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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’humour ? Un art de triompher de la honte et de la culpabilité
AuteurJean-Pierre Kamieniak du même auteur
22, rue La Champmeslé76000 Rouen
Il n’aura échappé à personne, au cours de ce Congrès, que le traitement de la honte et de la culpabilité n’a pu faire l’économie d’un zeste d’humour comme si, par le recours réitéré à ce phénomène volatile dont Freud était d’ailleurs un fervent pratiquant, il avait fallu se prémunir de leur attraction pesante, de leur nature pétrifiante, voire contagieuse. Aussi peut-on se demander si, au-delà de son indéniable vertu sédative, il ne s’agissait pas de l’aveu intuitif, répété et méconnu, de quelque alchimie unissant ces affects “ négatifs ” à ce don rare et précieux dont l’enfant de Freiberg fut l’heureux héritier.
2 On se souvient en effet que dans cette Vienne fin de siècle, fraîchement dotée d’un bourgmestre antisémite, un honorable médecin désargenté et père de famille nombreuse, profondément endeuillé par « la perte la plus déchirante d’une vie d’homme » (1900 a) – celle de son vieux juif de père dont le souvenir de l’humiliation est encore cuisant dans l’esprit du fils – entreprenait alors de collectionner les Witze, ceux qui l’ont fait le plus rire au cours de son existence, afin de se constituer une anthologie à usage personnel.
3 Une collecte pour le moins incongrue, s’effectuant sur fond de douleur, de honte et de culpabilité, qu’il finira d’ailleurs par « avouer » à son seul véritable ami d’alors, un médecin berlinois, juif comme lui, qui ne manquera pas de lui demander des explications dont Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient constitue la réponse. Mais une manière aussi, pour ce fils des humiliés et des offensés, à travers ce trait identificatoire, de recueillir et s’approprier la parole paternelle et de s’inscrire dans la filiation, revendiquant alors, fièrement son identité (Kamieniak, 2000).
4 À cette même époque, dans la Vienne début de siècle cette fois, un très jeune et brillant philosophe honteux de ses origines, que son meilleur ami n’avait jamais vu rire et rarement sourire « (Le Rider, 1982), publiait un violent pamphlet antisémite et misogyne et, six mois plus tard, profondément déprimé, se tirait une balle en pleine poitrine, mettant définitivement un terme aux battements de ce cœur juif qu’il ha ïssait tant.
5 Le Selbstha, ce poison particulièrement insidieux distillé par l’esprit ambiant, venait de frapper Otto Weininger dépourvu, lui, de cet antidote salvateur qu’est l’humour véhiculé par les jüdische Witze, lequel lui aurait sans doute permis d’épargner son intégrité narcissique de cette haine destructrice, à l’instar du maître viennois, et du même coup de sauver sa peau.
6 Ainsi, alors que la pensée philosophique ne pourrait qu’inviter – au mieux – à la résignation, il semblerait bien que l’humour, lorsqu’on en est doté, puisse venir au secours de la dépression, du deuil, de la honte et de la culpabilité, dans la mesure où non seulement il rendrait supportable une réalité qui ne l’est guère, mais encore il permettrait, en la pensant, d’en sourire victorieusement. Penser la réalité, mais d’abord pouvoir se la représenter dans son ampleur tragique, constituerait en effet l’une des dimensions majeures, voire le préalable, de cet humour dont Freud fut l’incarnation vivante.
7 Ce rapport complexe, délicat et ambigu qu’entretiendrait l’humour avec l’insupportable, voire l’irreprésentable ou encore l’impensable, Claude Janin l’a bien soupçonné qui épingle La vie est belle et plus encore son auteur dont les exhibitions festivalières relèvent indubitablement, elles, de l’exaltation maniaque et non de l’humour. Il y a là en effet, entre l’humour et la manie ou l’hypomanie dans leur valence triomphante, des frontières ou des limites subtiles, mouvantes, dont d’ailleurs on n’est jamais vraiment assuré de pouvoir les maintenir. Freud lui-même a pu s’y laisser prendre qui, pour témoigner de l’humour en 1905, a fait appel à cette figure magnifique qu’est Falstaff, sensible qu’il fut au narcissisme imposant du personnage – une figure quelque peu éhontée, dirait probablement Claude Janin – pour y revenir deux ans après L’humour, à propos du Malaise dans la civilisation, soulignant combien ce « narcissique absolu » qu’incarne l’indigne ripailleur, incapable d’investissement objectal, était insupportable justement : « Cette possibilité de bonheur est tellement triste. C’est celui qui s’en remet entièrement à lui-même. Falstaff en est la caricature. Nous le supportons comme une caricature, autrement il est insupportable. C’est le narcissique absolu. Cette faculté de n’être atteint par rien n’est donnée qu’au narcissique absolu » (Sterba, 1982).
