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L’alternance du refoulement et du clivage dans les tableaux cliniques complexesAuteurStefano Bolognini du même auteur
Via Zamboni 440125 Bologne (Italie)
Après un siècle de psychanalyse, nous sommes obligés de nous confronter à une dimension théorique extrêmement complexe, enrichie d’une myriade de contributions scientifiques diversement orientées, qui permettent, au moins en partie, de mettre en lumière des zones toujours plus étendues tant de la vie psychique individuelle que du fonctionnement du couple analytique au travail.
2 La plupart d’entre nous, analystes, nous nous préparons à un long et patient travail de connaissance, d’approfondissement, d’évaluation et de sélection des outils conceptuels que nous rencontrons, non seulement à travers nos lectures mais aussi dans les séminaires et les congrès que nous fréquentons ; le but de ce travail est l’intégration de nouvelles ouvertures théoriques qui se révèlent non seulement utiles pour comprendre une réalité clinique en perpétuelle évolution, mais aussi cohérentes et pouvant suffisamment s’harmoniser avec notre propre identité analytique réelle, que nous avons précédemment fondée.
3 Cette façon de procéder est donc tout à fait différente de celle qui consiste à se débarrasser de ce que l’on a appris pour le remplacer en bloc et totalement par ce qui paraît nouveau.
4 Des considérations générales de ce type sont opportunes de nos jours en ce qui concerne la névrose : une matière aussi étudiée par le passé qu’elle est aujourd’hui rejetée, peut-être du fait de l’indéniable diminution de la récurrence des tableaux cliniques « purs », autrefois relativement courants.
5 Pourtant, la complexité même des tableaux cliniques actuels suggère de garder assez près de nous les outils cliniques et théoriques qui se rapportent aux névroses : nous savons bien que le psychanalyste se trouve aujourd’hui, dans sa pratique clinique, très souvent (et avec de bonnes raisons pour cela) « voyager » alternativement entre des organisations défensives de type névrotique et d’autres d’un type plus primitif, et errer dans un dédale d’ajustements et de solutions pathologiques de « type mixte » qui dépassent le cadre des formules simplificatrices chères aux DSM III, IV, etc.
6 Comme de nombreux confrères, je pense que les compétences en matière de tableaux cliniques névrotiques, de modalités de défense fondées sur le refoulement, le déplacement, la fixation, la fausse connexion, et les conflits pulsionnels et structurels correspondants, ne sont pas moins nécessaires aujourd’hui que par le passé dans l’exercice de notre profession.
7 Les pathologies changent et l’on observe dans différents cadres – familial, culturel et social – une crise des représentants du surmoi qui étaient les générateurs traditionnels (avec les configurations caractéristiques du moi défensif) du conflit et du refoulement : on voit décrite ici et là une destitution diffuse des représentants internes et externes de la série paternelle, ainsi qu’un déclin progressif de la religion et des idéologies politiques « fortes », etc. ; en revanche, le même contexte socioculturel semble valoriser des formes narcissiques perverses et à tendance régressive de pseudo-solutions de l’Œdipe.
8 Les « passages » névrotiques se révèlent toutefois inévitables dans la plupart des analyses et la différence avec le passé semble surtout porter sur la fréquence et l’intensité avec lesquelles ceux-ci caractérisent ou non la configuration pathologique globale.
9 En rapport avec cela, on peut observer une évolution continuelle des outils théoriques et diagnostiques dont les psychanalystes se servent ; ainsi, la relecture des cas cliniques d’ « hystérie » des premiers temps de la psychanalyse suggère de plus en plus souvent des formulations diagnostiques allant dans le sens des « états limites » ou même de la psychose.
10 Je ne traiterai pas ici de l’exactitude de ces appréciations mais m’intéresserai plutôt aux jonctions et articulations qui existent entre les défenses névrotiques et les tableaux cliniques qui correspondent seulement en partie au concept traditionnel de névrose, mais sans différer suffisamment pour mériter une définition à part, complètement extérieure à la névrose même : il s’agit là d’une catégorie « mixte » qui correspond, me semble-t-il, à un nombre significatif des cas que nous traitons quotidiennement dans nos cabinets.
11 Je commencerai par présenter et commenter le matériel clinique de deux cas assez connotés du point de vue diagnostique, à travers lesquels je pense montrer comment les mécanismes névrotiques peuvent constituer respectivement :
- a) dans le premier cas, un préambule dynamique à des troubles partiels de l’identité sexuelle ;
- b) dans le second cas, un état « passager » chez un sujet tendanciellement borderline, qui alterne des solutions défensives névrotiques, prépsychotiques et perverses.
12 Mon but n’est pas ici de développer un point de vue théorique précis sur des aspects spécifiques de la névrose, mais de mettre en évidence l’utilité d’une attention fondamentale accordée à des aspects névrotiques présents dans les configurations pathologiques complexes que je considère être fortement représentées dans la casuistique clinique de la psychanalyse contemporaine. Je proposerai donc, de façon nécessairement synthétique, deux tableaux cliniques très caractérisés, très différents l’un de l’autre, tant par leur gravité que par la difficulté de leur traitement, mais apparentés par l’enchevêtrement de défenses et de symptômes de type névrotique avec d’autres relevant d’une catégorie pathologique différente.
13 Je pense que dans ces deux cas un diagnostic unitaire et simple, qui n’est pas « faux » dans l’absolu (respectivement, celui de « troubles de l’identité sexuelle » dans un cas, et celui d’ « état limite », dans l’autre) pourrait comporter un « voilement » – ou même un « contournement » – de la composante névrotique, impliquant quelque inconvénient non seulement pour la compréhension du fonctionnement psychique de ces patients, mais aussi pour les modalités techniques complexes pouvant être adoptées de façon opportune durant le traitement.
1. LE CAS DE ROBERTA. « ATTENTION AU LOUP : 1. DE LA CHEVRETTE AU PSEUDO-LOUP, À LA PETITE LOUVE »
14 Roberta est une femme de 30 ans, d’allure assez agréable, mais avec un comportement un peu masculin malgré ses formes plutôt féminines ; elle porte parfois alternativement une jupe grise vieux jeu et des pantalons, mais habituellement des chaussures plates, des vêtements de couleurs « sérieuses », et ses coiffures « de dame », « arrangées » par le coiffeur, semblent un peu posées sur sa tête comme un chapeau en cela qu’elles ne sont ni naturelles ni en harmonie avec le reste de sa personne.
15 Lors de notre première rencontre, elle m’a donné la curieuse impression d’avoir affaire à une femme à peu près féminine mais cultivant des attitudes masculines plutôt qu’à une femme tout simplement masculine.
16 Elle est venue à l’analyse après avoir consulté deux neurologues pour un état relativement récent (trois à quatre mois) d’anxiété diffuse – tout à fait nouveau pour une personne décidée comme elle –, effrayée et « désarçonnée » par ce symptôme, ainsi que pour une impression de fatigue et de perte d’énergie.
