un centrage narcissique sur soi, s’ouvrir au monde des objets relève de cet anti-narcissisme des thérapeutes mis au service des patients et régi par les lois de l’institution. Les manquements fantasmatiques à cette attitude sont analysables dans le contre-transfert. Par contre, les manquements agis, non analysés, peuvent déboucher sur des perversions.
Institutions postœdipiennes
Les institutions sont des lieux d’héritage et d’enrichissement. Reprenant « l’or pur » de l’analyse, elles lui ajoutent non seulement « le cuivre » de la suggestion mais aussi des « catalyseurs » tels que la dépendance de budgets sociaux, la groupalité, et, insidieusement, un espoir d’existence sans limites précises dans l’espace et le temps. Ces catalyseurs agissent au niveau des répartitions transférentielles sur l’institution et ses personnels. Ils permettent de donner sens aux actings individuels et groupaux grâce à l’analyse des transferts latéraux et de l’intertransfert des acteurs de l’institution. Les faiblesses de ces catalyseurs viennent de ce qu’ils donnent accès à des résistances nouvelles et des perversions.
Le cas de l’Homme aux loups a montré combien la croyance dans la toute-puissance de la pratique analytique, de cure en cure, peut conduire à des traitements interminables qui constituent une pathologie nouvelle, celle de l’acharnement analytique.
Le non-renoncement à cette toute-puissance est à la base des pratiques perverses. Les manques à faire le deuil des objets œdipiens permettent le maintien de divers dénis, dont celui de la castration symbolique causée par de tels renoncements. Or, l’une des raisons majeures qui concourent à la création d’institutions vient de l’échec des cures classiques en pratique libérale. L’institution psychanalytique postœdipienne se construit sur l’échec de visées omnipotentes.
Pour Paul-Claude Racamier, l’œdipe s’articule inexorablement à l’antœdipe, à la fois anté- et anti-. Postœdipienne, l’institution travaille sur l’antœdipe. Or son but est justement de prendre en compte l’omnipotence dans la toute-puissance et la toute-impuissance des patients qui lui sont adressés. Il est remarquable de voir que les indications institutionnelles portent sur des situations pathologiques, du fait d’une croyance manifeste ou latente en une toute-puissance. Enfants, adolescents, psychotiques, personnalités narcissiques et cas-limite sont pris dans les réseaux serrés d’évitement de la souffrance par des solutions magiques. Les pervers (et les escrocs) offrent toujours l’espoir d’une magie merveilleuse.
L’institution de soins psychanalytiques est marquée par les risques de ces espoirs. De plus, elle est potentiellement sans fin prescrite d’emblée.
Si elle se veut postœdipienne car elle a fait le deuil de la toute-puissance, elle n’en est pas moins anté-œdipienne pour ne jamais l’avoir fait à fond. À titre hypothétique, on peut avancer que les perversions institutionnelles se construisent sur une perte non assumée, celle de la toute-puissance de l’institution, dans son ensemble ou à partir d’un des groupes ou des individus qui la composent, quels que soient leurs rôles dans l’institution. Ainsi, on doit à W. Bion (1943) le dégagement psychanalytique d’une « mentalité de groupe » favorable aux sujets les plus envieux et conduisant à des présupposés de base disqualifiant la pensée là où celle-ci risque d’introduire des changements. Didier Anzieu (1971) a parallèlement décrit des mouvements de contre-transfert institutionnel et d’inter-transfert entre les personnes collaborant dans et autour de ces institutions qui mènent à des déroutes du jugement, tout particulièrement l’ « illusion groupale » selon laquelle un groupe se veut le meilleur, avec le meilleur meneur et les meilleures performances
[3].
Les effets des perversions institutionnelles doivent en général passer par les détournements des soins du cadre afin de créer les déstabilisations traumatiques nécessaires à l’injection de nouvelles règles perverses là où aurait pu s’établir une situation analysante (J.-L. Donnet, 1995, 2003). Ces soins du cadre découlent de toutes les conditions mises en œuvre pour qu’une situation analysante soit possible en institution. Ils s’adressent aux consultants et aux thérapeutes. Ils sont mis en place par les directions des personnels d’accueil, d’administration et de maintenance. Soutenant les divers cadres d’exercice de la psychanalyse, ils font partie du site analytique.
