Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.213053564X
336 pages

p. 943 à 958
doi: 10.3917/rfp.673.0943

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II - Interfaces cliniques et théories

Volume 67 2003/3

2003 Revue française de psychanalyse II - Interfaces cliniques et théories

Hystérie et perversion : le pervers narcissique

Alain Ksensée 26, rue de Bièvre 75005 Paris
Cette réflexion s’attache à montrer à partir de la description de P.-C. Racamier, combien la perversion narcissique procède du noyau commun des perversions sexuelles classiques, dont elle est une modalité particulière. La première partie précise à partir d’une psychose grave de deux exemples cliniques certains éléments qui peuvent sensibiliser l’écoute du psychanalyste à certains soulèvements perversifs et d’une hystérie masculine. Ces rapprochements sont développés dans la deuxième partie de cet article selon une approche théorico-clinique des enseignements de la cure psychanalytique. L’auteur s’attache à montrer l’importance bien connue de la régression libidinale et de la fixation orale dans le cas de l’hystérie. Il tente de préciser ce qui différencie ce type de régression de celle qui est à l’Å“uvre dans la perversion narcissique. La perversion narcissique se différencie des perversions sexuelles non par l’absence d’un plaisir érogène mais par l’idéalisation des pulsions sadiques orales. La perversion narcissique est narcissique et sexuelle comme toutes les perversions humaines.Mots-clés : Identification au faux père réel, Noyau commun des perversions sexuelles, Idéalisation des pulsions sadiques orales. This work aims, with reference to P.-C. Racamier’s description, to show the extent to which narcissistic perversion proceeds from the common core of the classical sexual perversions, of which it is a particular modality. The first part specifies, on the basis of two clinical examples, certain elements that can heighten the psychoanalyst’s capacity to listen out for certain perverse upheavals characterising serious psychosis and masculine hysteria. These comparisons are discussed further in the second part of this article according to a theoretical-clinical approach to the teachings of psychoanalytical treatment. The author intends to show the well-known importance of libidinal regression and oral fixation in the case of hysteria. He attempts to specify how this type of regression should be differentiated from the regression at work in narcissistic perversion. Narcissistic perversion is differentiated from the sexual perversions not by the absence of erogenous pleasure but by its idealisation of the oral sadistic drives. Narcissistic perversion, like all human perversions, is both narcissistic and sexual.Keywords : Identification with the false real father, Common core of sexual perversions, Idealisation of the oral sadistic drives. Diese Überlegung versucht, von der Beschreibung von P.-C. Racamier ausgehend, aufzuzeigen, wie sehr die narzisstische Perversion mit dem gemeinsamen Kern der klassischen sexuellen Perversionen zusammenhängt, von denen sie eine spezielle Modalität ist. Der erste Teil präzisiert, anhand von zwei klinischen Beispielen, einige klinische Punkte, welche das Zuhören des Psychoanalytikers für perverse Elemente einer schweren Psychose und einer männlichen Hysterie sensibilisieren können. Diese Annäherungen werden im zweiten Teil dieses Artikels entwickelt, nach einer théoricoklinischen Annäherung des Unterrichts der psychoanalytischen Kur. Der Autor zeigt die bekannte Wichtigkeit der libidinalen Regression und der oralen Fixierung im Fall der Hysterie auf. Er versucht, zu präzisieren, was diese Art von Regression von der Art, welche in der narzisstischen Perversion am Werk ist, unterscheidet. Die narzisstische Perversion unterscheidet sich von der sexuellen Perversion nicht durch die Absenz einer erogenen Lust, sondern durch die Idealisierung der sadistischen oralen Triebe. Die narzisstische Perversion ist narzisstisch und sexuell, wie alle menschlichen Perversionen.Schlagwörter : Identifizierung mit dem falschen realen Vater, Gemeinsamer Kern der sexuellen Perversionen, Idealisierung der sadistischen oralen Triebe. La reflexión se afana en mostrar a partir de la descripción de P.-C. Racamier, de qué manera la perversión narcisista procede del núceo común de las perversiones sexuales clá sicas, de la cual es una modalidad particular. La primera parte precisa a partir de dos ejemplos clínicos algunos elementos que pueden sensibilizar la escucha del psicoanalista en ciertas manifestaciones perversivas de una psicosis grave y de una histeria masculina. Estas aproximaciones son desarrolladas en la segunda parte del artículo de acuerdo con un enfoque teórico-clínico de las enseñanzas de la cura psicoanalítica. El autor se aboca a mostrar la importancia muy conocida de la regresión libidinal y de la fijación oral en el caso de la histeria. Intenta precisar lo que diferencia a este tipo de regresión de aquélla que se manifiesta en la perversión narcisista. La perversión narcisista se diferencia de las perversiones sexuales no por la ausencia de placer erógeno sino por la idealización de las pulsiones sá dicas orales. La perversión narcisista, es narcista y sexual como todas las perversiones humanas.Palabras claves : Identificación al falso padre real, Núcleo comun de las perversiones sexuales, Idealización de las pulsiones sá dicas orales. A partire dalla descrizione di P.-C. Racamier, questa riflessione cerca di dimostrare quanto la perversione narcisistica derivi da un comune nucleo delle perversioni sessuali di cui ne è una particolare modalità. A partire da due esempi clinici, la prima parte precisa alcuni elementi che possono sensibilizzare l’ascolto dello psicoanalista ad alcune sommosse perverse di una psicosi grave e di una isteria maschile. Questi accostamenti vengono sviluppati nella seconda parte dell’articolo secondo un approccio teorico-clinico degli insegnamenti della cura psicoanalitica. Nel caso dell’isteria, l’autore cerca di mostrare l’importanza ben nota della regressione libidinale e della fissazione orale. Tenta di precisare cio’ che differenzia questo tipo di regressione da quella che opera nella perversione narcisistica. Ques’ultima si distingue dalle perversioni sessuali non per l’assenza del piacere erogeno ma per l’idealizzazione delle pulsioni sadico-orali. La perversione narcisistica è narcisistica esessuale, come ogni perversione umana.Parole chiave : Identificazione al falso padre reale, Nucleo comune delle perversioni sessuali, Idealizzazione delle pulsioni sadico orali.