8 Car c’est bien d’atteinte – d’atteinte du moi ou plus précisément d’atteinte narcissique – dont il retourne dans ces états ou mouvements émotionnels qui nous occupent, et dont elle constitue l’assise génératrice. Si en effet – alors que le honteux exhibe, à son corps défendant, le défaut de la cuirasse – l’humoriste affiche son invulnérabilité narcissique tandis que l’exalté, lui, méconnaît activement ses blessures dans un déni tendu de la honte et de la culpabilité, tous deux proposent des réponses idiosyncrasiques aux situations dans lesquelles ils se trouvent engagés hic et nunc afin de triompher des affects négatifs qu’elles suscitent.
9 On peut en effet triompher de la honte, tout comme de la culpabilité ainsi que le manifestent discrètement l’humoriste et plus bruyamment les frères parricides au décours de leur forfait ou de la fête totémique qui le commémore, et Lady Chatterley le sait bien qui, après s’être abandonnée une folle nuit aux privautés démoniaques de son séducteur botté, « aurait cru qu’une femme serait morte de honte, au lieu de quoi c’était la honte qui était morte » : « Et c’était nécessaire, à jamais nécessaire pour brûler et détruire les fausses hontes et pour fondre en pureté le lourd minerai du corps. Par le feu de la sensualité toute pure. (...) Ce fut un triomphe, presque une gloire » (Lawrence, 1928).
10 Avec cette mystérieuse alchimie dont l’énamourée Lady fait elle aussi l’expérience, on vérifie derechef combien l’exaltation amoureuse ou l’idéalisation passionnelle permettent, tout autant que l’humeur Joyeuse, l’euphorie morbide ou l’intoxication ébrieuse, de braver les censeurs, de lever les tabous et de vaincre les pudeurs. Est-ce à dire pour autant que honte et culpabilité pourraient s’évanouir, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique ? C’est, en tout cas, ce que tentent de nous faire accroire ces différentes figures, confondues dans une même affirmation triomphante dont l’évidence joyeuse masque quelque peu le caractère énigmatique.
11 De quelle victoire en effet s’agit-il ? Sur quel adversaire ? Et avec quelles forces, quelles armes et quels alliés éventuels ?
12 Freud n’était pas en mesure d’y répondre en 1905, et du même coup d’opérer des distinctions essentielles entre ces différentes modalités défensives hilarantes. Et c’est d’ailleurs encore une fois le drame et la souffrance – la sienne comme celle, collective, de la tragédie humaine de la grande guerre – qui le feront avancer, avec par exemple la question narcissique ou la problématique du deuil et de la mélancolie où se forgent discrètement les outils neufs de la deuxième topique nécessaires à l’élucidation de ces questions. On ne s’étonnera donc pas de retrouver là ce même mouvement qui témoigne bien chez le maître non seulement de cette union des affects négatifs à l’humour, mais encore des racines pulsionnelles de ses élaborations métapsychologiques, car c’est bien lui qui – alors que son gendre et ses fils sont mobilisés sur le front, que le premier est blessé et que l’un des seconds échappe à une mort certaine, une balle ayant traversé le calot qu’il sera fier d’exhiber – se constitue un petit cahier qu’il intitule Kriegswitze dans lequel il réunit les bons mots circulant sur l’effroyable boucherie, comme celui de ce jeune juif, soldat dans l’année russe, écrivant à ses parents : « Chers parents, tout va bien pour nous, nous reculons de plusieurs kilomètres par jour. Si Dieu me prête vie, je serai à la maison pour Rosh Hashana. »
13 C’est que l’humour et la mort ont partie liée. À l’instar de la dépression mélancolique ou du triomphe maniaque, tous deux impliquent une perte, et la victoire que clament unanimement l’humoriste et l’exalté signe d’abord une victoire sur l’objet intériorisé qui est aussi, dans tous les cas, de quelque façon, un objet ha ï. Et ce sont dans les configurations singulières de ces différentes humeurs que l’on est à même d’opérer métapsychologiquement une distinction pertinente entre le rire de l’exalté – qui signe en fait l’échec, de cette transmutation des affects négatifs qui fait le charme de l’humour – et le sourire de l’humoriste – entre le rire et les larmes – qui porte indubitablement la marque du Durcharbeit.