17 À la suite des examens cliniques appropriés dans son cas, les deux spécialistes ont diagnostiqué des troubles névrotiques et lui ont conseillé de consulter un psychanalyste.
18 Roberta est dentiste et a hérité du cabinet de son père, qui l’avait hérité de son père (le grand-père de Roberta), qui avait lui-même aussi hérité du cabinet de son père (l’arrière-grand-père de celle-ci).
19 Elle avait perdu ses deux parents de façon rapprochée – il y avait cinq et six ans – et avec beaucoup de douleur. Dès ses premiers récits en séance, il a émergé ici et là qu’elle avait été dans son enfance inséparable de son père qui la considérait et la traitait à tous égards comme un garçon. Elle avait un frère de deux ans son aîné mais qui s’était très vite révélé faible et avoir des problèmes, si bien que son père avait fini par considérer qu’il décevait toutes ses attentes.
20 Le père s’enthousiasmait en revanche quand sa fille – en culotte courte et cheveux coupés en brosse – « prenait le dessus » dans les bagarres avec les enfants du voisinage, quand elle mettait un but de force sur le terrain de foot municipal, ou encore quand il l’emmenait à la chasse avec lui, armée d’un vrai petit fusil avec lequel on pouvait réellement tirer.
21 La féminité avait été une prérogative de la mère de Roberta, une belle femme élégante, très éprise d’elle-même, révérée quotidiennement dans les boutiques du centre et brillante animatrice de soirées mondaines.
22 Roberta reconnaît ne prendre aucunement soin de sa propre esthétique et me confie ne pas être capable de choisir un vêtement dans un magasin.
23 Cependant, malgré ses allusions fragmentaires, la patiente ne semble pas du tout consciente d’avoir vécu cet événement œdipien paradoxal : celui d’avoir été le garçon préféré de son père.
24 Ce soutien aux aspects phalliques que le père (satisfait par la féminité de sa femme et déçu par son fils aîné) a massivement apporté à la petite fille, déformant ainsi en partie son identité sexuelle, s’est progressivement ajouté à l’évidente identification à lui comme défense contre les pulsions à son égard et au caractère difficilement soutenable de la comparaison avec une mère si belle et fascinante.
25 Cette « greffe » de l’aspect paternel a dû réussir car la patiente présente un investissement narcissique considérable sur sa propre façon d’être, qui semble légitimée et valorisée de l’intérieur.
26 Malgré tout cela, Roberta n’avait pas du tout renoncé à son identité féminine et avait eu depuis l’adolescence quelques amoureux, pour la plupart des hommes mous et immatures qui s’appuyaient volontiers sur une femme forte et pragmatique comme elle, ayant besoin d’un phallus « structurant » qui les soutienne et organise leur vie de façon énergique et sûre.
27 Au cours des premiers mois d’analyse, Roberta a répété dans le transfert la tendance à me percevoir et à me traiter comme son père, au sens où elle s’est efforcée de se faire connaître et estimer de moi avant tout comme stomatologue à la page et « faisant carrière », cultivant en rapport avec cela une forte idéalisation à mon égard.
28 Ce transfert paternel tendait à l’amener à répéter de façon stéréotypée un modèle d’approbation à travers son activité professionnelle hyperinvestie : son surmoi était satisfait (et séduit) en incarnant un idéal du surmoi.
29 À mon tour, j’ai pu percevoir de façon complémentaire une forte pression exercée afin que j’incarne (reproduisant en moi sa disposition interne par induction) ce père enthousiaste des performances de son « fils aîné Roberta », mais aussi pour que je forme avec elle un couple plus « monolithique » qu’analytique, que ne traversent ni pulsions ni désaccords.
30 Il a fallu presque trois années d’analyse au rythme de quatre séances hebdomadaires pour commencer à dynamiser et à modifier cette situation intérieure.
31 Roberta n’a jamais tout à fait renoncé à être ma « patiente/enfant-aîné-préféré-semblable à moi » ; mais en prenant de plus en plus conscience de cette tendance transférentielle, elle l’a peu à peu reconnue, comprise, redimensionnée et transformée.
32 Entre-temps, à travers des vicissitudes analytiques complexes dont je ne rendrai pas compte ici par souci de brièveté, des aspects authentiquement féminins ont commencé à éclore en elle : elle s’est mise à porter de plus en plus souvent des jupes et a commencé à se savoir « regardée » quand elle portait de jolis vêtements, et ainsi de suite. Je sais que ce type d’évolution analytique n’est ni rare ni original ; chacun d’entre nous a assisté à des développements de ce genre, où l’on observe l’apparition progressive et conflictuelle de rêves et de fantasmes dans lesquels la patiente fait l’expérience de la naissance du désir en elle et commence à se représenter comme une femme, etc.
33 Je décris ce tableau évolutif afin d’indiquer le contexte dans lequel se situe le récit d’une séance particulière au cours de la troisième année d’analyse. On peut noter dans cette séance, entre autres choses, le problème technique de l’interprétation comme déconstruction sélective non déstructurante, à laquelle j’accorderai une attention particulière.
34 L’émergence, dans les séances précédentes, du désir d’avoir des enfants (Roberta s’était mariée avec un ancien camarade d’université) avait mobilisé chez elle un problème de ce genre : accepter la grossesse signifiait-il renoncer une fois pour toutes à être un homme ?
35 Et cela aurait-il en même temps impliqué de renoncer à être la plus brillante spécialiste sortie de Clinique universitaire d’odontologie au cours des dix dernières années ?
LA SÉANCE
36 [Roberta entre ce jour-là dans la salle de consultation en caracolant d’une façon qui imite assez évidemment un athlète qu’elle idéalise beaucoup (un célèbre joueur de basket), et dans les yeux une expression très déterminée, comme si elle avait une tâche à mener à bien ; elle porte un pantalon alors qu’elle était vêtue de tenues plus féminines (des jupes) lors des dernières séances. Elle semble se détendre en s’allongeant sur le divan, mais aussi se « dégonfler » un peu. L’impression qu’elle donne est celle d’une certaine distance, indéterminable, mêlée à de la fatigue. Puis elle retrouve de l’énergie et commence à parler.]
37 Roberta : « Ça y est. (Pause.) Hier soir, nous avons eu une grande discussion avec Giorgio [le mari] à propos de la voiture que nous allons acheter. Il faut changer de voiture. Celle que nous avons, le vieux coupé, ne fait plus l’affaire, elle n’est pas très fonctionnelle et il faut changer des pièces, cela ne vaut plus la peine d’investir dans des réparations, bien que je regrette un peu... Giorgio pousse pour que nous achetions un “break Volvo”... oui, c’est une belle voiture... mais énorme ! Trop grande ! ! ! Où vais-je la mettre ?... elle est encombrante... »
38 [La tonalité initiale est vive, désinvolte, « sportive » : « Ça y est... », « ... grande discussion... ».