“ Quiconque n’a pas suffisamment de sympathie en réserve pour une chose aura du mal également à la comprendre. ”
Freud.
Racamier s’interrogeait : Où pourrions-nous rencontrer des pervers narcissiques ? « Bien peu dans notre bureau : un pervers ne désire se soigner que s’il ne l’est pas suffisamment. Encore moins sur le divan du psychanalyste : la démarche psychanalytique et la pente perverse sont antinomiques. » [1] C’est la raison pour laquelle il ne nous est pas possible d’introduire par des faits cliniques le présent travail. Toutefois, il nous semble possible d’atténuer cette difficulté. En effet, le recours à des concepts théoriques validés par la pratique psychanalytique pourra nous permettre de limiter un écart clinico-théorique toujours inévitable.
Cette hypothèse de travail est fondée sur :
  • la description par Racamier du pervers narcissique masculin [2] ;
  • les trois phases essentielles des travaux de Freud consacrés à la perversion [3].
Cette hypothèse est développée à partir d’un certain nombre de travaux freudiens [4], [5] et postfreudiens de psychanalystes français que sont dans l’ordre chronologique : l’article de M. Fain et P. Marty [6], l’intervention de M. Fain [7] à propos du rapport présenté par J. Chasseguet-Smirgel [8] consacré à l’idéal du Moi et du même auteur l’étude qu’elle a consacrée à la perversion [9].
Nous proposons de considérer les perversions narcissiques décrites par P..C. Racamier comme procédant d’un noyau pervers commun à toutes les perversions. Ce noyau commun peut se manifester plus ou moins durablement et prendre la forme d’une perversion narcissique. Nous préciserons dans la dernière partie de cette réflexion l’organisation psychique de la perversion narcissique qui fait de celle-ci une perversion sexuelle et narcissique.
 
I. DE LA PSYCHIATRIE À LA PSYCHOTHÉRAPIE PSYCHANALYTIQUE
 
 
De la psychiatrie
Jugement de connaissance et préjugés culturels
Les auteurs de l’argument de ce numéro ont avec juste raison relevé certains commentaires de Racamier en s’étonnant de leur violence. Il semble que P.-C. Racamier ait conscience de sa propre répulsion pour le pervers narcissique lorsqu’il écrit : « Aussi bien cette rage en contrecoup, ce réflexe naturel d’autopréservation, inspire également cette révolte et cette répulsion qui s’observent dans notre culture envers la perversité et dont on n’aura pas manqué de trouver parfois un écho assourdi dans le ton du texte qu’on vient de lire. Mais à tout prendre, mieux vaut ironiser qu’ignorer. » [10]
La description clinique de Racamier s’inspire-t-elle aussi de sa rencontre avec des soignants ? Une remarque ultérieure le laisse penser : « Cette attaque du cadre pourra être le fait, soit des patients, soit des familles, parfois aussi des soignants ; et pourquoi pas ? Peut-être des médecins. » [11] Lorsque la perversion narcissique surgit au cÅ“ur même de l’équipe soignante, il est difficile pour un psychiatre, fût-il psychanalyste, de préciser dans le cadre de ces interactions les véritables enjeux psychiques. En effet, sur la scène institutionnelle on peut observer une sorte de « contagion hystérique » avec une « dramatisation », des mensonges, un certain « théâtralisme » autour de la rivalité phallique entre le « leader » et ses « rivaux ». Quoi qu’il en soit, ces évocations institutionnelles très succinctes, imprécises, me permettent d’évoquer une rencontre possible entre la perversion narcissique et l’hystérie. Je vais tenter d’introduire mon hypothèse de travail à partir d’un exemple clinique. Il s’agit d’un premier temps qui prépare le psychanalyste à « saisir » dans le strict cadre de l’analyse classique, les événements psychiques qui auraient pu organiser une perversion narcissique décrite par P.-C. Racamier.
À la psychothérapie psychanalytique
« Exemple clinique »
Nous aborderons brièvement quelques caractéristiques d’un début de psychothérapie hebdomadaire en « face à face » d’un patient dont la structure est Å“dipienne. Le fonctionnement névrotique de ce patient est celui d’une hystérie masculine.
Daniel, cadre supérieur dans une entreprise européenne, est âgé de 32 ans. Il débute une psychothérapie en raison d’affects dépressifs qui lui paraissent liés à son divorce. De ce premier mariage sont nés deux enfants, un garçon âgé de 5 ans et une fille âgée de 2 ans. Daniel se sent à la fois responsable de l’échec de « son couple » et coupable d’avoir divorcé de sa femme, la « mère » de ses deux enfants, du fait de la frigidité de cette dernière. Il évoquera avec insistance les consultations de « son » couple avec un thérapeute familial pendant plusieurs mois pour tenter de « débloquer » la situation. Il vit maintenant avec une nouvelle compagne, mère de deux petits garçons ; cette nouvelle femme ne supporte pas la manière « trop attentionnée, trop présente » avec laquelle il s’occupe « encore » de son ex-femme et de ses deux enfants. Comment rester le père de ses deux enfants malgré la séparation, le divorce ? Cette interrogation est souvent présente et le conduit par associations à sa propre enfance. Il fut l’enfant le plus jeune, précédé par un frère de sept ans son aîné. La famille vivait dans une ville de province. Daniel évoque rapidement un drame familial. Il n’est pas sans remarquer alors que ses difficultés à être « père » du fait du « divorce » conduisent ses pensées au « drame ». Il découvrit en rentrant de l’école à l’âge de 7 ans, son père allongé sur le canapé du salon, ne respirant plus, immobile, mort. Ce décès fut toujours considéré par la famille comme un « accident », une maladie « physique ». Il s’agissait en réalité, comme Daniel l’apprit par la suite, d’une deuxième tentative de suicide. Sa mère se remarie assez rapidement : le beau-père semble avoir un rôle important, Daniel lui demande quelquefois son avis sur ses choix et ses décisions. Les éléments du transfert paraissent se rassembler autour d’une représentation qui évoque celle du beau-père ; la dimension homosexuelle est présente mais vivement contre-investie. Dans ce contexte associatif où se mêle sa culpabilité qui prend pour thème son divorce, il apporte à une séance le « dossier médical » de son père, me demande de le