14 Il faut en effet rappeler que cette plaisante et salubre pratique solitaire est un processus intrapsychique dont l’accomplissement – à la différence de l’esprit ou du comique – ne nécessite précisément en aucune manière la présence ou le recours à un tiers réel spectateur ou complice, chez qui l’effet séducteur et divertissant de l’humour est en fait donné gracieusement (Kamieniak, 2002 b). L’humour est d’abord et fondamentalement chez son auteur un opérateur narcissique : opérant dans le champ du préconscient et étayé sur la dynamique interinstancielle, il est ce processus de secondarisation consistant en une réévaluation inattendue des exigences de la réalité qui en renverse du même coup la tonalité affective pénible, offrant ainsi à un moi triomphant, quelque peu identifié à son sur-moi, ce gain de plaisir par lequel il affiche un narcissisme invulnérable (Kamieniak, 2002 a). Freud le soulignait déjà en 1905 lorsqu’il énumérait la série indéfinie des émotions pénibles que l’humoriste était en mesure de « dompter », lui en permettant l’économie.
15 Ce qu’effectue en effet le travail d’humour est en quelque sorte un équivalent du travail de deuil, à cette différence près que l’objet auquel doit renoncer le moi de l’humoriste c’est d’abord et essentiellement lui-même. L’humoriste et l’endeuillé se soumettent effectivement tous deux au verdict qu’impose la dure réalité – à la différence des manies de deuil ou de veuvage dont le triomphe relève précisément du réflexe de fuite, à l’instar de l’héro ïne de Lehàr Die lustige Witwe, créée à Vienne en 1905 – entreprenant ce douloureux labeur de détachement de l’objet menacé/perdu et aidés en cela, pour ce qui est du deuil, par une identification à cet objet venant se fondre dans le moi et renforcer, compléter ou redessiner son caractère : le fait que l’objet perdu soit réérigé dans le moi, dit Freud, « a une part importante dans la formation du moi et contribue essentiellement à produire ce qu’on nomme son caractère » (1923 b).
16 On comprend alors tout de suite que, pour ce qui concerne le traitement de la culpabilité, l’issue du travail de deuil n’ait à proprement parler rien de triomphal : épuisé par ce coûteux labeur mobilisant intensément la représentation cause de souffrance et les investissements ambivalents qui la soutiennent, épuisé encore par le rétablissement difficile d’une circulation libidinale fluide et tempérée entre des instances qui se sont pour le moins égratignées, l’endeuillé ne peut tout au plus, et à l’exemple de l’humoriste, qu’offrir derechef à la vie un sourire embué de larmes...
17 Car l’humour n’est assurément pas ce trait fulgurant que décoche l’esprit – hilarant pour le tiers complice et mortifiant pour sa victime – avec lequel on le confond trop fréquemment, ne serait-ce que parce qu’ils se trouvent le plus souvent mêlés. Il est lui aussi ce sourire à travers les larmes résultant d’un intense travail de mobilisation dans lequel le sujet a également épuisé toutes ses forces à maintenir sa propre unité : ni déni ni délire, ni clivage ni refoulement, respectueux des principes de réalité et de plaisir/déplaisir, il réussit de surcroît à ce que les instances s’accordent et s’octroient une prime de plaisir grâce à ces déplacements de grandes quantités d’investissement par lesquels « la personne de l’humoriste a retiré l’accent psychique de son moi et l’a déplacé sur son sur-moi » devant lequel, ainsi « grossi », le moi « apparaît minuscule (et) ses intérêts futiles » (1927 d).
18 Pourtant, malgré cette dépense considérable pour surmonter les affects négatifs, Freud persiste à parler de triomphe là où l’on penserait plutôt Aufhebung, et à faire du moi humoriste le bénéficiaire de ce sentiment. Comment comprendre cette insistance freudienne ?