DE QUELQUES PERVERSIONS INSTITUTIONNELLES
Dans un souci de clarté, nous allons envisager les perversions institutionnelles selon qu’elles viennent de trois sources différentes :
- les patients et leur entourage ;
- un membre ou un groupe de l’institution ;
- la règle institutionnelle elle-même.
Ce dernier cas est assurément le plus toxique car un fonctionnement pervers s’impose d’emblée à l’ensemble de l’institution. En sortir impose une véritable révolution, une redéfinition des buts et des moyens.
Dans les situations perverses induites, soit par les patients et leur entourage, soit par un membre ou un groupe de l’institution, le bon usage des règles de fonctionnement peut mettre un terme à la dérive perverse et lui conférer un statut d’acting interprétable. L’action perverse se mue en résistance analysée. Celle-ci est alors une source de progrès pour les patients, les personnels, l’institution elle-même et au-delà d’elle-même pour la communauté analytique, mais cette éventualité optimiste ne saurait être envisagée sans tenir compte de toutes les souffrances introduites par les actions perverses, à quelque niveau que ce soit.
De plus, il importe de tenir compte des situations de fragilisation des institutions dès lors qu’elles doivent faire face à des moments mutatifs.
Processus pervers introduits par les patients
L’action inductrice d’une éventuelle perversion
On ne peut plus parler de névrosés, de psychotiques, de pervers ou de cas border-line sans enfermer les sujets dans des cadres nosographiques relevant plus de la psychiatrie que de la psychanalyse. Les patients aux processus psychotiques et pervers prévalents n’arrivent pas à constituer un sentiment d’existence uniquement étayé par le refoulement. Ils se désorganisent afin d’éviter des souffrances intrapsychiques. Utilisant plutôt des techniques de projection, d’identification projective, de déni et d’idéalisation, créant ainsi des clivages, ils s’approchent des techniques perverses qui font porter à d’autres ce qu’ils ne peuvent pas gérer eux-mêmes. Sans autant de raffinements, les patients qui déchargent leur surcroît d’énergie psychique dans le comportement ou les somatoses peuvent faire appel aux psychanalystes pour les aider à constituer ou reconstituer un narcissisme défaillant. Autrement dit, ce que les processus psychotiques et névrotiques ne peuvent pas prendre en charge, le comportement, la maladie et la perversion vont s’en charger.
Face à tous ces processus, l’analyste ne peut pas toujours compter sur ses capacités de reprise névrotique des mouvements en cours. Le surcroît d’excitation ou de désespérance qu’il endure risque d’être traité par le comportement. D’où l’intérêt, pour lui et pour son patient, et selon les indications, de pouvoir compter sur les bons soins d’une institution.
Le point d’impact de la souffrance du patient, sur et dans le thérapeute, se situe au niveau des capacités anti-narcissiques de celui-ci. Le processus pervers n’existe pas forcément d’emblée mais il est introduit en lui par l’identification projective venant du patient. Le thérapeute devient porteur de symptômes dont l’institution contribue à trouver les sens possibles s’il ne peut le faire, seul avec le patient. Il est donc payé pour être envahi et pour s’en sortir dans le sens... d’une mise en sens.
Les diverses techniques traumatisantes mises en jeu par les patients déboucheront sur une perversion dans le cas d’un débordement et d’un mauvais soutien du thérapeute ou en cas de complaisance perverse de celui-ci. Ces techniques passent souvent par une manipulation du cadre. Demandes urgentes, chantages à l’abandon ou au suicide, recherche d’égards et de dédifférenciation s’y croisent de façons multiples, telles les exigences d’exclusivité par des refus de se référer au consultant ou à un tiers en cas de difficultés ou encore les demandes de poursuite de la cure en pratique libérale avec le même thérapeute, voire des demandes de suivi thérapeutique d’autres membres de la famille par le même thérapeute. En cas d’échec, et sur un mode haineux, des violences physiques indiqueront la perte de distance et le désarroi qu’elle crée.