consulter pour que « vous m’expliquiez certains termes que je ne comprends pas ». La psychothérapie est dominée par une culpabilité profonde qui est, sans nul doute, issue de cette « mort du père ». Les différentes « sanctions » professionnelles et affectives qu’il connaît en témoignent sans qu’il puisse en avoir pleinement conscience. Je peux lui montrer à plusieurs reprises la force de cette culpabilité, ce qui le soulage quelque peu. Ce sentiment de culpabilité gouverne l’ensemble de sa vie psychique. Ce début présente une difficulté particulière qui m’a conduit à décider le « face-à-face ». Il existe une condensation traumatique entre la réalité fantasmatique de la mort du père et le suicide effectif du père « réel » ; il s’agit d’une « condensation à boulets rouges » [12] pour le moi du patient, laquelle confère à son organisation hystérique une dimension traumatique importante qui gêne en particulier sa sûreté « perceptive ». Daniel « doute » en permanence, il éprouve quelques difficultés à faire la part entre la réalité psychique et la réalité. Cette particularité ne s’accompagne pas de « confusion » [13] et si le cadavre du père est au cÅ“ur des pensées latentes, ce cadavre reste pourvu d’un pénis érotique [14]. Ce « doute » souvent latent introduit pour Daniel la question du « faux », de ce qu’il prétend être et qui n’est pas vrai. Au cours d’une séance, il évoque ses études universitaires pour me confier son malaise. Il ne mérite pas d’avoir les responsabilités commerciales importantes qui sont les siennes. Il a pu entrer dans une « grande école » grâce à une passerelle, après l’obtention d’un DESS de « cinéma ». Il ne connaît pas grand-chose, me dit-il, à l’art, au commerce et à l’économie. Ce sont ses « prétendues » connaissances qui lui ont permis selon lui d’être recruté pour un poste important.
La dépressivité de Daniel semble pouvoir être mise en relation avec la culpabilité liée au surmoi, mais la présence d’une « insuffisance », d’une « infériorité » [15], donne toute son importance à l’idéal du moi. Daniel me fait part de sa capacité à « tricher », à manipuler dans sa vie sociale et affective. Ses nombreuses amantes l’ont traité de « pervers », de « manipulateur ». Et pourtant, Daniel semble rechercher une forme de vérité qui contraste vivement avec leurs « accusations » ! Il me confie qu’il se construit une forme de « faux » par rapport à un « référent » qu’il se donne à lui-même. Il remarque que tout cela a commencé bien avant le suicide de son père : « Depuis tout petit, je n’ai jamais pensé que je passerais dans la classe supérieure, on allait s’apercevoir que c’était de la supercherie. » Certes, nous retrouvons le surmoi et l’idéal du moi, la culpabilité et l’insuffisance. Mais, progressivement, Daniel en arrive à me dire : « C’est impressionnant ce que je me suis raconté comme histoires sur mon père, je me suis inventé un père ingénieur des télécoms alors qu’il n’était que chef de chantier, j’en ai fait un héros, je me suis raconté des tas d’histoires. »
Daniel fait de son père réel un personnage de roman : un homme qui a les traits du père mais dont l’individualité est différente.
Le moi de ce patient obéit à une identification à un « faux père réel ». Il me montrera comment, dans certaines situations, cette identification peut le conduire à certaines manÅ“uvres et manipulations « politiques » au sein de son entreprise. Il joue ainsi sur son physique et sur le verbe tout en se percevant comme un « menteur », « un tricheur ». Le « feu de l’action » le conduit à sauter littéralement par-dessus son sentiment d’être un imposteur... Daniel exerce dans ces situations un véritable effet de persuasion, de « contagion hystérique » sur ses collaborateurs. Le point de départ de ce déploiement de « faux » est toujours en relation avec une situation où sont sollicitées ses capacités identificatoires à une figure d’autorité. Ainsi, au cours d’une séance, il apprend que son « boss » souhaite partir et que, de ce fait, il va être placé « sous » l’autorité de quelqu’un d’autre ; « Il ne sera plus mon patron, me dit-il, je ne veux pas me construire un “nouveau relationnel”. » La rencontre avec une nouvelle autorité sollicite toute la conflictualité en relation avec les identifications paternelles Å“dipiennes qu’il tente d’éviter de manière systématique. Cette identification au « faux père réel » est sollicitée chaque fois que le moi du patient rencontre une figure d’autorité. En effet, le complexe d’Œdipe a échappé de façon massive au refoulement. Daniel nous apprend que le recours au « faux », à la manipulation surgit chaque fois que se trouve réinvestie la réalité psychique de la castration. Dans ce cas toute personne qui en « sait plus » et représente une autorité doit être réduite à un « ustensile » [16].
Le début de cette psychothérapie nous a permis de pressentir une véritable oscillation des conduites perverses du patient. Les actes de Daniel, le déploiement de sa capacité à créer du « faux » sont destinés à l’analyste mais déplacés sur des objets significatifs. Ils ne peuvent être interprétés dans le transfert car il s’agit du début de la psychothérapie.
Mais l’écoute de ces passages à l’acte nous montre une certaine fluctuation qui suit assez fidèlement le recours à l’identification au faux père réel. Freud insiste sur un aspect de l’identification, laquelle « a entre autres comme conséquence, qu’on restreint l’agression contre la personne avec laquelle on s’est identifié, qu’on la ménage, qu’on lui apporte son aide » [17]. La condensation traumatique (le meurtre Å“dipien du père et le suicide du père réel), renforce la convocation de cette identification au faux père réel. « Pour tuer quelqu’un, encore faut-il qu’il soit présent », dira Freud à « l’homme aux rats » qui déniait ses vÅ“ux meurtriers à l’égard de son père en évoquant le fait qu’il était déjà mort. C’est bien le meurtre du père réel qui crée le père fantasmatique et ce dernier semble faire cruellement défaut à Daniel. Mais cette place vide est heureusement présente sur la chaîne des signifiants ! C’est bien ce que nous montre une ligne transférentielle fragile mais certaine, celle du transfert homosexuel.