39 Roberta se montre spirituelle, mais son inquiétude émerge bientôt.
40 Je pense que la patiente parle d’elle-même et de la nécessité/l’opportunité/ peut-être l’inévitabilité d’un changement de sa part : « Il faut changer de voiture, elle ne fait plus l’affaire, il faut changer des pièces. » Le mari « pousse » (expression aux sens multiples, aussi sexuels) pour avoir une voiture break, « avec un ventre », mais Roberta est effrayée, elle ne sait pas où elle « va la mettre » (où la placer dans sa représentation intérieure d’elle-même)... elle « encombre » (aussi dans le sens où elle prendrait de l’espace, intérieurement et extérieurement, à certaines de ses autres activités et caractéristiques : aujourd’hui, elle est une stomatologue/coupé très rapide ; si elle devenait une maman/break, elle perdrait son aspect sportif-phallique, etc.).
41 C’est un début de séance intéressant mais il me semble préférable de ne pas faire d’interprétations et de la laisser développer son flux associatif qui continue avec une fluidité suffisante, malgré le contenu conflictuel.]
42 Roberta : « Elle serait au garage. Le problème, pour moi, c’est de la conduire... j’ai toujours préféré les petites voitures, qui trouvent de la place partout. »
43 Moi-même : « Qui trouvent de la place partout ?... » (Je suis vraiment intrigué par ce détail).
44 Roberta : « Moins elle encombre, plus elle trouve de la place... (Pause d’une ou deux minutes ; sensation claire, perceptible d’ouverture d’une connexion intérieure.)... Petite, j’aimais beaucoup l’histoire du loup et des sept chevreaux : celle où le loup entre dans la maison et mange tous les chevreaux, sauf le dernier, le plus petit qui réussit à se sauver en se cachant dans la pendule... »
45 [Je pense que le problème d’une Roberta féminine (Volvo/vulve) enceinte (break) n’est pas celui d’une simple représentation statique ( « au garage » ) d’elle-même, mais celui de l’adaptation des fonctions du moi ( « la conduire » ) à une éventuelle nouvelle identité féminine maternelle « tellement encombrante », qui pourrait être refusée ( « ne pas trouver de place » ) dans son esprit d’aujourd’hui, comme cela avait été le cas dans l’esprit de son père par le passé. Je suis très frappé par la pensée des petites voitures/créatures qui « trouvent de la place partout », et je suis sur le point de lui demander quelque chose sur la fable du loup et des sept chevreaux, en particulier sur le plus petit qui réussit à « être partout », même dans la pendule... quand Roberta recommence à parler.]
46 Roberta : « ... et puis vous savez que quand j’avais 3 mois, mon père m’a sauvée en m’emmenant à toute vitesse à l’hôpital, en voiture, il m’avait installée dans un petit panier parce qu’il était seul, ma mère n’était pas à la maison ? J’avais une crise de bronchiolite aiguë ; ils me l’ont raconté, bien entendu, je ne me souviens de rien. »
47 À ce moment, la patiente « passe à autre chose » (ce sont ses propres termes) et se lance dans un récit de vingt minutes plutôt ennuyeux, complètement centré sur le fait qu’elle est le bras droit du Pr X..., titulaire d’une chaire et chef de file reconnu, et sur certains litiges qu’il avait avec des collègues.
48 Roberta est sans doute une très bonne spécialiste, véritablement passionnée par ce qu’elle fait : mais l’aspect ennuyeux de son discours est celui de son activité militante politico-institutionnelle comme « homme de confiance » du professeur dans les litiges d’institution. Elle se présente comme petit soldat totalement solidaire de son chef, comme si elle était une partie de lui, avec le ton engagé de quelqu’un qui est d’accord a priori, marquant une division trop nette entre les « incapables malhonnêtes (les autres) et les » sérieux « (le chef et son entourage). Son chef, de son côté, utilise entièrement ce transfert à son avantage, la chargeant de tâches pénibles et s’assurant d’un soutien inconditionnel le confirmant dans toutes les controverses institutionnelles.
49 À d’autres moments, au contraire, Roberta « est » intégralement lui ; elle parle comme lui, dans un état d’identification totale.
50 Moi-même : « Il semble que la pensée de pouvoir vous trouver enceinte vous ait posé quelques problèmes, en partie avec vous-même, car vous avez l’habitude de vous sentir légère et rapide comme un coupé et vous avez de la peine à vous imaginer en conteneur, “modèle familial”, comme un break ; en partie aussi avec le Pr X..., qui attend de vous un dévouement total, dans le cadre de l’institution, et que vous craignez de “trahir” avec votre mari et un enfant que vous auriez. »
51 Roberta (péniblement) : « Bah... en un sens... il a fait beaucoup pour moi : il m’a fait entrer en médecine clinique. S’il n’avait pas été là... professionnellement, je lui dois tout. »
52 Moi-même : « Comme votre père, qui a vous amenée à la clinique (pédiatrique) de façon très opportune et vous a ainsi sauvé la vie. Et je crois, en fait, que vous n’êtes pas vraiment “passée à autre chose” quand, de l’épisode de votre hospitalisation à l’âge de 3 mois, vous en êtes venue à parler du Pr X... : ce sont là deux pères auxquels vous “devez tout”. »
53 Roberta : « En effet, ils ne m’ont fait que du bien... »
54 (Le sentiment de culpabilité à l’idée de « dépasser » les équivalents paternels est bien perceptible.)
55 Moi-même : « Dans les faits, il est possible que ce soit ainsi. Mais je note un aspect dissonant dans ce tableau idéal : c’est l’histoire du loup et des sept chevreaux. Il y a là “un grand” qui est en effet méchant et veut manger “les petits” ; et le plus petit sauve sa vie parce qu’il réussit à se cacher. Je vous fais également remarquer qu’il réussit à faire en sorte qu’on ne le trouve pas en se cachant dans un objet très particulier : un objet long, étroit, droit et... “technologique”, la tour de la pendule. Il aurait pu se cacher dans ou sous quelque chose d’autre, mais au lieu de cela, il est allé justement là... »
56 Roberta : « C’est vrai. Je n’y avais pas pensé. »
57 C’est là, dans la pendule, que notre séance se termine : l’expiration des quarante-cinq minutes surprend la patiente, pensive et perplexe, dans une ambiance de suspension.
COMMENTAIRE
58 Comme on pourra l’imaginer, cette séance a ouvert de nouvelles perspectives dans la cure de cette patiente. Au cours des séances suivantes, ce matériel a été analysé et le travail continue encore. Je rapporte de façon synthétique les configurations qui sont en train d’émerger et qui permettent de mettre en évidence les aspects névrotiques inhérents à un tableau psychopathologique mixte, non pas grave dans l’absolu, mais qui a également trait au domaine des troubles de l’identité.