Ces techniques, innombrables, constituent le premier temps de la séduction narcissique, celui qui provoque un égarement. Mais parfois, le second temps est implicite ; le patient indique au thérapeute comment il pourrait être considéré comme bon, réparateur, humain, gentil et sympathique, ou méchant, brutal, méprisant, odieux et rejetant. Tout va dépendre alors de l’effet ainsi causé.
Les troubles induits par l’entourage sont plus fréquents dans les institutions traitant des enfants et des adolescents. Il s’agit de détruire envieusement l’alliance thérapeutique établie entre le patient et son analyste. Les prétextes, les « bonnes raisons » ne manquent pas dès lors qu’un enfant va mieux mais se montre moins coopératif avec ses proches, avec leurs attentes régressives, avec leurs soucis d’inféodation, de maîtrise et de contention aliénante. Les déstabilisations de l’institution et des thérapeutes passent là aussi, par un très grand éventail de manipulations et d’intrusions parentales pendant le temps de séance des patients. Les décisions unilatérales d’arrêt de la thérapie en cours s’appuient souvent sur des allégations qui vont de la formation réactionnelle (l’enfant coûte cher à la Société), à d’impudents mensonges (sur des horaires, des moyens de transport, etc.). L’envie trouve sa place dans la recherche de tentatives de détournement du thérapeute en lui proposant de traiter un enfant en ville ou en lui offrant une relation plus intime avec un parent ou avec la famille. Nous avons même connu des situations de recherche de relations d’intimité parfois très intenses entre des parents attendant leurs enfants dans la même salle d’attente...
Il ne faudrait cependant jamais perdre de vue que les techniques destructrices sont des sources de vives jouissances obtenues pour de moindres efforts que celles qui découlent de laborieuses élaborations. L’analité est au programme dans les deux cas, mais sur un mode fécalisant pour le premier, sur un mode tonique et persévérant pour le second.
Dans tous les cas, il s’agit de « déboîter » la relation analytique au profit du narcissisme d’un tiers, comme on le verra à propos des perversions venant de l’institution elle-même.
La réponse analytique potentiellement pervertie
Si l’antinarcissisme des thérapeutes permet de supporter l’attaque dont ils sont les objets, leurs capacités d’élaboration rendront la situation analysable. À défaut, une remontée vers les synthèses, les consultants, les superviseurs éventuels, dégagera la situation des risques de perversion. Sinon, faute d’être pensée et d’avoir pu faire l’objet d’une élaboration psychique ou d’une mise en latence, la réponse agie s’oriente vers un engagement pervers. La confusion des rôles, des temps et des espaces est alors un prélude au déni de la différence des sexes et des générations. Ainsi peut-on voir le thérapeute se substituer au consultant. Ici, il reçoit l’entourage sur le temps de séance du patient au lieu d’orienter vers le consultant. Là, il court-circuite le service social ou le service administratif et s’y substitue pour une tâche ne relevant pas de ses compétences. Ailleurs, l’introduction d’une familiarité renforce le collage.
La confusion des temps et des espaces peut conduire à attaquer par séduction les règles institutionnelles : non-respect de la liste d’attente, envahissement de demandes de faveurs. Ces réponses agies, avant d’être des perversions, sont des signes de débordement psychique. Symptômes qui peuvent contribuer à donner ultérieurement un sens à la situation pour peu que l’institution joue son rôle. Tout dépend donc de ces règles, de leur respect ou de leurs perversions intrinsèques.
Tactiques de lutte anti-œdipienne venant de l’institution
Les processus pervers qui suivent découlent d’un détournement des soins du cadre tels que nous les avons évoqués.