La dimension homosexuelle du transfert se manifestera progressivement par une certaine admiration de l’analyste « beau-père ». C’est cette mobilisation de la libido homosexuelle qui fait office d’une formation réactionnelle qui tempère, diminue le mouvement pervers du patient. Ce lien d’admiration qui puise son énergie dans la libido homosexuelle est en fait la projection sur l’analyste d’un idéal. Lorsque cette projection vient à céder du fait de la pression du retour du refoulé des pulsions agressives, la création du faux par ce patient augmente en intensité. Lors de ces mouvements transférentiels, il nous a semblé que Daniel abandonnait un idéal du Moi, le « goût de la vérité » au profit du « faux-semblant ».
Cette illustration clinique nous permet de préciser les enjeux identificatoires et pulsionnels du « soulèvement perversif », de ces « moments perversifs », qui font partie des formes transitoires, provisoires, des perversions narcissiques décrites par Racamier. Elle nous a permis de souligner l’importance d’une identification pathologique du Moi et le rôle de la libido homosexuelle lors de ces « soulèvements perversifs ». Ces deux caractéristiques nous rapprochent d’un noyau commun « pervers » que nous pouvons rencontrer dans différents fonctionnements névrotiques.
Je vais tenter de montrer à l’aide de la métapsychologie, m’appuyant sur certains travaux mentionnés dès le début de cet article, les liens étroits de la perversion narcissique avec un « noyau commun pervers » et ce qui rapproche ces perversions des perversions sexuelles classiques.
 
II. APPROCHE MÉTAPSYCHOLOGIQUE DES PERVERSIONS NARCISSIQUES
 
 
P.-C. Racamier évoque une perversion sans plaisir érogène. Est-ce possible ? Est-il justifié d’ignorer pour autant la présence d’une économie pulsionnelle-objectale qui serait tout aussi importante ? Le terme de « narcissique » semble en quelque sorte remplacer la dimension érogène.
Une étude des étroites relations entre le narcissisme et les perversions sexuelles a été faite par J. Chasseguet-Smirgel [18] qui souligne le rôle fondamental de l’idéalisation de la pulsion prégénitale sadique anale. Elle propose par ailleurs une conception du fantasme incestueux qui inclut un vÅ“u narcissique fondamental [19].
Les perversions sexuelles classiques restent dans la sphère privée de la vie sexuelle des patients. Ce qui n’est pas le cas de la perversion « narcissique » évoquée par Racamier. Elle apparaît dans le champ social et impose un censeur dans l’institution psychiatrique pour sauvegarder une option thérapeutique que Racamier qualifie de soin psychanalytique [20]. Elle implique donc un tiers. Mais la psychanalyse ne saurait se contenter de définir une organisation psychique par des facteurs externes à la stricte réalité psychique !
La description du pervers narcissique nous montre, dans le cas d’une organisation « durable », combien celui-ci ne cherche apparemment pas la jouissance sexuelle, l’érotisation de ses défenses n’est pas consciente. Cette délimitation clinique confère au concept de perversion narcissique, par l’importance du facteur narcissique, une place qui semble le rendre apparemment quasi indépendant de la libido liée aux pulsions sexuelles et à leurs investissements objectaux.
Je propose tout d’abord de considérer les perversions narcissiques décrites cliniquement par Racamier comme une expression symptomatique d’un « noyau pervers commun ». Selon cette hypothèse, la perversion narcissique serait liée, comme dans toutes les perversions, à l’idéalisation de pulsions prégénitales qui concernent dans ce cas la pulsion sadique-orale.
Le noyau commun
Il a été décrit par J. Chasseguet-Smirgel. Il s’agit d’une solution pathologique qui concerne différentes entités nosologiques qui sont dominées par l’agir.
Le pervers « projette son Idéal du Moi sur ses pulsions prégénitales et ses objets partiels, au lieu de le projeter sur son géniteur, en vue de s’identifier à lui. Il doit conserver le leurre qu’il n’a ni à grandir (puisque tel qu’il est il plaît à sa mère), ni à prendre la place de son père (c’est déjà fait). Ce qui permettrait au leurre de se pérenniser serait l’inexistence de la génitalité » [21]. J. Chasseguet-Smirgel montre comment le pervers sexuel se dote d’un phallus autonome, magique qui appartient à un univers sadique anal idéalisé. Il s’agit d’un processus qui conduit la personne « à faire passer son petit pénis prégénital » (anal), « pour un pénis aussi valable que celui du père, en l’idéalisant ». Ce « noyau commun » contient un noyau dur en quelque sorte, que nous allons rencontrer dans le cadre de la description de Racamier. Ce noyau dur est constitué par :
  • une faillite importante des identifications Å“dipiennes selon les deux versants du complexe d’Œdipe. La création du faux est déterminée par la carence d’une identification paternelle véritable ;
  • l’importance d’une projection de l’idéal du moi sur des « images prégénitales archa ïques », avec une absence d’idéal du Moi qui inclinerait le sujet à choisir le faux-semblant plutôt que le vrai.
Selon notre hypothèse, les perversions narcissiques appartiennent fondamentalement à ce noyau dur du « noyau commun » des perversions sexuelles et narcissiques.
L’organisation psychique du pervers narcissique
Nous supposons que le lecteur a pris connaissance de la description clinique de P.-C. Racamier. Notre référence constante est l’enseignement de la cure psychanalytique de certains patients hystériques hommes. Nous avons renoncé à exposer une cure psychanalytique car nous estimons que les paramètres cliniques en sont connus. Nous renvoyons le lecteur à la régression libidinale qui accompagne pour un temps ces analyses, une régression dont la fixation est constituée par l’oralité. Notre réflexion a été éclairée par un article de Béla Grunberger [22], qui nous montre, par l’exposé détaillé d’une cure analytique, comment « la frustration survenue au stade oral préambivalent a culpabilisé celui-ci en le déviant précocement vers l’analité ». Lorsque le processus analytique se déroule convenablement, il existe une période intermédiaire où au cÅ“ur de la régression orale, le patient utilise l’analité pour dépasser ses conflits oraux. Ce mouvement lui permet une réorganisation de ses identifications (donc des introjections), dont nous savons qu’elles sont la base de la névrose hystérique.