59 Roberta a en partie évité l’Œdipe et toutes ses vicissitudes fantastiques et pulsionnelles en s’identifiant au phallus paternel (=en se cachant dans la pendule)[1] [1] S. Freud (1914), dans le cas de « L’homme...
suite et en incarnant l’idéal phallique du père d’autrefois (sur le plan gymnico-sportif), du père professionnel du présent (sur le plan technico-institutionel), du père intérieur dans son univers onirique atemporel ; et elle serait encline à répéter cela avec moi dans la névrose de transfert, avec une adaptation normotique convaincante dans « pendule/attitude analytique militante ».
60 Ceci reproduit à l’infini un problème d’inauthenticité et de faux self ; (je considère le faux self comme le produit d’une identification projective avec un objet incorporé ou intériorisé, mais non introjecté).
61 Le travail analytique qui nous attend semble long et complexe.
62 Il s’agit d’un côté de retrouver, en analyse, le chevreau caché dans la pendule et de lui permettre de sortir malgré la peur, en retournant à son self originaire et en affrontant la relation avec l’objet : Roberta doit retrouver en elle celle qui a peur, qui a été refoulée/cachée dans la pendule.
63 Cette peur est le « trésor » refoulé qu’il faut récupérer.
64 La scène du père qui amène le nourrisson de 3 mois à l’hôpital, en pleine angoisse de mort (la bronchiolite) « pendant que la mère n’est pas à la maison », et l’association qui vient immédiatement après, adjacente, avec la fable du loup et des sept chevreaux, configurent un tableau onirique permanent de fond, qu’il faut explorer en analyse : il semble qu’un père/berceau ait sauvé sa fille d’une mort étroitement liée à l’absence de la mère et que tout de suite après, et avec les associations contiguës, une mère absente ne puisse sauver sa fille d’un père/loup trop présent, intrusif et dévorateur1.
65 Ce tableau onirique semble condenser en un seul scénario atemporel les deux temps distincts d’une alternance dramatique : la relation d’objet primaire envahie par des angoisses de mort, avec un clivage de l’objet « présent » (le père salvateur, auquel elle « doit tout » au sens de la gratitude pour sa survie) d’une part, et de l’objet « absent » (la mère narcissique) d’autre part ; et la configuration œdipienne avec un père « auquel on doit tout » (cette fois dans le sens différent et spécifique de ne pas réussir à s’y soustraire) et une mère qui « n’est pas à la maison », qui ne protège pas par sa présence[2] [2] G. Pellizzari (1989) signale que « le...
suite.
66 Si le loup, le chevreau et la pendule sont redéfinis (et si la maman/chèvre/analyse peut dans une certaine mesure réapparaître à la porte de la maison/esprit, avec ses fonctions qui, d’abord, contiennent, pour ce qui est de l’angoisse de mort, et ensuite jouent un rôle de pare-excitateur eu égard à l’inceste / dans le panier...), alors le résultat de l’alternance sera peut-être différent.
67 On pourrait objecter, comme je l’ai suggéré, que ce matériel clinique a davantage trait à des troubles de l’identité qu’à la névrose au sens strict : au fond, Roberta pourrait apparaître, de l’extérieur, comme une femme ayant des difficultés particulières à se représenter à elle-même et à se réaliser dans ses aspects féminins et maternels, ayant tendance à proposer un soi masculin.
68 Je pense que ces formules simplifient à l’extrême une réalité plus complexe et que la composante névrotique de la patiente est fondamentale dans ce tableau clinique, même si elle se trouve conjuguée à l’utilisation de mécanismes de défense traditionnellement considérés comme d’un niveau plus primitif, tel que l’identification.
69 Je pense en particulier que les expériences primaires de mort et les successives vicissitudes excitatrices œdipiennes ont trouvé une solution « radicale » dans l’identification au père, dans le clivage de l’objet-père, et dans la sélection d’aspects de soi fonctionnels eu égard à une configuration « père-fils » idéalisante ; mais le dispositif du clivage et de l’identification doit être adopté dans le contexte d’une tentative fondamentale de refoulement du désir, de la peur et de la culpabilité, en partie seulement « contournée » en faveur des autres modalités de défense.
70 Les symptômes – l’anxiété et la fatigue, accompagnées d’une impression de perte d’énergie – qui ont conduit Roberta chez le neurologue indiquent en fait un fort engagement dans le refoulement de son soi féminin.
71 Il y a dans le refoulement une dépense énergétique caractéristique : les contre-poids nécessaires pour maintenir refoulés les contenus générateurs de conflit comportent un coût économique élevé dont la fatigue est le symptôme.
72 Les patients capables de clivages solides de parties internes du self se révèlent, sur le plan de celui-ci, simplifiés, appauvris, plus « légers » (je dis qu’ils « voyagent sans bagages à main »...), relativement asymptomatiques, et dans certains cas enclins à la dérive maniaque ; les névrotiques en revanche, engagés dans de coûteux refoulements, sont souvent « alourdis », fatigués, et tourmentés.
73 Économiquement parlant, les premiers perdent « une part de capital » (de « capital » comme patrimoine du monde intérieur, comme dotation de base du self), en se débarrassant de celle-ci et, en un sens, en y renonçant, étant donné qu’ils évitent ainsi le conflit.
74 Les seconds ne perdent pas de capital mais doivent supporter un coût très élevé pour que le refoulement reste efficace et afin de maintenir dans le « caveau » inconscient les éléments conflictuels qui perturberaient la disposition de la « zone au jour » du self : éreintés par le coût énergétique, ceux-ci présentent, pour ainsi dire, des cernes profondes, un épuisement, et, en tous cas, des symptômes névrotiques.
75 En ce qui concerne l’autre symptôme de Roberta, la « Signal-Angst » (S. Freud, 1926), rappelons que celui-ci fonctionne comme un système d’alarme visant à éviter l’expérience panique de la mort / désintégration psychique : des contenus refoulés qui pourraient modifier de façon conflictuelle toute la disposition interne de la personne font pression aux confins du moi, et le risque de crise générale de l’image de soi et de l’organisation de la personnalité est perçu subjectivement comme angoisse de mort.
76 On pourrait bien entendu objecter que le loup qu’évoque Roberta, avec son attitude dévorante, représente de façon ciblée l’agressivité orale de la patiente et en même temps, avec celle-ci, l’objet primaire maternel impliqué dans un jeu projectif très archa ïque, selon une lecture dyadique pré-œdipienne.
77 Sans exclure complètement cette composante, j’ai tendance à penser qu’il ne faut pas la confirmer tout à fait : en dehors d’une problématique « masculin/féminin », Roberta présente un fonctionnement de base suffisamment harmonieux, véritablement mesuré, et respectueux de la réalité.
78 Elle ne présente pas les aspects oraux caractéristiques de manière significativement accentuée, comme la hâte, la totalisation des perspectives selon le modèle du « tout ou rien », la tendance à l’accaparement, la causticité ou la confusion, ni de formations réactives visant à nier l’existence de tels traits.
79 Elle fonctionne généralement bien, est estimée et satisfaite des personnes avec lesquelles elle travaille. L’identification masculine de Roberta n’est pas de type primaire.