19 Car c’est bien son moi menacé – ce siège de la honte et de la culpabilité – que d’une certaine manière l’humoriste sacrifie ou abandonne en surinvestissant son sur-moi et, de ce point de vue, l’attitude humoristique est à mille lieues de ces réactions narcissiques spontanées que seraient la colère, la révolte ou le dépit puisqu’il joue – dans un premier temps – la carte de l’acceptation, avec la conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire et que c’est ce qu’il peut faire de mieux. C’est en cela qu’il rejoint la position philosophique chère à Épictète dont le bonheur consistait à vouloir, si l’on en croit son Manuel, « que les choses arrivent comme elles arrivent », renonçant d’emblée à ces mouvements de protestation narcissique, avant que, dans un second temps, le travail d’humour ne produise et manifeste ses effets ludiques sur le mode du défi dont bien évidemment – à la différence de l’exalté – l’humoriste n’est pas dupe.
20 Nous ne croyons pas en effet, à l’instar de l’esprit ou du comique, à la fulgurance de l’humour, notamment de par leur situation topique respective. À cette irruption impromptue de l’inconscient que signale le Blitz-Witz, répond en effet la secrète et discrète alchimie humoristique : l’humour d’un sujet, lorsqu’il se manifeste, est toujours déjà un résultat, le résultat d’un certain travail spécifique du préconscient – le travail d’humour précisément – qui résulte d’un double jeu simultané d’investissements et de déplacements qui concerne à la fois les affects et les représentations d’une part, le moi et les instances idéales, d’autre part.
21 Freud était véritablement passé maître dans cet art de supporter l’inéluctable en accueillant avec le sourire l’impitoyable Anankè, et ce jusqu’à la fin. En veut-on un exemple ? Alors qu’il attend qu’un séquestre osseux se détache de sa mâchoire malade, le gentleman viennois confie d’abord à Arnold Zweig le 13 décembre 1938 : « J’attends toujours un second os qui, comme le premier, doit se détacher de moi [une petite esquille s’était détachée quelques semaines auparavant] », mais il le formule ainsi six jours plus tard à Eltingon : « J’attends comme un chien affamé un os qu’on m’a promis, à cela près que ce doit être l’un des miens. »
22 Comment ne pas ressentir et saluer la « dignité » ou encore la « grandeur » d’une telle attitude ? Laquelle n’aura d’ailleurs de cesse d’étonner l’investigateur souffrant car cette conduite, pour élégante qu’elle soit, n’en bouscule cependant pas moins sa majesté l’Instance idéale, ou plus précisément l’idée que le chercheur s’en est faite. Dans cette réflexion étincelante jaillie, en ce milieu de l’été 1927, de la recrudescence d’une flambée de douleurs, Freud est d’ailleurs le premier interloqué par ce portrait inattendu du sur-moi en protecteur compatissant et consolateur, habitué qu’il est, dans sa pratique, à la fréquentation d’un maître plutôt sévère et cruel, davantage chargé de souligner les fautes et d’exiger réparation que d’absoudre les manquements. Cet impitoyable et féroce inquisiteur pourrait donc aussi se montrer magnanime ? De fait, avec ce portrait inopiné du sur-moi en instance roborative, c’est l’énigme de sa nature et le mystère de ses origines qui se trouvent relancés et Freud embarrassé – après avoir perçu dans cette voix consolatrice quelque intonation maternelle – se tait, car ce qu’il pressent, c’est que sous la robe du juge se tapit une nourrice...
23 André Beetschen l’a bien soupçonné, qui évoque en passant cette figure de « mère compatissante et amoureuse », brossée par Zweig et concluant d’importance le texte freudien sur le parricide (1928 b), comme une « autre version de cette transformation du sur-moi proposée dans “L’humour” ». Plus que d’une version c’est proprement d’intuition qu’il s’agit ici, car c’est sous la pression de sa propre mère en lui que le fils Freud commet cet « acte manqué » éditorial parmi d’autres avant que d’en ébaucher, sur un mode moins impliquant pour lui, dans la langue métapsychologique et un style interrogatif, l’esquisse surmo ïque que nous propose « L’humour » rédigé un mois et demi après (Kamieniak, 2000).