L’identification au faux père réel
La psychothérapie psychanalytique de Daniel nous a permis d’en proposer une première approche. Cette identification « au faux père réel » témoigne d’une faille dans l’identification véritable au père Å“dipien. Cette « fracture » concerne les deux versants du complexe d’Œdipe. En effet, les deux aspects du complexe d’Œdipe (positif et négatif) constituent, selon Freud, les deux extrémités d’une série « de maillons intermédiaires » [23]. Au cours de ce même texte, il insiste sur l’intérêt d’admettre « l’existence d’un complexe d’Œdipe complet ». Freud s’est attaché à distinguer les identifications du choix d’objet proprement dit. Ces deux « liaisons psychologiques » [24] que sont l’investissement objectal et l’identification peuvent rester distinctes, c’est le cas de l’identification qui joue un rôle dans « la préhistoire du complexe d’Œdipe » [25]. C’est encore le cas « lorsque le complexe d’Œdipe tombe en ruines » [26]. Les travaux de B. Grunberger [27], Michel Fain et P. Marty [28] nous ont montré que l’identification véritable au père Å“dipien comprend un maillon qui appartient en fait au stade anal. Il détermine la réussite des maillons intermédiaires évoqués par Freud. Il s’agit d’une identification qui introduit (introjection) l’objet dans le moi. Ce mouvement puise son énergie dans la libido homosexuelle et les pulsions sadiques anales. Nous savons que ce mouvement est dans les deux sexes source de conflits liés à l’introjection anale du pénis du père et à une sorte d’assimilation du père à son pénis. Fain et Marty [29] insistent sur le rôle fondamental de la libido homosexuelle : « Le sujet revit alors intensément tous les conflits centrés sur le désir de capter quelque chose à l’analyste, mêlé à celui que l’analyste fasse pénétrer ce quelque chose de force en lui. La pulsion homosexuelle apparaît ainsi, étroitement liée aux désirs d’acquisition des patients. » [30] La création du « faux père réel » est souvent pour des patients hystériques (le plus souvent des hommes) une façon de se défendre contre la passivité, la soumission homosexuelle qui donnera « corps » à l’identification positive au père Å“dipien. Nous pouvons observer lors de l’analyse de ces patients l’apparition de ce « faux père réel » auquel le sujet s’identifie. Dans ces cas, la mère entretient l’illusion chez l’enfant que c’est non pas le père de l’enfant, mais le père de sa mère qui a le « vrai » pénis. Ce pénis appartient désormais à la mère ; c’est un phallus oral délivré par la mère ; phallus que la mère authentifiera en privilégiant un lien intense avec l’enfant, un lien marqué par un « trop » d’oralité. Ces mères ont resexualisé la « censure de l’amante ». Ce sont des passionnées de la « nourriture », du gavage de l’enfant. Ces mères font croire à l’enfant par ce « corps à corps oral » que le « rejeton » est capable de les faire jouir. Ce dernier n’a plus la possibilité de tenter de séduire sa mère. « L’hystérie maternelle en place de s’exercer aux dépens de son mari – ce qui est habituel – prend le fils pour se faire [...] l’enfant ne nie donc pas dans un premier temps, la distance entre sa génération et celle de son père, mais littéralement la saute [...] cette mère s’est reconstitué un érotisme en utilisant la douleur du deuil qu’avait entraîné son refoulement lors de la constitution de son Surmoi. » [31] Nous conviendrons avec ce dernier auteur que l’enfant est inclus dans un scénario qui n’est pas le sien. Nous ajouterons que ce drame hystérique qui lui est étranger mais dont il est acteur, contribue à lui faire croire que la mère est munie d’un pénis et que sa possession ne dépend que de ses pulsions orales. Une particularité de cette hystérie maternelle a été soulignée par M. Fain ; elle céderait en présence du père de l’enfant bien que ce dernier soit désigné implicitement à l’enfant comme insuffisant, absent, falot, châtré. En effet, dans le cas de patients névrotiques et hystériques cette identification est fugace. Elle semble balayée non seulement par une régression libidinale (qui permet le refoulement de la pulsion Å“dipienne), mais aussi par une souffrance particulière. En effet, le point de fixation est une oralité très conflictuelle car liée au sadisme oral. D’une certaine façon, « les symptômes douloureux de l’hystérique ont leur origine dans le fait qu’il doit se servir dans sa régression orale de son analité » [32]. C’est ce mouvement dynamique dans la cure, lié à la régression libidinale à une position conflictuelle entre la libido orale et celle du stade anal, qui dissimule souvent ce bref moment où surgit cette identification au faux père réel. La tendance du patient à créer du « faux » et du « clinquant », par et aux moyens des « mots » dits à l’analyste sera de courte durée. Nous retrouvons cette défense devant l’analité dans le cas de nombreuses hystéries.
Mais il nous a semblé que, lorsque le « faux » et le « clinquant » tendent à prendre le pas sur l’exigence de vérité, la conflictualité entre l’oralité et analité est de moindre intensité. Le moi du patient semble vouloir « éviter » cette conflictualité, faire « comme si » elle n’existait pas. L’identification au « faux père réel » devient alors une véritable défense « perverse ». C’est cette particularité de certaines cures analytiques de patients hystériques hommes qui m’a conduit progressivement à cette hypothèse de travail.
En fait, le pervers narcissique comme tous les pervers idéalise la pulsion prégénitale. Il veut faire croire et se faire croire que la pulsion prégénitale est supérieure à la pulsion génitale, celle qui appartient au père. L’univers du pervers narcissique n’est pas celui du « sadisme anal » comme dans les perversions sexuelles « classiques ». Il existe dans le cadre de la perversion narcissique une idéalisation qui concerne les pulsions orales. Le pervers narcissique crée un « phallus idéal » comme dans toutes les perversions ; un phallus magique, autonome, d’autant plus autonome que c’est dans l’autarcie orale qu’il prend racine. Il prétend établir au cÅ“ur de la vie terrestre, humaine, un monde oral idéalisé. Un monde humain délivré de toute matérialité.