Tactiques de lutte anti-conflictuelle
L’analyse de la conflictualité, quelle que soit son apparence, est l’un des outils majeur de l’institution. Sa discussion, son élaboration va dans le sens de dépassements postœdipiens. Afin de s’y opposer, des techniques régressives, anales et projectives sont parfois mises en jeu, empêchant la circulation de l’information, n’admettant pas la contestation et la présentant comme une manœuvre de subversion.
Il s’agit de vouer les récalcitrants au rôle de boucs émissaires s’opposant à une soi-disant loi paternelle ou d’agir par des évictions insensibles mettant les contestataires au ban du groupe, tout en les conservant comme représentants honteux d’avoir affronté la loi du père de la horde. Ceux qui ne s’opposent pas se sentent valorisés narcissiquement alors qu’ils sont maintenus dans un état de régression (Manuela Utrilla-Robles, 2002).
L’efficacité de ces démarches découle souvent d’une idéalisation du leader de l’institution et de son proche entourage. Nous l’avons envisagée à propos de l’illusion groupale. Elle a pour conséquence un mépris, voire une fécalisation de tout ce qui se déroule d’intéressant et de formateur en dehors du groupe institutionnel. L’abandon de toute formation en dehors de l’institution peut alors être exigé, ne laissant place qu’à des travaux « scientifiques » imposés.
Rejet de la tiercéité institutionnelle
La rencontre avec divers analystes venant d’institutions différentes, laisse apparaître que certains ne font pas de différence entre leur pratique privée et leur pratique en institution. Certes, ils s’exposent aux mouvements psychiques de leurs patients et aux leurs, mais ils font le déni des notions d’institution et de groupalité, rejetant ce qui vient de l’administration, des consultants, des dirigeants, des tutelles. Déni de salariat, de sujétion. Souvent, un de leurs buts, reconnu ou non, est de se faire une clientèle en faisant « passer » les patients de l’institution à leur cabinet. Cependant cette pratique n’a rien de pervers quand elle tient compte de tous les paramètres institutionnels groupaux et se fait dans la concertation institutionnelle.
Nous pensons que la relative incapacité à s’exposer à des mouvements d’anti-narcissisme fait le lit d’une telle pratique. L’image idéalisée de l’analyste (de divan, bien sûr), l’effet aliénant de ce miroir sous-tendu par le déni des dépendances diverses constituent une perversion avec son cortège de manipulations (du patient et de l’institution) et d’idéalisation fétichisée de la pratique libérale.
Idéalisation formelle de la cure analytique de divan
Une attaque classique de l’analyse consiste à faire du cadre un fétiche en le mimant ridiculement. On peut ainsi décider que la cure-type constitue le seul critère de valorisation d’une institution analytique dont la fonction est justement d’être un site répondant aux échecs d’instauration d’une telle approche.
— L’idéalisation du cadre externe fera que la présence d’un divan conférera ce statut « prestigieux » aux thérapeutes.
— Le paiement, en espèces et directement au thérapeute d’un supplément s’ajoutant au tarif institutionnel habituel (lui-même en tiers payant) va dans le même sens. On paie, donc c’est de l’analyse !
— Le rythme de trois séances par semaine peut donner l’impression d’une cure-type plutôt que d’une psychothérapie.
— Enfin, quand ces ingrédients divers ont fortifié la foi en l’idéale vocation analytique du site, on peut oublier la présence des patients. Dans la salle d’attente et les couloirs, ils seront témoins de toutes les conversations entre les membres du personnel, tels des enfants dans la chambre des parents.
Déni des différences
La distinction n’est plus faite entre les différents intervenants. Tout le monde endosse l’habit de psychanalyste d’un même patient !