24 Dans cette période qui précède immédiatement l’éclosion de cet article on ne peut en effet qu’être frappé par cette présence implicite de plus en plus insistante, dans la psychopathologie de la vie quotidienne du grand homme comme dans ses œuvres, du personnage maternel – cette grande figure excentrée, si ce n’est maintenue à l’écart, de la pensée du chercheur mais assurément pas de celle du fils. Et l’on notera encore que ces beaux concepts constitutifs de la deuxième topique s’y voient de plus en plus incarnés. De ce point de vue « L’humour » est exemplaire car ce petit article fait précisément de cette activité plaisante, non pas un soliloque, ce « dialogue de l’âme avec elle-même » représentatif de la pensée pour le divin Platon, mais un véritable colloque à plusieurs voix et plusieurs personnages.
25 Il y a là l’indice indubitable, déjà illustré quelques semaines auparavant dans Dosto ïvski et le parricide, d’une possible repersonnalisation des instances sous l’effet d’un mouvement régressif temporaire comme il en est dans le masochisme moral, ainsi que l’a excellemment montré Benno Rosenberg à propos du grand écrivain russe justement (1991), hormis qu’ici c’est bien de la mère qu’il s’agit et, semble-t-il, pour d’autres raisons que de se faire fustiger...
26 Aussi nous faut-il prendre en considération, dans toute son ampleur, cette face maternelle cachée du sur-moi – esquivée par Freud et entraperçue par A. Beetschen – parce que, bien que nous le sachions, elle est trop oubliée : le sur-moi est toujours pluriel, ne serait-ce que par le double pâle identificatoire – paternel et maternel – dont il est issu, et sans négliger son origine narcissique elle aussi maternelle.
27 Dans l’humour, c’est cette part maternelle d’un sur-moi alors capable de transf ïguration qui volerait au secours d’un moi désemparé, honteux et coupable, au bord de l’effondrement et ramené à sa dimension infantile. Le mouvement régressif animant l’humoriste le transporterait ainsi au bon vieux temps de la dynamique œdipienne et plus précisément au seuil de sa métamorphose instancielle, et la pratique solitaire qui le caractérise relèverait, elle, davantage d’un ménage à trois que du Kampfplatz que réalise le plus souvent la scène psychique. Encore faudrait-il, pour en tirer vraiment plaisir, que ces trois-là fassent suffisamment bon ménage... Dans ce dessein, le déplacement de grandes quantités d’investissement, dont parle Freud, doit pouvoir s’effectuer et circuler entre le moi et les deux pôles de ce sur-moi désimpersonnalisé pour la circonstance, et s’avérer mobile et réversible, condition même de la jouissance humoristique comme Jean-Luc Donnet (1998) le donne à penser.
28 Une jouissance au goût de triomphe alors ?
29 Freud, en tout cas, n’en démordra pas, sans guère aller au-delà de la traduction économique – épargne, dépense et gain – de l’éprouvé subjectif consécutif au dépassement des affects négatifs qui ont envahi la personne de l’humoriste. Nous pouvons toutefois proposer, sur la suggestion de Sophie de Mijolla (1992) et avec Jean-Luc Donnet, une explication topique et dynamique, co ïncidant avec un contenu fantasmatique inconscient, à cet éprouvé indissociable du plaisir d’humour. Ce surmontement trouverait en effet sa condition de possibilité dans l’alliance que réalise le moi de l’humoriste avec son sur-moi protecteur, à l’encontre de son sur-moi castrateur, toujours quelque peu ha ï, ici défié et admiratif : « Le héros, protégé et rendu invulnérable par la “complicité” maternelle défie le père bourreau castrateur, brave sa menace, érotise son châtiment, le séduit aussi, peut-être, en suscitant son admiration, l’introjecte enfin dans sa valeur de “butée” » (Donnet, 1998).
30 L’intensité de ce triomphe – éclairée dès lors par ce jeu inter et intra-instanciel appuyé sur l’intégration de la bisexualité des identifications œdipiennes et post-œdipiennes en particulier – permettrait alors d’apprécier et de différencier les nuances subtiles qui parcourent le vaste champ de l’humour dont la gamme se trouve particulièrement expérimentée à l’adolescence, notamment dans sa tonalité grinçante où l’identification prévalente à l’agresseur/persécuteur est de mise, avant qu’une modalité s’en trouve élue. Quant à la massivité de l’affect de triomphe de l’euphorie maniaque, c’est dans le déchaînement pulsionnel et la profondeur de la régression – qui voit le sujet parcourir à rebours le beau chemin qui va des imagos aux instances, décrit par Paul Denis (1996), qu’il faudrait la chercher.