80 Mon vécu contre-transférentiel présente également une complexité intéressante : si je me sens de prime abord souvent forcé d’être solidaire avec elle, en la percevant comme un « fils parfait » et subissant de sa part une tentative visant à me donner une place dans son cliché paternel idéalisé, je me rends compte par la suite et dans les détours de la séance que j’entrevois en elle la petite fille qui se cache et a peur.
81 Pour aider Roberta à reprendre contact avec la peur, je dois également déconstruire son stéréotype paternel, idéalisé et clivé, en le réintégrant à la composante-loup.
82 Cela se produit déjà dans l’analyse à travers le travail interprétatif sur le transfert qui mobilise des désirs et des peurs adressés tour à tour à l’analyste, à son mari, et à d’autres figures de sa mémoire ou du monde extérieur. Je noterai un aspect intéressant : celui de l’inévitable extension de ce travail à la compréhension du rapport de Roberta avec le Pr X... – un domaine dans lequel elle commence à voir les choses d’une façon tout à fait nouvelle.
83 Le Pr X... est du reste un enseignant de valeur et tout ce qu’il a enseigné (et enseignera) à Roberta est vraiment précieux : cela sera si possible sauvé.
84 Les identifications introjectives partielles (Grinberg, 1976) sont celles qui font grandir.
85 Les identifications totales (le chevreau dans la pendule ; Roberta « phallus » du père et du professeur) doivent être déconstruites : c’est-à-dire démontées, décomposées de façon à en séparer les éléments constitutifs et à les récupérer dans des sens et des connexions différents (Bolognoni, 2002).
86 De façon plus spécifique : Roberta pourra-t-elle devenir mère et continuer en même temps à être une bonne stomatologue, héritière d’éléments paternels spécifiques, bien intégrés dans un self féminin ? Je ne le sais pas mais j’ose imaginer un parcours possible.
87 Je pense que nous devrons, dans un futur proche, déconstruire l’activité de Roberta sans jeter ses compétences, en décomposant le monolithe phallique d’identification et en séparant l’authentique (l’introjectif) du défensif (incorporatif et projectif).
88 Aussi à l’égard du Pr X..., Roberta doit de toute façon passer par l’expérience de la reconnaissance de ses angoisses de fond (la peur de « n’être rien » dans son institution et son identité professionnelle) et de ses désirs, liés au fantasme d’être l’élève préférée du professeur.
89 Ainsi, peut-être, la patiente pourrait-elle de bon droit devenir pour de bon un peu « petite louve ».
2. LE CAS DE UMBERTO « DU FAUX CHIEN À LA VRAIE HYÈNE, 2. POUR FINALEMENT REDEVENIR CHIOT »
90 Avec ce second cas, je voudrais m’engager sur un terrain beaucoup plus difficile : celui sur lequel névroses, psychoses et perversions peuvent se succéder avec fluidité, avec un balancement entre les différents niveaux de fonctionnement qui, d’une manière collégialement partagée, nous fait parler de cas « borderline » ou « limite ».
91 Comme dans le cas précédent, je voudrais mettre en évidence la composante névrotique non négligeable qui fait partie de la complexité du tableau et dont il faut tenir compte du fait de son importance dynamique et économique.
92 Nous sommes en pleine cinquième année (à raison de trois séances par semaine) de l’analyse de Umberto, enseignant dans un lycée ; venu en cure à cause d’angoisses généralisées, il a soulevé le couvercle d’une marmite bouillonnante dans laquelle s’agitent des fantasmes pervers de séduction et de violence à l’égard de certaines élèves, en général les plus jeunes et désarmées.
93 Nous sommes un lundi et il reste encore deux séances avant l’interruption pour la fête de Noël ; après les quarante-cinq minutes de silence presque total de la séance d’hier, le patient a aujourd’hui un air un peu fou.
94 Je connais cet état caractéristique chez lui des périodes précédant une séparation et que je décrirai un peu plus loin. En revanche, en dehors de ces périodes, Umberto apparaît comme un professeur gêné, irrésolu, timide, indécis, inhibé, caché derrière les verres épais de ses lunettes, qui se prend les pieds dans le tapis de l’entrée, fait des lapsus et des actes manqués, nie ou retient manifestement ses élans affectifs, surtout les agressifs, et présente des symptômes obsessionnels de toutes sortes.
95 Umberto passe souvent de cet état névrotique à un état d’anéantissement mental : il a alors un regard élusif, perdu dans le vide, ne regardant nulle part et semblant dire : « en moi, il n’y a rien » (et s’il y a une chose que j’ai apprise après tant d’années de travail, c’est qu’il y a toujours, quelque part, quelque chose dans l’esprit d’un individu).
96 Quand Umberto est ainsi, je me dis qu’il « fait l’indien », ou le « poisson en baril » : il annule sa capacité de pensée et se présente comme un « décérébré ou un sujet prépsychotique », avec un mélange confus d’exhibition hystérique de sa nullité mentale présumée et d’attaque effective contre la pensée.
97 Comme je l’ai suggéré plus haut, un autre type d’altération surgit à proximité des périodes de grandes séparations et immédiatement après : du « décérébré perdu dans ses rêves » émerge un petit garçon pervers qui, avec des airs de faux ange, énonce des propos horripilants sur une base sadique.
98 On peut donc imaginer cette séquence :
- 1 / au début de la séance, il y a
le Pr Umberto inhibé, stressé, présentant des symptômes et apportant parfois des rêves ; - 2 / peu après, celui-ci laisse la place à un monsieur d’âge moyen apparemment dément, égaré et incapable de penser ;
- 3 / de cette larve humaine, un petit garçon diabolique émerge, dépourvu de conflit, rapide et décidé dans l’idéation, qui projette d’isoler, humilier et dominer une esclave (autrefois la mère, les élèves au lycée, l’analyste en séance, l’objet, dans l’absolu onirique), pour venger les abandons passés et conjurer les futurs).
99 La position no 1 (le Pr Umberto inhibé) correspond à un niveau névrotique de fonctionnement auquel prévalent non seulement un refoulement massif, la dépense considérable d’énergie pour le maintenir, et les compromis symptomatiques qui s’ensuivent inévitablement.
100 On peut observer dans la position no 2 ( « le monsieur d’âge moyen ayant perdu la tête » ) l’équivalent d’un mini-effondrement psychotique dont émerge (position no 3), « le petit garçon diabolique » pervers), avec une solution fondée sur les clivages et sur le reversal (renversement des rôles) : un Umberto « fort et méchant » (le « petit garçon » est en réalité un masque infantile déresponsabilisant) domine et sadicise les femmes rendues impuissantes, mais aussi son self affectif et dépendant, clivé et projeté sur elles.
101 Dans la séance que je présente, Umberto apparaît, au seuil de la position no 3, avec une singulière capacité communicative, s’adressant à moi comme si j’étais un surmoi à embrouiller ou à agacer de façon provocatrice.