Idéal du moi et perversion narcissique
L’idéal du Moi représente selon Freud un degré du développement du Moi, un stade du Moi. Le Moi est à l’origine son propre idéal. Il se déprend de son propre narcissisme pour le projeter sur un objet qui devient un idéal. Dès lors, il lui faudra « suturer par divers moyens les deux lèvres dont il est maintenant marqué » [33]. C’est du moins une des conceptions de Freud (avant qu’il assimile l’idéal du moi au surmoi), largement développé sous l’angle maturatif par J. Chasseguet-Smirgel. Le premier objet est l’objet primaire. Cet Idéal du moi qui implique un projet vers le futur, « évoque l’idée de développement, d’évolution. En fait, c’est à la mère qu’incombe essentiellement – au moins au début de la vie – le soin d’amener son enfant à projeter son Idéal du Moi sur des modèles successifs de plus en plus évolués ». Il y aurait selon cet auteur un idéal du moi présent à chaque étape du développement, l’idéal du Moi génital (Å“dipien et postÅ“dipien) intègre les précédents et répond au vÅ“u fondamental et adapté de suturer la faille narcissique inhérente au développement du moi. Nous savons que ce parcours n’est pas simple. Il exige une « censure de l’amante » bien tempérée par le surmoi de la mère. Ce dernier assure non seulement la confirmation narcissique mais aussi le contre-investissement des pulsions de l’enfant. Lorsque à un âge précoce « la censure de l’amante » est défaillante, le narcissisme reste clivé du courant pulsionnel, la libido narcissique investira un Idéal du Moi démesuré.
Nous savons que le porteur de l’idéal Å“dipien est le père. Le pervers narcissique tente de rendre nul et non advenu l’idéal du moi Å“dipien au profit d’un idéal du moi prégénital gouverné par la toute-puissance narcissique. Le pervers narcissique, à la différence des pervers sexuels habituels, du fait de sa fixation orale n’a pas les moyens « concrets » de toute la richesse anale idéalisée pour obtenir un tel résultat. En effet, L’idéalisation a pour objet le sadisme oral [34]. Le pervers narcissique prend comme idéal la pulsion partielle de l’oralité en la glorifiant et tente par l’érogénéité du mot à la rendre supérieure à l’analité et à la génitalité. Certes, le refoulement de l’analité, voire son clivage dans certains cas, lui donne peu de moyens au regard du pervers sexuel habituel. Il se rabattra sur les mots pour détruire toute personne susceptible de réveiller en lui sa faille identificatoire. La sémantique du pervers narcissique brille par son éclat, elle peut séduire dans un premier temps pour se révéler d’une faiblesse peu commune par sa labilité obscure et clinquante. L’attitude sociale du pervers narcissique est l’équivalent du scénario du pervers sexuel.
L’univers sadique oral du pervers narcissique
Le moi du pervers narcissique cherche à éviter la position passive empreinte de « soumission » qui gouverne les maillons intermédiaires du complexe d’Œdipe. Nous avons souligné pour ces derniers le rôle de l’analité et de l’homosexualité. Mais la régression orale chez le pervers narcissique et chez l’hystérique est, selon mon hypothèse, différente. En effet, le premier ne connaît pas les conflits douloureux liés à l’analité. Le pervers narcissique semble délivré de l’affrontement entre le narcissisme et l’analité [35]. Il « saute » littéralement le stade de l’analité. Cette spécificité est liée à la connotation viscérale de l’introjection que le pervers narcissique ne peut tolérer. Cette particularité (l’impénétrabilité), donne à cette perversion une dimension narcissique majeure, différente des autres perversions sexuelles. Cette absence de « douleur conflictuelle » libère une régression orale peu douloureuse. Cette particularité que je déduis et différencie de la cure analytique de l’hystérie masculine favoriserait-elle une idéalisation massive des pulsions sadiques orales ? Lorsqu’une telle idéalisation peut être assurée, le pervers narcissique laisse miroiter à sa « proie » la possibilité quasi anobjectale d’un monde qui pourrait même tromper un sujet aux solides assises Å“dipiennes. En effet, le pervers narcissique « réveille » en chaque être humain la croyance en un paradis sur terre, paradis perdu et qui serait pour toujours retrouvé ! Mais à la différence de certaines perversions sexuelles, ce nouveau monde ne serait pas véritablement à construire, à édifier. Le pervers narcissique peut rencontrer ce qui fait obstacle à l’idéalisation de son oralité. Cette situation a été décrite en détail par Racamier. Nous voudrions souligner que, dans ce dernier cas, le pervers narcissique s’oppose fondamentalement au monde matériel et aux représentations d’objet qui lui confèrent ses qualités psychiques. Ce sont des obstacles qui éveillent en lui une agressivité orale dès lors faiblement dissimulée par l’idéalisation. Cette agressivité utilise l’énergétique sadique orale, elle n’est pas véritablement « ciblée » car elle concerne tout ce qui fait obstacle à l’élan narcissique oral, tout en utilisant l’énergétique de la pulsion orale. Il s’agit de fondre, de dissoudre toute expression de la matérialité, toute présence humaine qui affirme une individualité. Ces attaques du monde « matériel », cette haine « orale narcissique » (la rage narcissique de H. Kohut), se manifestent selon des rituels précis : il s’agit à la fois de conserver la puissance de l’objet en se l’appropriant et à la fois de détruire l’objet qui s’oppose à l’élan narcissique oral qui se doit d’être sans objet. Cette particularité est différente dans sa forme de la destructivité humaine qui a caractérisé le siècle passé [36]. Elle reste tout aussi redoutable ! Lorsque le pervers narcissique est à l’acmé de sa destructivité, l’objet est un obstacle à l’élan narcissique auquel il s’identifie. Il cherchera à se « dissoudre » matériellement dans ses victimes devenues, dans le même mouvement parce que détruites, « immatérielles et pures ». La destructivité du pervers narcissique confine au cannibalisme, son ambivalence est celle de la relation objectale orale. Cette agressivité narcissique orale apparaît ainsi au moindre obstacle, à celui qui sait lui faire « front ». Le pervers narcissique devant la résistance qui lui est opposée, châtré de la toute-puissance narcissique est en proie au fantasme d’avoir été « pénétré ». Ce qui est pour lui une injure narcissique, une blessure narcissique qui peut le terrasser [37] : « Tuez-les, ils s’en foutent, humiliez-les, ils en crèvent », écrivait avec ses étincelles de génie P.-C. Racamier.