Le groupe prend le pas sur l’individu. La perversion la plus fréquente consiste à traiter l’institution comme une entreprise commerciale ou industrielle qui doit avoir un bon bilan, une bonne santé financière et un bon rendement. Elle devient un objet primaire abusif dans la toute-puissance et ne saurait subir l’ombre d’une castration. Celle-ci est réservée aux thérapeutes. Le soin de l’institution passe avant celui des patients. Les spécialités rentables (peu de thérapeutes pour beaucoup de patients) sont prescrites au-delà de leurs indications particulières (psychodrame, thérapies familiales, groupes divers.) Le surmoi institutionnel devient alors comptable. Les tutelles sont mises au premier plan et doivent sembler menacer directement chacun des thérapeutes. Dans un tel type de démarche, l’institution est considérée comme potentiellement immortelle, mais elle peut souffrir de famine. Tel est le fantasme groupal inconscient qui peut animer les thérapeutes. Ils vont alors idéaliser le service comptable et se sacrifier par crainte d’être coupables d’affamer l’institution et d’être soit rejetés, soit dévorés. Sacrifiant une partie pour sauver le tout et confiant dans la direction administrative, ils prennent des mesures pour ne pas indisposer les « tutelles » nourricières.
Le premier temps de l’action perverse consiste à supprimer ou à disqualifier la règle habituelle. Dans un deuxième temps, cette règle est remplacée par une autre règle qui fera appel à des critères destinés à soigner l’institution. La rigueur analytique doit être disqualifiée. Un premier temps laisse souvent entendre qu’ici « on est arrangeant ». Puis l’écart entre la théorie et la pratique devient accessoire. Il en va de même du respect de certaines limites.
— Dans un équilibre délicat à trouver entre la bonne gestion de l’établissement et le respect des soins du patient, toute attaque du soin au profit de l’institution disqualifie le patient.
— L’échec du traitement est mis au compte du thérapeute qui se trouve à son tour disqualifié.
— Il lui est alors proposé une ou des formations « maison » assurées par la direction avec le budget de l’institution.
— Un dernier palier est envisageable dans la mesure où les formés peuvent espérer devenir formateurs à leur tour, assurant ainsi la pérennité incestueuse de la démarche perverse endogamique.
Détournement des soins du cadre
Le détournement des soins du cadre s’instaure par défaut d’information et de coordination entre les divers intervenants sur la position de neutralité bienveillante qui doit régner dans une institution vis-à-vis des patients. L’administratif l’emporte sur le thérapeutique. Dans ce domaine, associer l’accueil administratif à une démarche analytique est une des forces de l’institution et la neutralité bienveillante commence dès les premiers appels téléphoniques, quelle que soit la personne qui y réponde. Ignorer les vertus de la neutralité bienveillante peut conduire alors à des attitudes réparatrices, compatissantes et anti-analytiques de la part du personnel d’accueil qui pourrait agir comme dans l’exemple suivant.
Un patient annonce par téléphone à une secrétaire qu’il est malade et ne viendra pas à sa séance. Mal informée, mal formée, laissée à elle-même, elle propose une séance de remplacement (sans dire au patient que l’analyste l’attend et qu’elle transmettra le message). Prenant ainsi une attitude chaleureuse, elle pense représenter au mieux l’institution de soins dont elle fait partie. Elle s’enquiert plus en détail de l’état de santé du patient et compatit. Avec les meilleures intentions du monde, elle se montrera anti-analytique, partiale et objectivement malveillante aussi bien avec l’analyste qu’avec le patient.
C’est là un exemple mineur du glissement de l’analytique vers la familiarité et d’un mélange des genres qui vaut pour un déni de la différence des sexes et des générations. Glissement vers un accueil commercial ou de bienfaisance plutôt qu’analytique.
Inversement, au nom d’une rigueur analytique extrême, un accueil froid, dans l’instauration d’un clivage présenté comme « technique » pousse à la mise en place d’une situation sadique non moins préoccupante. L’analyse est si puissante, l’institution en est si imprégnée que rien n’est impossible et que rien n’est à discuter.