102 À travers ce qu’il énonce, le patient semble suggérer : « Je ne désirerais pas seulement séduire ces élèves, je voudrais presque le faire, l’agir vraiment ; et je te le dis en te regardant du coin de l’œil pour voir si tu dis quelque chose ou pas. »
103 Ces jours-ci, Umberto est excité par la voix d’une jeune fille de 18 ans, faible, soumise, ayant déjà été réellement victime de violences. Il rêve éveillé de l’inviter chez lui sous un prétexte scolaire, de l’abrutir en lui faisant avaler une boisson droguée, de l’allonger et d’abuser d’elle.
104 Plus il parle, plus ses dents semblent devenir pointues, comme celles d’un loup.
105 Je ressens un malaise complexe en écoutant ces fantasmes et en imaginant la scène décrite : Umberto me délègue complètement la fonction d’éprouver de la douleur pour la jeune fille qui souffre ; ainsi, « il voyage rapidement, sans bagages à main ».
106 Je sens, d’une part, qu’il croit vraiment à cette solution à la fois sadique et maniaque de ses angoisses de séparation (il rêve éveillé d’emprisonner et d’isoler l’objet / jeune fille) et d’insuffisance (il pense la dominer, garder le pouvoir sur elle).
107 D’autre part, je sais et je sens qu’il ne fonctionne pas tout à fait ainsi et que je dois avoir présent à l’esprit que j’ai affaire à un interlocuteur complexe, chez qui des niveaux clivés verticalement coexistent (Meltzer, 1967 ; Grotstein, 1992), avec des degrés d’organisation et d’investissement différents : de véritables « personnages » ayant leur propre cohésion intrinsèque, et qui se succèdent sur la scène.
108 D’après ma conception de l’empathie (Bolognoni, 1997 ; 2002), je ne parviens à être en contact avec lui que quand je suis en mesure de percevoir et de me représenter suffisamment bien la pluralité et la complexité de ses articulations internes.
109 L’état de ce patient fluctue entre modalités névrotiques, psychotiques et perverses du fonctionnement psychique. Il est modérément et partialement conflictuel et n’est pas un pervers « pur » (si l’on veut bien me passer cette expression paradoxale...) ; il connaît des dépressions fonctionnelles parapsychotiques, mais il se reprend très bien et se montre parfois capable d’avoir des dispositions authentiquement matures, cohésives et bien intégrées dans les affects et les pensées, dans les moments de relatif bien-être intérieur et relationnel, même sur le plan éthique.
110 Quand je m’adresse à lui, je dois avoir la perspicacité de parler à ses différents niveaux fonctionnels, aussi bien les manifestes que les potentiels, car je suis désormais habitué à découvrir que tous ces niveaux sont à l’écoute, même quand il semble que ce ne soit pas ainsi.
111 Comme cela est déjà arrivé d’autres fois, je l’encourage à me parler de ses fantasmes, qu’il est cependant très perturbant d’écouter, et qui me donnent la mesure de la souffrance originaire de son self – une souffrance avec laquelle il n’est pas en contact du fait qu’il se scinde, s’identifie à l’agresseur et projette son soi sensible sur la jeune fille.
112 On peut en tout cas percevoir comment l’ « Umberto identifié à l’agresseur » s’est désormais consolidé et structuré comme élément autonome, narcissiquement investi et cohésif, à l’intérieur du self, abstraction faite de sa genèse défensive originaire.
113 Ma possibilité de compréhension à son égard n’a pas été immédiate ; il a fallu beaucoup de temps et de travail avec lui pour quelle s’instaure en moi. Je n’ai au début éprouvé que de l’horreur et de l’indignation car j’avais perdu le contact avec ses parties saines, exactement comme il le perdait lui-même (en 1936, Anna Freud parlait de « transfert de défenses » du patient sur l’analyste), et je partageais le clivage (Bolognoni, 1998 ; 2002).
114 Je supporte maintenant le sadique qui est en lui pour favoriser ce contact intérieur et depuis peu l’analyse peut effectivement s’approfondir car le patient a associé de façon spontanée le souvenir d’un film très significatif, Le mari de la coiffeuse de Lecomte.
115 Le désir du patient est celui d’instaurer et de maintenir une symbiose fusionnelle avec un équivalent maternel, comme dans ce film ; quand une discontinuité importante, comme celle qui intervient avec les vacances, interrompt le rythme des séances, le Pr Umberto commence par s’embrouiller et se retirer de façon psychotique, puis il « se rompt » sans s’en rendre compte, se scinde et se « maniaqualise », devenant sur le plan psychique un monstre.
116 Le mari de la coiffeuse, avec sa fin tragique (la protagoniste Anna Galiena se suicide pour échapper au piège doré de la symbiose), semble représenter le désir mais aussi la non-confirmation de celui-ci par la réalité.
117 Je dis ainsi au patient : « Je sais parler à deux Umberto : l’un est douloureusement conscient de ses angoisses de séparation (de la mère autrefois, de l’analyste aujourd’hui) et d’insuffisance.
118 « Un autre Umberto se leurre et se satisfait d’une solution sadique qui le fait se sentir extrêmement puissant.
119 « Je respecte le premier, mais je dois aussi dire au second qu’il se leurre inutilement : l’union continue désirée n’est pas possible, non plus l’isolement de l’étudiante.
120 « Et, surtout, je pense que ne vous échappe pas cette fois-ci comment cette idée prend force dans la co ïncidence avec la suspension des séances, et donc avec notre séparation. »
121 Pause. Silence.
122 Lentement, péniblement, le patient revient à lui.
123 Le sadique ne disparaît pas complètement, il ne « meurt pas », mais la compréhension de son « mécanisme » lui enlève son prestige narcissique, et, d’une certaine façon, il devient minoritaire : Umberto, les dents serrées, reprend contact avec sa souffrance.
124 Ce parcours a déjà été effectué plusieurs fois et l’aspect prometteur consiste en ce que les temps d’aller et retour (de réintégration élaborative) deviennent plus courts.
125 Montrer au patient le clivage n’est pas, dans ce cas, synonyme de renfort de celui-ci : le problème est éventuellement celui de s’adresser au moi du patient quand le message peut être reçu.
126 L’association relative à ce film particulier m’a indiqué que l’esprit de Umberto commençait aussi à pouvoir contenir quelques éléments douloureux ; le film commence en effet par la description d’une fusion idyllique mais se termine par une tragique désillusion eu égard à celle-ci.
127 Ce qui m’intéresse ici avant tout, c’est de montrer comment Umberto a pu, à travers l’analyse, progressivement accéder à la représentation et à l’élaboration de ses modes de fonctionnement d’une façon plus unitaire : il y a en lui une hyène et reconnaître cela n’est pas épargné au « Pr Umberto inhibé » névrotique ; mais il y a un précurseur de cette hyène dans le « petit Umberto » anéanti par l’abandon et la maladie – un aspect originaire qu’il s’agit aussi de reconnaître et de récupérer au cours de notre travail.