La formation réactionnelle la plus efficace des pulsions sadiques orales est la dimension persécutive [38] présente de manière latente au cÅ“ur du discours du pervers narcissique. C’est la raison pour laquelle, le domaine électif de certains pervers narcissiques est celui de l’idéologie, du politique et des luttes institutionnelles ; son arme est le « slogan » déguisé en pensée véritable. Il s’agit pour ces « idéologues » de construire un nouveau monde uniquement en parole (les lendemains qui chantent) car l’acte nécessiterait l’emprunt à l’énergétique anale. Cette caractéristique permet au pervers narcissique de détruire tout ce qui évoque la transmission « humaine », la vérité de l’interprétation historique de la « vie des hommes ». Il efface de manière implacable comme tous les pervers, la différence des sexes et des générations. La description de Racamier est sur ce point particulièrement démonstrative. Le pervers narcissique utilise les « mots » de façon surprenante. Ce ne sont pas les mots de l’hystérie qui s’accrochent aux mots pour les opposer aux « choses », mais des mots qui jouent avec le sens de façon à les vider de leur sens. Ce sont les mots qui constituent le phallus magique autonome du pervers narcissique ; le déni du sens, selon Racamier. Les mots sont des « emblèmes » destinés à détruire toutes les lois qui gouvernent les significations. La force de cette perversion ne réside pas dans le faux en tant que tel mais en ce qu’il détruit la vérité du sens, de la signification. La description clinique de Racamier consacrée à la pensée perverse et à la « parole de vérité » chez le pervers narcissique est éloquente. La recherche de la « vérité » est détruite dans une jouissance spécifique car cette destruction vise celui qui est porteur d’un idéal dont les racines sont Å“dipiennes. Cette jouissance narcissique particulière est bien une « perversion pour disqualifier ». La passion secrète du pervers narcissique est celle du faux témoignage lucide, son but est de déclarer la réalité psychique de la castration « hors jeu ». Il tente de se convaincre d’une « immunité conflictuelle », selon l’expression de Racamier.
« L’enfant depuis toujours et à tout jamais irrésistible [39] »
Ce fantasme du pervers narcissique est une réalité psychique importante pour Racamier.
Nous le retrouvons souvent de manière plus ou moins certaine au cours de la cure analytique de patients hystériques après la sédation du mouvement pervers que nous avons précédemment évoqué. Le patient affirme à l’analyste : « J’ai été le plus beau bébé du monde. » Une telle énonciation témoigne en fait d’un désaveu. « His majesty the baby » n’a pas besoin d’une telle affirmation ! Racamier en rend compte pour le pervers narcissique par sa propre approche : « Une séduction narcissique perpétuée [...] alliée à l’auto-érotisme (et à quelques pulsions partielles) débouchera sur la perversion narcissique [...] À l’éviction du père, à l’évitement de l’Œdipe, au démantèlement du surmoi, la séduction narcissique ajoute en prime majeure la tentative d’immunité conflictuelle. » [40] Il s’agit bien d’une séduction narcissique dont nous voudrions préciser plus avant le contenu en insistant sur le clivage entre le narcissisme et les pulsions qu’elle tend à induire ou à favoriser.
L’expérience analytique ne me permet pas de préciser ce qui, du lien à l’objet primaire, contribue à l’organisation d’une perversion narcissique. Racamier insiste sur le rôle de la séduction narcissique. Il s’agit d’une hypothèse génétique qui n’épuise pas mon interrogation. Il me faut combler par la théorie psychanalytique l’opacité d’une clinique qui échappe de surcroît à l’expérience de la cure psychanalytique.
J’évoquerai pour cela la conception de l’idéal du Moi selon J. Chasseguet-Smirgel : « L’évolution du moi s’accomplit par la projection de la toute-puissance perdue sur l’objet qui devient ainsi le représentant du premier idéal de l’enfant. L’objet, la mère à ce stade a la redoutable tâche d’amener l’enfant à échanger ce premier idéal contre les idéaux plus évolués grâce à l’intégration des diverses phases de la maturation, intégration qui s’effectue par identification à l’objet porteur de l’idéal du moi correspondant à l’étape en cause. » [41] Nous pensons que dans le cas de l’organisation perverse narcissique, la mère de l’enfant a favorisé la constitution d’un idéal du Moi qui, en empruntant la voie courte (par opposition à celle de l’idéal du Moi qui inclut la génitalité), restera fixée au stade oral. Cette fixation s’alliera à une idéalisation de l’enfant au sein. Elle ne sera pas démentie chez le pervers narcissique par la présence du père, à la différence des cas d’hystérie masculine que nous avons évoqués. Cette absence du père dans le lien primaire fait croire à l’enfant qu’il n’a pas besoin de prendre sa place car il l’occupe déjà. Il est fort probable que si l’analité est acceptée par le narcissisme de la mère (mon enfant me fait un cadeau), elle est niée en sa dimension pulsionnelle. Tout au plus, le « bâton fécal » de l’enfant peut être accepté dans sa pulsionnalité comme une « oralisation » de la zone érogène anale. Le fantasme du « plus beau bébé du monde » doit être mis en perspective avec l’identification du moi au « faux père réel ». Nous avons précisé comment et pourquoi cette identification du moi favorisait la fixation au fantasme de la femme munie d’un pénis. La théorie sexuelle infantile du futur pervers narcissique sera celle du monisme phallique. Le fantasme de la femme munie d’un pénis jouera un rôle décisif comme dans toutes les perversions sexuelles.