Toute-puissance par rapport aux limites
On trouve en institution des potentialités perverses chaque fois qu’une limite impose la révision du cadre thérapeutique. C’est le cas des critères d’âge ou d’admission dans l’institution. La tentation est alors grande de jouer sur plusieurs critères. Ainsi, dans les BAPU (Bureaux d’Aide Psychologique Universitaires), la limite d’âge est de 28 ans et l’accès n’est pas ouvert aux salariés. Dans le souci de ne pas interrompre, on peut discuter de solutions éventuelles. Par contre, dans le souci de ne pas perdre, de ne pas faire de deuil, on peut choisir directement, soit de ne pas facturer les actes, soit de continuer la thérapie en ville. Le désir de ne rien changer conduit alors à changer entièrement le site. La différence entre l’évolution réfléchie et la perversion imposée vient de la présence ou de l’absence de travail de la perte et du deuil.
VULNÉRABILITÉ INSTITUTIONNELLE, CRISES ÉVOLUTIVES, MÉMOIRE
Le risque de perversion instaurée dans une institution est largement majoré par les crises évolutives de l’organisme en cause. Mutations, agrandissements, départs à la retraite, nouveaux venus, successions diverses, engendrent des risques narcissiques groupaux et individuels à la faveur desquels il n’est pas rare de voir débordée la fonction régulatrice habituelle du travail d’analyse institutionnelle. Comme pour les individus, ce que la névrose ne gère pas sera repris par des processus pervers. Les voies lentes de la discussion, de la concertation, de la conflictualité interne normale sont débordées et des voies courtes de décharge, d’excitation aspécifique, laissent la place à des formations régressives, anales pour l’essentiel dont certains leaders peuvent se servir pour proposer des mises en forme prétendument salvatrices mais fondamentalement perverses dans la mesure où elles instaurent de nouvelles lois anti-œdipiennes.
Il s’agira, ici encore, d’attaquer les structures organisées sur un mode postœdipien. Le pervers narcissique ravale au rang d’objet partiel celui qui ne rejette pas son emprise. Ce dernier devient alors son organe effecteur. Certes, il est toujours possible de résister à la séduction narcissique déployée par le pervers du même nom, mais c’est d’autant plus difficile que l’action de celui-ci opère sur un groupe dans lequel les réactions individuelles sont entravées par l’appartenance groupale qui abrase les différences, limite l’action de chacun et homogénéise les réactions de rejet de cette séduction.
Il faudrait s’abstraire des souffrances ainsi créées pour tirer les leçons de l’expérience perverse. Au prix d’un tel clivage, au prix d’un effacement des traumatismes, des blessures narcissiques, on pourrait estimer que les épreuves traversées sont riches d’enseignements, qu’elles ont permis de relancer un travail de la perte puis un travail de deuil et de reconstruction. On en viendrait à fétichiser la souffrance et à glorifier les valeureux pourfendeurs de pervers. Cela se ferait au mépris d’un nécessaire travail de mémoire, indispensable quant au maintien d’un investissement triste de ce qu’il faut traverser dans de telles épreuves, de ce qu’il faut affronter de réalité des éventuelles complicités personnelles, des temps où il fallut se trouver dans le doute pour ne pas être objectivement compagnon de route de processus pervers.
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Anzieu D. (1971), L’illusion groupale, Nouvelle revue de psychanalyse, 4, p. 73-94.
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Choderlos de Laclos P. (1782), Les liaisons dangereuses, Pocket, 1989.
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Utrilla-Robles M. (2002), La fonction présidentielle dans les institutions psychanalytiques – Bruxelles. Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse, n° 56, p. 101-111.
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Nous ne saurions passer sous silence tout ce que nous devons à une relecture des
Liaisons dangereuses. Laclos y monte, démonte et démontre magistralement les rôles intriqués de pervers narcissiques (Mme de Merteuil), animant et maîtrisant un pervers sexuel et destructeur (Vicomte de Valmont) dans l’attaque du mariage et de la famille passant au travers de leurs victimes (principalement Mlle de Volanges et la Présidente de Tourvel).
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Concept introduit par Michel Fain dans
Le désir de l’interprète (1987).
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Le CEFFRAP, institution analytique non soignante est à l’origine de nombreux travaux sur ces divers mouvements.