128 Je tiens à dire que dans un cas comme celui-ci, on ne peut parler seulement d’ambivalence, afin de sauver le caractère unitaire du sujet.
129 Ce sujet, en effet, n’est pas unitaire sur le plan du temps et de la structure, même au sens tellement partiel et relatif dans lequel nous, analystes, concevons avec résignation la notion d’ « unitarité ».
130 Le refoulement le maintient périodiquement dans l’obscurité du volcan qui bouillonne en lui. Le refoulement de ses angoisses et de son agressivité explosive et irritée fait de lui dans les phases pendant lesquelles les dispositifs névrotiques prévalent, l’équivalent d’un faux chien domestique tenu en laisse davantage par un idéal du surmoi social ( « quelle impression je ferais s’ils me démasquaient ?... » ) que par un surmoi persécuteur ( « que me feraient-ils s’ils me découvraient ?... » ) ou par une attitude dépressive-réparatrice ( « quelles souffrances ai-je causé ?... » ). La désorganisation psychotique transitoire qui s’ensuit le réduit, passagèrement, à une véritable larve en deçà de la confusion mentale, anesthésiée et déresponsabilisée.
131 La cessation du refoulement, mais aussi le clivage et la projection dans l’autre de son propre self fragile et dans le besoin font émerger « la hyène » chargée de haine vindicative, décidée à rétablir de façon sadique le narcissisme et l’omnipotence en dominant l’objet.
132 La hyène est bel et bien le résultat d’une série d’opérations de clivage de type psychotique. Le fait de la cacher ainsi que la tentative de nier sa nature en la camouflant et en l’enrubannant comme un caniche sont des mécanismes d’ordre névrotique.
133 Enfin, le travail analytique remet le patient en contact avec sa propre douleur (en désactivant progressivement ses défenses perverses), avec sa mémoire (en désactivant ses défenses névrotiques), et avec sa pensée (en désactivant ses défenses psychotiques).
134 Refoulement, clivage et projection s’organisent, se succèdent et opèrent avec efficacité chez le patient, et l’analyste doit s’adresser à lui en lui signalant cette succession non pas fortuite, mais pourvue de sens.
135 Il faut en somme tenir compte de la diversité des défenses également dans l’organisation des modalités d’intervention, qui sont dirigées de façon spécifique, ciblée, et désenchantée, sans illusions simplificatrices : une fois traversée la phase heureusement rapide et épisodique de la larve, on a vraiment affaire avec ce patient autant à une hyène qu’à un jeune chien.
CONCLUSION
136 Les deux cas dont j’ai traité ici ne montrent pas seulement la complexité des organisations pathologiques et des solutions défensives « mixtes » auxquelles les patients ont recours, et l’inévitable inadéquation d’une éventuelle reductio ad unum diagnostique. Ils permettent aussi d’entrevoir quelques aspects cliniques généraux propres aux deux principaux mécanismes de défense qui, davantage que les autres, caractérisent les deux catégories qualitatives de fonctionnement pathologique : respectivement le refoulement (pour la névrose) et le clivage (pour la psychose).
137 Tout en reconnaissant le caractère arbitraire et discutable de cette formulation, je voudrais attirer l’attention, de façon synthétique, sur deux points :
138 a) Le refoulement entraîne des conséquences symptomatiques importantes et perceptibles (anxiété, stress, symptômes phobiques, obsessionnels, etc.) et une production onirique tendanciellement présente, qui offre une représentation des éléments du conflit.
139 Roberta, exposée en analyse au travail de la névrose de transfert, propose de nouveau à mon égard les solutions défensives de clivage adoptées vis-à-vis du père, mais elle ne peut éviter de percevoir avec anxiété les développements intérieurs et les fantasmes liés au désir refoulé de la part féminine en elle ; elle vit la fatigue et le coût économique du conflit (qu’elle ne parvient plus à remplacer de façon persistante par l’identification masculine) et fait des rêves comme celui que j’ai rapporté.
140 Dans mon langage, « elle voyage avec toute sa charge (symptomatologique, onirique, économique) de bagages à main », dans un régime toujours plus précaire de refoulement dans l’inconscient dynamique, et le patrimoine du self n’est pas distancé et figé au loin de façon projective. Comme le Pr Umberto de la « phase 1 », inhibé, stressé, présentant des symptômes, des actes manqués et rapportant parfois des rêves.
141 b) On voit au contraire que lorsque entrent en jeu des clivages importants de type vertical (jusqu’à la dissociation, comprise dans un sens psychanalytique, non pas dans le sens phénoménologique de la psychiatrie), qui ont un effet de « compartimentation de l’expérience » (Gabbard, 1994), les fonctions et contenus mentaux tendent à s’organiser en une série de conscience parallèles : « le fils aîné » Roberta, joueur de football, chasseur et lutteur, déterminé et très efficace, ou « la hyène » Umberto, rapide dans l’idéation et diaboliquement a-conflictuel.
142 Dans ces états de clivage, le sujet « voyage sans bagages à main » ; il a renoncé au « poids » d’une partie du self, plus ou moins comme le fait le lézard qui, exposé à un danger, se coupe la queue pour la laisser à l’agresseur et courir plus vite.
143 Le patient, ainsi compartimenté et appauvri, a tendance à ne présenter aucun symptôme ; il ne ressent ni stress ni fatigue car il évite le coût économique du conflit et charge l’autre (surtout dans le cas de Umberto) de représenter et de vivre de façon projective des parties entières de son self.
144 Les patients dans un état comme celui-là nous paraissent souvent simplifiés et ils rêvent moins ; Bion (1959) avance l’idée qu’ils utilisent l’identification projective plutôt que le refoulement, qui créerait l’inconscient, et les morceaux du self et des objets se retrouvent de façon hallucinatoire dans le monde extérieur, plutôt que représentés dans le rêve.
145 Enfin, l’alternance du refoulement ou du clivage chez le patient, ou les priorités du recours à l’un ou l’autre, influe de façon caractéristique sur le vécu contre-transférentiel de l’analyste.
146 Lors de ma première rencontre avec Roberta, j’ai éprouvé la sensation incertaine d’avoir affaire à une femme peut-être féminine, mais qui cultivait des attitudes masculines, et un instant, j’ai remarqué agréablement la féminité de ses formes ; un instant seulement parce qu’elle a très vite « mis en avant » son habileté professionnelle qui a fini par occuper longtemps notre perspective commune. Mais cette première sensation, bien que fugitive et ayant tendance à être refoulée par la patiente, a été une lueur dans l’obscurité et a dû contribuer à m’orienter dans mes efforts pour aider Roberta à « sortir de la pendule ».
147 La sensation, encore plus simplificatrice et massive, d’être souterrainement forcé de partager son « activité idéalisante » comme le Pr X..., me faisait me sentir schématique et aussi prévisible qu’un train sur des rails : appauvri et contrôlé par l’identification projective de la patiente, dans un régime de clivage du self.