 
CONCLUSION
 
 
J’ai montré à partir de la description clinique pertinente de P.-C. Racamier, les liens de la perversion narcissique avec le noyau commun des perversions sexuelles classiques. Elle se différencie de ces dernières, non seulement par l’absence de scénarios pervers qui sont la mise en acte de la sexualité perverse, mais par l’importance d’une idéalisation des pulsions sadiques orales. Je tiens à remercier le Dr P. Dessuant pour les conseils qu’il m’a prodigués lors de la rédaction de cette hypothèse.
 
NOTES
 
[1] P.-C. Racamier (1996), Le génie des origines. Psychanalyse des psychoses, Paris, Payot, 1996, 420 p.
[2] Ibid.
[3] J. Chasseguet-Smirgel, Éthique et esthétique de la perversion, Seyssel, Éd. Champ-Vallon, 1984, 317 p. Elles sont décrites et individualisées par J. Chasseguet-Smirgel au chapitre I de son étude.
[4] S. Freud (1921), Psychologie des masses et analyse du moi, OCP, Paris, 1991, 426 p. Le chapitre intitulé « L’identification », p. 42.
[5] S. Freud (1922), Le moi et le ça, OCP, Paris, PUF, 1991, 426 p. Le chapitre intitulé « Le moi et le surmoi (idéal du moi) », p. 272.
[6] M. Fain, P. Marty (1959), Aspects fonctionnels et rôle structurant de l’investissement homosexuel au cours des traitements psychanalytiques de l’adulte, Revue française de psychanalyse, 23, 4, 608-617.
[7] M. Fain (1973), Intervention, Revue française de psychanalyse, 38, 5-6, 978-979. La lecture de cette intervention constitue la base de ce travail, elle s’en inspire et lui doit cette réflexion.
[8] J. Chasseguet-Smirgel, L’idéal du Moi. Essai psychanalytique sur la maladie d’idéalité, Paris, Tchou, 1975, 292 p.
[9] J. Chasseguet-Smirgel, Éthique et esthétique de la perversion, Seyssel, Éd. Champ-Vallon, 1984, 317 p.
[10] P.-C. Racamier, Le génie des origines. Psychanalyse et psychoses, Paris, Payot, 1992.
[11] P.-C. Racamier, L’esprit des soins. Le cadre, Paris, Éd. du Collège, 2001, 124 p.
[12] Selon l’expression de M. Fain.
[13] Comme dans les organisations psychotiques.
[14] Ce qui n’est pas le cas dans la névrose obsessionnelle.
[15] F. Pasche (1967), À Partir de Freud, Paris, Payot,1969, 284 p. Nous faisons référence à la dépression d’infériorité décrite par cet auteur.
[16] Selon la description de Racamier.
[17] S. Freud (1921), Psychologie des masses et analyse du Moi, OCP, t. XVI, Paris, PUF, 1991, 426 p. Il s’agit du chapitre consacré à l’identification.
[18] Voir supra n. 3. On consultera à ce propos le développement de l’auteur au chap. 1, et surtout le chap. 3, de son livre.
[19] B. Grunberger, Narcisse et Anubis, Paris, Des Femmes Éditions, 1989. Voir p. 189 : « De la Monade ». Cet auteur considère les perversions sexuelles comme liées au narcissisme considéré comme une instance.
[20] C’est le terme qu’il utilisa pour m’encourager après la lecture d’un article que j’avais publié et pour lequel j’avais sollicité par écrit son avis.
[21] J. Chasseguet-Smirgel, L’idéal du Moi. Essai psychanalytique sur la maladie d’idéalité, Paris, Tchou, 1975, p. 165 du chapitre consacré à la sublimation.
[22] B. Grunberger (1953), Conflit oral et hystérie, Revue française de psychanalyse, 17, 3, 250-265.
[23] « Qui offrent la forme complète avec participation inégale des deux composantes » : S. Freud (1922), Le moi et le ça, OCP, Paris, PUF, 1991, 426 p. Le chapitre intitulé « Le moi et le surmoi (idéal du moi) », p. 272.
[24] Selon la nouvelle traduction des Å“uvres complètes.
[25] « Disons-le tranquillement : il fait de son père un idéal. Ce comportement n’a rien à voir avec une position passive ou féminine » : S. Freud (1921), Psychologie des masses et analyse du moi, OCP, Paris, 1991, 426 p. Le chapitre intitulé « L’identification », p. 42.
[26] En effet les identifications terminales « ne correspondent pas à notre attente, car elles n’introduisent pas l’objet abandonné dans le moi ».
[27] B. Grunberger (1979), Narcisse et Anubis, Paris, Éditions Des Femmes, 1982, 628 p. « Au-delà de l’Œdipe, ou le combat avec l’ange », p. 319, et « Narcisse et Œdipe », p. 501.
[28] Voir n. 6, p. 15.
[29] Ibid.
[30] Voir n. 6, p. 151.
[31] Voir n. 1, p. 152.
[32] B. Grunberger (1953), Conflit oral et Hystérie, Revue française de psychanalyse, 18, 3, 251.265.
[33] Voir n. 2, p. 152.
[34] Nous considérons avec B. Grunberger la phase sadique orale comme appartenant déjà au stade anal. Cette infiltration par l’analité de l’oralité donne une cohérence certaine à notre hypothèse qui rattache la perversion narcissique aux perversions sexuelles.
[35] B. Grunberger (1953), Conflit oral et hystérie, Revue française de psychanalyse, 17, 3, 251-265.
[36] Cette destructivité n’est pas spatialisée, sans véritable hiérarchie. D’une manière générale, cette nouvelle émanation d’un narcissisme négatif nécessiterait tout un développement.
[37] Selon le gradient narcissique, cette pénétration peut prendre dans les meilleurs cas la forme d’une sodomisation passive.
[38] Winnicott remarquait que c’est l’analyse du sadisme oral qui « lève » la dimension persécutive.
[39] Voir n. 4, p. 152.
[40] Ibid., p. 287.
[41] N. 2, p. 152.
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M. Fain (1973), Intervention, Revue française de psychanal...
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Selon l’expression de M. Fain. Suite de la note...
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