31 Ainsi le sourire de Freud, s’il ne saurait désormais cacher sa nature œdipienne, n’en reste pas moins une victoire, mais le triomphe qu’il signe est toutefois une victoire gagnée de justesse, sur le fil, à l’arraché, remportée sur une instance s’avançant sous le masque de l’adversité ou du Destin dont Freud savait qu’il était le dernier avatar du Père. En veut-on un dernier exemple ? Alors qu’il était sur le chemin de l’exil et qu’il faisait étape à Paris, Freud, à ce qu’on dit, l’aurait fait savoir ainsi : « Je suis un refoulé. »
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Résumé
La fréquence des allusions des intervenants à l’humour invite à penser ce dernier comme voie d’élaboration possible de la honte et la culpabilité. Encore faudrait-il le distinguer de l’euphorie morbide qui n’en est que la caricature. C’est notamment à partir de l’analyse de l’éprouvé de triomphe, partagé aussi par l’humoriste, que l’on peut en tenter la démonstration, en opérer les distinctions et en proposer une compréhension dynamique. Car si Freud fut l’incarnation vivante de ce processus, il a cependant omis de nous en laisser l’interprétation métapsychologique.Mots clés
Humour, Triomphe, Honte, Culpabilité, Sur-moi
The frequency of allusions to humour by the participants invites us to consider it as a means of possible investigation of shame and guilt. One has, of course, to distinguish it from the morbid euphoria that is only its caricature. It is notably on the basis of the analysis of the feeling of triumph, also shared by humorists, that one can attempt its demonstration, identify distinctions and propose a dynamic understanding of it. For, whilst Freud was the living incarnation of this process, he nevertheless neglected to provide us with its metapsychological interpretation.Key-words
Humour, Triumph, Shame, Guilt, Superego
Die Häufigkeit der Anspielungen der Intervenienten auf den Humor lädt ein, letzteren als möglichen Ausarbeitungsweg der Scham und der Schuld zu bedenken. Man muss ihn von der morbiden Euphorie unterscheiden, welche nur eine Karikatur davon ist. Es ist gerade, anhand der Analyse des Triumphgefühls, auch mit dem Humoristen geteilt, dass man die Demonstrierung versuchen, die Unterscheidungen aufstellen und ein dynamisches Verständnis vorschlagen kann. Denn wenn Freud die lebendige Inkarnation dieses Prozesses war, hat er jedoch vergressen, uns die metapsychologische Interpretierung zu hinterlassen.Schlüsselworte
Humor, Triumph, Scham, Schuld, Überich
La frecuencia alusiva al humor por parte de los ponentes, lleva a pensarlo como posible vía de elaboración de la vergüenza y la culpabilidad. Pero antes habría que distinguirlo de la euforía mórbida, de la cual no es má s que la caricatura. Primordialmente, es a partir del aná lisis del sentimiento de triunfo, también compartida por el humorista, que podemos intentar la demostración, operar distinciones y proponer una comprensión diná mica. Ya que si bien Freud fue la fiel encarnación del proceso, no obstante omitió dejarnos la interpretación metasicológica.Palabras claves
Humor, Triunfo, Vergüenza, Culpabilidad, Superyo
La frequenza delle allusioni degli intervenuti all’umorismo invitano a pensarlo come una via di possibile elaborazione della vergogna e della colpa. Bisognerebbe distinguerlo dall’euforia morbosa che ne è la caricatura. E’ in particolare dall’analisi del vissuto di trionfo, condiviso anche dall’umorista, che si puo’ tentarne la dimostrazione, operarne le distinzioni e proporne una comprensione dinamica. Perchè se Freud fu l’incarnazione vivente di questo processo, ha tuttavia omesso di lasciarcene una inteterpretazione metapsicologica.Parole chiave
Umorismo, Trionfo, Vergogna, Colpa, Super-io
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Pierre Kamieniak « L'humour ? Un art de triompher de la honte et de la culpabilité », Revue française de psychanalyse 5/2003 (Vol. 67), p. 1599-1607.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-5-page-1599.htm.
DOI : 10.3917/rfp.675.1599.