148 À son tour, « le Pr Umberto inhibé », plein de stress, de lapsus et de symptômes névrotiques a provoqué en moi un sentiment de suspension inévitable, d’attente, face à une subjectivité tellement refoulée, inexprimée, et au moins en partie inauthentique et masquée.
149 Ce patient m’a fait vivre successivement de violentes sensations de douleur, d’angoisse, de peine, de colère et d’indignation qu’il se trouvait évacuer en moi dans les phases au cours desquelles, en tant que « petit garçon diabolique », il se scindait de son affectivité, de son self qu’il projetait en moi, ainsi que son surmoi.
150 Mais à d’autres moments, lorsqu’il se réintégrait, il suscitait chez moi de façon naturelle une sensation instinctive de partage et de respect à l’égard de sa souffrance ; et l’écoute des sources de celle-ci se produisait en moi avec un intérêt spontané qui n’était pas le fruit de préceptes techniques.
151 Je n’aurais non plus été à même de comprendre ces patients, dans la modeste mesure dont j’en suis capable, si ma formation ne m’avait donné les outils complexes qui permettent de reconnaître l’alternance des niveaux névrotiques, psychotiques, et relativement sains ainsi que leur façon particulière de fonctionner et d’exister.
152 (Traduit de l’italien par Anne-Lise Hacker.)
Bibliographie
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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Pellizzari G. (1989), Rimozione e rappresentazione (La Gorgonia e Perseo), Gli Argaunoti, 41, 115-131.
Notes
[ 1] S. Freud (1914), dans le cas de « L’homme aux loups » développe une série de références et connexions avec la fable du « loup et des sept chevreaux », mais ne prend pas en considération le fait de se cacher dans la pendule comme un « se cacher » (=se cacher à l’autre et à soi-même) dans un élément phallique qui renvoie au persécuteur, c’est-à-dire dans un s’identifier / devenir identique qui détournera les deux en ce qui concerne la reconnaissance de l’altérité et de la différence, et au danger consécutif de l’explosion du désir, de la culpabilité et de la peur.
[ 2] G. Pellizzari (1989) signale que « le non-mère » – terme dont le genre est neutre – n’est pas l’absence de la mère, mais ce que n’est pas la mère comme pare-excitateur.
Résumé
Contrairement à la tendance à la mode au niveau international jusqu’il y a encore quelques années, la complexité de bon nombre de tableaux cliniques caractéristiques de notre époque met en valeur les outils théoriques et cliniques appropriés aux névroses.
Les “ passages ” névrotiques se révèlent inévitables dans la plupart des analyses et la différence eu égard au passé a trait à la fréquence et à l’intensité avec lesquelles ceux-ci caractérisent ou pas la configuration pathologique complexe.
Cet article traite des articulations entre défenses névrotiques et tableaux cliniques complexes. L’analyse du matériel clinique permet de montrer comment les mécanismes névrotiques peuvent constituer :Mots clés
Refoulement, Clivage, Identification, Déconstruction, Empathie, Économie d’énergie, Réintégration
In contrast to the fashionable tendency, up to only a few years ago on the international scene, the complexity of a good number of clinical configurations that are characteristic of our times highlights theoretical and clinical tools that are appropriate to the neuroses.
Neurotic “ episodes ” prove inevitable in most analyses and any difference with regard to the past relates to the frequency and intensity with which they characterise or not the complex pathological configuration.
This article considers interconnections between neurotic defences and complex clinical configurations. The analysis of clinical material enables us to show how neurotic mechanisms can constitute :Key-words
Repression, Splitting, Identification, Deconstruction, Empathy, Energy economy, Reintegration
Im Gegensatz zu der in den letzten Jahren auf internationaler Ebene gültigen Tendenz, hebt die Komplexität der für unsere Epoche charakteristischen klinischen Bilder theoretische und klinische Elemente hervor, welche den Neurosen eigen sind.
Die neurotischen “ Passagen ” treten unvermeidbar in den meisten Analysen auf und der Unterschied in Bezug auf die Vergangenheit hängt mit der Frequenz und der Intensität dieser “ passages ” zusammen, welche die komplexe pathologische Konfiguration charakterisieren oder nicht.
Dieser Artikel behandelt die Artikulationan zwischen neurotischer Abwehr und komplexen klinischen Bildern. Die Analyse des klinischen Materials erlaubt, aufzuzeigen, wie die neurotischen Mechanismen konstituieren können :Schlüsselworte
Verdrängung, Spaltung, Identifizierung, Konstruktion, Einfühlung (Empathie), EnergieÖkonomie, Wiederintegration
Opuestamente a la tendencia de moda a nivel internacional hasta no hace má s de algunos años, la complejidad de gran número de cuadros clínicos catacterísticos de nuestra época pone en evidencia las herramientas teóricas y clínicas apropiadas para las neurosis.
Los “ pasajes ” neuróticos se revelan inevitables en la mayoría de aná lisis y la diferencia en cuanto al pasado concierne a la frecuencia y a la intensidad con que los mismos caracterizan o no la configuración patológica compleja.
Este artículo analiza las articulaciones entre defensas neuróticas y cuadros clínicos complejos. El aná lisis del material clínico muestra de qué manera los mecanismos neuróticos pueden constituir :Palabras claves
Represión, Escisión, Identificación, Descontrucción, Empatía, Economía de energía, Reintegración
Contrariamente alla tendenza in voga fino a pochi anni fa a livello internazionale, la complessità di molti quadri clinici tipici del nostro tempo valorizza lo strumentario teorico-clinico pertinente alle nevrosi.
I “ passaggi ” nevrotici risultano inevitabili nella maggior parte delle analisi, e la differenza rispetto al passato riguarda la frequenza e l’intensità con cui essi caratterizzano o meno la configurazione patologica complessiva.
Questo lavoro si occupa delle articolazioni tra difese nevrotiche e quadri clinici complessi ; attraverso l’analisi del materiale clinico, si può evidenziare come i meccanismi nevrotici possano costituire :Parole chiave
Rimozione, Scissione, Identificazione, De-costruzione, Empatia, Risparmio energetico, Re-integrazione
PLAN DE L'ARTICLE
- 1. LE CAS DE ROBERTA. « ATTENTION AU LOUP : 1. DE LA CHEVRETTE AU PSEUDO-LOUP, À LA PETITE LOUVE »
- LA SÉANCE
- COMMENTAIRE
- 2. LE CAS DE UMBERTO « DU FAUX CHIEN À LA VRAIE HYÈNE, 2. POUR FINALEMENT REDEVENIR CHIOT »
- CONCLUSION
POUR CITER CET ARTICLE
Stefano Bolognini « Vrais et faux loups. », Revue française de psychanalyse 4/2003 (Vol. 67), p. 1285-1304.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-4-page-1285.htm.
DOI : 10.3917/rfp.674.1285.




